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Banlieues 2005, revue de la presse « ultra-gauche »

mercredi 7 juin 2006

Revue de presse, précédée de « quelques réflexions ».

QUELQUES RÉFLEXIONS

sur les émeutes de banlieue

Ce texte est paru dans Echanges n° 115 (hiver 2005-2006)

Si on devait mesurer l’importance d’événements aux discussions passionnées, voire aux affrontement qu’ils soulèvent ne serait-ce que dans notre milieu restreint, ces derniers mois d’octobre et novembre en France devraient être marqués d’une pierre blanche. Notre propre cercle n’a pas échappé à de tels débats porteurs de divergences d’appréciations et d’explications. Un dilemme s’est posé : ou reporter les approches et éventuellement les conclusions de ce débat à plus tard (c’est un peu le sens du texte qui suit) , ou bien exposer les positions différentes qui sont plus des réflexions globales que des analyses approfondies (on peut faire parvenir ces premiers textes à ceux qui le souhaiteraient).

Les « banlieues » ont retrouvé leur calme ou plutôt le black-out médiatique, dans le rythme de croisière de leur marginalité prolétarienne reléguée et de la violence de ces cités, d’où ne percent que les rares explosions localisées qui font trop de bruit pour être censurées. Cités peuplées pour leur majorité de travailleurs, souvent les plus mal payés, souvent les plus précaires, et pour le reste de « jeunes », souvent réservoirs de main-d’œuvre occasionnelle.

Les violences qui ont suivi, le 27 octobre, le décès de deux jeunes (électrocutés alors qu’ils voulaient échapper à la police, ils s’étaient réfugiés dans un transformateur) dans une de ces « cités » de la banlieue de Paris, Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), n’auraient pas à elles seules défrayé la chronique routinière. Mais elles ont marqué le départ de quelque trois semaines d’une même violence diversifiée quant à ses nettoyages vengeurs autant qu’aveugles par le feu et délocalisée sur plusieurs points du territoire métropolitain (certains disent 300 communes touchées, les principales étant Rouen, Dijon, Marseille, Lille, Toulouse, Strasbourg...). Et cela sans qu’il y paraisse autre chose que la multiplication d’actions ponctuelles, remarquables par leur isolement, tant dans les cités banlieusardes que dans leur manque évident de connexions. Les Britanniques ont appelé des événements similaires, faute d’y trouver d’autres liens qu’une misère sociale inavouable, des « copy-cat riots » (répétition d’émeutes en chaîne).

Peut-on mesurer les inquiétudes des pouvoirs, face à ce qu’un système social engendre sans être capables d’y répondre fondamentalement (ce qui le met d’autant plus en cause), par à la fois la surmédiatisation et l’instrumentalisation politique ? Peut-on voir dans tout un arsenal de mesures de contrôle et de répression : état d’urgence dans plusieurs départements (avec instauration d’un couvre-feu), expulsion d’étrangers, nombreuses arrestations, les prémisses d’un renforcement sans précédent d’un appareil répressif social toutes catégories . Ce ne seront pas tant les jeunes « activistes » des cités qui en seront l’objet, mais l’ensemble des contestations sociales. On peut y voir le prolongement de la criminilisation d’affrontements sociaux récents et la manière forte dont certains de ces conflits ont été réglés.

Ce n’est pas pour « suivre l’actualité » que nous avons discuté et discutons encore de cette « révolte des banlieues », que nous y avons réfléchi en tenant compte de ce que les uns et les autres ont pu écrire à ce sujet (commentaires qui vont d’une condamnation sans appel ou nuancée à une exaltation de prétendues prémisses révolutionnaires). Plutôt que d’écrire une n-ième contribution nous avons préféré laisser décanter ce bouillonnement d’analyses disparates et souvent sommaires pour dégager, à tête reposée, les grandes lignes d’un ensemble complexe dérivant d’une situation économique et sociale complexe, en tentant de le relier à l’évolution globale du système capitaliste.

Cette approche peut se faire autour des questions suivantes :

— pourquoi, alors que des faits similaires (ayant aussi entraîné mort d’hommes), se sont déjà produits, en entraînant des violences de même niveau mais qui restaient localisées, celles-ci e sont-elles généralisées ? A notre avis, cela correspond à un abaissement du niveau de vie qui touche plus que les autres la fraction la plus pauvre des travailleurs et, par répercussion, tous les membres de ces familles, dont les jeunes ;

— la décision de destruction des cités HLM au nom de la « mixité sociale » a été aussi un facteur non négligeable des révoltes ;

— les dites « violences » furent de toute évidence le fait d’une infime minorité active de parfois très jeunes. Si elles n’ont pas entraîné la grande masse de jeunes placés dans des conditions sociales identiques, n’ont-elles pas pu se produire à une telle dimension parce qu’elles surgissent dans un « terreau favorable et complice » de toutes les victimes de cette paupérisation ?

