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Le salariat, les racines de la révolte

7-2 : Les guerres au sein de la classe ouvrière. La guerre raciale. La guerre contre la bureaucratie

Un livre de Martin Glaberman et Seymour Faber

lundi 5 juin 2006

Table des matières

Qu’est-ce que la classe ouvrière ?

Une histoire de la lutte

3-1 : La vie au travail

3-2. La vie au travail (fin)

La guerre dans le travail

5-1. Le travail comme un jeu, ou rendre le travail humain (I)

5-2. Le travail comme un jeu, ou rendre le travail humain (fin)

Le travailleur en guerre contre lui-même

7-1. Les guerres au sein de la classe ouvrière. La guerre des sexes

7.2 Les guerres au sein de la classe ouvrière (fin)

Conclusion

Notes


La guerre des races

Contrairement au sexisme, le racisme (qui doit être distingué de l’ethnocentrisme) apparaît aux tout débuts du capitalisme. Toutes les civilisations ont connu des périodes d’esclavage. Un des points qui marque une différence au sujet de l’esclavage dans les plantations et le commerce des esclaves au cours des premiers siècles du capitalisme fut que le racisme apparut en même temps que les révolutions démocratiques en Grande-Bretagne, en France et aux Etats-Unis. La seule façon de concilier le système de la plantation immensément rentable et la lutte pour la démocratie était de développer la croyance, finalement profondément incarnée dans la culture, que les Africains étaient génétiquement inférieurs.

Les Etats-Unis sont une société profondément raciste. Par racisme, nous entendons la croyance qu’un groupe oppressé est intrinsèquement inférieur. Il n’est nullement surprenant que les travailleurs soient racistes : ils reflètent simplement l’idéologie de la société. Malheureusement, les universitaires et autres ont tendance à traiter le racisme de la classe ouvrière comme un absolu ahistorique. Le caractère concret du racisme n’est en aucune manière absolu. Pour comprendre ses ramifications et son impact dans le futur, nous devons examiner quelques-une de ses spécificités.

Pour commencer, la discrimination dans l’emploi est essentiellement le résultat de la politique des employeurs pour l’embauche ou autres choses, soutenue par les politiques de l’Etat. Il ne paraît pas vraisemblable que les millions de travailleurs qui affluèrent dans les nouvelles industries de production de masse à la fin du xixe siècle, et dont la plupart étaient de nouveaux immigrants, eussent refusé de travailler avec des travailleurs noirs. Le cantonnement de ces derniers dans les emplois mineurs peu payés fut le fait des capitalistes. Comme pour la plupart des réalités sociales, ce n’est pas un absolu. Les cheminots blancs, par exemple, combattirent dans les compagnies de chemins de fer avec des méthodes qui n’excluaient nullement la violence pour éliminer les travailleurs noirs. Les travailleurs blancs acceptèrent la ségrégation raciale qui leur était imposée et apprirent à tirer tous les profits qu’ils pouvaient de ce système.

Les avantages du racisme pour les travailleurs blancs sont contradictoires. D’un côté, les travailleurs blancs bénéficient de l’exclusion de certaines catégories de travailleurs qui entreraient en compétition avec eux. Ceci inclut les femmes et les Noirs. D’un autre côté, le fait qu’ils pourraient recourir à des travailleurs sous-payés limite la possibilité pour les travailleurs blancs d’améliorer leurs salaires et leurs conditions de travail. Les travailleurs les plus opprimés étaient toujours vus comme des briseurs de grève potentiels, comme des travailleurs de remplacement. Il paraît raisonnable de penser que si les employeurs avaient pu croire qu’exclure les travailleurs noirs aurait pu procurer quelque avantage marginal aux travailleurs blancs, ils n’auraient pas pratiqué cette discrimination raciale à l’embauche. En fait, les employeurs dans la sidérurgie utilisèrent les Afro-Américains comme jaunes pour briser les grèves.

