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McDo, Fnac, Virgin, Arcade (3)

lundi 12 janvier 2004

La lutte a pris au départ des formes déjà "rodées", comme le blocage des hôtels, mais celles-ci ont dû être abandonnées quand le groupe ACCOR a fait recours à la justice en demandant la levée des blocages et en portant plainte contre les salariés qui y participaient. C’est là que la présence d’un comité de soutien a montré son utilité : ses membres pouvaient encore faire ce qui était désormais interdit aux grévistes. Désormais, les actions contre les hôtels sont diverses, se décidant en fonction du nombre et des conditions concrètes (de la simple diffusion de tracts à la discussion avec le personnel et les clients à l’heure où les restaurants sont pleins, jusqu’à l’interpellation bruyante et au fait de répandre papiers et poubelles quand les réactions sont agressives) et visent à faire comprendre aux dirigeants du groupe ACCOR que leur gestion du conflit - chercher à laisser pourrir la grève en évitant d’ouvrir des négociations sérieuses - mène à une impasse et, à long terme, peut porter sérieusement préjudice au groupe.

Dans cette perspective, la solidarité internationale et les initiatives d’information et de perturbation prises contre le groupe prennent une importance centrale : elles restent des piqûres d’insecte faites à un éléphant, mais si elles se multiplient et durent, elles peuvent finir par le convaincre de mettre fin au conflit.

Il faut enfin signaler un changement dans la composition du collectif : au moment des luttes de la restauration et du commerce, les détenteurs d’une carte syndicale étaient surtout membres de la CGT (et avaient des rapports avec les sections syndicales des grévistes) et le collectif comptait bon de nombre de militants de groupes politiques et d’associations diverses (qu’ils représentaient) à côté d’"électrons libres" se retrouvant dans un lieu carrefour ; dans la période du conflit Arcade en revanche, ce sont SUD et la CNT qui sont le mieux (bien que très faiblement) représentés, et les non-syndiqués viennent surtout de collectifs passés par le mouvement des chômeurs et des précaires de 1997-98 (et n’ayant guère de sympathies pour les syndicats) ou, plus épisodiquement, de Stop Précarité. La composition des grévistes elle-même a changé : les jeunes Français, en grande partie d’origine maghrébine, ayant souvent fait ou faisant encore des études, de McDo, puis les jeunes aux compétences de vendeur spécifiques (spécialisés en littérature, musique, informatique…) de Virgin et de la FNAC, ont cédé la place à des femmes immigrées, d’origine africaine, au pouvoir de négociation très faible - caractéristiques qui expliquent en bonne partie le désintérêt des médias pour la grève d’Arcade.

Début octobre, la situation se complique : le tribunal des prud’hommes - auprès duquel les grévistes avaient contesté la légalité des huit licenciements dont elles étaient victimes - déclare qu’il n’y a pas lieu de recourir au référé et les renvoie à la procédure ordinaire. L’employeur en profite et les convoque une à une et leur propose un retour au travail pour toutes, licenciées comprises, mais sans apporter de réponse à la revendication principale, qui porte sur les cadences de travail. "Nous avons perdu une bataille, mais nous n’avons pas perdu la guerre. Et nous n’avons pas fait sept mois de grève pour rien", ont simplement répondu les grévistes. SUD, qui pendant un mois avait cherché à temporiser en matière d’actions dans les hôtels, considérant qu’il ne fallait pas faire obstacle aux négociations en cours et braquer l’employeur, se voit à ce moment traversé de contradictions : certains militants continuent à soutenir la grève sans réserve, d’autres voudraient se désengager, voire parlent de "victoire annoncée" : le poids financier et la durée excessive de la grève, l’approche des élections prud’hommales, la faiblesse des forces disponibles et probablement un certain pessimisme quant à la possibilité d’une véritable victoire expliquent sans doute ces tergiversations. Le fait est que ce syndicat, tout en mettant à disposition sa structure logistique, offre un soutien militant de plus en plus modeste. Et, pour ne rien arranger, nous sommes amenés à constater qu’un travail de désinformation s’opère concernant la poursuite de la grève dans des milieux dont on était plutôt en droit d’attendre une forme de soutien. Suite aux difficultés de début octobre, le collectif décide qu’il faut faire un effort pour élargir l’audience de la grève : il lance un appel à une semaine nationale d’action contre le groupe ACCOR. Si les actions se feront en fait essentiellement à Paris - tout en s’intensifiant - une série de contacts sont noués sur toute la France et en Europe. La présence aux initiatives militantes, culturelles ou professionnelles du secteur de l’hôtellerie permet de diffuser plus largement l’information sur la lutte, des initiatives comme l’impression de cartes postales de protestation, de tracts adressés spécifiquement aux clients ou au personnel des hôtels, etc., renforcent la visibilité et l’écho de la grève. Les médias, qui avaient rayé celle-ci de leurs intérêts, semblent dans certains cas disposés à en reparler. Les rapports de force avec l’employeur (et la confiance dans la victoire des grévistes, comme des syndicats qui les soutiennent) semblent à ce stade pouvoir évoluer de façon plus satisfaisante.

