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Grève des transports urbains en Italie (2)

vendredi 16 janvier 2004

Lettre de Mouvement communiste N° 12 - Janvier 2004

Coup de tonnerre à Brescia

Dès 4 heures du matin, après avoir voté la grève, les travailleurs du dépôt unique de la via S. Donino ont occupé en masse les garages dès la prise effective du service à 5 heures. Les 170 autobus des lignes urbaines de la compagnie Brescia Trasporti ne sortent pas en ville. C’est le premier arrêt complet du service minimum de toute l’histoire des transports urbains de Brescia. Toutefois les lignes suburbaines, exploitées par les compagnies privées SAIA et SIA, ont fonctionné pendant le service minimum. Le piquet, composé de 300 à 320 grévistes, se réchauffait à coups de vin chaud et de grappa. Dès 11 heures, les forces de répression se pointent nombreuses et menaçantes devant les grilles. Leurs provocations font brutalement monter la tension qui se solde par une franche bousculade. Les grévistes tiennent bon et l’occupation se poursuit sans autres anicroches. Des usagers, des délégués de base d’autres entreprises, quelques membres de centres sociaux sont venus apporter leur solidarité. Le moral revient au beau fixe, renforcé par les nouvelles des grèves sauvages dans d’autres villes. Dès 9 heures, la direction, quoique désemparée, exige, par la bouche de son dirigeant, Giorgio Schiffer, l’application par le préfet des ordres de réquisition. La Société des transports urbains de Brescia envoie également ses représentants discuter avec les grévistes en les menaçant de mesures disciplinaires et en incitant les délégués syndicaux à faire respecter l’accord garantissant le service minimum.

Du côté des grévistes, l’envie d’en découdre restait forte et la volonté de ne pas céder sur les 106 euros d’augmentation persiste parmi eux. La presse a présenté, comme leader de la grève, Maurizio Murari, membre du centre social Magazzino 47, qui s’est notamment signalé pour avoir contesté ouvertement la légalité de la première liste de réquisition établie par le préfet. Certains vices de forme s’y étaient en effet glissés, rapidement corrigés dès 14 heures, avec la livraison d’une nouvelle liste de réquisitions. Mais cette fois-ci, les forces de répression feront chou blanc car les grévistes de la première équipe ne se trouvaient plus là, étant rentrés à la maison. À 14 h 30, au démarrage de la deuxième tranche horaire de service minimum, les grévistes ne fléchissent guère. En début d’après-midi, le maire, Paolo Corsini, dirigeant des Démocrates de gauche, condamne la grève sauvage. Les trois syndicats CGIL, CISL et UIL organisent une manifestation d’une heure en bloquant la gare routière. Les syndicats ont accusé certains non-syndiqués d’en avoir fait qu’à leur tête et d’être influencés par le centre social Magazzino 47, qui, au demeurant, s’est cantonné à propager les discussions des assemblées générales au travers de sa radio et à dépêcher une poignée de ses adhérents au dépôt.

Pour mieux comprendre les forces en jeu, il est utile de passer en revue les différentes réactions et interprétations politiques de la lutte de la troisième ville industrielle de la Péninsule. Dino Greco, secrétaire CGIL de la Bourse du travail de Brescia, définit l’agitation comme « une initiative inutile à la veille de l’ouverture de négociations nationales, initiative qui, selon lui, acculait sur la défensive patronat et gouvernement ». Plus subtil, Claudio Lonati, secrétaire de la Fit-CISL, affirme que, « compte tenu de l’expérience du 1er décembre à Milan, nous n’aurons dorénavant plus besoin de recourir à des actions aussi éclatantes pour nous faire entendre. Nous devons seulement nous faire entendre des usagers ». Pour ce syndicaliste, le 1er décembre est un accident, certes involontaire, mais dont il faut se servir dans les discussions avec l’État et les patrons pour obtenir les 106 euros. Pour autant, il faut tout mettre en œuvre pour qu’il n’y ait pas de deuxième fois, conclut ce représentant syndical.

