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Comment la Corée du Sud est devenue un dragon (II)

lundi 14 mai 2007

Dans le dernier numéro d’Echanges (n° 92, hiver 1999-2000, p. 19), nous avons publié Comment la Corée du Sud est devenue un « dragon » (I), le début d’un entretien avec un camarade américain (G. H.) qui vient de résider quatre années en Corée du Sud. Il y était évoqué la façon dont les Etats-Unis avaient mis en place un système de dictature militaire. Ce système, renforcé après la guerre de Corée, permettait l’assujettissement total d’un prolétariat et l’accumulation de capital, afin d’assurer un développement industriel sans précédent, assise d’une classe dominante particulièrement corrompue dans un semi-capitalisme d’Etat. Le développement de la classe ouvrière et de cette surexploitation entraînait par contre-coup des résistances s’exprimant dans l’amorce de formation d’organisations syndicales illégales, dans des grèves ou des émeutes violemment réprimées, comme d’ailleurs toute velléité d’évolution démocratique surfant sur les résistances de classe. D’où une succession de coups d’Etat militaires et l’imposition répétée de lois martiales, afin de maintenir les conditions d’exploitation du prolétariat et les conditions initiales du développement industriel. La fin de cette première partie de notre entretien évoquait particulièrement les faits marquants de cette répression. En voici la suite*.

G. H. - Depuis 1950, le système répressif s’exerçait contre toute forme d’organisation de résistance, même la plus embryonnaire, pour pouvoir imposer aux travailleurs toutes formes d’exploitation. Naturellement, ces résistances resurgissaient constamment sous une forme ou une autre. De nouveau en 1971.

Mais l’imposition de lois martiales répondait à une situation réelle : elle apparaissait nécessaire à ce moment à la classe dominante et ne tombait pas du ciel. Cela signifiait sans doute qu’il y avait une résistance souterraine ou enfermée à l’intérieur des entreprises, et qui ne pouvait s’exprimer, alors même qu’il existait un syndicat jaune officiel lié au pouvoir, le FKTU. N’était-ce pas une des contradictions du système ainsi établi d’être contraint de recourir constamment à la force pour maintenir domination et conditions d’exploitation ?

G. H. - Il y avait sans aucun doute une activité « de base », mais on ne possède aucun document à ce sujet.

Ces revendications, même les plus élémentaires ne pouvaient-elles pas passer par le syndicat officiel ?

G. H. - Ce syndicat jaune était totalement corrompu et ne pouvait jouer d’autre rôle que celui qui lui avait été assigné.

Le FKTU avait-il été créé dès 1950 par les autorités américaines d’occupation ?

G. H. - Oui ; l’adhésion au FKTU, organisé par secteur industriel avec des leaders dans chacun d’eux, était obligatoire. Le développement économique plus ou moins planifié nécessitait de maintenir ce type d’organisation sociale, d’autant plus qu’au moment de la crise économique de 1974, les tenants du pouvoir politique, économique et militaire poussaient vers la seconde phase de développement économique du pays (industrie lourde).

Est-ce que, dans cette période, existait déjà le « travail à vie » comme on pouvait le voir au Japon ?

G. H. - Les dirigeants essayaient de copier le modèle japonais (1) ; mais le « travail à vie » procède aussi d’un mythe, car il ne touche qu’une faible fraction de la classe ouvrière. En revanche, dans cette période, on peut voir la création d’une classe moyenne de cadres et de cols blancs dans diverses branches d’activité.

Mais d’un autre côté, cette situation limitée à une fraction de la classe ouvrière est partie d’un système paternaliste asiatique plus ou moins technocratique, dans lequel l’entreprise doit pourvoir aux « besoins » des travailleurs : l’éducation des enfants, la santé, la retraite, l’emploi... ceci s’appliquant presque uniquement aux chaebols (2).

Les travailleurs des petites entreprises, notamment les sous-traitants des chaebols, ont-ils quelques-unes de ces « garanties » ?

G. H. - En aucune façon. Le « job for life » et ses avantages éventuels sont réservés seulement aux grandes entreprises.

Nous avons évoqué la révolte des étudiants de 1960. Peux-tu en parler plus longuement ?

G. H. - C’était une période de grandes transformations sociales dans un système totalement répressif. Les populations rurales étaient poussées hors de la terre pour devenir prolétaires d’usine. Les étudiants pensaient qu’ils pouvaient changer la société, mais tout cela restait entièrement souterrain, sans pouvoir s’exprimer dans des formes ouvertes. Dans la seconde phase d’industrialisation (pour des activités à plus grande valeur ajoutée), quelques mouvements de lutte purent apparaître malgré la loi martiale, et leur médiatisation révélait une tension sociale jusqu’alors dissimulée. Par exemple, en 1970, un travailleur d’une usine de confection (où l’exploitation était parmi les plus dures) s’immola par le feu. Cela ne changea pas grand-chose dans l’immédiat mais constitua une sorte d’appel, un signe de ralliement pour les travailleurs pour commencer à s’organiser.

Les lois du travail étaient copiées sur le modèle américain et impliquaient la reconnaissance du syndicat dans chaque entreprise, usine par usine. Le FKTU étant le seul syndicat reconnu par l’Etat (le KCTU n’existant pas à cette époque), bien que la loi prévoyât la possibilité de créer de nouveaux syndicats, cette possibilité restait toute théorique, car toute tentative hors FKTU était immédiatement réprimée ; de fait, on ne sait même pas si elles eurent lieu.