Pour faire face aux défaillances et cafouillages qui ont émaillé la gestion du dossier juridique - et à leurs conséquences regrettables sur le moral des grévistes et sur la lutte elle-même - le collectif décide d’intervenir aussi sur ce terrain, en assurant une liaison constante avec les avocats et, à la demande explicite des grévistes, en essayant pour la première fois d’établir un contact direct avec la société ACCOR. Même si les éventuelles négociations à venir resteront du ressort des grévistes, le collectif fonctionne désormais comme un véritable « cabinet conseil ».

Une dernière remarque s’impose concernant les enjeux qui se cachent derrière cette grève et que beaucoup ont du mal à percevoir :

- ce qui est mis en cause, de façon concrète et pas seulement en mots, ce sont les conditions de travail dans les secteurs dominés par la sous-traitance, et notamment dans celui du nettoyage, fer de lance de la course vers le bas qui s’est ouverte en matière de relations salariales. Faute de pouvoir exporter les hôtels, on importe les conditions de travail du tiers monde, créant ainsi un climat favorable à une dégradation progressive dans les secteurs voisins. Une victoire des grévistes porterait un coup d’arrêt à cette tendance et introduirait des éléments de jurisprudence pouvant servir de référence à des milliers de salariés.

- Les possibilités de s’organiser dans ce secteur - où règnent les pressions patronales et un niveau de corruption syndicale inimaginable ailleurs - se trouveraient grandement élargies par une victoire. La conséquence immédiate la plus visible étant probablement une redéfinition du paysage (et des pratiques) syndical.

Quelques réflexions sur le sens et l’existence du collectif

La première constatation à faire porte sur les secteurs touchés par les luttes et l’activité du collectif : il s’agit presque exclusivement du secteur privé - commerce et restauration rapide dans un premier temps, nettoyage en sous-traitance dans une dernière phase. Les entreprises touchées sont les plus grandes et plus puissantes de leur secteur, presque toujours des multinationales. Dans quasiment tous les cas, le taux de syndicalisation est faible, comme d’ailleurs la conflictualité, et les rapports de force sont généralement très défavorables aux salariés. Sans un soutien extérieur, les luttes n’auraient pu durer et auraient probablement été écrasées.

Par rapport à l’expérience de soutien mutuel que nous avions connue il y a quelques années, à l’époque du mouvement des chômeurs, la différence saute aux yeux. A cette époque s’était formée la Coordination des travailleurs précaires, beaucoup plus effacée sur le plan médiatique que le mouvement en question et qui regroupait presque exclusivement des précaires de la fonction publique. Dans l’ensemble, elle avait obtenu des résultats très modestes, mais elle s’était posé une série de problèmes que le collectif de solidarité a dû affronter à son tour, avec des résultats sans doute plus probants.

En termes d’image publique - une image cultivée aussi par nombre de militants du collectif - il s’est agi de luttes de "précaires" ; mais il faut reconnaître que la précarisation du rapport de travail représente surtout la toile de fond sur laquelle ces luttes ont pris naissance. Dans celles-ci se trouvent en effet engagés des salariés le plus souvent sous contrat à durée indéterminée, où la précarité est plus le produit d’un turn-over élevé - lui-même s’expliquant par les très mauvaises conditions de travail - qu’une donnée inscrite dans le statut juridique. Dans les luttes que nous avons été amenés à soutenir, on trouvait impliqués autant de salariés à la situation relativement sûre que de précaires. Dans certains cas, c’étaient les "stables" qui conseillaient aux précaires de se tenir à distance, pour éviter de courir trop de risques face au patron.