— le mouvement a révélé les contradictions et l’hypocrisie de tout le système de contrôle social et des appareils politiques et syndicaux de gestion du système capitaliste. Est-ce révélateur d’une situation globale et la mise à nu de cette réalité peut-elle avoir des correspondances dans d’autres secteurs de la société ?

— si les « émeutiers » ne sont pas des travailleurs pour la plupart (ils sont pour partie d’entre eux appelés à en être et leurs parents en sont souvent) , ils sont des prolétaires présents ou futurs. Mais leur marginalité s’est trouvée encore renforcée par un refus de solidarité, voire une exclusion (qu’ils suscitent d’ailleurs eux-mêmes), de la part de l’ensemble des exploités. Constatation que l’on peut recouper avec l’impuissance et les vaticinations des partis, syndicats et groupes qui se disputent la représentation des intérêts des exploités - mais pas de ceux qui ont fait ainsi éclater au vu et au su de tous la misère sociale dans laquelle on les enferme (le voudraient-ils d’ailleurs, ils ne le pourraient).

Chacun peut compléter cette liste de questions et donner son avis. Si une synthèse est possible, sinon un exposé des divergences, une brochure verra le jour, comme chaque fois cela s’est produit à Echanges face à des luttes sociales importantes. (Ce texte a été rédigé en décembre. Nous avons depuis publié La Révolte des cités françaises, symptôme d’un combat social mondial, une brochure de 68 pages au format 21 x 29,7 cm, partiellement accessible en ligne : La révolte des cités françaises, symptôme d’un combat social mondial .)

Bilan judiciaire Selon Le Parisien du 24 décembre, il se trouvait à cette date 118 adolescents en prison. Le quotidien republiait alors les chiffres d’un bilan établi par la chancellerie (ministère de la justice) le 18 novembre : il y a eu en vingt-deux jours, entre le 28 octobre et le 18 novembre, 3 101 personnes placées en garde à vue, 729 personnes jugés en comparution immédiate (procédure par laquelle un prévenu majeur est traduit après l’infraction devant le tribunal correctionnel pour être jugé le jour même) et 152 autres seront jugés ultérieurement. Les condamnations ont été appliquées à 422 personnes ; 562 majeurs, 118 mineurs se sont retrouvés derrière les barreaux et 577 adolescents devant un juge pour enfants.

Revue de presse

Parue dans Echanges n° 115 (hiver 2005-2006)

- Dans A contre courant n° 170 (décembre 2005), ce constat : « Ce qui s’est passé dans les banlieues de la région parisienne puis des grandes villes de l’Hexagone est loin d’avoir été vu avec les mêmes lunettes par des observateurs pourtant situés dans le même cercle idéologique et politique : ainsi la poignée de militants qui constituent la petite équipe d’ACC a produit des analyses quelque peu éloignées les unes des autres. » Ce numéro juxtapose plusieurs textes, d’« un membre d’ACC. » , d’un membre d’AES (Amis de l’émancipation sociale »), deux éditoriaux de Cinquième zone. L’éditorial du n° 146 d’Alternative libertaire, reproduit aussi dans ce n° d’ACC, met le doigt sur une plaie des groupes d’extrême ou d’ultra-gauche : « Sans mythifier la figure - toujours masculine - du “jeune rebelle des banlieues” (...) nous devons faire comprendre qu’il n’y a pas “eux” et “nous”. » Faire comprendre ? ou comprendre nous-mêmes ? ACC renvoie aussi à un texte de J.-P. Garnier, « Fauteurs de troubles, facteurs de troubles », paru dans son n° 168 (septembre) et dans La Question sociale n°2.

- Sous le titre « Quand les jeunes “dansent avec les loups” », Ni patrie ni frontières n° 15 (décembre 2005, 7,50 euros) rassemble, comme c’est son habitude, des textes d’horizons différents – témoignages, communiqués, tracts, analyses, chronologie – pour la plupart glanés sur Internet. Les analyses qui émanent directement de cette publication soulignent que si la question de « la composition “ethnique” des émeutiers” » est « une formidable régression politique et théorique » et que depuis longtemps les événements (dont les rackets survenus lors des manifestations lycéennes de mars) montraient « les conséquences catastrophiques de la paupérisation accélérée des quartiers populaires depuis trente ans ». Commande à yvescoleman@wanadoo.fr.