N’y eut-il pas de tentatives d’auto-organisation indépendante de la part des travailleurs eux-mêmes, hors de tout cadre légal ?

G. H. -Si elles ont existé, elles furent sans doute étouffées dans l’œuf par le management. Il faut comprendre quelle était alors la situation politique et sociale en Corée du Sud. Toute lutte sociale était considérée comme une extension de la guerre froide, un prolongement de la guerre de 1950-1953. Des groupes fascistes, pas seulement anticommunistes mais « antirouges », antisyndicaux, sévissaient et intervenaient contre toute velléité de grève, à la place de la police. C’étaient des sortes d’escadrons de la mort, étroitement connectés à la police et à l’armée, et dont les interventions violentes pouvaient aller jusqu’au meurtre.

L’ouvrier qui s’était immolé par le feu était inspiré par un courant cherchant à créer un « syndicat démocratique », mais peut-être plus simplement à obtenir, par une pression de la base, un meilleur traitement, de meilleures conditions de travail. On trouve dans les années 1977-1978 quelques exemples de conflits animés par des femmes - qui étaient parmi les plus exploitées. Ces tentatives d’organisations et de grèves furent en quelque sorte le moteur dont les hommes durent s’inspirer pour contraindre à des négociations sur les conditions de travail (3).

Est-ce que les grèves éclatèrent dans toutes les industries ou seulement dans les entreprises d’une certaine dimension ?

G. H. - On a peu de documents sur les luttes de cette période, mais elles semblent avoir touché les entreprises moyennes aussi bien que les chaebols. On peut citer pêle-mêle les fabriques de pianos, de perruques, de confection, les usines d’automobile... Ces conflits suivirent en quelque sorte la montée et la mutation de l’industrialisation, en renforçant les mutations sociales et les concentrations ouvrières ; une certaine prospérité - toute relative - poussait à revendiquer des ouvriers travaillant encore sept jours sur sept sous la loi martiale, dans des conditions quasi militaires (le couvre-feu était encore en vigueur après minuit).

D’un point de vue économique, ce qui se passait en Corée du Sud était un peu l’équivalent de l’ère Meiji au Japon. D’un point de vue politique, la constitution fut changée en une dictature à vie, le dictateur disposant d’un pouvoir total renforcé par une CIA coréenne. En 1979, le président fut assassiné et aucune forme « démocratique » ne put être établie, ce qui, après quelques mois de vide politique, entraîna un nouveau coup d’Etat avec un régime semblable au précédent.

Est-ce que, dans toutes ces vicissitudes politiques, on pouvait déceler l’influence directe des Etats-Unis ?

G. H. - En principe, on peut répondre oui. Mais pourtant les Etats-Unis n’aimaient guère ces politiques secrètes et l’instabilité qu’elles entraînaient. Les coups d’Etat soulevaient de plus en plus des espoirs d’ouverture politique, chaque fois déçus. Après le deuxième coup d’Etat, celui de 1978, nous avons mentionné les émeutes de Kwanju, en mai 1980 : une insurrection généralisée « libéra » pendant une semaine la ville, qui fut reconquise par la troupe dans une bataille rangée. Mais ce qui est plus important est la montée progressive d’un mouvement social couvrant toute la Corée du Sud, avec des vagues de grèves de 1980 à 1985, puis de nouveau en 1986-1987.

L’objet de ces grèves était-il uniquement l’obtention de meilleures conditions de travail ?

G. H. - Même si la toile de fond restait les conditions de travail, elles étaient contre le système dans son ensemble... C’était une situation confuse. Les conditions économiques et sociales empiraient. Il n’y avait pas de vision claire de ce qui pouvait remplacer l’ensemble du système économique et politique. Les étudiants descendaient dans la rue d’abord, la police tuait, les manifestations d’étudiants devenaient de plus en plus imposantes, se transformant en une sorte de rébellion populaire ; toutes sortes de travailleurs y prenaient part avec des grèves sauvages, dans une sorte de rébellion populaire diffuse. Il n’y avait pas vraiment de coordination. C’était une sorte de grève générale sauvage. Entre juin et septembre 1987, on vit plus de trois douzaines de grève (4).

Quel était le rôle du KCTU dans ces mouvements de lutte ?

G. H. - Le KCTU s’est développé en quelque sorte indépendamment de ce mouvement. Au départ, cette « fédération démocratique des syndicats », qui préexistait de façon embryonnaire, a essayé de lier ces différentes oppositions ouvrières dispersées et plus ou moins sporadiques. Puis elle a changé son nom pour devenir KCTU et, dans le développement de l’opposition sociale à la fin des années 80, a essayé de jouer un rôle coordinateur et organisateur.

Le mouvement en question constituait-il un processus de base prenant de l’ampleur ?

G. H. - On peut considérer qu’il était impulsé par une catégorie d’activistes sociaux, des sortes d’activistes professionnels venant de groupes religieux ou étudiants.

Ceux-ci venaient des Eglises à cause de la répression gouvernementale ; à plusieurs reprises, les plus militants dans les conflits sociaux purent trouver refuge dans les églises. Catholiques ou protestantes ?

G. H. - Les deux à la fois. La principale organisation était une mission, United Industrial, composée de volontaires entraînés et organisés sur leur lieu de travail. Leur éthique était proche de l’idéologie chrétienne de la libération, qui luttait contre les mauvais traitements infligés aux travailleurs.