Les luttes portaient sur des questions de licenciements, de salaires, de conditions et de rythmes de travail, et seulement marginalement de contrats précaires. La solidarité entre camarades de travail y jouait un grand rôle. L’action directe est une constante des luttes que le collectif a soutenues, comme de sa propre pratique. Un fonctionnement assembléaire a garanti la solidité de toutes les décisions importantes, sans pour autant empêcher certains groupes ou individus de prendre des initiatives autonomes accompagnant celles du collectif. Un équilibre a été trouvé, parfois fragile, entre l’initiative personnelle, la discussion et l’intelligence collective, la recherche de la légitimité dans l’action, la volonté d’éviter de se faire criminaliser, la conscience de défendre une cause juste. Nous avons toujours compté sur nos propres forces, ne nous engageant que dans des initiatives à la hauteur de nos moyens. Ce qu’on pouvait observer dans l’action, c’était une articulation étonnante entre faiblesse des moyens et force des convictions, l’imagination servant de levier pour modifier les rapports de force avec les adversaires. Le type de relations établi avec les médias allait lui aussi dans ce sens : sans jamais imaginer fonder sur eux notre action, nous n’avons pas hésité à les utiliser à certains moments des luttes, sachant qu’ils pouvaient constituer une force d’appoint pour dépasser une faiblesse temporaire ou servir d’amplificateur à notre travail d’information.

Dans l’ensemble - qu’elles aient été ou non à l’initiative plus ou moins exclusive d’une section syndicale - les luttes sont restées sous le contrôle de l’ensemble des grévistes. Les militants syndicaux avaient parfois plus de poids, plus d’expérience, jouaient un rôle de conseillers ou de grands frères, mais nulle part il n’y avait de confiance aveugle ou de forme de subordination.

Dans certains cas, le rapport qu’entretenaient les salariés avec le syndicat (et aussi, pourquoi ne pas le reconnaître ?, avec le collectif de solidarité) peut être qualifié de rapport de consommateur. Comment expliquer autrement, par exemple, le silence des grévistes du McDo de Strasbourg-Saint-Denis après le retour au travail, y compris quand, trois mois plus tard, les premières représailles ont commencé à arriver (les salariés se sont alors tournés exclusivement vers la CGT, qui leur fournissait l’assistance juridique, sans daigner informer quiconque au sein du collectif) ?

Malheureusement, la solidarité semble avoir été vécue par les salariés en grève comme à sens unique. Une fois la grève finie à Strasbourg-Saint-Denis, il a rarement été possible, par exemple, d’engager les McDo dans un soutien à d’autres grèves en cours. La réciprocité dans le soutien est une exigence que le collectif a réussi à exprimer, beaucoup moins à mettre en œuvre : si l’on exclut la brève période de l’interenseigne des Champs-Elysées, où l’entraide était fondée sur le fait que les militants des entreprises concernées se connaissaient personnellement, les autres tentatives sont restées limitées et sans avenir. La grève d’Arcade en a apporté une autre illustration : bien que les grévistes et le collectif aient essayé d’exploiter toutes les occasions qui se présentaient pour souligner la nécessité de l’entraide, les résultats en la matière sont restés très modestes.

Les grèves que nous avons tenté de soutenir présentaient certaines caractéristiques communes, sur lesquelles il vaut la peine de réfléchir. La durée de ces grèves dépasse celle de la plupart des luttes de ces dernières années : plus de trois mois à McDo Strasbourg-Saint-Denis, presque un mois à la FNAC, plus de deux semaines au McDo Saint-Germain, neuf mois à Arcade (lutte encore en cours). C’est la durée qui a permis à la solidarité de se structurer et a favorisé le regroupement d’autres luttes plus brèves autour d’un pôle principal. Les énergies militantes réunies par ce biais se sont ensuite redistribuées sur des luttes qui sans cela seraient restées invisibles ou isolées. Les grèves ont représenté un fil conducteur fort autour duquel d’autres initiatives de solidarité se sont structurées, plus modestes, individuelles, mais pas pour autant moins utiles sur le plan de la conflictualité d’ensemble. Evidemment, un milieu militant restreint ne peut offrir un soutien efficace à toutes les luttes qui en auraient besoin : c’est donc la durée - couplée au hasard des rencontres, des affinités, des amitiés, du bouche-à-oreille - qui a permis ces jonctions et la focalisation du soutien sur un point précis de la lutte de classe. Dans les faits, le collectif de solidarité représente une sorte de prime à la combativité et à l’opiniâtreté pour celles et ceux qui choisissent de se battre avec détermination et résistent assez longtemps pour permettre à la solidarité de se mettre en place et de s’étendre.