- Dans CQFD n° 28 . « La marmite des banlieues fait sauter le couvercle ».

- Parmi les « Gloses et notes II » de la revue allemande Die Aktion n° 211, une brève sur « Les signes de fumée des banlieues » [françaises]. Un éloge sur deux petites colonnes d’« une révolte totalement négative » des victimes de la mondialisation du système sécuritaire.

- « Ma cité a craqué : émeutes et état d’urgence en France », dans T’Okup n° 56

- « Affrontements hebdomadaires à Rennes » dans Solidarité n°22, novembre 2005.

- « Quelques réactions vis-à-vis des émeutes », Courant alternatif n°154, décembre 2005.

- « Qui sème la misère... récolte la colère », dans Espoir n°2, décembre 2005

- « Banlieues : de la révolte à la révolution ? », dans Le Combat syndicaliste n° 93, décembre 2005.

Parue dans Echanges n° 116 (printemps 2006)

- « L’union sacrée pour condamner la révolte des banlieues. Critique des positions de la LCR,de LO et du CCI » dans Le Prolétaire n° 479, nov.-déc.2005-janv.-fév.2006.

- On trouvera dans la revue en ligne Prolpositions n° 5 (en anglais), sous le titre :« France : les émeutes des banlieues de novembre 2005 », une traduction anglaise résumée de la Lettre de Mouvement communiste, qui considère que les événements n’ont aucun caractère de lutte de classe, « la guerre entre pauvres étant la pire manifestation de la domination du capital ». Mouvement communiste oppose les banlieues de 2005 aux émeutes de 1990 à Vaulx-en-Velin et ailleurs, où « les prolétaires actifs dans la lutte ne se sont pas coupés des autres travailleurs. Il y a eu des tentatives de coordinations, mais elles ont malheureusement avorté. La réappropriation massive de marchandises a été la règle, comme à Los Angeles. »

- Le même n° 5 de Prolpositions reproduit un article de Ni patrie ni frontières, « France : après les émeutes, quelques mesures symboliques (le jour commémoratif de l’abolition de l’esclavage par exemple)... et d’autres moins (le CPE par exemple) » chroniquant l’indifférence de la gauche et les mesures prises par la droite.

En annexe, une fiche sur l’immigration en France s’opposant, chiffres à l’appui, à l’idée que les cités françaises sont des ghettos à l’américaine.

- Dans Oiseau Tempête n° 13 (printemps 2006), « Incendie sans paroles » un très bon article de Charles Reeve qui se positionne avec réalisme sur la révolte des quartiers ouvriers pauvres. Après avoir fait le rappel de la situation sociale des habitants des cités - précarisation de l’emploi, délabrement de l’école et de sa fonction sélective -, Charles Reeve explique le ressentiment de la période coloniale et la provocation visant à enseigner « les bienfaits de la colonisation ». Nous partageons avec lui l’idée que « l’impuissance et le manque de perspectives de cette révolte sont aussi, jusqu’à présent, celle du mouvement social dans son ensemble ».

A noter aussi le fait qu’« en France, la communauté des jeunes pauvres n’a pas implosé comme aux Etats-Unis ; elle n’est pas cloisonnée selon les communautés ou religions, comme en Grande-Bretagne. Elle réagit toujours comme une communauté d’exploités et d’exclus. ». Enfin, Charles Reeve fait remarquer que « la révolte des cités intéresse surtout pour la crise qu’elle ouvre, pas tant pour ce qu’elle fut ». Quelque temps après éclate la crise du CPE, en fait la crise d’un monde qui ne peut plus offrir que la précarité et qui essaye d’adapter les lois à ce « nouveau monde » d’exploitation du XXIe siècle.

- En novembre 2005, le Groupe surréaliste de Madrid a signé, avec d’autres collectifs espagnols, une brochure analysant les émeutes de l’automne 2005 dans plusieurs banlieues de France : Los malos tiempos arderán. Consideraciones sobre los recientes acontecimientos de Francia, y el brillante porvenir del que son heraldos (Les mauvais temps brûleront. Considérations sur les récents événements en France et le brillant avenir dont ils sont annonciateurs). En 12 thèses, les cosignataires font l’apologie d’une jeunesse révoltée : « Comme il fallait s’y attendre dans une société qui admire la jeunesse pour son “indocilité” tant qu’elle n’en fait qu’un usage virtuel et qu’elle ne prétend pas en faire l’expérience dans la réalité, c’est l’origine des protagonistes de la révolte, jeunes et adolescents, qui sert à la discréditer. »

Contact : Ediciones de la Torre Magnética, Torrecilla del Leal 21, 1° Izq., 28012 Madrid, Espagne. Courriel : gruposurrealistademadrid@hotmail.com

