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La révolte des cités françaises (4)

Les stratégies sécuritaires

mardi 6 juin 2006

Ce texte est extrait de la brochure : La révolte des cités françaises, symptôme d’un combat social mondial

LES STRATÉGIES SÉCURITAIRES

Après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, les Etats de la planète, sous les auspices du gouvernement Bush, décident de renforcer tous azimuts le contrôle social des populations, sous couvert de la lutte contre le terrorisme et les classes dangereuses.

La coopération européenne pour la préservation de l’ordre bourgeois

Pour nous, ces mesures sont préventives et consistent à mettre en place un terrorisme social d’Etat pour contenir et écraser tous mouvements sociaux et velléités de révolte [1]. Ceci en prévision des attaques sans pareilles contre les acquis du monde du travail que les gouvernants de tous les pays font passer en reniant leur propre légalité. Mouvements sociaux qui ne peuvent que se produire.

Les émeutes en France ont démontré comment le gouvernement Chirac-Sarkozy-Villepin manœuvrait, pour se rallier les classes moyennes, contre les « classes dangereuses ». Dans le jargon journalistique, la « classe moyenne » c’est le salariat en général, qu’on oppose aux précaires et marginaux de tous bords, c’est par extension ceux qui sont titulaires d’un emploi stable (CDI) et d’un logement. Ce salariat, aujourd’hui, se sent lui aussi de plus en plus en situation d’insécurité sociale. Il se rend compte que plus le temps passe et plus ses acquis sont attaqués. La distinction entre secteur public et secteur privé disparaît, les système de retraites sont nivelés et le seront encore, les statuts protecteurs tombent les uns après les autres, les conventions collectives ne tiennent plus qu’à un fil [2] et le système de santé devient déliquescent. Tout ces faits tendent à unifier les conditions de vie (ou plus exactement de détresse) du prolétariat. Il n’y a plus d’espoir d’ascension sociale, d’autant moins que le contrat de travail redevient lui aussi un contrat aléatoire, et donc signifie « aujourd’hui tu travailles, demain tu crèves ». La frontière avec les classes dangereuses devient de plus en plus mince et demain tout pourrait basculer.

Alors, tout comme elle revendique de faire des licenciements préventifs, la société bourgeoise veut sa gestion préventive des conflits qui s’annoncent, et aiguise son système juridico-répressif comme on aiguise son glaive. L’Union europénne va progressivement se doter d’un pouvoir civil et militaire de plus en plus inquiétant pour les libertés individuelles. Chaque grand sommet européen est l’occasion de renforcer la coopération judiciaire et policière : l’espace Shenghen (1990) [3], le traité de Maastricht (1992), le traité d’Amsterdam (1997), le sommet de Tampere (1999).

A signaler la création de l’Office européeen de police par la commission de Bruxelles du 26 juillet 1995, qui devait se limiter à la chasse au trafic de stupéfiants et qui s’étendra à toutes les formes de criminalité affectant au moins deux Etats membres de l’Uniuon européenne. A la fin de l’année 2004, Europol occupait 285 personnes provenant de tous les Etats membres, dont 60 officiers de liaison Europol.

Le pendant judiciaire d’Europol va naître le 14 décembre 2000 et sera institutionnalisé par le Conseil européen des 6 et 7 décembre 2001 sous le nom d’Eurojust. Cette instance de coopération judiciaire est composée de procureurs, de magistrats, d’officiers de police de chaque Etat membre.

L’appareil juridico-répressif européen est à peine en place, qu’Europol déclenche une rafle de 1 350 réfugiés (dont plus de 200 Afghans). Cette opération commune d’envergure de « contrôle coordonné », baptisée High Impact, a lieu du 29 septembre au 8 octobre 2001. C’est la plus grande opération conjointe de contrôle des frontières extérieures de l’UE. L’ensemble des Etats membres participèrent à l’opération ainsi que dix pays d’Europe de l’Est candidats à l’UE.