Enfin, Maurizio Murari, tout en déclarant « comprendre les ennuis des usagers et des étudiants », revendique la pertinence de cette grève comme « la seule arme dont disposaient les travailleurs ». Mais sa réflexion n’ira pas plus loin et il n’expliquera pas la signification politique offensive et autonome du mouvement. Il juge en effet que « si les syndicats ont pris en compte notre revendication des 106 euros, c’est qu’ils écoutent la base ». Plus, il assortit ces propos d’une improbable défense du patron public contre le patron privé : « l’exemple de Brescia montre que lorsque les transports publics sont privatisés à 49 %, les conditions de travail et la qualité du service se dégradent. » Si de telles idées sont subversives….

À Naples, les syndicats laissent faire

À Naples, dès la prise du service, les dépôts de l’ANM tombent aux mains des travailleurs, comme ceux de via Nazionale delle Puglie, de via Cavalleggeri d’Aosta ou de Capodimonte. L’ambiance est plutôt bon enfant. Le taux de grévistes atteint les 90 %, tous statuts et qualifications confondus. Les revendications salariales et d’amélioration des conditions de travail sont semblables à celles des autres autoferrotramvieri du reste de l’Italie. À celles-ci, s’est ajoutée l’exigence exprimée par les conducteurs du métro d’intégrer la convention collective des travailleurs des transports urbains napolitains. Pour l’heure, ils restent rattachés à celle des cheminots . Les syndicats ont été informés de la mise en place des piquets et ont laissé faire. Devant les dépôts se tiennent des assemblées ouvertes où l’on retrouve, entre autres, des nombreux militants des formations anti-mondialistes venus apporter leur solidarité. À 17 heures, début de la pointe du soir, les forces de répression interviennent au dépôt de via Nazionale delle Puglie pour disperser les no global et les empêcher de rejoindre les piquets. Après un court chassé-croisé dans les rues entourant le dépôt, les manifestants reviennent sur leurs pas et participent au blocage pendant environ une demi-heure.

L’illégalité fait tâche d’huile

À Florence, plusieurs groupes de conducteurs sont parvenus à retarder d’une heure la sortie des bus urbains de l’ATAF à l’heure de pointe du service minimum du soir. Leurs collègues des lignes suburbaines de la Sita ont fait de même. À Pérouse, en Ombrie, la piazza Italia (place centrale de la ville) a été envahie pendant une heure de 9 h 30 à 10 h 30 par les autobus conduits par les grévistes, tandis que les conducteurs de l’APM (lignes suburbaines) manifestaient devant le palais de la région.

Si, à Rome, les grévistes ont respecté les heures légales de grève, en Sicile, la participation a été de 100 % à Catane, 95 % à Palerme où aucun bus n’a circulé, 90 % à Messine, Trapani et Syracuse et 80 % à Agrigente. Dans les compagnies desservant les campagnes, la participation a atteint les 70 % de grévistes. En Calabre aussi, on est confronté à des participations exceptionnelles aux mouvements avec une moyenne de 97 %. À Cosenza et à Crotone, la grève a continué toute la journée. La liste est loin d’être exhaustive.

L’heure d’un premier bilan

Si Rifondazione Comunista a « soutenu » les grèves de Brescia et Turin et averti le gouvernement que « les travailleurs des transports et tout le monde du travail avaient dépassé les limites de l’exaspération », le secrétaire général de la CGIL, Guglielmo Epifani, s’est à nouveau distingué en refusant de soutenir la grève sauvage. « Les travailleurs avaient donné une preuve de maturité en n’exagérant pas (leurs actions) et en faisant preuve de leur responsabilité traditionnelle », s’est-il réjoui. Fort de cette analyse, il a invité « gouvernement, régions et entreprises à s’abstenir de fermer la porte aux négociations ». Pour le ministre Maroni, qui s’est refusé à tout commentaire en vue de la reprise des négociations, l’important était de conclure avant Noël.