Y avait-il une connexion avec le gouvernement américain ou avec les syndicats américains, notamment l’AFL-CIO ?

G. H. - C’est possible, mais pas officiellement.

Pour rejoindre ce qui a été dit auparavant sur les craintes américaines pour la stabilité dans le pays, est-ce que ces liens non officiels voyaient dans cette « organisation », même réprimée par le pouvoir en place, l’éventualité d’un contrôle futur de ce mouvement grandissant d’opposition sociale ?

G. H. - D’une certaine façon, certains pouvaient voir une nécessité de s’engager dans cette voie (5).

Peut-on penser dès lors qu’il s’agissait d’un certain activisme d’une organisation en développement sur des buts précis ?

G. H. - C’est difficile à dire, car tout était clandestin et les « activistes » en question, dans la mesure où ils travaillaient dans les usines, pouvaient se présenter comme venant de la classe ouvrière. A un moment, ce syndicat en formation réclama le soutien officiel de l’AFL-CIO, ce qui lui fut totalement refusé ; il est certain qu’à ce moment le développement du mouvement coréen était tel qu’on pouvait penser que les travailleurs de base déborderaient toute tentative de contrôle syndical.

En 1987, les grèves sauvages (c’est-à-dire que le seul syndicat, le syndicat officiel FKTU n’avait aucune prise sur elles, même comme auxiliaire des directions et des répressions) étaient si répandues que la seule voie susceptible de maintenir le contrôle social aurait été celle de changements radicaux massifs dans tout le système social et politique ; autrement dit, l’instauration d’un Etat « démocratique » avec des salaires plus élevés, des droits de négociations et des garanties contre l’exploitation permettant de maintenir la paix sociale, les plus grands changements devant se produire dans les entreprises.

Mais la dictature militaire stricte qui prévalait interdisait tout évolution en ce sens, ce qui rendait la situation encore plus explosive, la répression brutale ne pouvant qu’endiguer temporairement le mouvement de lutte sans le contrôler.

Cette situation prévalait même dans les grandes entreprises, les chaebols ?

G. H. - Sans aucun doute. Les usines étaient pratiquement militarisées, les cadres étaient pratiquement tous des ex-militaires et le travail y était organisé suivant des règles militaires strictes. Entre une bourgeoisie faible et une sorte de pieuvre militaire, l’encadrement était total. Pour la plus grande partie des travailleurs, les conditions de vie et de travail s’apparentaient plus à celles du début de la révolution industrielle, comme ce que l’on pouvait voir en Grande-Bretagne au temps de Dickens.

Le « sweatshop » (6), que l’on a présenté souvent comme un instrument d’exploitation dans les pays sous-développés (parfois comme une « exportation coréenne »), sévissait partout. Même récemment, on pouvait voir dans les quartiers résidentiels des appartements convertis en ateliers de confection, de chaussures, toutes fabrications en cuir ou plastique, etc.

Dans ces ateliers, les travailleurs n’étaient nullement protégés ?

G. H. - Il faut relativiser cette notion de protection semblable à celle dont pouvaient bénéficier la minorité travaillant dans les chaebols. En Corée du Sud, on a pu employer pour toute cette catégorie de petites et moyennes entreprises le terme de « lumpen bourgeoisie ». L’entrepreneur embauchait tous les membres de sa famille, au sens le plus large d’un clan, dans une sorte de solidarité d’exploitation dans laquelle on partageait, hiérarchiquement bien sûr, les hauts et les bas de l’activité (7).

Il faut considérer qu’en Corée du Sud subsistait une large part d’économie pas totalement modernisée reposant sur la surexploitation du capital variable, les travailleurs (8).

Tu as défini ainsi la coexistence de secteurs très modernes et d’autres plutôt primitifs. Mais est-ce que la seconde phase d’industrialisation (celle qui engageait beaucoup plus d’investissements, de capital fixe) avait laissé subsister ces formes quelque peu précapitalistes ?

G. H. - Ce système mixte pouvait apparaître comme un facteur de stabilité sociale, mais en même temps développait une importante classe « moyenne inférieure », d’autant plus consommatrice qu’elle avait vécu auparavant dans la pénurie ; d’où une demande importante de produits de consommation (la protection du marché intérieur assurant une prospérité à toute une gamme d’industries petites ou grandes).

Ces changements domestiques dans les habitudes de vie ont accentué les effets de la crise. D’un côté elle a touché en cascade les industries exportatrices, depuis les chaebols jusqu’au moindre sous-traitant, en raison de la surproduction de secteurs précis (électronique, acier...) ; de l’autre, par voie de conséquence, elle a été largement amplifiée par la chute des revenus domestiques de cette classe moyenne consommatrice. Le pouvoir d’achat a diminué et l’ensemble a entraîné de nouvelles attaques contre les travailleurs. Les salaires ont diminué de 25 % à 30 %.

Dans quelle période se situe cette mutation ?

G. H. - Cela s’est développé juste après la crise économique de 1997.

Quel fut le rôle du KCTU dans cette crise sociale ?

G. H. - C’est difficile à dire. Le KCTU organisa la grève générale contre la réforme des lois sur le travail, qui vit une tentative très manipulatrice de faire passer en force les garanties de « l’emploi à vie » afin d’introduire une flexibilité totale, alors que des négociations à trois étaient en cours sur ce sujet au même moment.