Le terrorisme international est mis en exergue depuis les années 1970. Ce fut d’abord le terrorisme dit « rouge » (Brigades rouges en Italie, Bande à Baader en Allemagne, Grapo en Espagne, groupes palestiniens agissant en Europe...) qui s’éclipsera après le démantèlement de l’URSS. Reste encore en action le terrorisme nationaliste (IRA, ETA, Corse...). Puis la vague du terrorisme islamiste prend le relais dans les années 1980. Trouvant assise sur la misère sociale, elle aura un certain soutien des populations au point de mettre en 2006, le Hamas au pouvoir en Palestine. Cette poussée de l’islam radical va servir de prétexte en Europe et notamment en France pour décrier l’immigration extra-européenne et rendre suspectes les populations originaires d’Afrique noire et du Maghreb, et plus généralement de tout le monde islamique. Les cités de banlieues sont alors ciblées comme pépinières du terrorisme islamique. Le décor est en place. Il n’y a plus qu’à jouer la sinistre pièce, et de la même manière qu’on revient sur les droits sociaux on revient sur la notion de réfugié politique. Une procédure simplifiée d’extradition est mise en place entre les Etats de l’UE le 9 mars 1995. Le Conseil de Tampere des 15 et 16 octobre 1999 passe à l’exécution et prévoit la suppression de la procédure formelle d’extradition entre les Etats membres et l’entrée en vigueur d’un mandat d’arrêt européen. L’acte II de la pièce devient une tragédie, les réfugiés politiques italiens sont réclamés par l’Italie de Berlusconi et livrés par la France (Paolo Persichetti est extradé en août 2002).

Plus rien ne retient ce nouvel appareil policier, militaire et juridique chargé de « protéger la forteresse Europe ». Plusieurs pays organisent des charters et les expulsions sont violentes. Deux morts à Roissy en 2002 et 2003 n’ont en rien stoppé les violences [4]) et les expulsions se développent.

Le 7 octobre 2005, les chaînes de télévision diffusent une information montrant comment les membres de la communauté internationale entendent traiter la question de l’immigration. Le dimanche 2 octobre, près de 700 immigrés (en majorité des Ivoiriens et des Congolais) étaient capturés aux abords des enclaves espagnoles du Nord du Maroc, Ceuta et Melilla ; une douzaine d’entre eux y laissèrent la vie, quant aux survivants ils étaient menottés, puis largués en plein désert sans eau ni vivre. L’affaire de l’immigration, c’est-à-dire du prolétariat en errance, sans patrie ni frontière devient l’une des principales préoccupations de l’ordre bourgeois. Les classes sociales pauvres issues des banlieues de Dakar, Bamako, Abidjan, Lomé, Monrovia ou Douala n’ont pas d’autre issue que de s’engager dans l’un des plus grands exodes de notre temps : 200 millions de parias sont dans l’errance « hors de leur pays ». C’est deux fois plus qu’il y a trente ans et cela croît encore, rappelle à Berne, le 9 octobre 2005, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, qui souligne que la question de l’immigration constitue « un très grave problème, un sujet très brûlant ».

Les conditions d’errance des parias du xxie siècle montrent la barbarie de la civilisation capitaliste et les limites de son humanisme. La diffusion télévisée du largage des « subsahariens » s’adresse à tous les nouveaux candidats à l’immigration clandestine comme un avertissement pour le futur. L’hebdomadaire Valeurs actuelles donne le ton : « Allocations, fraudes et trafics ont transformé l’immigration de travail en immigration d’ayants droit. » Nous voyons donc que l’immigration fait partie intégrante du mode de vie du capital et qu’avec l’accumulation de la richesse à un pôle et de la pauvreté à l’autre, il est illusoire de penser que sans révolution sociale, l’errance des parias de la terre cessera. Le capitalisme mondial se trouve maintenant contraint de refouler les bras qui s’offrent à lui, ils sont trop nombreux.