L’affaiblissement graduel de la discrimination raciale (par son élimination de toute façon) dans l’emploi doit être compris comme le résultat des luttes indépendantes des Noirs. Les vieux syndicats professionnels de l’American Federation of Labor (AFL) résistèrent (et résistent encore) à une rupture des barrières sociales dans l’emploi. Les syndicats industriels du Congress of Industrial Organizations (CIO) comme de l’AFL diffèrent des syndicats professionnels en ce qu’ils ne contrôlent pas le marché du travail et par suite ne regroupent que les travailleurs embauchés par le management. Ceci donne l’apparence, renforcée par leur proclamation verbale d’une adhésion à l’égalité des races dans le travail, que les syndicats d’industries comme le charbon, l’automobile, l’acier et l’électricité soutiennent la totale égalité pour les travailleurs noirs.

La réalité est tout autre (182). Bien qu’il y ait des exceptions pour quelques syndicats (qui comme celui de l’emballage encouragèrent sincèrement la promotion des travailleurs noirs et leur inclusion dans l’administration du syndicat), la plupart des syndicats résistèrent à tout changement dans les propositions avancées par le management concernant les Noirs. Des leaders syndicaux « libéraux » comme Walter Reuther participaient à des manifestations antiracistes et faisaient des discours radicaux sur le sujet, mais en fait ne firent rien pour changer les pratiques discriminatoires des syndicats. Le mouvement pour les droits civiques et des mouvements ouvriers comme la Ligue des travailleurs révolutionnaires Noirs à Détroit contraignirent à des changements dans les droits civils et dans les pratiques des syndicats.

Il a toujours été bien porté de blâmer les travailleurs pour le racisme de leurs dirigeants syndicaux (183). Il n’y a pourtant pas de preuve que les dirigeants fussent moins racistes que les membres des syndicats. Les bureaucrates ont toujours cherché à discipliner leurs membres et les sections locales pour ce qui pouvait s’apparenter è des grèves sauvages. Ils étaient beaucoup moins enclins à les discipliner pour des activités racistes. Pendant la seconde guerre mondiale, on vit quelques grèves baptisées « grèves de la haine » au cours desquelles les travailleurs blancs résistèrent à l’embauche ou à la promotion des ouvriers noirs. Une grève de ce genre contre la Philadelphia Transportation Company illustre bien la complexité du racisme de la classe ouvrière (184). Cette société employait 537 Noirs sur 11 000 travailleurs en 1943. Aucun de ces Noirs ne travaillait sur les quais ni dans des postes de conduite. En 1944, trois syndicats étaient concernés pour avoir la représentativité dans les discussions avec la compagnie. L’un d’eux était la Philadelphia Rapid Transit Employees (PRT) qui avait remplacé un syndicat maison. Le deuxième était lié à l’AFL, le Amalgamated Association of Street, Electric Railways and Motor Coach Employees of America, AFL (The Amalgamated). Le troisième était le Transport Workers Union, CIO. Le PRT et The Amalgamated tous deux faisaient campagne pour une politique ouvertement raciste. Le TWU, dominé à ce moment-là par le Parti communiste, défendait ouvertement la fin de la discrimination raciale. « Quand les élections eurent lieu... la plus grande partie des 500 Noirs de la compagnie qui travaillaient à l’entretien, votèrent en bloc pour le TWU. Mais, même dans la section transport, le TWU obtint une large majorité (185). »

Les dirigeants des syndicats vaincus organisèrent une grève contre la promotion de travailleurs noirs. Bien que les travailleurs blancs aient déjà commencé à former des travailleurs noirs pour qu’ils puissent occuper les nouveaux emplois auxquels ils pouvaient avoir accès, une combinaison d’intimidation et le soutien de l’entreprise (qui espérait ainsi ne pas avoir à reconnaître la représentativité du TWU) puis, quand le gouvernement l’eut réquisitionnée, une apparente répugnance de l’armée à faire une démonstration de force, entraînèrent un arrêt total. Par la suite, la grève fut brisée par le gouvernement et les travailleurs noirs y gagnèrent leur promotion. Mais la majorité des travailleurs blancs, qui avaient montré par leur vote qu’ils acceptaient la promotion des travailleurs noirs, n’étaient pourtant pas prêts à se battre sur cette question avec leurs copains ouvriers racistes extrémistes et ils restèrent à la maison.