- La revue allemande Wildcat traite des émeutes dans les grands ensembles en France d’octobre-novembre 2005 dans ses nos 75 (hiver 2005-2006) et 76 (printemps 2006). Les articles du n° 75 reflètent les divergences d’interprétation de ses contacts français : « 27 octobre-18 novembre : révolte dans les banlieues. Le deuxième choc venu de France » (le premier étant, selon les camarades de Wildcat, la victoire du « non » au référendum sur la Constitution européenne), « Les faits », « ... on nous annonçait l’islam et le terrorisme. On a eu la question sociale » et « Témoignage d’un enseignant ». Ces articles sont complétés par un autre qui s’interroge sur la situation en Allemagne comparée aux événements français, « Jeunesse dangereuse », et le rappel d’anciens articles de Wildcat sur les émeutes de 1992 à Los Angeles (Etats-Unis) et de 1991 en France (disponibles [en allemand] sur le site : www.wildcat-www.de/dossiers/banlieu...).

Dans ce n° 75, Wildcat constatait : « Nous avons pris contact avec des camarades en France pour en savoir plus sur les révoltes... et reçu des réponses allant d’un extrême à l’autre. Comme en Allemagne, l’éventail va de l’enthousiasme démesuré à la condamnation politique la plus sévère. Les uns ne voyant dans les émeutes que désespoir et lutte du prolétariat contre lui-même, les autres parlant de réapparition du mouvement social. » Le groupe Wildcat a alors voulu se concentrer sur les faits. Il y a malheureusement loin des intentions aux actes. Dans son n° 76, Wildcat offre des traductions partielles d’un texte de Gilles Dauvé et d’un entretien avec un émeutier de Nantes (paru dans le n° 13 [printemps 2006] d’Oiseau-tempête). Cette volonté d’équilibre entre une analyse abstraite des événements et un entretien à bâtons rompus sonne comme un constat d’échec. Cette impression que le groupe Wildcat n’est pas parvenu à concrétiser son envie de comprendre les émeutes d’octobre-novembre 2005 en France ressort aussi du dossier qu’il a mis en ligne en traduction allemande (www.wildcat-www.de) : un article de Nicole Thé dans La Question sociale, le texte de Gilles Dauvé, « Incendies sans paroles. On nous promettait l’islam et le terrorisme, et c’est la question sociale ! » de Charles Reeve (Oiseau-tempête n° 13 [printemps 2006] [voir ci-dessus]), « “Emeutes” de novembre : Quand les jeunes révoltés “dansent avec les loups” » (voir numéro spécial de Ni patrie, ni frontières, n° 15 [décembre 2005] que nous avons signalé dans notre n° 115, p. 5), et le n° 19 (décembre 2005) de la Lettre de Mouvement communiste, « Les récentes violences dans les banlieues françaises sont difficilement solubles dans le combat général de classe » (voir ci-dessus).

Loin de considérer la réflexion théorique sur ces événements inintéressante (nous venons nous-mêmes de publier une brochure à ce propos), nous estimons néanmoins que si les textes sus-mentionnés ne sont pas tous sans intérêt (certains posent des questions auxquelles il faudra répondre : dans quelle mesure les conflits ethniques se substituent aux luttes de classes en France ? par quelles solidarités les liens de classe ont-ils été remplacés ? la solidarité de classe a-t-elle véritablement disparu ? comment le besoin de consommation s’exprime-t-il dans l’incendie de marchandises ?, etc.), elles y sont rarement posées dans des termes où on pourrait leur apporter des réponses utiles.

- « De la violence en milieu scolaire », dans Courant alternatif n°157,mars 2006.

- « Le renouveau des politiques d’intégration » Ecole de Paris du management.

- Dans Communisme n° 58 (mars 2006) : « Quand les banlieues brûlent, on entend crépiter la révolution. »

- Contrat première embauche. La revue allemande Wildcat revient sur le mouvement anti-CPE en France dans son n° 76 (printemps 2006). L’auteur de l’article s’enthousiasme pour une « France en mouvement » affirmant, un peu vite à notre avis, que « le mouvement contre le CPE a très rapidement pris pour cible l’exploitation et par là dépassé une orientation purement corporative estudiantine ». Et les descentes des jeunes de banlieue venus casser du manifestant sont simplement assimilées à un phénomène de bandes. On aurait aimé que l’affirmation selon laquelle « la plupart des étudiants ne sont aujourdh’ui pas d’origine aisée » soit étayée, les statistiques en France faisant au contraire état d’un recul des enfants d’ouvriers ayant accès aux universités.

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