Pour les travailleurs, malgré le recul de Milan, le bilan est globalement positif tant en termes quantitatifs que, surtout, qualitatifs. Les actions illégales de Brescia, Turin, Naples et ailleurs ont montré que la détermination des grévistes n’était pas seulement cantonnée à la grande ville lombarde qui a lancé le mouvement, mais qu’elle a fait tâche d’huile un peu partout dans le pays. Les concessions que la direction de l’ATM a fait miroiter ont renforcé la détermination à mener des grèves illégales, mode de lutte perçu comme efficace, en dépit des ordres de réquisition en cascade et de l’opposition décidée des syndicats. L’audace des travailleurs de l’ATM a fait école. Et pas seulement dans les transports urbains. Le mercredi 17 décembre, faisant suite à une longue liste d’agitations menées depuis l’été contre la réorganisation de l’entreprise, les personnels au sol d’Alitalia à Fiumicino (aéroport de Rome) cessent le travail et manifestent en masse sur les voies d’accès à l’aéroport. Quelques 80 vols sont annulés.

Dans les limites du mouvement, il faut signaler l’incapacité de coordonner les combats locaux en un front d’ensemble. De plus, les représentants syndicaux, bien que contestés vertement dans les assemblées, n’ont pas été éloignés des dépôts, ce qui leur a laissé le champ libre pour dénoncer « l’illégalité » de masse. Enfin, les forces qui se sont rangées du côté des grévistes ne l’ont fait que dans un cadre strictement solidaire et défensif, se cantonnant à justifier la radicalité des actions entreprises par l’arrogance patronale. Malheureusement, personne ne s’est emparé, en la faisant sienne, de la signification politique offensive de la lutte des autoferrotramvieri, ni de la tâche permanente de son organisation sur les lieux de travail, jusqu’au dernier des dépôts investis par le mouvement. Les syndicats de base ont exploité, sans grand succès, la situation pour se renforcer au détriment des grandes confédérations officielles mais se sont refusés à favoriser l’organisation indépendante de la lutte.

Les journées du 19 et 20 décembre et les négociations nationales L’enjeu crucial d’un accord avant Noël

Il était clair pour toutes les parties en présence - gouvernement, entreprises de transport et syndicats - qu’il fallait finaliser rapidement un accord. En effet, depuis la grève du 1er décembre, le climat social était devenu plutôt malsain à leur goût. La grève du 15 décembre avait montré que l’illégalité s’amplifiait et que les réquisitions émises par les préfets restaient, la plupart du temps, lettre morte. Il fallait faire vite et avant Noël. Objectif d’autant plus pressant que, dès le 19 décembre au soir, des grèves pour accélérer les négociations avaient déjà commencé. L’ensemble des partenaires sociaux habilités à négocier et le gouvernement partageaient ce calendrier. La CGIL, en parfaite entente avec ses interlocuteurs à la table des négociations, y ajoutera un zeste de pression pour retrouver un peu de la crédibilité perdue les jours précédents.

Les négociations reprennent à Rome dès le 19 décembre à 17 heures. C’est un signal que les assemblées de travailleurs traduisent en autant de grèves. Bien que le service fonctionne normalement à Rome et Milan, les assemblées qui s’y tiennent sont très tendues. Cette fois-ci, la mèche sera allumée par les autoferrotramvieri de Gênes. Dès la prise du service effectif au dépôt de Staglieno, ce dernier est occupé par un piquet massif et compact de 300 travailleurs. Des bus sont placés devant la sortie. Plus rien ne bouge. « On ne peut pas vivre avec 880 euros par mois, il n’y a rien d’autre à dire », clament les grévistes en colère. « La municipalité, la région, l’entreprise, l’AMT, sont tous responsables », fulminent les salariés en lutte. À 11 heures, le maire Giuseppe Pericu, accompagné du président de l’AMT , Enrico Zanelli, se rend dans la fosse aux lions de l’assemblée du dépôt de Staglieno (via Montaldo) renforcée par plusieurs centaines de travailleurs venus des autres dépôts de la ville. Après les avoir écoutés, les travailleurs ont rejeté avec décision leur compréhension hypocrite, leur soutien de façade et, surtout, leur appel à la responsabilité des salariés de l’entreprise, appel destiné à obtenir la suspension de la grève. La discussion est vive, les ouvriers campent sur leurs positions et finalement refusent de s’incliner et d’accepter l’application du service minimum. La grève continue.