Ni les délocalisations, ni les « zones franches d’exportation » (ZFE) et autres centres d’exploitation intensive ne suffisent à absorber l’évolution démographique de la planète. A un certain point la rupture est inévitable. En fait ce n’est pas l’Europe qui est assiégée mais bien la classe capitaliste internationale. Les campagnes anti-terroristes parviennent tant bien que mal à ressouder la petite bourgeoisie autour des campagnes sécuritaires et la peur de « l’étranger errant », « la racaille des banlieues », et « l’islam radical ». De tous les côtés les pouvoirs font monter la tension. Alors que Bush vient de déclarer une nouvelle guerre médiatique contre les « islamo- fascistes », l’Iran se présente comme nouveau pôle de regroupement international de l’islamisme anti-occidental et poursuit son programme nucléaire.

Depuis quelque temps, nous assistons en France à une recrudescence sécuritaire contre les étrangers. On pousse même le bouchon jusqu’à dire qu’il faut remettre en cause le droit du sol (François Baroin [5]). Même Malek Boutih, l’ancien président de SOS-Racisme, devenu secrétaire national du Parti socialiste chargé des questions de société, a publié des propositions concernant l’immigration, Une nouvelle politique de l’immigration, qui a déjà reçu les félicitations de la presse du Front national (Français d’abord du vendredi 13 mai 2005). Le Pen ne cesse de dire qu’on lui vole son programme et qu’il vaut mieux que les Français préfèrent l’original (c’est-à-dire lui) à la copie.

La dialectique action-répression dans les luttes sociales

Une première chose frappe l’esprit lorsqu’on analyse, du point de vue militaire (armes utilisées dans les émeutes de banlieues et stratégies qui en découlent), c’est que tout est resté dans le cadre de ce que l’on pourrait appeler, pour utiliser le jargon actuel, « un conflit de basse intensité ». Les « jeunes » ont utilisé leur tactique habituelle de guérilla urbaine, la seule valable sur un terrain connu et dans une lutte qui ne mobilisait qu’une faible fraction de la population concernée et même des « 18-25 ans » supposés seuls porteurs de la révolte.

Ces épisodes rituels de violence quotidienne et d’émeutes ponctuelles suite aux bavures policières ne sont pas nouveaux. Ils se seraient développées au cours des années 1980. Police et justice distingueraient deux phases dans les violences urbaines : de 1993 à 1997, un durcissement des affrontements jeunes-police, de 1998 à 2002, l’apparition d’une délinquance avec des activités de bandes et de la violence faite aux filles. Plus récemment, des « interventions » hors cités comme lors des manifestations pour célébrer la coupe du monde de football, lors des manifestations étudiantes de mars 2005 et lors du 14 juillet 2005. Les policiers de leur côté ont répliqué par le nombre, évitant les affrontements directs mais procédant à des arrestations et aux sévices habituels, au hasard de leurs contrôles, frappant le plus souvent les moins aguerris dans ce jeu du chat et de la souris dans le dédale de la cité.

Les objectifs des émeutes - des incendies et du vandalisme - sont restés pour l’essentiel ceux de la chronique habituelle limités d’habitude à une cité, suite en général à des exactions policières. Les armes utilisées des deux côtés ont aussi été les mêmes que dans ces affrontements localisés : le caillassage et les cocktails Molotov (plutôt des canettes d’essence), la voiture bélier d’un côté ; les gaz, les flash-balls et la matraque de l’autre. A part quelques cas isolés exceptionnels, vite montés en épingle par les médias, il n’y a pas eu d’utilisation d’armes à feu. Et les « jeunes actifs » n’ont pas tenté d’utiliser d’autres moyens, que leur faible nombre et leur manque « d’équipement » leur interdisaient de toutes façons.

