mondialisme.org

Théories du complot et Da Vinci Code

dimanche 14 janvier 2007

Selon Dan Brown, l’histoire humaine serait déterminée par le rôle des sociétés secrètes. Son célèbre thriller religieux, Da Vinci Code, est fondé sur les fantasmes de l’antisémite français Pierre Plantard. Tout comme les auteurs qui ont popularisé les mythes de Plantard avant lui, Dan Brown alimente également les théories conspirationnistes, antisémites et antimaçonniques.

Ce thriller n’est guère plus qu’un récit d’aventures pour adolescents. On soupçonne le personnage principal, le professeur Robert Langdon, d’avoir assassiné le conservateur du musée du Louvre Jacques Saunière. Ce dernier a laissé un message avant de mourir. Poursuivi par la police et en lutte contre l’Opus Dei (1), Robert Langdon, aidé par la cryptologiste Sophie Neveu, entame une longue quête pour découvrir la signification cachée du message de Saunières. Ils découvrent une société mystérieuse, le Prieuré de Sion, qui veille sur un trésor depuis environ 900 ans : le « Saint Graal », coupe dans laquelle Jésus est censé avoir bu lors de son dernier repas et dans laquelle on aurait recueilli son sang durant sa crucifixion. En fin de compte, après beaucoup de péripéties, Langdon et Neveu ne réussissent pas à trouver le Graal.

Le livre de Brown est un produit médiatique destiné à faire du fric. Plus de 10 millions d’exemplaires ont été vendus dans le monde, environ 200 000 aux Pays-Bas. Il sera bientôt adapté au cinéma (1bis). Les lecteurs discutent de ce roman sur Internet et dans les cafés. Des hordes des touristes ont déjà visité les endroits décrits par Brown à Paris. L’industrie du tourisme gagne beaucoup d’argent avec des excursions spéciales centrées sur Da Vinci Code. Les descendants de Jésus Les livres bâtis sur les théories du complot tournent toujours autour d’un pouvoir invisible et néfaste qui lutte contre le Bien. Ce genre littéraire mélange toutes sortes de demi-vérités avec des mensonges grossiers ; il combine, de façon absurde, des événements historiques et imaginaires, et propage les interprétations les plus réactionnaires de ces événements. Le mythe de la conspiration exploite notre sentiment d’impuissance ; il détourne notre attention des relations d’oppression quotidiennes et concrètes et les remplace par des pouvoirs imaginaires et mythiques. Au lieu de rendre les lecteurs plus « conscients » et de contribuer ainsi à les libérer, comme le prétendent souvent les auteurs conspirationnistes, ce type d’histoires crée un sentiment d’impuissance, diminue la capacité de comprendre les situations sociales et politiques et limite ainsi la possibilité d’une lutte révolutionnaire sérieuse pour la libération de l’humanité. Le canevas et les personnages du Da Vinci Code sont fictifs, nous dit Brown. Mais l’essence de l’histoire serait, d’après lui, fondée sur des « faits » censés avoir été dissimulés pendant des siècles par l’Eglise catholique, souligne Brown dans son livre et ses interviews. Le Prieuré de Sion existerait vraiment. Cette « société secrète » aurait été fondée en 1099 et aurait eu beaucoup d’influence dans des cercles de pouvoir et conserverait un grand « secret » sur l’origine du christianisme.