La frappe ouvrière du 20 décembre

À 5 heures du matin, après douze heures de négociations, les syndicats quittent la table en évoquant l’insuffisance des propositions du gouvernement : 80 euros d’augmentation mensuelle (les patrons proposaient 41 euros et les syndicats demandaient pour 106) et une prime de 500 euros pour compenser le non-respect de l’accord de 2000. Le gouvernement tente de passer en force en remontant à 600 euros la prime de rattrapage, à prendre ou à laisser. Le sous-secrétaire aux Transports, Paolo Mammola, déclare que « la CGIL a bloqué les négociations ». Guglielmo Epifani lui répond que « les régions, les entreprises et le gouvernement compliquaient une situation qui était très explosive », mais que les syndicats « restaient prêts à négocier ». À l’annonce de la rupture, lors de la prise de service du matin, les travailleurs de Gênes réagissent. La grève est unanime. Aucun bus ne sort des dépôts. La crainte de la colère ouvrière revient. Dario Balotta, secrétaire général de la Fit-CISL de Lombardie, déclare que « si la proposition insuffisante du gouvernement était signée, il ne répondait plus de rien ». On le comprend : en Lombardie la grève sauvage n’a jamais été aussi forte. Milan, Brescia, Bergame, Côme sont paralysés à des degrés divers.

À Milan, la grève décolle à nouveau. Seuls 20 bus sur 1 200 ont circulé et les trois lignes de métro sont restées à l’arrêt. À 11 heures, le préfet, Bruno Ferrante, convoque les représentants syndicaux pour tenter de parvenir à un compromis. Les délégués syndicaux centraux de l’ATM viennent escortés par une manifestation de 500 travailleurs en rage. Dans ces conditions, aucun accord ne peut être trouvé. Avec un culot monstre, le responsable de la Bourse du travail de Milan, Giorgio Roilo, juge que « les trois syndicats CGIL, CISL et UIL ont fait leur la grève spontanée des ouvriers ». L’ATM traite tout le monde, salariés et syndicats, d’irresponsables.

À Brescia, la grève ne prend réellement qu’à midi. Aucun bus de la compagnie Brescia Trasporti ne sort des dépôts. Mais ce 20 décembre, la grève n’a pas été accompagnée par une participation importante de grévistes aux portes des dépôts.

À Bergame aussi, les autobus ne quittent pas leurs garages. Toutefois, on déplore une présence insuffisante de travailleurs de l’ATB aux piquets. Environ la moitié des chauffeurs préfèrent rester chez eux. La ville a été paralysée toute la matinée. Le préfet, Federico Cono, convoque les représentants syndicaux puis décide de recourir à la réquisition des travailleurs restés chez eux. C’était la première réquisition depuis 13 ans décidée dans cette ville. Malgré cela, le service reste faible dans l’après-midi et n’est rétabli que le lendemain. À Côme, la situation est analogue. Pas de bus le matin avec une ville complètement bloquée pendant plusieurs heures. Seul l’ordre de réquisition lancé dans l’après-midi par le préfet, Guido Palazzo Adriano, permet de rétablir partiellement le service.

À Rome, la grève a commencé à 17 h 30. Les deux lignes de métro et les trains de banlieue (Rome-Viterbe, Rome-Pantano et Rome-Lido), exploités pour la municipalité au travers de la société ATAC, n’ont vu circuler aucune rame. L’arrêt du service des autobus a commencé à la gare ferroviaire Tiburtina, puis s’est répandu dans toute la ville.

À Naples, les autobus reviennent à leurs dépôts dès l’annonce de la signature de l’accord. Ce samedi, les milliers de passagers venus faire leurs courses de Noël se retrouvent privés de moyens de transport. Certains usagers de la CTP (compagnie qui dessert la banlieue Nord) tentent l’organisation d’une protestation, piazza Garibaldi, près de la gare centrale de Naples. La manifestation, aux accents passablement violents, est dispersée par les forces de répression. La grève passe outre. À Venise, les salariés de l’ACTV se sont mis à leur tour en grève. Aucun bus ni bateau n’ont circulé.

