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Le Lider Maximo de Neuilly et la Dame Patronesse du Poitou (deuxième - et dernier ? - épisode)

vendredi 11 mai 2007

Il y a une quinzaine de jours, je commençais mon émission par ces propos : « Ca y est, les urnes ont rendu leur verdict : nous aurons donc le choix entre Nicolas Sarkozy, le lider maximo de Neuilly-sur-Seine, et Ségolène Royal, la Dame patronesse du Poitou-Charentes. C’est ainsi. De nouveau, il n’y aura pas de candidat socialiste au deuxième tour ». Cela ne veut évidemment pas dire que Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy sont interchangeables, que l’une est la copie conforme de l’autre : Ségolène Royal, c’est un mélange de social-libéralisme qui suinte le paternalisme clérical ; Nicolas Sarkozy, c’est l’incarnation d’une droite moderne et libérale qui joue sur le registre néo-conservateur.

En vous disant cela, je voulais juste indiquer ceci : le fait que Ségolène Royal soit la représentante de la gauche veut tout simplement dire que la gauche a terriblement disparu de la scène politique française. Ceci est un constat qui me rend triste, car j’ai le sentiment qu’il ne peut exister un mouvement révolutionnaire fort qu’à la condition qu’existe en parallèle un mouvement social-démocrate lui-même puissant. J’ai beau fouiller ma mémoire, chercher quelques exemples historiques pouvant écorner ma vision des choses mais je n’ai pas trouvé de pays dans lequel des révolutionnaires s’opposaient à des réactionnaires sans qu’entre eux n’existent une puissante force réformatrice. En clair, nous tendons de plus en plus vers le modèle nord-américain où deux entreprises politiques, gestionnaires loyaux du capitalisme, se disputent le pouvoir. D’ailleurs, tandis que Sarkozy clamait son désir quasi proudhonien de voir tout Français devenir propriétaire de son logement, Ségolène Royal s’enflammait, clamant un même désir de faire naître une France d’entrepreneurs !

Le débat opposant les deux prétendants à la victoire finale nous a donné une bien belle illustration de la mort de la social-démocratie, ou plutôt du parti qui s’en réclame. Anarchiste sans grand espoir de repentance, non inscrit sur les listes électorales et n’en concevant même pas une once de remords, j’ai suivi avec beaucoup d’intérêt l’échange somme toute assez courtois entre les deux orgueilleux. A ce titre, j’ai pu constater, comme vous peut-être, à quel point, le « socialisme » de Royal était droitier. A un point tel qu’on aurait peine à le distinguer d’un centrisme bon teint.

La question de l’idéologie sécuritaire est à ce titre centrale. Depuis plusieurs années, les grands médias, dont la liberté de ton et l’indépendance sont légendaires, nous assaillent d’émissions, de reportages sur l’insécurité. Caméra au poing, dans le sillage de policiers, le journaliste supplétif de l’idéologie sécuritaire s’en va filmer l’arrestation d’un fils de pauvres habitant un quartier de pauvres. Comme l’expliquait un journaliste dans « Bowling for Columbine » de Michael Moore, alors que la violence était en baisse aux Etats-Unis, les émissions sur la délinquance augmentait. Le marché de la violence, de la peur est un marché porteur. Mais il ne s’agit pas de nier les phénomènes de délinquance ou d’avancer que tout n’est que manipulation médiatico-politique.

Non, la société de marché est, sous ses abords commerçants, d’une violence rare ; le capitalisme est profondément déstructurant pour les populations les moins favorisés socialement : il n’est dès lors pas étonnant que dans les quartiers de relégation où sévissent le chômage de masse, l’absence de perspectives et les conditions de vie les plus délicates, la délinquance et autres formes de déviance fleurissent. Lors du débat, je ne m’attendais évidemment pas à ce que Ségolène Royal change son fusil d’épaule, fusil qu’elle porte à droite, bien évidemment. Elle a simplement reproché à Nicolas Sarkozy de ne pas voir appliquer son programme : soit plus de flics dans les rues, et des centres éducatifs fermés pour les délinquants multirécidivistes ; elle ne lui a pas reproché une mauvaise approche de la question, mais de ne pas avoir fait assez de sécuritaire. On pourrait croire que la gauche a tellement peur d’être taxée de laxiste qu’elle ne fait qu’agiter encore plus fort son bâton. Ce serait oublier qu’il y a bien longtemps que la gauche de gouvernement a troqué la « culture de la prévention », ce que la droite appelle son « laxisme », pour celle de la répression.

De la même façon, Ségolène Royal s’est bien gardée de parler de la fameuse police de proximité. Nous en sommes restés là : rien sur les prisons submergées de taulards, rien sur les conditions d’incarcération déplorables, rien sur les alternatives à la détention, rien sur le soutien à apporter aux travailleurs sociaux dans les quartiers populaires, rien sur la présence des services publics dans ces mêmes quartiers. Juste plus de flics dans les rues. Juste des centres éducatifs fermés enfin ouverts pour accueillir la jeunesse délinquante. Sur cette question, Ségolène Royal, candidate socialiste, n’avait rien d’autre à dire...

Nicolas Sarkozy n’aime pas les impôts. Normal, il a de l’argent, comme ses amis. Alors il veut baisser le bouclier fiscal à 50%. Et il l’explique en termes très simples : il ne veut pas que les travailleurs passent plus de six mois de l’année à s’échiner pour l’Etat. C’est le cas des riches qui regardent leur argent travailler, des riches qui se sont faits tous seuls comme Vincent Bolloré, un fils de rien ou de si peu qui doit tout à son mérite personnel. Nicolas Sarkozy adopte là le point de vue classique du libéral. Et que fit Ségolène ?