Les forces de répression, elles, ont mis en œuvre d’autres moyens répressifs que ceux utilisés habituellement (dont l’usage d’hélicoptères munis de projecteurs) et ont adapté leur stratégie afin de garder le contrôle de la situation ; si cela n’avait pas réussi, elles avaient comme toujours le nombre et les moyens de monter d’un degré dans l’utilisation des armes. Si elles n’eurent pas à les utiliser - parce que leurs adversaires n’eurent qu’exceptionellement le dessus, et de façon très temporaire et limitée, deux risques planaient en revanche, comme dans tout affrontement de classes : celui d’une explosion massive généralisée (il était évident que les « émeutiers » bénéficiaient d’une solidarité passive qui pouvait alors se transformer en solidarité active), et celui de l’utilisation d’autres armes pour rétablir le rapport de forces. Le pouvoir répressif, dans les pays occidentaux, est souvent placé, comme en mai 1968, devant le dilemme de la manière dont « l’ordre doit être rétabli » sans risquer de provoquer une telle explosion. [6]

En 1990, après les émeutes de Vaux-en-Velin dans la banlieue de Lyon, le ministère de l’intérieur a créé au sein des Renseignements généraux (RG) une cellule spéciale chargée de l’étude des « violences urbaines ». Celle-ci a établi une échelle de ces violences graduées de 1 (feu de poubelle) à 8 (affrontements collectifs de 3 à 5 nuits). Elle note déjà une continuité entre les actions des quartiers alors qu’elle dénombre, en 2000, 909 points chauds dans 486 villes [7].

Il semble que ces antennes policières et l’analyse de l’évolution des « troubles des banlieues » et des réactions possibles à l’aggravation du niveau de vie aient conduit à fixer des mesures préventives. Dès juillet 2005, fut établi un Bureau central contre les violences urbaines. Après les incidents du 14 juillet fut étudié le 26 juillet un plan de lutte contre les violences urbaines.

Le directeur central de la sécurité publique évoque l’action de la police : « Nous avons dû accélérer (le plan) en quelques jours avec des résultats rapides. » Il avoue que les policiers ont été surpris par la spontanéité des émeutes et leur propagation éclair, ainsi que par le nombre et la violence des émeutiers : chaque soir, en de multiples endroits, des groupes comptant jusqu’à 200 jeunes voulaient en découdre. Il y avait une véritable émulation entre les émeutiers, alors même qu’il n’y avait aucune coalition entre les bandes qui restaient rivales et fixées sur leur territoire.

Le directeur des CRS examine les changements de stratégie et de tactiques en fonction de celle des jeunes : « Les policiers ont changé de tactique. Les premiers affrontements à Clichy-sous-Bois relevaient des face-à-face classiques. Nous avons vite décidé de ne plus entrer dans leur jeu et d’interpeller les auteurs. A partir du 4 novembre, nous avons constitué de petits groupes très mobiles de deux à six policiers capables d’encercler les incendiaires. Dès lors la police n’utilisa plus les armes conventionnelles du maintien de l’ordre comme les grenades lacrymogènes (822 ont été tirées, dont la moitié le seul premier jour). Des lanceurs de flash balls ou des fusils lance-bliniz (projectiles qui ressemblent à des galettes) les remplacèrent. Des pistolets à peinture qui propulsent une encre verte sont testés... Le camescope et l’appareil photo se révèlent des armes bien plus redoutables encore... pour identifier les cagoulés grâce à leurs vêtements. Les CRS filmèrent les événements avant même que les troubles commencent... La police technique et scientifique releva 1 230 traces d’ADN et d’empreintes digitales... [8] ».