À La Spezia, les ouvriers de l’ATC organisent une assemblée permanente. Aucun bus n’est en circulation. Le maire, Giorgio Pagano, rencontre une délégation de travailleurs pour essayer d’esquisser un compromis. Sans succès. La circulation en ville n’est pas trop affectée par l’agitation en raison du jour de congé dans les écoles. Des mouvements de grève ont également été observés à Savone et Imperia en Ligurie, Massa Carrara, Pise, Livourne et Pistoia en Toscane ainsi qu’à Ancône, dans les Marches.

Un accord sur mesure

La température sociale augmentant à nouveau, le président du Conseil, Silvio Berlusconi, a utilisé sa conférence de presse de fin d’année pour lancer un avertissement solennel. Tout en « reconnaissant qu’il fallait accorder une prime substantielle aux ouvriers du transport pour assainir la situation existante », il a déclaré : « les grèves sauvages sont un grand danger. » Cette intervention s’adressait à la fois aux syndicats et aux entreprises afin qu’ils trouvent rapidement un terrain d’entente notamment sur la prime de rattrapage. Ainsi, le gouvernement porte son offre des 600 euros proposés le matin à 970 euros, relèvement certes significatif mais qui reste très éloigné des revendications des grévistes (2 900 euros) et même de la proposition syndicale de 1 200 euros. Finalement trouvé sous l’égide du gouvernement et aussitôt signé, à 17 h 30, le 20 décembre, par les trois principales confédérations syndicales (CISL, CGIL et UIL) et les représentants des employeurs, l’accord octroie aux 120 000 salariés du secteur une hausse de salaire mensuelle de 81 euros. Cette augmentation est assortie d’une prime de 970 euros, en guise de rattrapage pour les deux années écoulées (2002-2003) au cours desquelles la convention salariale de branche n’a pas été renouvelée. Les grévistes réclamaient 2 900 euros, en particulier, à Milan, où le coût de la vie est plus élevé et où les travailleurs exigeaient une rallonge locale aux termes de l’entente nationale entre partenaires sociaux. Les syndicats signataires commentent l’événement. Pour Angeletti (CISL) « les ouvriers vont apprécier ». Pour Epifani (CGIL) s’ouvrent « des nouvelles perspectives pour la réforme » car « le contrat national a été sauvé ». Pour Sacconi (UIL), l’« accord est équilibré ». La réaction des travailleurs est toute autre. Dès l’annonce de la signature, la grève s’intensifie, notamment à Rome, restée plutôt calme jusqu’ici. 21 décembre : réaction ouvrière rageuse contre l’accord romain Le dimanche 21, les travailleurs refusent en masse l’accord signé la veille. L’agitation continue. Des grèves sans préavis éclatent dans plusieurs grandes villes du pays : Milan, Venise, Rome, Padoue, Brescia et Florence. Malgré les réquisitions lancées par les préfets, des arrêts de travail suivis se sont produits à Bologne, Gênes, Turin, Cagliari (ATR), Raguse, Trente, Sienne, Varèse, Reggio de Calabre, Modène, Garbagnate Milanese et Montebelluna.

La majeure partie des autobus et des tramways milanais n’a pas bougé dans 7 dépôts sur 9. Seule une ligne de tramway et deux d’autobus ont fonctionné. « Il n’est pas possible de prévoir si, au cours de la journée, le service reprendra complètement ou en partie », avoue l’ATM dans un communiqué, dénonçant le caractère « irresponsable » et « illégitime » de la grève ainsi que « le mépris complet pour les exigences des citoyens ». Ici, les travailleurs poursuivent le combat aussi pour obtenir une rallonge salariale locale, nécessaire pour faire face à un coût de la vie parmi les plus élevés d’Europe. Plusieurs centaines d’entre eux se rendent à une manifestation devant le siège social de l’ATM, au Foro Buonaparte.