Une situation inverse est illustrée par la grève organisée chez Dodge par l’Union, United Automobile, Aerospace and Agricultural Implement Workers of America (UAW) dans les années 1930. Il y avait un nombre significatif de travailleurs noirs chez Dodge - le complexe avait une fonderie. Mais les travailleurs noirs étaient pour une grande part hostiles et soupçonneux vis à vis de l’UAW. Par suite, ils ne voulaient pas être impliqués dans le conflit entre l’UAW et l’entreprise, et ils restèrent à la maison. La réalité était beaucoup plus complexe.

On a toujours parlé du racisme comme d’un problème des Blancs plutôt que d’un problème des Noirs. Si c’était le cas, les exemples cités ci-dessus montrent qu’il est important d’examiner empiriquement ce qu’était la classe ouvrière blanche et de ne pas se référer à l’affirmation de quelque racisme abstrait définissant chacun par avance. Le racisme peut être tout ce qu’on veut, depuis le murmure en douce jusqu’au lynchage et toutes les variantes entre ces deux extrêmes. Cela change avec l’époque, le lieu, les changements de climat économique et politique. Les différences sont importantes. De la même façon que l’on doit examiner les différences au sein de la classe ouvrière blanche, on doit examiner les différences au sein de la communauté afro-américaine. Il y a toujours eu des différences de classe au sein de cette communauté. Le succès du mouvement pour les droits civils, qui donna à quelques Noirs l’accès à des postes dans les classes moyennes et supérieures, ont accru ces différences de classe. Tous les Noirs ne partagent pas les mêmes situations. Historiquement, cela fut illustré par le débat entre Booker T. Washington et W. E. B. Du Bois. Il se reflète aussi dans l’existence d’organisations qui ont différents membres et des politiques différentes, exprimant les différences de classe. Une étude de Milwaukee dans les années 1930 soulignait que les travailleurs noirs étaient influencés par la mouvement Garvey (Universal Negro Improvement Association) tandis que la NAACP était contrôle par la classe moyenne noire (186). Et, naturellement, la différence entre la League of Revolutionary Black Workers et l’Urban League ou la Congress of Racial Equality dans les années 1970 reflète aussi en partie ces différences.

Que sera l’avenir ? Il semble peu vraisemblable de penser que le racisme ou le sexisme disparaîtront à cause de l’éducation ou d’une propagande quelconque. Les changement d’attitudes prendront place, comme Marx et Engels le soulignèrent, dans l’activité pratique, dans la lutte. Quand cela semble imposé par les circonstances ou requis par la lutte, hommes et femmes, Blancs et Noirs s’unissent, même si cela est temporaire pour atteindre des buts communs. Les résultats ne sont pas toujours salutaires. Mais des luttes conjointes soutenues par un un intérêt personnel commun ont toujours été évidentes.

La question habituellement posée est de savoir si la division et les conflits qui font partie de l’existence de la classe ouvrière dans la société rendent impossible tout changement social fondamental. Il nous semble que la reconnaissance de ces différences et de ces conflits, toujours sérieuse et souvent amère, n’exclut nullement l’éruption de conflits sociaux importants. L’évidence historique est que dans cette période de grandes crises, les masses tendent à s’orienter dans des directions qui surmontent les anciennes hostilités. La classe ouvrière russe qui fit la révolution de 1917 était sans aucun doute sexiste, chauvine, en bonne partie illettrée, pourtant elle transforma son monde (ce qui advint ensuite sous la dictature stalinienne n’était pas de son fait). La même chose peut être dite à propos des ouvriers hongrois dans la révolution de 1956 et des ouvriers polonais qui formèrent Solidarité dans les années 1980. Ceci, naturellement, n’est en aucune façon une prédiction. Mais c’est l’affirmation de la nécessité de comprendre que rien dans le passé ou le présent ne justifie l’exclusion de ces possibilités dans le futur.