La petite taille des grèves en cours est un autre élément qui a permis à un réseau relativement modeste de jouer un rôle utile dans la pratique. Le nombre relativement réduit des grévistes (30 à 40) a permis de leur assurer un soutien financier qui aurait été inenvisageable s’ils avaient été des milliers, les sommes disponibles pour des formes de solidarité ne pouvant suffire dans l’état actuel des rapports de force. C’est là un problème spécifique au mouvement ouvrier français, qui n’a pas de tradition de caisses de grève structurées et stables. Positive ou négative, c’est une réalité dont il faut tenir compte.

La petite dimension des grèves et l’existence d’un point d’application précis et limité ont permis de sortir de la logique de la propagande (contre la précarité, par exemple), des discours creux et des débats idéologiques (pour ou contre le syndicalisme, la CGT, le syndicalisme alternatif, l’unité, la radicalité, etc.) pour poser les problèmes de façon concrète ; de sortir de l’idéologie (antimondialiste, citoyenne ou anticapitaliste) pour se placer sur le terrain pratique de la lutte de classe. Sur ce terrain, chacun a pu appliquer ses propres clés d’analyse à l’action collective et apporter sa propre contribution, qui n’a pas été jugée à l’aune de sa radicalité abstraite ou de sa beauté théorique, mais de sa pertinence pratique pour le succès de la lutte - ce qui laisse peu de place à la démagogie et aux magouilles. Certes, la façon de lutter devenait un objet de débat, mais un élément restait stable, indispensable à la poursuite de la lutte : le fait que les décisions concernant leurs grèves restent sous le contrôle des grévistes eux-mêmes. Dans un contexte où les "mouvements hors sol" - comme les a avec bonheur qualifiés René Riesel - tendent à polariser l’attention des forces politiques et sociales qui travaillent à un changement social (radical ?), l’expérience du collectif de solidarité donne au contraire corps à l’idée qu’il est nécessaire et concrètement possible de revenir sur le terrain de la lutte entre les classes en redonnant aux mouvements des racines sociales. Racines qui plongent dans le rapport salarial, au cœur, donc, des relations qui structurent notre société. Au sein du collectif s’opère une inversion de logique : on ne cherche pas à drainer des militants engagés dans des luttes concrètes vers des activités de propagande générale (contre le fascisme, la répression, etc.), ni à occuper le terrain en faisant de la propagande sans point d’application précis (contre le manque de logements, la précarité, etc.), ni à nous spécialiser dans une activité de soutien individuel (aux sans-papiers, aux victimes de la répression, aux demandeurs de logement) - activité qui a son utilité mais est souvent bureaucratique - ni à grossir le flux des personnes qui se rendent à Seattle, Göteborg, Prague ou Gênes pour se retrouver finalement isolées et atomisées dans leur vie de tous les jours, et avec de beaucoup de mal à entrer en lutte. Sans renoncer aux groupes dont ils font partie, les militants du collectif se trouvent impliqués dans une lutte concrète ayant un point d’application précis sur le terrain social et enracinée dans le rapport salarial, même si les choix des grévistes, qui gardent en main le gouvernail de la lutte, sont toujours respectés. L’ancien positionnement des "avant-gardes" se trouve ainsi simplement renversé : ce que les militants ont à donner, ce ne sont pas des leçons, mais une expérience qui leur permet de se rendre utiles et, parfois, des réflexions à échanger. Ce qui ne veut pas dire que les rapports avec les grévistes (différents selon le secteur et l’entreprise) sont toujours simples : trouver une langue commune s’avère parfois problématique, les différences d’expérience et de formation peuvent être des barrières difficiles à franchir.

Mais il faut aussi reconnaître que l’action du collectif de solidarité a souffert des limites et contradictions inhérentes aux milieux militants proches ou présents en son sein. J’en relève quelques-unes à titre d’exemple.

- Le poids des jalousies et suspicions entre syndicats, et plus généralement des logiques de boutique. Logiques qui ont amené certains à percevoir l’activité du collectif comme celle d’un dangereux concurrent et parfois à chercher, plus ou moins discrètement, à le discréditer.