À Venise, les autobus et les bateaux sont paralysés. Une manifestation, à laquelle se joignent des travailleurs en grève spontanée de Vicence, Trévise, Conegliano, Padoue et Rovereto, est organisée devant le siège de l’ACTV, l’entreprise publique vénitienne de transports. Selon cette dernière, seules deux navettes circulent sur les canaux en assurant la liaison avec la ville voisine de Mestre et avec l’aéroport. Les manifestants ne cachent pas leur colère face à l’intervention des forces de répression devant certains dépôts de Milan et de Padoue. Les délégués syndicaux s’emploient à calmer les travailleurs en leur promettant des temps supplémentaires de négociation avec les autorités locales. Sans grand effet démobilisant sur les participants au défilé.

Pas d’autobus non plus à Florence, où un piquet de grève des chauffeurs a immobilisé un grand dépôt de véhicules. À Rome, le métro fonctionne normalement mais, en dépit d’un ordre préfectoral de réquisition, le service des bus et des tramways demeure perturbé avec seulement 50 % des véhicules effectivement opérationnels, selon les données livrées par la société locale ATAC. Autre facteur notable de désorganisation du service, les lignes arrêtées tournent, accroissant ainsi considérablement la saturation du trafic automobile.

Le gouvernement durcit le ton

Face à cette nouvelle flambée de grèves multiformes, le gouvernement italien annonce dimanche avoir eu recours aux réquisitions généralisées à l’encontre des travailleurs insoumis qui persistaient à bloquer les transports urbains de plusieurs grandes villes malgré la signature, samedi, d’un accord entre partenaires sociaux. « Face aux grèves sauvages à répétition d’une minorité de travailleurs, même après la signature d’une nouvelle convention (salariale), le ministre de l’Intérieur a donné des instructions à tous les préfets », peut-on lire dans un communiqué menaçant de l’exécutif transalpin. Le ministre de l’Intérieur, Giuseppe Pisanu, précise le même communiqué, a pris des mesures précises afin que chaque violation de la législation en vigueur soit constatée par la Justice. Le ministre dit ainsi se faire « l’interprète de la vive préoccupation du gouvernement face aux graves perturbations infligées aux citoyens ». Le gouvernement durcit brutalement les termes de l’affrontement en appliquant à la lettre, pour la première fois en dix ans, la législation garantissant un service minimum et le dépôt des préavis de grève. Comment allaient y répondre les travailleurs ?

22 décembre : à quelques importantes exceptions près, la lutte contre l’accord et le tour de vis gouvernemental devient minoritaire Les réquisitions des préfets, signées dès le 22 décembre au matin, n’ont pas d’effet à Gênes, Venise, Sienne, Varèse et Trente, où les grèves ne faiblissent pas d’intensité.

À Gênes, réunis en assemblée dès 4 heures du matin, les travailleurs votent l’arrêt du travail jusqu’au 24 décembre. Les injonctions et les exhortations du maire, Giuseppe Pericu, à respecter les « droits des usagers » et les réquisitions du préfet tombent à l’eau. À la prise du service, seuls deux bus circulent. À Bologne, sur l’ensemble du réseau urbain, une petite dizaine de bus sur 500 circule. Les trois dépôts (via Battindarno, via Ferrarese, via Due Madonne) sont aux mains des traminots. Les trois dépôts sont tenus par des piquets massifs. Des bus avaient été mis en travers des entrées dès 4 h 30 du matin. Des délégations de syndicats de base ainsi que des militants No global ont participé aux assemblées qui ont voté massivement contre l’accord romain. À Venise, à l’ATCV, c’est le Cobas qui a appelé avec succès à la grève illégale. Aucun bus n’a circulé vers le centre-ville, en revanche, quelques bateaux ont desservi la Lagune.

À Modène, une forte minorité de grévistes a empêché la sortie des bus dès le matin. Seule la ligne desservant l’aéroport de Bologne a fonctionné. À Varèse (Lombardie), les ouvriers de l’AVT et des compagnies suburbaines ont massivement arrêté le travail. La même situation s’est produite à Rovereto et à Trente, où les travailleurs du chemin de fer local ont adhéré au mouvement. À Sienne, les ouvriers de la compagnie Train ont fermé l’accès au dépôt des Due Ponti. Aucun bus n’en est sorti. À Reggio de Calabre, la grève a été totale à la compagnie municipale ATAM. Aucun bus n’est sorti du dépôt de Foro Boario devant la porte duquel les travailleurs s’étaient donnés rendez-vous. Une délégation s’est rendue à la préfecture dès 7 heures pour indiquer le motif de la grève : protester contre l’accord national.