La guerre contre la bureaucratie

Depuis les temps les plus lointains du capitalisme, les travailleurs se sont organisés. Ils se sont organisés pour des actions limitées, ils se sont organisés pour des objectifs à long terme. Ils ont organisé des syndicats et ils ont organisé des partis politiques. Comme le notait George Rawick il y a pas mal d’années : « Les syndicats n’organisent pas les grèves ; la classe ouvrière dans et à travers les grèves organisèrent les syndicats (187) » Cela tendait à être vrai particulièrement dans les périodes de grande activité ouvrière comme lors des grèves de 1877 qui aidèrent à former les Knights of Labor et les grèves des années 1930 qui aidèrent à construire le Congress of Industrial Organizations (CIO). Pourtant, au cours de leur existence, les syndicats ouvriers se transformèrent en structures bureaucratiques, ce qui contredisait le but pour lequel ils avaient été formés.

Aux Etats-Unis, les syndicats furent organisés avant 1800 et les partis ouvriers vers 1820. Les syndicats regroupaient principalement des professionnels qualifiés. Les partis politiques pour la plupar ne duraient qu’un temps et étaient éventuellement absorbés par les principaux partis, les Whigs et les Républicains-démocrates. Jusqu’au développement des chemins de fer, les syndicats n’avaient guère qu’une existence locale ou au mieux régionale. Mais même avec toutes ces limites, le jeune mouvement ouvrier et la classe ouvrière en général eurent une profonde influence sur le développement de la société américaine. Bien qu’il n’y eut pas d’organisation nationale ouvrière jusqu’à la Guerre civile (1861-1865), les travailleurs, dans tous les coins du pays, développèrent ce que les historiens ont appelé un programme ouvrier. Quelques éléments de ce programme se rattachaient directement à des problèmes de la classe ouvrière comme la journée de 10 heures, la suppression de la prison pour dette et l’établissement d’un privilège pour les salaires. D’autres éléments du programme avaient des implications beaucoup plus vastes et ils influencèrent le développement du capitalisme aux Etats-Unis.

Un des exemples peut en être fourni par la lutte pour une éducation publique gratuite et obligatoire. C’était une chose à laquelle la bourgeoisie s’opposait - qui paierait pour l’éducation des enfants d’ouvriers ignorants ? Naturellement, l’éducation devint une composante essentielle de la création d’une société capitaliste moderne.

Un autre exemple fut la lutte pour des lois réglementant objectivement les entreprises. Au cours des premières décennies du xixe siècle, chaque société devait être enregistrée par une autorisation légale et devenait de ce fait un monopole. Les capitalistes existants, étaient pour le maintien de ce système dont ils profitaient. Les travailleurs s’opposaient à ces limitations (qui réduisaient les opportunités de trouver un travail) et au statut de monopole des banques et d’autres institutions capitalistes. Avec la fin de ces pratiques d’enregistrement monopolistiques, les travailleurs, contre la volonté de la plupart des capitalistes, parvinrent à faire ouvrir le système vers une expansion illimitée (188).

A la fin de la guerre civile, la première fédération syndicale nationale, la National Labor Union, fut formée. Le problème qui allait devenir la plaie du mouvement ouvrier depuis lors montra ses premières manifestations, particulièrement sur la question raciale. Les leaders de la nouvelle organisation essayèrent de créer un mouvement qui associait travailleurs blancs et noirs, mais ils furent battus par un majorité très étroite. La raison n’était pas seulement une question de race, mais des politiques concernant la race. Les travailleurs blancs refusaient de soutenir le parti républicain qui était devenu les porte-parole corrompu du grand capital. Les Noirs refusaient de soutenir le Parti démocrate, associé à l’esclavage, et restaient loyaux envers le Parti républicain, qu’ils associaient à l’émancipation. Les travailleurs blancs et noirs coopéraient couvent, mais chaque groupe conservait sa propre organisation.

Une organisation qui acceptait tous les travailleurs quel que dussent leur race ou leur sexe fut finalement créée avec les Knight of Labor, qui, de bien des manières, illustraient le conflit entre les leaders et les adhérents. Les leaders paraissaient radicaux. Ils s’opposaient au capitalisme et favorisaient les travailleurs qui géraient leur propre entreprise dans les coopératives ouvrières ; mais ils s’opposaient aux grèves et à toute activité militante. Mais ils n’avaient guère la capacité de contrôler et de discipliner leurs membres, comme les travailleurs engagés dans des grèves de masse contre le puissant système des chemins de fer et autres organisations patronales industrielles, très souvent victorieuses ; et habituellement ces grèves étaient à la création d’assemblées de Knights of Labor. Cette organisation connaissait une croissance qui finalement s’écroula dans une incapacité totale de surmonter l’instabilité de la société capitaliste.