Pour quelle raison gouvernement et patronat eurent-ils recours à cette manœuvre ? Avaient-ils le dos au mur ?

G. H. - Il y avait plusieurs raisons importantes : la crise financière battait son plein, en conséquence de la crise du Japon, et il n’était pas du tout sûr que cette attaque globale sur les conditions de vie des travailleurs serait acceptée ; il valait mieux l’imposer. Les répercussions économiques touchaient les petites et moyennes entreprises, sous-traitantes notamment ; les faillites se multipliaient (9).

La crise financière avait commencé en 1995 en Indonésie ; la contagion avait gagné la Thaïlande en 1996 et la Corée du Sud en décembre de la même année ; la monnaie, le won coréen, avait chuté de 45 % à 50 % par rapport au dollar. Un « redressement » de l’économie capitaliste ne pouvait se faire, suivant les vieilles recettes, qu’en abaissant les salaires, et les licenciements étaient un puissant moyen pour y parvenir.

Il s’agissait donc d’une pression financière intérieure et extérieure.

G. H. - Il faut aussi tenir compte du nationalisme économique qui prédominait en Corée du Sud. Le revenu national par tête avait atteint 10 000 dollars, la Corée du Sud apparaissait le plus fort des « tigres asiatiques ». Toute cette idéologie d’orgueil nationaliste de la « réussite économique » rejaillissait sur l’Etat et autorisait celui-ci à l’utiliser comme voie d’échappement à la crise sociale en dressant la population contre un bouc émissaire : l’étranger, le FMI, le capital étranger. On vit même, comme dans les guerres européennes, des appels - suivis - à porter son or à l’Etat ou aux banques pour « sauver le pays » de la ruine, restaurer la puissance financière et les chaebols.

 » Du même coup, les appels à faire des sacrifices impliquaient des « encouragements » à travailler plus afin là encore de sauver le capital national. Mais cela n’a pas vraiment marché. Les résistances ouvrières se sont développées lorsque les lois d’austérité touchant le travail furent passées en force (10).

Quel fut le rôle du KCTU dans ces événements ? Car en raison de la montée des résistances ouvrières, il se trouvait dans une position forte contre ces lois scélérates. Les résistances avaient entraîné la chute du gouvernement et la venue d’un nouveau gouvernement plus ou moins soutenu par le KCTU. Ce syndicat, alors qu’il paraissait être à la tête de l’opposition aux réformes, finit pourtant par accepter pratiquement toutes les mesures qu’il avait rejetées auparavant. Il est difficile de juger, d’après les seules informations que nous pouvons posséder, de la façon dont le KCTU a pu passer du rôle d’opposant plus ou moins illégal et persécuté à celui d’un syndicat traditionnel, tel que nous pouvons le connaître ici en Europe. Ce qui apparaît, c’est qu’il a joué magistralement avec les grèves générales annoncées puis décommandées au dernier moment, ceci à plusieurs reprises, dans le but manifeste d’engendrer un découragement chez les travailleurs les plus combatifs...

G. H. - Dans les luttes, lors du vote de la fameuse loi, on peut distinguer trois phases. La première, dans la semaine qui suivit ce vote, fut entièrement spontanée, c’était une grève sauvage. Le KCTU se rendit compte alors qu’il perdrait toute crédibilité s’il tendait à s’opposer à ces luttes. Dans une seconde phase, il sembla s’en faire l’initiateur, pour les orchestrer en leur donnant une façade radicale ; cette phase présageait la troisième, qui fut celle du contrôle par la tactique du découragement dont il vient d’être question. Pour y parvenir, il a utilisé les travailleurs les plus militants des usines les plus importantes, par exemple celles de l’automobile, en soutenant et même lançant des grèves (11). Mais en même temps il décourageait les travailleurs des services publics de se joindre à ces grèves (par exemple les travailleurs du métro et des bus).

Le KCTU ne voulait pas se trouver devant une grève générale qui aurait paralysé toute l’économie du pays ; il fallait donc maintenir l’activité des secteurs vitaux comme les transports. Cette tactique produisit le résultat espéré ; à cause de ces « allers et retours » grève-annulation, les conflits devinrent de plus en plus faibles et le potentiel radical de lutte se refroidit.

Finalement, les conditions de la « modernisation » s’imposaient, avec une grande extension de la précarisation. Ayant ainsi fait la preuve qu’il était un syndicat « responsable », le KCTU, encore illégal, fut de plus en plus autorisé à exercer les fonctions normales du syndicat, sous la promesse de se voir attribuer la légalité complète en 2000.

Quelle fut la réaction des travailleurs devant cette évolution ? Est-ce qu’ils continuèrent les grèves ?

G. H. - Il est évident que cette attitude affaiblit le potentiel dont bénéficiait alors le KCTU. Mais celui-ci concentrait ses efforts d’organisation et de persuasion sur les secteurs où se trouvait la partie la plus militante des ouvriers pour avoir en mains la situation dans les entreprises les plus importantes.

Est-ce que, à la suite de ces luttes avortées, beaucoup d’ouvriers des chaebols furent licenciés ?

G. H. - Non. La première attaque, la plus importante, porta sur les salaires dont le pouvoir d’achat, après la crise financière et l’importante dévaluation du won, fut sérieusement écorné. Le mécontentement latent était si fort qu’il trouva à s’exprimer à différentes reprises. Se croyant fort dans ses possibilités d’encadrer les travailleurs, le KCTU appela une manifestation pour le 1er mai 1999 et, de concert avec la police, pensa qu’elle pourrait avoir une portée limitée. Mais des travailleurs de tous les secteurs, y compris des étudiants, intervinrent et combattirent tous ensemble contre les flics, au grand désespoir du KCTU qui voyait ruinés ses efforts temporisateurs conditionnant sa « reconnaissance ».