À Milan, le matin, seulement deux dépôts d’autobus étaient toujours paralysés. Des assemblées s’y sont tenues. Si les lignes 1 et 2 du métro fonctionnaient normalement, sur la ligne 3, le service était très perturbé. A 7 heures, les travailleurs votent la reprise du travail. Au dépôt de Viale Sarca, des légers affrontements ont lieu entre des salariés reprenant le travail et des jeunes squatters d’une maison voisine.

À Brescia, les autobus sont sortis régulièrement en ville avec des banderoles affichées indiquant « travailleur réquisitionné ». Plusieurs chauffeurs ont pratiqué la grève du zèle en respectant scrupuleusement le code de la route. À Florence, on relève des arrêts sporadiques de travail.

Premier bilan de décembre

La journée du 22 aura donc été celle d’une bataille globalement perdue par les autoferrotramvieri. La preuve en est que la « trêve des confiseurs » a été respectée. Après vingt-deux jours d’agitation ponctués par trois moments forts, les travailleurs pansent leurs blessures et reconstituent leurs forces (et leurs salaires ). L’adversaire peut désormais jouer sur plusieurs tableaux.

Premièrement, des négociations locales vont suivre de près l’accord national. Dans plusieurs villes, dont Milan, l’ouverture des pourparlers pour le renouvellement des conventions d’entreprise va être anticiper. Là où le mouvement s’est enraciné le plus solidement, les collectivités locales et les sociétés de transport urbain vont concéder des rallonges pour recréer « un climat de confiance » avec leurs salariés.

Deuxièmement, les syndicats signataires de la convention romaine vont poursuivre leur œuvre de démoralisation et de récupération. Enfin, l’exécutif va manier le bâton des sanctions pécuniaires pouvant aller jusqu’à près de 1 000 euros contre les travailleurs coupables de grève illégale. Des mises à pied sont également envisagées par les autorités. Compte tenu des temps longs des procédures judiciaires, la menace va planer sur les grévistes suffisamment longtemps pour les dissuader de prendre des risques supplémentaires. Par conséquent, ce complexe cocktail anti-ouvrier a des chances de réussir à réduire définitivement la lutte à l’issue dessinée par les partenaires sociaux parrainés par le gouvernement et l’opposition de gauche, en dépit de l’opposition massive des travailleurs.

C’est pourquoi l’heure du bilan approche à grands pas pour la partie la plus consciente et déterminée du mouvement. Premier acquis de ce bilan nécessaire : la capacité des travailleurs à se débarrasser d’un trait à la fois de la camisole de force des lois restrictives des grèves et des boniments syndicaux.

Deuxième élément important : l’émergence soudaine de l’autonomie ouvrière, capable d’opérer une démarcation sur des claires bases de classe de l’ensemble de la société civile et des formations politiques et syndicales qui la structurent au service du mode de production dominant. Pour la première fois depuis fort longtemps, la gauche institutionnelle (Démocrates de gauche et CGIL en premier) a dû se ranger ouvertement du côté des patrons et du gouvernement tant honni de Silvio Berlusconi dans la condamnation active de l’illégalité ouvrière. Ce fait doit être interprété comme un facteur politique positif car il permet de redéfinir précisément les frontières politiques, normalement prévues pour rester très floues, à partir de l’exercice de la lutte des classes.

Troisième fait, des composantes de classe géographiquement et sociologiquement nouvelles ont fait leur apparition dans la guerre de classe . La plupart des participants au mouvement sont jeunes et avec des faibles niveaux de qualification. Le mythe de « l’aristocratie ouvrière » des autoferrotramvieri a vécu. Les propos des grévistes décrivant leur vie, leurs maigres fiches de paye, leurs conditions de travail suffisent amplement à enterrer toute interprétation du mouvement fondée sur un prétendu corporatisme ou à une « lutte contre la prolétarisation » de secteurs de classe privilégiés.

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