- La difficulté de certains syndicalistes ayant cultivé des habitudes syndicales dans des secteurs où règne une certaine culture de la concertation (le secteur public, notamment) à comprendre les exigences de luttes nées dans des secteurs beaucoup plus durs, où les grévistes doivent lutter contre l’isolement et l’intransigeance patronale en s’organisant pour tenir dans la durée. Le fait que les grévistes d’Arcade aient eu recours (quand elles l’ont pu) à des petits boulots de remplacement temporaires pour résister dans un contexte où le soutien financier n’était plus à la hauteur des besoins les plus élémentaires a par exemple donné lieu, au sein de SUD-Rail, à des interprétations qui n’ont guère aidé à maintenir la mobilisation sur le long terme…

- Dans un autre registre : la générosité de milieux militants se vivant comme l’incarnation de la radicalité s’accompagne parfois d’un étonnant manque d’intelligence des situations concrètes et d’imagination dans l’affrontement. Je pense en particulier à l’intervention tentée par le collectif dans une rencontre publique entre le directeur financier du groupe ACCOR et ses actionnaires : la possibilité d’affronter publiquement nos adversaires par la discussion, en démontant leurs arguments, s’est de fait effondrée au profit d’une intervention confuse et bruyante du genre de celles que l’on a connues dans les diverses occupations d’ANPE, Assedic ou CAF de ces dernières années. L’idée que l’on peut gagner en « mettant la pression », indépendamment de la réalité des rapports de forces, amène ainsi parfois à renoncer à la seule arme dont on dispose face à un adversaire démesurément puissant : mettre à mal sa façade de respectabilité, en montrant au plus grand nombre la réalité des rapports de travail soigneusement dissimulée derrière les sourires, les protocoles et les chartes en tout genre. Un certain radicalisme de principe peut donc, dans des rapports de force difficiles, s’avérer plus dangereux que bénéfique, surtout lorsqu’il va jusqu’à mettre en jeu l’unité des grévistes, que l’on devrait au contraire protéger comme la prunelle de nos yeux.

Plus généralement, il est permis de penser que le milieu militant extrasyndical aujourd’hui disposé à mettre son énergie et sa révolte au service des luttes des salariés les plus exploités souffre de carences qui renvoient à la domination, pendant cette dernière décennie, d’une culture militante forgée dans des groupes comme le DAL, Droits devant ou AC ! Une culture qui, loin de produire capacité critique, intelligence collective, capacité à réfléchir ensemble sur et dans l’action, n’a fait que répandre un mode d’action standardisé et essentiellement bruyant, où des responsables autoproclamés estimant n’avoir de comptes à rendre à personne élaborent en comité restreint les stratégies politiques dont relèvent ces actions. Certes, ces pratiques n’ont pas manqué de soulever critiques et oppositions, mais elles n’ont trouvé en face d’elle le plus souvent qu’un vague radicalisme de principe, s’exprimant dans une culture du "refus de la revendication" qui, de toute évidence, n’a aucune pertinence dès lors que l’on entre dans le domaine des conflits du travail.

Le collectif de solidarité est né pour permettre à des luttes d’entreprise de sortir de leur isolement. Sa création s’explique par les insuffisances et les contradictions de l’action syndicale : un vide demandait à être rempli, des exigences cherchaient une réponse, que les syndicats seuls étaient incapables de fournir. L’existence même d’une structure de ce type met en évidence les faiblesses et les carences des syndicats, qu’ils soient traditionnels ou radicaux.

Avons-nous travaillé pour les syndicats ? Une chose est sûre : nous n’avons pas trouvé de solution permettant à ceux qui veulent lutter de s’en passer. Nos rapports avec eux sont ambigus car, dans l’état actuel des choses, les syndicats sont les seuls, dans les entreprises touchées par les luttes, à être en position de récupérer le travail fait et de faire de nouveaux adhérents ou militants dans des secteurs traditionnellement difficiles pour eux. Mais y réussiront-ils ?