La preuve que ce syndicat n’arrivait pas à endiguer cette combativité fut donnée par les travailleurs de l’usine automobile Kia. Contre les licenciements, les travailleurs entamèrent une grève avec occupation. Les leaders syndicaux ne purent même pas se pointer à l’usine pour jouer les pompiers, ce qui effraya d’autant le gouvernement. La grève fut très dure avec la participation des familles d’ouvriers, des sabotages, des attaques de jaunes et le rejet de plusieurs tentatives de négociation.

Ce qui n’empêcha pas la signature par le KCTU d’un accord de fin de grève prévoyant la reprise du travail ; l’accord ainsi conclu fut à nouveau rejeté. La colère contre le syndicat explosa dans l’attaque du bureau syndical à l’intérieur de l’usine. Dans un certain sens, malgré cette fin dans les affrontements entre la base et l’appareil, ce fut une semi-victoire, parce que le nombre des licenciement fut ramené de quelques milliers à quelques centaines.

Cette grève marqua aussi un arrêt dans les restructurations impliquant des licenciements et une sorte de paix sociale s’installa.

Si les travailleurs des chaebols pouvaient ainsi trouver un certain équilibre (précaire) dans le rapport de force, le poids des transformations de l’économie retomba sur les travailleurs des sous-traitants qui, eux, ne bénéficiaient d’aucune protection et qui, à cause de leur dispersion dans une multitude d’entreprises délocalisées dans toute la Corée, se retrouvaient à la rue avec un taux de chômage élevé, une armée de réserve garantissant les salaires les plus bas (12).

Les journaux, récemment, ont prétendu que la Corée du Sud avait retrouvé son niveau d’activité économique d’avant la crise. Est-ce que cela correspond à la réalité ?

G. H. - Statistiquement, cela peut paraître vrai. Mais il faut tenir compte des manipulations des statistiques, qui ne rendent compte en aucune manière du sentiment de désespoir que l’on peut voir dans la population laborieuse. Ce sentiment est plus important qu’il ne fut jamais depuis le coup d’Etat ou au moment de la guerre de Corée. On peut voir ce qu’on voyait très peu il y a cinq ans (à part les ivrognes qui restaient dans la rue) : beaucoup de sans-logis, des centaines de personnes dormant la nuit dans les lieux publics, dans les gares.

La plupart viennent des entreprises sous-traitantes qui ont fermé ou licencié ; ils n’ont aucune défense et ne manifestent pratiquement jamais. Comme il n’y a pas pour eux d’indemnisation du chômage, ils sont pris en charge par les organisations caritatives. Il y avait bien, au début de la crise, des promesses d’un semblant de « welfare », mais rien n’est venu.

Ce qui est ainsi visible n’est que le sommet de l’iceberg, car la majorité de ceux qui sont licenciés trouvent un soutien naturel dans leur famille au sens large. Il n’y a pas de chaos social mais les familles sont de plus en plus pauvres.

De tout ce que nous avons dit découle une situation complexe, d’un côté ceux qui travaillent encore dans les chaebols qui ont des salaires relativement élevés (avec notamment un système de bonus et de primes pour les différents événements de leur vie), une culture paternaliste d’entreprise et une compétition importante et la grande masse des autres travailleurs qui ne trouvent appui que dans le cercle familial. C’est un système qui tend à dresser l’une contre l’autre deux catégories d’exploités.

Les syndicats sont engagés dans une sorte de bataille d’arrière-garde pour tenter de rétablir leur crédibilité en tentant d’obtenir de l’Etat l’octroi de certains avantages sociaux. Mais jusqu’ici rien de cohérent n’est sorti de ces efforts.

Lors des dernières élections de 1996, le candidat « progressiste » à la présidence a été soutenu ouvertement par le KCTU. Il apparaît ainsi un groupe de moins en moins radical, moitié syndicat, moitié parti politique, ce qui le discrédite encore plus auprès des travailleurs. Le nombre de ses adhérents décroît et il essaie par des réformes gouvernementales d’en reconquérir, ce qui le met bien dans la ligne des syndicats des pays industrialisés. Mais là aussi, le résultat de ces efforts vers une « législation sociale » sont dérisoires, car l’Etat ne voit pas pourquoi agir dans un domaine où les organisations caritatives pourvoient à tout.

Finalement, avec le concours du KCTU, le capital en Corée, avec un changement de gouvernement, a réussi à maintenir plus ou moins la situation sociale d’avant la crise asiatique ?

G. H. - Plus ou moins, effectivement. Mais avec un potentiel de lutte qui peut se révéler explosif, d’autant plus qu’il n’y a plus ou peu la protection qu’assurait le KCTU. Par exemple, au cours de l’été dernier (1999), les travailleurs du métro de Séoul se sont mis en grève et ont trouvé en occupant l’université, grâce à la la solidarité des étudiants, un espace protégé d’où pouvaient partir les manifestations, les actions contre les jaunes... (autrefois, les plus militants menacés se réfugiaient dans les églises, mais celles-ci sont devenues trop petites). L’Etat a envoyé les flics pour mettre fin à cette situation. On peut bien sûr parler d’échec de cette lutte, mais cela montre que différents secteurs peuvent se soutenir et que cela peut se reproduire à tout moment. Le pouvoir craint qu’une telle situation arrive effectivement : à Séoul, chaque jour des colonnes de cars de police patrouillent dans les rues en grand nombre.