Les méthodes d’intervention sont plus scientifiques et fonctionnent avec un maximum de renseignements, sous forme de fichiers : « Elles ont été conçues comme instruments d’assistance aux interventions. Elles comportent des plans détaillés des lieux, des éléments chiffrés sur les habitants et des photographies de ceux que la police locale et les renseignements généraux désignent comme d’éventuels fauteurs de troubles. » Le « travail de nuit » sera épaulé par des hélicoptères munis de projecteurs et de caméras. Un autre problème de l’appareil répressif est celui du contrôle de la généralisation des « troubles » à l’échelle nationale. Les différents corps répressifs (police et gendarmerie, CRS, gardes républicains) pourraient devenir incapables de contrôler la situation même en nombre et seraient contraints soit d’appeler l’armée à l’aide (ce qui semble avoir été envisagé à l’automne 2005) pour avoir les effectifs suffisants, soit d’élever d’un degré le niveau des armes utilisées (ce qui risquerait de provoquer une extension de la lutte). Il est certain que la dimension géographique prise par la « révolte des banlieues » a pu sérieusement inquiéter le pouvoir politique, l’amener à prendre des « mesures de précaution » et à élaborer des stratégies pour l’avenir.

Pourtant, des deux côtés des affrontements, les questions de stratégie et des armes sont encore plus complexes. Dans le monde entier, la vulnérabilité de la domination capitaliste fait que police et armée procèdent inlassablement à la mise au point d’instruments performants pour le maintien de l’ordre social, notamment avec l’apport des techniques de pointe. L’arsenal est impressionnant. Un exemple : 52 pays dont la France étudient l’emploi d’un pistolet à impulsion électrique dont le projectile, relié par un fil à l’engin, inflige une décharge électrique provoquant une paralysie momentanée. On a dit ci-dessus que de telles armes ont été expérimentées dans les dernières émeutes : outre les flash balls (2 260 depuis leur généralisation par Sarkozy en 2002), quelque 108 pistolets à impulsion électrique, et 20 paperballs envoyant des billes de couleur qui marquent la victime, ont été utilisées en novembre 2005, notamment à Lyon. Certains policiers ont pu se plaindre a posteriori de l’inadaptation de leur matériel et des stratégies lors de ces émeutes. Mais il n’en est pas moins certain que matériel et stratégies ont fait l’objet d’expérimentation et que les forces répressives vont tenter de tirer la leçon de cette lutte contre ces guérillas urbaines et leur généralisation [9].

Mais on peut penser aussi que, de l’autre côté, tactiques et moyens nouveaux seront, non pas étudiés, mais expérimentés (par exemple, l’effet des flash balls est réduit par l’empilement de vêtements genre anoraks ou celui des caméras par la capuche et les lunettes mais gare aux chaussures qui ont souvent permis aux enquêteurs de reconnaître les émeutiers).

A première vue, d’un point de vue objectif strictement stratégique, les « émeutiers », dans des affrontements de guérilla par petits groupes très mobiles, sont dans une meilleure position que leurs adversaires : ils sont en terrain parfaitement connu, tout près de « leur base » et peuvent rapidement se replier « à couvert » dans les appartements de la cité avec la complicité des habitants [10]. Les policiers, sauf avec une présence en nombre démesurée, n’ont aucun de ces avantages : terrain inconnu, peu de mobilité, pas de repli stratégique sauf la retraite.

Mais il ne faut pas trop s’illusionner sur cette apparente supériorité : lorsque les forces de répression ont le dessous, elles ont tous les moyens de rétablir le rapport de forces en leur faveur, ce qui peut déclencher une escalade de violences. La seule limite alors à la mise en œuvre de moyens plus adéquats est l’impact, souvent méconnu, que leur utilisation et les ravages qu’ils occasionneraient pourraient avoir sur l’ensemble de la population ou tout au moins sur certaines couches sociales. La crainte d’une généralisation peut ainsi être à l’origine d’atermoiements générateurs d’incertitudes quant aux mesures adaptées pour « rétablir l’ordre ». Mais là non plus, il ne faut pas se faire d’illusion : tout régime menacé tentera d’utiliser toutes les armes en sa possession pour maintenir son pouvoir. C’est seulement une généralisation internationale de cette mise en cause d’une société qui peut alors balayer et le régime et ses forces répressives ; mais cela pose un tout autre problème qui n’est pas en cause ici.