Que serait ce « secret » dissimulé depuis des siècles, selon Dan Brown ? Jésus aurait été marié avec Marie Madeleine, une prostituée. Jésus et Madeleine auraient eu des enfants. La dissimulation de la « vérité » à propos de Marie Madeleine est censée symboliser l’oppression des femmes dans l’Eglise catholique. Le Prieuré de Sion prônerait un christianisme meilleur, dans lequel le rôle de la mère serait présenté évidemment (faussement, selon nous) comme libérateur. Après la crucifixion de Jésus, Marie Madeleine aurait fui jusqu’au sud de la France et y aurait vécu dans une communauté juive. Les enfants de Jésus auraient également eu des enfants, et leur descendance se serait de plus en plus élargie. Au Ve siècle un descendant de Jésus aurait épousé quelqu’un « de sang royal français ». Cela coïnciderait avec le commencement de la dynastie des Mérovingiens. Le mot « Graal » viendrait de l’expression « sang royal ». Le « Graal » ne serait pas seulement un objet, mais aussi un symbole et un arbre généalogique. Le duc Godefroy de Bouillon serait l’un des descendants de Jésus. À la fin du XIe siècle, il lança la première croisade, conquit Jérusalem et en devint le roi. Dan Brown suggère ainsi qu’un descendant de Jésus aurait récupéré ce qui lui appartenait de plein droit. Car Jésus aurait été le « roi des Juifs ». Vues sous cet angle, les croisades seraient parfaitement légitimes, au lieu d’être des entreprises combinant le vol, le meurtre et le pillage contre des « incroyants ». Puisque l’Eglise catholique se considère comme la seule héritière authentique de Jésus, ce genre de théories n’aurait jamais plu au Vatican. De plus, une conception plus libératrice du christianisme ne pouvait convenir à un Vatican dominé par des hommes. C’est pourquoi Rome aurait combattu cette version de l’histoire. Pour sauver « le secret » après sa mort, Geoffroy de Bouillon aurait fondé le Prieuré de Sion. Selon le roman, ses membres auraient conservé « le secret » de génération en génération. Plus tard, des membres du Prieuré de Sion auraient appris que des documents prouvant la vérité de ce « secret » se trouvaient à Jérusalem, enterrés sous les ruines du temple d’Hérode, lui-même construit sur les ruines du temple de Salomon. Le Prieuré de Sion aurait alors créé un ordre militaire, les Chevaliers du temple, qui, tout en se présentant comme les protecteurs des pèlerins, auraient cherché à retrouver ces documents. Ils auraient réussi à mettre la main dessus ainsi que sur un trésor d’une valeur énorme, ce qui les aurait rendus beaucoup plus puissants au XIIIe siècle. Le Vatican n’aurait pas apprécié les Templiers, et il aurait impitoyablement persécuté et assassiné ces hérétiques au début du XIVe siècle. Le Prieuré de Sion, cependant, aurait réussi à préserver les documents. Plus tard le Vatican et le Prieuré de Sion auraient conclu un accord secret : le Vatican n’attaquerait pas le Prieuré de Sion si ce dernier gardait secrets les documents sur le « Graal ». Dans le roman de Dan Brown, Leonard de Vinci, Isaac Newton, Victor Hugo et Claude Debussy font partie des chefs - des « grands maîtres » - du Prieuré de Sion. Ces « grands maîtres » désirent encore révéler « le secret » au monde. Tels sont « les faits » exposés dans l’ouvrage Dan Brown.

Un charlatan

Les chrétiens ont violemment réagi contre l’idée que Jésus aurait été marié et qu’il aurait eu des relations sexuelles ; quant aux historiens, ils ont critiqué Dan Brown parce que ses « faits » sont inexacts ou très invraisemblables. Mais, pour nous, les concepts de Dieu et de son fils divin Jésus relèvent aussi de la fiction. Toutes les religions sont d’abord et avant tout des idéologies oppressives. De plus, il est impossible de découvrir ce qui s’est exactement produit à une période aussi reculée. Les historiens ne devraient même pas perdre leur temps à essayer de découvrir si les « faits » de Dan Brown contiennent une part de vérité, parce que c’est précisément ce que les théoriciens du complot comme lui veulent que nous fassions. C’est la croyance même dans le rôle des conspirations qui doit être combattue. C’est ce mode de pensée, et l’analyse réactionnaire de la société qui la sous-tend, qu’il nous faut dénoncer. Dan Brown doit être critiqué parce qu’il pousse ses lecteurs à rejoindre les rangs des partisans de plus en plus nombreux des théories du complot.

Les « faits » de Dan Brown concernant l’existence du Prieuré de Sion, son influence politique et économique et sa lutte de pouvoir contre le Vatican proviennent directement des écrits du charlatan français Pierre Plantard, un antisémite et un adversaire acharné de la franc-maçonnerie qui était hanté par les théories du complot. Avant la Seconde Guerre mondiale, Plantard avait fondé Rénovation nationale française, groupuscule antijuif et antimaçonnique. En 1940, il envoya une lettre au maréchal Pétain, le chef du régime collaborateur de Vichy, pour l’avertir d’une « conspiration » des juifs et des francs-maçons. En 1942 et 1943, il diffusa gratuitement à six reprises un bulletin antisémite et antimaçonnique de 4 pages (Vaincre - Pour une jeune chevalerie) dans lequel il critiqua par exemple certains membres du gouvernement de Vichy parce qu’ils aidaient parfois des juifs. « Je veux que l’Allemagne de Hitler sache que chaque obstacle contre nos propres plans lui causera aussi des torts, parce que c’est la Résistance fondée par la franc-maçonnerie qui mine la puissance allemande » (2).