Quelle est la situation de l’émigration et quelle est celle de l’immigration ?

G. H. -L’émigration vers le Japon est relativement réduite en raison de la discrimination frappant les travailleurs coréens dans ce pays. Par contre, on a vu une immigration en Corée du Sud de gens venant des pays du pourtour de l’océan Indien, attirés par le développement, notamment venant du Bangladesh, du Népal, etc.

Ils travaillent chez les sous-traitants dans les pires conditions, sans aucune sécurité. La plupart sont des immigrés légaux qui viennent comme « apprentis industriels ». Il y a tout un racket autour de cette immigration. La plupart ont payé pour venir en Corée ; ils touchent un salaire minimum qu’ils peuvent éventuellement doubler ou tripler en travaillant au noir hors de leur travail « officiel ». Lors de la crise il n’y a pas eu d’expulsion comme dans d’autres pays d’Asie, mais pour les illégaux une sorte d’amnistie qui leur permettait de quitter librement sans être exposés à des poursuites (13).

Les salaires sont versés en espèces. Cela ne facilite-t-il pas le travail au noir et l’économie souterraine ?

G. H. - Une des caractéristiques de la Corée, peut-être une des marques des inégalités de développement est l’utilisation de la monnaie pour la plupart des transactions. On n’y utilise pratiquement pas le chèque ou la carte de crédit. Les quittances sont payées en espèces à la banque. Les salaires et divers avantages financiers sont tous payés en espèces. C’est à la fois la marque et l’encouragement de toute une économie souterraine qui atteint vraisemblablement entre 40 % et 50% du PNB. Argent liquide, économie souterraine et marché noir se complètent et touchent tous les échelons de la société. Lors du coup d’Etat de 1989, un général parmi les plus corrompus fut l’objet d’une perquisition ; on trouva une maison remplie du haut en bas de caisses à oranges contenant des billets de banque de la plus haute valeur.

Ce type d’économie repose sur une confiance dans les relations d’affaires. Si la corruption est omniprésente, le taux de criminalité est très bas ; c’est un étrange système auquel la police participe évidemment (la plupart ont une vie très aisée).

Comment le niveau de vie peut-il se comparer à celui de l’Europe ?

G. H. - Dans les villes, il est manifestement plus bas. Une bonne partie, d’émigrés relativement récents venant depuis les campagnes vivent à la manière des paysans dans des baraques qui sont détruites de temps à autre et reconstruites ailleurs. On trouve ainsi une juxtaposition d’immeubles résidentiels et de bidonvilles. Il reste encore environ 20 % de paysans qui cultivent essentiellement le riz et bénéficient d’un protectionnisme. La nourriture courante est à bas prix.

Est-ce que l’on trouve en Corée une situation similaire à celle du Japon, où une partie des paysans sont des travailleurs industriels temporaires saisonniers ?

G. H. - C’est possible car la production est très décentralisée. Les femmes notamment forment un appoint temporaire dans certaines branches d’industrie pour de très bas salaires d’appoint. Ce sont pour l’essentiel des jeunes filles de dix-huit à vingt ans ; dès qu’elles sont mariées, elles doivent quitter leur emploi et se trouvent pratiquement exclues de la production. Il leur est alors difficile de trouver un emploi quelconque. Pourtant, cette discrimination tend peu à peu à changer. Celles qui travaillent sont souvent plus combatives, mais cela ne sort pas du cadre de l’entreprise et ne les conduit pas à revendiquer d’autres droits dans une société qui reste très patriarcale.

Quelle est la position des Coréens par rapport à la réunification de leur pays ?

G. H.- Pratiquement 100 % des Coréens du Sud souhaitent la réunification, peu importe dans quelles conditions. L’exploitation de la propagande anticommuniste, séquelle de la guerre froide, est de moins en moins plausible. La politique « Sunshine Policy » trouve de plus en plus d’adeptes sous la forme d’ouvertures vers le Nord.

Les familles divisées par le 38e parallèle se rendent visite, seulement du Sud vers le Nord. Des centres touristiques ont été ouverts en Corée du Nord, exploités par le Sud. Le capitalisme sud-coréen trouve son intérêt dans le développement de la liberté du commerce entre les deux Corées, et depuis au moins dix ans, les industriels du Sud délocalisent vers le Nord où les salaires sont beaucoup moins élevés (14).

Note complémentaire

Apparemment, la restructuration visait avant tout à imposer aux travailleurs une flexibilité supplémentaire dans l’exploitation du travail (bas salaires, mutations aisées...) contre l’ouverture des chaebols au capital international et du marché à la pénétration mondiale. De fait, les luttes ont pu limiter certains effets, notamment quant aux licenciements, mais ils n’ont pu éviter les conséquences sur les salaires et pour beaucoup sur la précarité.

Quant à la restructuration des chaebols, elle s’est accomplie en Corée du Sud même par des concentrations aux dépens des plus petits d’entre eux, par des fusions de filiales pour faire des économies d’échelle, par des astuces financières leur permettant de profiter des capitaux étrangers sans pour autant céder beaucoup sur le contrôle de leurs conglomérats. Des batailles se déroulent encore à l’heure actuelle autour de la cession à des trusts étrangers de certaines filiales, notamment dans l’automobile. On a vu comment les résistances à ces pénétrations s’articulaient autour de l’exploitation d’un nationalisme économique, y compris parmi la classe ouvrière.