A l’origine de ces luttes il y a souvent de jeunes militants en conflit avec leurs fédérations (et qui souvent n’ont pas les idées claires). L’expérience que nous avons faite ensemble peut leur fournir matière à réflexion. Il en restera sans doute un bagage d’expériences, susceptible de structurer une nouvelle génération de militants de situation. Une fois qu’on a découvert qu’on peut se passer de tuteur pour penser et agir, bien des choses deviennent possibles. C’est là probablement la part la plus féconde de l’action entreprise par le collectif.

Avec la fin de "l’empire du mal" à laquelle nous avons assisté cette dernière décennie, pas mal de théories de l’action et de la lutte de classe sont mortes. En fonder de nouvelles ou retrouver les racines d’expériences plus anciennes, et plus propres, du mouvement ouvrier est sans doute une nécessité, mais une chose reste indispensable : tenter dans la pratique d’ouvrir des voies nouvelles, voir sur le terrain ce qu’il est possible de faire à un moment donné des rapports de force entre les classes et de l’état des luttes. C’est probablement dans cette perspective qu’il faut lire l’expérience que nous avons faite.

G. Soriano

(Ecrit en juillet 2002, ce texte a été publié dans Collegamenti-Wobbly, n°2, juillet-décembre 2002, puis révisé et complété en décembre 2002. Traduit de l’italien par Nicole Thé)

1. La première partie de cet article reprend un texte publié par Le Monde libertaire n° 1267 du 7 février 2002. N’ayant pas eu le temps et la possibilité de discuter cet article avec les copains du collectif, je donne là ma lecture personnelle de notre expérience. Le choix d’analyser l’aventure du collectif, d’octobre dernier à aujourd’hui, comme une expérience marquée par la continuité se prête évidemment à discussion. J’ai sans doute laissé de côté des choses que d’autres ont vécues comme importantes ou trop insisté sur certains détails. J’espère toutefois avoir respecté globalement le sens de ce qui s’est fait. Plusieurs articles ont été publiés sur la grève. Parmi les plus intéressants, citons : Jeff, "Résistance à la mac’dolisation", Courant Alternatif, janvier 2002, p. 5-8 ; Antoine, "Grèves à répétition dans le royaume de la précarité", Courant Alternatif, avril 2002, p. 11-12 ; Jànos Borovi, "La grève des McDo, lutte et espoir…", suivi d’une série de notes de Jeff, "Un bilan provisoire des McDo", Carré Rouge, n° 21, mars-avril 2002, p. 7-10 ; H.S., "Mac Do and Co", Echanges, n° 100, printemps 2002, p. 9-12. Ce dernier, très idéologique (contrairement aux trois premiers, très informatifs), a suscité une réponse de Nicole Thé : "McDo en lutte : éléments pour un bilan", Echanges, n°102, p. 40-46 (et Courant Alternatif n° 123, nov. 2002, p. 11-14). Citons aussi le documentaire réalisé par Alima Arouali et Anne Galland, "On n’est pas des steaks hachés" (2002 - 54 min), très intéressant pour comprendre le climat de la lutte.

2. Damien Cartron, qui a suivi de près l’expérience du comité de solidarité, a publié une série de travaux très intéressants sur l’organisation du travail dans cette chaîne de magasins. Pour les besoins de son enquête sociologique, il a travaillé chez McDonald’s et fait directement l’expérience des mécanismes qu’il analyse. Son travail s’achevait sur une conclusion plutôt pessimiste, l’éventualité d’une lutte collective étant considérée comme très improbable. Ce que la grève est venue démentir, en le surprenant agréablement. On peut trouver ses textes sur son site : http://dcartron.free.fr/ Il ne faut pas sous-estimer le rôle de soutien joué par certaines unions locales CGT : celles du Ier-IIe, du VIIIe et du Xe arrondissements dans la grève de McDonald’s, celle du XIVe dans la grève d’Arcade.

3. Cf. Le Combat syndicaliste n° 230, 24 janvier 2002, p. 8.

4. Plus faible dans la première phase de vie du collectif, la diffusion de tracts est devenue importante ensuite, sur les Champs-Elysées puis avec le conflit Arcade. Si une grande partie des tracts ont été imprimés dans les structures de la CGT ou de SUD qui soutenaient la lutte, c’est sur ce terrain que le collectif a apporté la preuve concrète de son autonomie par rapport au grand frère syndical : quand la grève s’achève à Strasbourg-Saint-Denis, une "équivoque" provoque le retrait de la salle de la Bourse du travail où nous nous réunissions. La réunion suivante se fait alors dans un local associatif (CICP) et le collectif tire ses tracts par ses propres moyens, sans faire appel au syndicat, avant que le secrétaire de la fédération CGT du commerce ne présente formellement ses excuses et se dise disponible à continuer à fournir la salle de réunion. A vrai dire, seuls quelques individus ont été vraiment lucides sur cette question, alors que la majorité avait tendance à se comporter de façon plus "sportive". Mon impression est que l’influence de leur point de vue a marqué la pratique collective, mais je sais que je risque en disant cela de lire les choses comme il me plairait qu’elles soient. La question n’a en tout cas pas jamais l’objet d’une discussion sérieuse.