Après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, il ne faisait plus de doute que la bourgeoisie internationale entendait passer à la vitesse supérieure dans son entreprise « sécuritaire ». Entreprise qui pouvait nous sembler démesurée par rapport aux problèmes de l’instant, mais qui se révèle prémonitoire, compte tenu des intentions d’aggravation des mesures anti-sociales qui se concoctaient à tous les niveaux. Les affrontements qui ont eu lieu en France à l’automne 2005 auront eu l’avantage d’avoir mis en exergue toute la panoplie « guerre civile » qui sommeillait dans les casernes et de révéler les armes nouvelles de répression des « troubles sociaux « dans les conflits de « basse intensité » [11].

La dimension internationale de la répression et du contrôle policier apparaît dans l’après émeutes. D’une part, un mois après le déclenchement des émeutes, le 21 novembre, les chefs de tous les services de police se sont réunis pour valider la nouvelle stratégie et la parfaire en fonction de l’expérience récente. Le 11 décembre, le ministre de l’intérieur et le chef de la police israéliens ont eu des entretiens de haut niveau avec leurs homologues français concernant les violences urbaines pour un échange d’expériences et de savoir-faire et le contrôle des émeutes.

A un niveau plus général, on doit réfléchir à ce que signifie cette dialectique du glaive et du bouclier pour les nostalgiques d’un affrontement révolutionnaire vu comme le « Grand Soir » dirigé contre les sièges du pouvoir d’Etat. Outre que de tels affrontements pourraient, victorieux dans un cadre national, déclencher une réaction au niveau européen, voire mondial, la « puissance de feu » des forces répressives rend obsolètes les tentatives quelque peu romantiques de ce genre. Cela ramène les « émeutes » d’octobre 2005 à leur niveau, tout relatif, mais oblige aussi à une réflexion beaucoup plus étendue sur la manière dont un monde communiste peut se développer.

Notes

[1] Deux démonstrations spectaculaires et hors normes le prouvent, l’intervention du GIPN à la poste de Bègles pour délivrer des dirigeants séquestrés, la prise d’assaut du navire de la SNCM piraté par des marins et les poursuites judiciaires contre des travailleurs licenciés de Microelectronics pour des faits de dégradation remontant à deux ans.

[2] La loi Fillon de 2002 sur « la formation tout au long de la vie et le dialogue social » autorise la signature d’accords d’entreprise « moins disants » que les accords de branche. Jusqu’alors, seuls les accords d’entreprise plus favorables aux salariés que les accords de branche étaient licites.

[3] Le 14 juin 1985, la République fédérale d’Allemagne, la France, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas signaient à Schenghen (Luxembourg) un accord relatif à la suppression graduelle des contrôles de personnes aux frontières intérieures entre ces pays. Le 19 juin 1990 était signée la Convention d’application de l’Accord de Schenghen (Convention de Schenghen) qui vise à garantir « un espace unique de sécurité et de justice » ; harmonisation des dispositions concernant l’entrée et les séjours de courte durée d’étrangers dans l’« espace Schenghen » (visa Schenghen uniforme), asile (détermination de l’État membre responsable du traitement de la demande d’asile), mesures de lutte contre le trafic de drogue transfrontière, coopération policière (poursuite) et entraide judiciaire (par exemple création de bases de données comme le Système d’Information Schenghen (SIS) qui regroupe des données concernant les personnes et le matériel de l’ensemble de l’espace Schenghen).

[4] L’Association nationale d’assistance aux frontières aux étrangers (Anafé) s’inquiète le 22 janvier 2003 des décès de deux étrangers survenus en quinze jours au moment de leur éloignement : un Argentin reconduit vers son pays le 30 décembre 2002 et un Somalien refoulé ver l’Afrique du Sud le 16 janvier 2003.