D’un autre côté, dans ce cadre national, le gouvernement a pu réduire la pression sociale pardes mesures de style keynésien, en utilisant certainement l’argent du FMI. Des travaux d’utilité publique ont permis d’embaucher les chômeurs qui n’ont guère d’indemnités de chômage : le large éventail de ces travaux, depuis le nettoyage des parcs jusqu’à l’informatisation des bibliothèques, montre une utilisation astucieuse pour assurer la modernisation du pays au profit bien sûr de la régulation de l’exploitation capitaliste. Il est bien évident que l’attaque frontale sur les conditions d’exploitation a permis aux capitalistes coréens de reprendre pied sur le marché mondial, ce dont témoignent les accusations de dumping qui se lèvent un peu partout dans le monde de la compétition capitaliste. C’est bien sûr une défaite des travailleurs coréens qui permet ce « redressement ».

Ces mesures préserveront-elles la Corée du Sud d’un retour de la « crise asiatique » ? La Banque mondiale pour l’Asie peut déclarer (le 24 mars) que pour la Corée du Sud « la plus grande partie des difficiles réformes structurelles reste à mettre en œuvre ». Cela paraît juste, car les structures semi-capitalistes d’Etat restent pour l’essentiel en place (et le Grand Parti national conservateur, aux ordres des chaebols, vient juste de remporter les élections contre la tendance « libérale » plus ou moins manipulée par les Etats-Unis). D’autre part, ce qui est proclamé comme le « redressement » de la Corée n’a encore ramené le niveau de production que sous le niveau de 1995, avant même la crise de 1997.

C’est dire aussi que l’avenir des prolétaires coréens, pris dans le carcan des impératifs capitalistes nationaux et mondiaux, n’est pas spécialement prometteur, acculé qu’il est et sera à des luttes défensives sur les bases les plus élémentaires de l’exploitation.

H. S.

Notes

(1) C’est ce qu’affirmait encore récemment Kim Dae Jung, le président élu au début de 1998 : « La politique de la Corée est la même que celle du Japon et des Etats-Unis. » Cela s’applique tant à l’organisation énonomique et politique intérieure qu’aux orientations économiques et politiques extérieures, notamment vis-à-vis de la Corée du Nord. Il faut dire que la Corée du Sud, en tant qu’entité capitaliste sous occupation américaine, n’avait guère le choix, coincée qu’elle était (et reste) entre le Japon technologiquement plus avancé et la Chine, où les salaires sont bien plus bas et qui est très compétitive dans les industries de base.

(2) Cette situation semble se pérenniser à travers la crise de 1997 et le « redressement » actuel. La crise a élargi le fossé entre riches et pauvres. Au début de l’année 2000, les 20 % les mieux payés ont vu leurs salaires encore augmentés et conservent la sécurité d’emploi, alors que les 80 % restant ont vu leurs salaires réduits et la précarité de leur situation largement accrue.

(3) Même dans la période actuelle où peuvent apparaître certaines tolérances quant à l’activité syndicale, le taux de syndicalisation est très faible (10%) et limité aux grandes entreprises. En partie, cela peut être expliqué par la répression qui frappe toute velléité de militantisme. Même si elle n’atteint pas les sommets que nous évoquont par ailleurs, elle s’exerce toujours, soit directement par des arrestations suivies de condamnations à l’emprisonnement, soit indirectement mais systématiquement par des brimades de toutes sortes, des mutations, le dénigrement, le licenciement, la surveillance policière personnelle et de tous les contacts. Les exemples abondent, même dans la période actuelle qui a vu l’entrée en fonction, au début de 1998, d’un candidat « libéral », Kim Dae Jung (protégé des Etats-Unis), dont on a fait le symbole (KCTU aidant) de la lutte contre le totalitarisme, la corruption et l’injustice. En fait, hors une certaine « reconnaissance » du KCTU, peu de choses ont changé pour les militants de base.

Le nouveau gouvernement est là pour « gérer la récession sans provoquer de crise sociale dont les conséquences politiques seraient imprévisibles ». Et de fait, d’une part le KCTU a été partie prenante, dès le début de 1998, à des accords entérinant les restructurations, alors qu’à la mi-juillet de la même année une bone partie de sa direction était en prison, et qu’en septembre de 1998 encore, plusieurs centaines de travailleurs de l’usine de pièces détachées de Mando étaient arrêtés. Aujourd’hui même, deux douzaines de militants syndicaux des usines d’automobiles sont recherchés par la police.

(4) Le détail de ces grèves peut être trouvé dans Liaisons n° 3, 1988 ; disponible à Echanges (echanges.mouvement@laposte.net) contre 0,80 euro.

(5) Ce soutien matériel et/ou idéologique, via les syndicats américains de l’AFL-CIO ou les Eglises américaines, aux groupes d’opposition syndicale dans les pays totalitaires est une sorte de constante dans la politique des Etats-Unis d’intervention pour garantir les intérêts de leur domination sur le monde. Sans remonter jusqu’à l’immédiat après-guerre en Europe (par exemple lors de la création de Force Ouvrière en France), le meilleur exemple est celui de Solidarité en Pologne ; on peut voir aussi d’autres exemples, actuellement, en Russie et en Chine...