5. Parmi les stupidités qui ont été écrites sur les activités et le débat du collectif, on peut en relever une particulièrement malveillante, contenue dans l’article non signé "Débat stratégique : un premier bilan de la lutte des précaires" (in Syndicaliste ! n° 17, juillet 2002, p. 10), où la disponibilité du collectif à donner un coup de main aux grévistes de la FNAC devenait : "Certains membres avaient proposé le comité clefs en main aux salariés de la FNAC qui prenaient le relais de leurs camarades de McDo." Inutile de dire que ce type de réflexion vient de gens hostiles à tout ce qui peut faire de l’ombre à leur syndicalisme.

6. Sur le déroulement de cette grève on peut lire l’article de Gaëlle Créac’h, "La lutte des salarié(e)s de la FNAC", Carré Rouge, n°23, octobre 2002, p. 77-80.

7. Les Echos du 8 avril 2002 faisaient part de la préoccupation des milieux patronaux face à des "mouvements très visibles", comme à Monoprix, FNAC, Virgin et McDonald’s, se donnant des formes de "coordination géographique ou sectorielle", et surtout précisaient que la FNAC avait "dû accorder des augmentations collectives (et plus seulement individuelles), et les étendre à plusieurs de ses autres filiales". L’Humanité du 15 mai citait de son côté un responsable patronal qui s’était exprimé dans Gestion sociale du 26 avril : "Cette radicalité nous inquiète tout à fait. Avec le syndicalisme classique, on sait faire. Mais pas avec ces opérations minoritaires, aux revendications fluctuantes et compliquées." Exégèse de Catherine Lafon dans L’Humanité : "fluctuantes" signifie refus de la flexibilité, "compliquées", augmentations de salaires - guère "minoritaires", à l’évidence. La grève des McDo - et celles qui l’ont suivie - est aussi visiblement ce qui a inspiré à Jacques Trenteseaux son article "La montée des extrémistes" (paru dans Enjeux, supplément de novembre 2002 des Echos, p. 72-78), où, s’interrogeant sur les conflits en question, il tente de répondre aux préoccupations patronales, sans toutefois se montrer capable d’aller au-delà de la découverte du rôle des terribles extrémistes de SUD, ce qui l’amène à conseiller aux entreprises de valoriser le dialogue social avec des syndicats responsables pour éviter le développement du « radicalisme ».

8. Son titre, "Lutter contre le fascisme, c’est d’abord lutter contre son propre patron" est explicite : l’idée défendue est que la croissance du FN est un problème à affronter sur le terrain des luttes sociales plus que sur le terrain électoral. A partir de quoi, nous y présentons ce qui a été notre contribution, en insistant sur le fait qu’il s’agit d’initiatives à la portée de tous. Ce tract est sans doute l’un des rares qui n’aient pas fait à cette occasion de l’électoralisme ou de l’anti-électoralisme mais aient cherché à mettre en lumière une voie possible, concrète, sans donner de leçons au bon peuple travailleur. Il s’achève sur un sourire optimiste : "Que cent, mille collectifs de solidarité fleurissent à travers le monde." Un second tirage en sera distribué le 19 mai à l’occasion de la fête de Lutte ouvrière.

9. Une partie du chapitre qui suit a été envoyée à la presse militante pour satisfaire aux besoins d’information de la grève. On peut ainsi la trouver dans le numéro de décembre 2002 de Courant alternatif et de plusieurs autres journaux libertaires.

10. Voir à ce sujet " Grève Arcade : chronique d’une victoire annoncée ! ", in Sud Rail, octobre 2002, p. 12 (sans doute écrit au mois de juillet) et " Arcade, victoire ! " publié dans Rouge n° 1985 du 26.9.02.

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