[5] Dans un entretien accordé au Figaro Magazine du 17 septembre 2005, le ministre de l’Outre-Mer, François Baroin, interrogé sur l’immigration, indique qu’il n’exclut pas de « remettre en cause », dans certains territoires d’Outre-Mer, le « tabou du droit du sol ». On pourrait ainsi « modifier ou suspendre temporairement certaines règles relatives à l’acquisition de la nationalité française à Mayotte ». Le droit de la nationalité (car le droit du sol n’est pas un « tabou » forgé par le ministre pour les besoins de sa cause, mais une règle de droit) deviendrait donc un droit à deux ou même à plusieurs vitesses. Ses règles varieraient d’un point à l’autre du territoire, selon des critères et des modalités qui demeurent obscurs.

[6] (Sur Mai 68,voir Mai 68, les grèves en France.)

[7] La commissaire Lucienne Bui Trong, qui a dirigé cette cellule pendant dix ans, est intervenue à Sciences-Po au cours d’une journée de chercheurs et d’universitaires en mars 2006. Son intervention a été reprise par la presse (voir par exemple Libération du 3 mars2006). Elle a publié entre autres Violences urbaines, des vérités qui dérangent (éd. Bayard, 2000).

Relevons que l’expression « violences urbaines », devenue une catégorie centrale du discours policier sur la délinquance juvénile au tournant des années 1980 et 1990, s’est banalisée au cours de la décennie suivante : « Rarement une notion consacrée d’abord par son usage policier aura connu un tel succès. Or la magie de ce succès n’a pas opérée par un mystérieux enchantement, elle a requis l’habileté de magiciens. Les années 1990 ont en effet consacré, derrière cette notion, un discours policier revendiquant une expertise et la diffusant non seulement par la voie classique des rapports administratifs internes, mais aussi par la voie nouvelle de l’édition et de la communication grand public (voire para-scientifiques). Cette évolution est illustrée notamment par (...) le commissaire divisionnaire Richard Bousquet [et] par les nombreuses interventions et communications de la commissaire principale Lucienne Bui Trong. » (Laurent Mucchielli, in Informations sociales, 2001.)

[8] Les propos des chefs de service de la police sont tirés de l’hebdomadaire L’Express, qui les a interrogés à l’occasion d’une réunion destinée à « valider la nouvelle stratégie mise en œuvre contre les fauteurs de troubles ». « Ces événements ont permis à la police de récupérer le terrain perdu. Nous ne le quitterons plus », assure le directeur des CRS (L’Express du 24 novembre 2005 et L’Express.fr.

[9] En principe, il ne s’agit pas d’armes létales. Cependant, aux Etats-Unis, une enquête a révélé que sur 336 cas d’utilisation de flash balls on a compté 35 morts et 84 blessés graves. Le Taser (pistolet à charge électrique infligeant une décharge de 50 000 volts de 2 milliampères entraînant en 5 secondes une paralysie du corps) revendique quant à lui 60 morts depuis 2002.

[10] Cette protection du repli dans les logements n’existe plus, théoriquement, avec la loi sur l’état d’urgence et le couvre-feu qui autorise la police à entrer sans aucun mandat dans les logements à la poursuite d’un « contrevenant ». C’est ce qui s’est produit à l’automne 2005, dans des cas isolés, immédiatement médiatisés pour monter que cette impunité était tombée. Mais on peut penser à ce que la généralisation de ces intrusions pourrait déclencher dans des cités.

[11] ir aussi l’organisation bien médiatisée le 14 mars d’une simulation grandeur nature de combat en milieu urbain à Châlons-en-Champagne (Marne) avec 530 militaires et 25 véhicules blindés dans le cadre d’un mandat du Commandement de la force d’action terrestre (CFAT) « pour étudier de nouvelles tactiques et techniques adaptées aux évolutions des zones urbaines et des conflits actuels ».

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