(6) Le mot « Sweatshop », littéralement : « l’atelier où l’on sue », désigne les bagnes de la surexploitation du travail comme on peut en voir dans tous les pays du monde, ouvertement ou clandestinement.

(7) Un article du Financial Times du 20 octobre 1999 insiste particulièrement sur « l’esprit de clocher existant toujours dans la société coréenne ».

(8) 40% de la population active est formée de travailleurs indépendants sans qu’on puisse préciser la nature et les conditions de leur exploitation.

(9) A la fin de1997, chaque jour voyait une centaine d’entreprises tomber en faillite. A cette même époque, dans le bâtiment et les travaux publics, 90 % des entreprises étaient menacées de faillite. L’inflation dépassait 10 %, certaines hausses, notamment dans les services publics, atteignant 30 %. Une bonne partie de cette inflation était due à l’effondrement de la monnaie, le won, qui perdait 50 % de sa valeur.

(10) On peut retrouver la trace de ce nationalisme économique, déjà souligné par ailleurs, dans un certain nombre de conflits depuis la crise de 1997(ce n’est pas un privilège de la Corée du Sud : voir, par exemple, toute la propagande en France depuis la fin de la dernière guerre, que l’on retrouve dans le concert anti-européen, unissant un large éventail politique depuis l’extrême droite jusqu’à l’extrême gauche). On peut en voir la marque dans un refus dans les milieux dirigeants d’admettre que la crise puisse être la conséquence d’un modèle de développement (appuyé bien sûr par le capitalisme mondial) qui s’exprime par le titre donné à cette crise comme la « crise du FMI ». Plusieurs grèves (certaines tout récemment) sont lancées ou éclatent plus ou moins spontanément contre la cession à des groupes étrangers qui pourraient entraîner des licenciements ou exigeant la nationalisation de ces entreprises pour qu’elles restent « coréennes » (ce qui est pour le moins paradoxal quand on connaît le caractère multinational de certains grands chaebols).

Ces conflits unissent les voix syndicales (avec un certain soutien ouvrier) et patronales contre des impératifs capitalistes mondiaux et traduisent l’affirmation d’un nationalisme économique dont le succès électoral tout récent des conservateurs paraît être la marque.

(11) Il est impossible de retracer, de 1997 jusqu’à maintenant, la dialectique des conflits entre les mouvements de base (parfois de longues luttes avec occupations d’usine, associant les familles des travailleurs, les étudiants, ou même l’ensemble de la population locale). Le rapport de force rend souvent difficile l’intervention directe des forces armées pourtant largement mobilisées. Les syndicats, notamment le KCTU, joueront un rôle de premier plan dans le contrôle parfois bien difficile de ces grèves, soufflant le chaud et le froid, promettant des actions puis les décommandant au dernier moment, laissant la combativité s’émousser dans l’isolement, etc. toutes tactiques bien connues des organisations syndicales mais qui, dans le contexte de l’impact de la crise, prendront un caractère particulièrement dramatique pour les travailleurs.

(12) Un fabricant de chaussures de Pusan constate (26 octobre 1999) que « l’ère du FMI » soulage les coûts salariaux qui avaient augmenté après les mouvements revendicatifs de 1996. Le salaire de base représente actuellement moins de 3 500 F, contre 5 000F avant la crise. Lors des négociations avec les syndicats, pour faire avaler la restructuration, gouvernement et patronat imposent de très faibles augmentations, malgré la chute des salaires depuis 1997 - à la fois nominale et en pouvoir d’achat. La position des travailleurs et celle des syndicats est particulièrement faible dans la situation actuelle (taux de chômage élevé, recours systématique au temps partiel et au travail temporaire). L’essentiel des luttes se centre contre les licenciements. Le choix, pour la plupart des travailleurs, est entre le maintien de l’emploi à n’importe quelle condition ou la porte. En février 1999, le président Kim peut déclarer : « Il faudra encore se serrer la ceinture et continuer les réformes pendant quelques années. » Une promesse.

(13) Les émigrés (philippins, pakistanais, du Bangladesh...) furent licenciés les premiers. Il étaient environ 300 000 « réguliers » travaillant dans les 3 D (Dirty, Difficult, Dangerous) (sale, difficile, dangereux). Ils subissent toutes sortes de pressions pour les amener à quitter le pays. Les femmes en Corée du Sud n’ont guère eu un sort plus enviable. Elles aussi furent parmi les premières à être licenciées. 62 % travaillent dans des entreprises de moins de cinq travailleurs, c’est-à-dire sans aucune protection sociale. Au cours du 1er semestre de 1997, le chômage des femmes s’est accru de 60 %, alors que celui des hommes n’augmentait que de 20 %.

(14) Lors des récentes élections qui ont vu le retour en force des conservateurs nationalistes représentants politiques des dirigeants des chaebols, il fut reproché à Kim d’avoir utilisé la « sunshine policy « (la politique plein soleil) en vue d’un rapprochement avec le Corée du Nord pour gagner les électeurs sensibles à la réunification des deux Corées. En fait, des liens existent déjà, économiques sous diverses formes, familiaux sous contrôle. De plus, sous l’égide des Etats-Unis et du Japon, cette politique de réunification à long terme fait partie de la géopolitique dans cette partie du monde. Il est certain aussi que le « marché coréen du Nord » peut apporter éventuellement un moyen de répondre à la crise.

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