En 1956 Plantard fonda un petit club plutôt enfantin et stupide avec ses amis qu’il appela le Prieuré de Sion, d’après le nom d’une montagne voisine. Toutes les histoires qui circulent au sujet d’une puissante société secrète et pluri-centenaire qui s’appellerait le Prieuré de Sion proviennent uniquement de l’imagination de Pierre Plantard. Il s’est accordé le titre de « grand maître » de son Prieuré, et a imaginé un arbre généalogique censé démontrer qu’il descendait des rois mérovingiens. En réalité, le plus ancien ancêtre connu de Pierre Plantard était un paysan qui cultivait des noix au XVIe siècle (3). Selon André Bonhomme, un ami de Pierre Plantard qui présida leur petit club, Plantard a toujours fantasmé beaucoup (4). En d’autres termes, le Prieuré de Dan Brown n’a jamais existé.

Fantasmes

Les inventions de Pierre Plantard ont si souvent été reprises par des écrivains, des « chercheurs » et des réalisateurs de documentaires que, aux yeux de beaucoup de gens, elles paraissent tout simplement authentiques. De célèbres « experts » en matière de théories du complot, comme, par exemple, Jim Marrs (5) et David Icke (6), se sont beaucoup intéressés aux fantasmes de Pierre Plantard. Dan Brown indique que Da Vinci Code est en grande partie fondé sur L’Enigme sacrée, ouvrage écrit en 1982 par les « chercheurs » Michael Baigent, Henry Lincoln et Richard Leigh. « Un livre indispensable pour tous les fans du Da Vinci Code », proclame la quatrième de couverture d’une réimpression de 2004. Les acheteurs de ce livre reçoivent un bon de réduction pour acquérir le Da Vinci Code. Le « généalogiste » écossais Laurence Gardner a récemment édité The Bloodline of the Holy Grail (La piste sanglante du Saint Graal) : cette suite de L’Enigme sacrée serait elle aussi incontournable pour les fans du Da Vinci Code. « Gardner reprend le fil de l’histoire là où les autres l’ont abandonné », annonce la quatrième de couverture. Toujours la même rengaine.

L’Enigme sacrée prétend prouver l’existence du Prieuré de Sion depuis 1099. En réalité il est complètement fondé sur l’imagination des auteurs. Cela ne pose aucun problème aux prétendus « experts » antisémites en matière de théories du complot comme Peter Edel, qui se sentent fortement attirés par ce livre. Puisqu’on ne peut pas déterminer exactement ce qui s’est vraiment produit, le livre a une chance d’être fondé sur la vérité, écrit par exemple Edel (7). Selon les trois auteurs de L’Enigme sacrée, Les Protocoles des Sages de Sion pourraient finalement être « la preuve la plus convaincante de l’existence réelle de Prieuré de Sion ». En réalité les Protocoles sont une invention antisémite d’un « complot » juif et cet ouvrage [écrit par la police tsariste, NdT] a également inspiré les nazis. Cependant, Baigent, Lincoln et Leigh affirment que les Protocoles ne sont pas une invention mais un faux fondé sur un texte authentique plus ancien. Ce texte n’aurait « rien à voir avec les juifs ni avec "une conspiration juive internationale" », mais proviendrait « des cercles maçonniques ou d’une société secrète semblable dont le nom contient le mot "Sion" », écrivent nos trois charlatans. Le texte original « a très bien pu contenir un programme pour s’emparer du pouvoir, infiltrer la franc-maçonnerie et contrôler les institutions sociales, politiques et économiques » (8). Même si cette hypothèse délirante et absurde ne vise pas les juifs, cette théorie du complot reste dangereuse.