Rien, strictement rien. Elle aurait pu saisir la brèche, dire à quel point cette vision d’un Etat sangsue et parasitaire était inacceptable, que c’était mettre en péril ses capacités redistributrices, son pouvoir d’améliorer la qualité des transports publics, le fonctionnement de la justice et de l’Education nationale ; elle aurait pu dire à quoi sert l’argent des impôts, le rôle de ces derniers pour plus de justice sociale, voire même pointer du doigt les endroits où des fortunes sont dépensées inutilement. Bref, elle aurait pu avancer les arguments classiques de la social-démocratie depuis plus d’un siècle : prendre un peu aux riches pour donner aux pauvres ou plus largement au tiers-Etat, renforcer le rôle de l’Etat, incarnation de l’intérêt général, face aux puissances d’argent... Mais non, Ségolène Royal, socialiste et femme de progrès, s’est tue. Sur cette question aussi, elle n’avait rien à dire...

Au début de la campagne électorale, on nous a vendu Ségolène Royal comme l’archétype de la femme moderne, capable de concilier un travail exténuant et l’éducation d’une marmaille qui plus est nombreuse. Ségolène Royal était donc une femme, tellement femme qu’on en oubliait qu’elle était énarque, c’est-à-dire une technocrate issue d’une de ces usines à élites qui font la France depuis des décennies. La femme (politique) étant l’avenir du citoyen, elle avait donc la charge de révolutionner les modes d’exercice du pouvoir grâce à la démocratie participative. Bref...

Lors du débat, Nicolas Sarkozy nous dévoile son plan anti-échec scolaire. Il explique en long, en large et en travers que les mères de famille pourront être rassurés avec l’instauration des heures d’études après les cours. Quand elles récupèreront enfin leurs lardons, ceux-ci auront fait leurs devoirs. Ségolène n’objecta rien à cela. Rien ! Je ne parle même pas du contenu du projet sarkozien mais du discours qui le sous-tendait ! Jamais Nicolas Sarkozy n’a parlé du père de famille. A l’écouter, à l’entendre, l’éducation des enfants, de la marmaille est une affaire de femme, pardon, de mères de famille. Point de vue conservateur, sexiste, vieux comme le monde. Et que fit Ségolène ? Rien, strictement rien. Elle aurait pu saisir la brèche, dire à quel point l’éducation des enfants doit être du ressort des deux parents, que la promotion de la sexualisation de cette tâche est une erreur gravissime, qu’elle dénote un tempérament conservateur voire réactionnaire, que sur ce plan-là comme sur bien d’autres plans, nous demeurons une société largement machiste. Mais non, Ségolène Royal, femme et socialiste, s’est tue.

Et je pourrai continuer ainsi à pointer du doigt les faiblesses de son intervention d’un point de vue social-démocrate.

Elle s’est tue mais ce n’est pas pour cela que Dominique Strauss-Khan a haussé le ton. Parce que je doute que Strauss-Khan incarne un « socialisme à la française » moins droitier que celui de la Dame patronesse du Poitou-Charentes. Souvenez-vous, il avait déclaré un jour que l’économiste John Maynard Keynes avait fait plus pour la classe ouvrière que la marxiste révolutionnaire Rosa Luxembourg, tirade pleine d’à propos puisque ce sont les sociaux-démocrates qui liquidèrent physiquement la malheureuse durant la révolution spartakiste ! Bref, plein de dépit, persuadé sans doute qu’il aurait fait mieux, Dominique Strauss-Khan a dit tout haut ce que certains pensent tout bas : pour gagner, la « gauche », du moins ce qu’il appelle comme ça, doit s’allier avec les démocrates-chrétiens ; le PS doit se rapprocher de François Bayrou. Et Strauss-Khan a raison : la gauche française a perdu trop de temps.

En Angleterre, Tony Blair a transformé le parti travailliste, force social-démocrate s’appuyant sur les puissants syndicats de travailleurs, en un parti classique reposant sur les classes moyennes éduquées, acquise au libéralisme économique comme à l’évolution des mœurs. En Allemagne, avant d’être battu par Angela Merckel, Gerhart Schroëder a fait passer une série de lois s’en prenant avec une grande brutalité aux chômeurs allemands afin de remettre ceux-ci illico presto sur le chemin du salariat (le plus drôle, c’est que Peter Hartz, ex-manager de Volkswagen et promoteur de ces lois, a été condamné récemment pour avoir négocié dans une grande entreprise allemande contre monnaie sonnante et trébuchante la paix sociale avec un dirigeant syndical. C’est ce qu’on appelle la cogestion) ; en Italie, Romano Prodi est à la tête de l’Unione, une coalition électorale qui rassemble forces de gauche et centristes.

Strauss-Kahn a raison. Il est temps que le Parti socialiste fasse son Bad-Godesberg, cesse d’écorcher l’Internationale la rose à la main, de verser une larme d’énarque sur la misère ouvrière. Il est temps que le PS s’assume comme tel : un parti de gouvernement, une formation de centre-gauche, social-libérale, gestionnaire fidèle du capitalisme, dont le discours est susceptible de recueillir les applaudissements des classes moyennes éduquées plus attirées par les questions sociétales que par la question sociale. Quant au peuple, il est, pour reprendre le bon mot de la sociologue Annie Collowald, moins une « cause à défendre » qu’un « problème à résoudre ».

Patsy

Texte extrait de « Le Monde comme il va », 8e année, 30e émission, auditeurs/auditrices de la France d’en bas, de la Bretagne du haut, de Sarkoland et d’Alternantes FM, bienvenue.

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