Le roi prêtre

Selon les trois auteurs, le Prieuré de Sion « exerce son influence sur des événements internationaux importants et joue également un rôle dans la politique intérieure de certains pays européens ». Le Prieuré serait impliqué « dans des événements importants de l’histoire occidentale ». Le but du Prieuré de Sion serait « de faire revenir au pouvoir la dynastie des Mérovingiens et leurs descendants, non seulement en France, mais également dans d’autres pays ». Cela serait « justifié » parce que les descendants de ces rois auraient également du « sang royal » de Jésus qui coulerait dans leurs veines et seraient donc les héritiers légitimes du trône. « Plusieurs familles descendant des rois mérovingiens ont, dans le passé, été politiquement très actives et cherché à obtenir le pouvoir. Cela semble également être vrai pour le Prieuré de Sion et certains de ses grands maîtres », écrivent les auteurs. « Il n’y a aucune raison de supposer que la politique soit aujourd’hui moins importante pour le Prieuré de Sion et les familles des descendants des Mérovingiens. Tout nous incite à penser que le Prieuré de Sion souhaite un rapprochement entre l’Eglise et l’Etat, entre les domaines spirituel et séculier, sacré et terrestre, politique et religieux. » Dans beaucoup de documents, le Prieuré de Sion assure que le nouveau roi, selon la tradition mérovingienne, règnera mais « n’administrera pas ». Il sera le « roi prêtre » dans une « théocratie des Etats-Unis d’Europe », une espèce de « système féodal du XXe siècle ». Le Prieuré de Sion s’occupera de « l’administration réelle ».

Nos trois « experts » prennent très au sérieux les fantasmes de Pierre Plantard sur le Prieuré de Sion. « Nous savons que le Prieuré n’est pas un groupe loufoque. Il dispose de beaucoup d’argent et des personnes occupant des positions influentes dans la politique, l’économie, les médias et les arts appartiennent à cette organisation ou éprouvent de la sympathie pour elle. Le nombre d’adhérents a quadruplé depuis 1956, comme s’ils étaient en train de préparer quelque chose. Pierre Plantard nous a expliqué que son ordre et lui-même travaillent selon un timing plutôt précis. Nous savons également que le Prieuré de Sion a laissé circuler certaines informations depuis 1956. Il les a distillées au compte-gouttes, juste assez pour susciter la curiosité des gens et leur suggérer des perspectives intéressantes. Le temps semble mûr pour que le Prieuré de Sion dévoile ses cartes. Les systèmes et les idéologies politiques, qui semblaient si prometteurs au début du XXe siècle, ont tout plus ou moins fait faillite. Le communisme, le fascisme, le capitalisme et la démocratie occidentale ont tous trahi leurs promesses, déçu leurs partisans et les rêves qu’ils invoquaient, et n’ont pas tenu leurs engagements »(8). Selon les auteurs, il existe donc « un besoin renouvelé de quelque chose de sacré », d’« un vrai chef ». « Pas un Führer, mais une figure sage et aimable, un roi prêtre à qui l’humanité pourra faire confiance. » Le Prieuré de Sion n’était que l’expression des fantasmes d’omnipotence de Pierre Plantard, décédé en l’an 2000. Mais malheureusement les mythes antisémites et antimaçonniques ont la peau dure.

Harry Westerink (De Fabel van de illegaal n° 67, automne 2004)

Notes

1. Cf. « Opus Dei : roomser dan de paus », Harry Westerink, Fabel Archive.

1 bis. Cet article a été écrit en automne 2004 et les chiffres sont donc certainement supérieurs à la fin 2006. Depuis le Da Vinci Code a fait l’objet d’un film de Ron Howard avec Tom Hanks et Audrey Toutou. Quant au livre publié au départ aux Editions Lattès et traduit par Daniel Roche on le trouve désormais en poche aux éditions Press Pocket. (Note du traducteur)

2. Cf. « Pierre Plantard and the Priory of Sion chronology », Paul Smith. Sur le site internet de Paul Smith : Priority of Sion Archives.

3. « De Tombe van God », Peter Burger. Sur le site internet Skepsis.

4. Cf. « The real historical origin of the Priory of Sion », Paul Smith.

5. « Regeren vanuit het duister », Jim Marrs, 2001.

6. On trouvera davantage d’informations sur Icke dans : « ’Samenzweringsdeskundige’ blijkt antisemiet », Eric Krebbers, Fabel Archive.

7. « Het labyrint van Peter Edel, deel 3 : Vrijmetselarij », Peter Zegers, Fabel Archive.

8. L’Enigme sacrée, Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln, 1982. (Ce livre a été traduit en français en poche aux Editions J’ai lu, suite au succès du Da Vinci Code. Les citations incluses dans l’article ci-dessus proviennent de la version néerlandaise, et ont été traduites en anglais, puis... en français ! NdT.)

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0