Les Knights of Labor perdirent toute influence dans la compétition avec un nouveau mouvement syndical, l’American Federation of Labor (AFL). L’AFL organisait les travailleurs qualifiés, et pouvait contrôler ce segment étroit du marché du travail. Dans les années au cours desquelles la classe ouvrière industrielle connut un expansion dans des proportions phénoménales, avec des travailleurs immigrants non qualifiés peuplant les usines des industries nouvelles, l’AFL excluait les Afro-Américains, la plupart des immigrants européens et la plupart des femmes. Cela peut l’avoir aidé à surmonter les dépressions et la guerre, mais cela contribua aussi à la faire devenir une assemblée bien retranchée de bureaucrates invétérés.

Aux côtés de l’AFL apparut le syndicat le plus radical des syndicats américains, l’Industrial Workers of the World (IWW), les Wobblies. Ouvert à tous, ouvertement anticapitaliste et anti-guerre, le syndicat mena quelques grèves de masse victorieuses mais finalement succomba à une attaque gouvernementale générale qui le mit dans l’impossibilité de fonctionner (189). Une des forces des IWW devint leur faiblesse. Ils refusaient de signer des contrats avec les employeurs. La théorie qu’ils avançaient était qu’il ne devait pas y avoir de contrat pour une période de temps donnée qui bloquerait toute possibilité de revendiquer plus si les circonstances le requéraient. Cela contribua à faire des IWW une organisation très militante. Mais cela contribua à son instabilité. Quand l’ardeur de la victoire dans ne grève était retombée, il était plus fréquent de voir les gains s’évanouir plutôt que se consolider.

Les contradictions dans les politiques et les structures des IWW soulignent quelques-uns des problèmes fondamentaux des organisations ouvrières en général, spécialement le problème de leur bureaucratisation. Au contraire des IWW, les syndicats ouvriers codifièrent leurs victoires (et leurs défaites) dans des contrats qui liaient les deux parties pour une période donnée. Dans le passé, c’était souvent pour un an. Plus récemment, les contrats de travail ont tendu à s’allonger, deux, trois années ou plus. Cela apporta la stabilité aux syndicats et aux relations syndicats-management. Mais cela amena également les bases pour la bureaucratisation des syndicats et les limitations de la démocratie syndicale.

Un livre publié en 1911, Political Parties, de Robert Michels (190), fournit une analyse de la bureaucratisation du mouvement ouvrier européen et des organisations socialistes. Elle se base sur le Parti social-démocrate allemand mais on peut l’appliquer partout. Depuis trois quarts de siècle, les problèmes subsistent et par suite on peut en conclure qu’ils ne sont pas limités et transitoires. Michels voyait la source de la bureaucratisation dans l’incapacité pour les travailleurs ordinaires de faire tourner les organisations énormes et complexes qui formaient le mouvement ouvrier. Ils manquaient du niveau d’éducation et de l’expérience requises. Nous pensons que cet argument n’est pas adéquat pour expliquer le phénomène et qu’il tend à se fermer en boucle. Pourquoi les syndicats deviennent-ils si bureaucratiques, requérant cette sorte de connaissance technique et expérience professionnelle qui aboutit à retirer tout pouvoir des mains des travailleurs et à le placer aux mains des bureaucrates ?

Une des sources d’un tel développement réside dans ce que les historiens appellent le contrat social. Au sens large, on peut le définir comme une entente formelle ou informelle entre les syndicats et le management dans laquelle le management concède des avantages financiers à ses salariés et le syndicat prend pour lui de discipliner ses adhérents pour qu’ils obéissent aux règlements et fournissent ainsi une force de travail stable. Les formes que prend cette entente varient considérablement. L’une d’elles fut au début du xxe siècle le syndicat de la confection, une industrie constituée de nombreux petits ateliers, engagés dans une concurrence effrénée et d’importants problèmes avec le crime organisé. Le syndicat dut bientôt organiser les employeurs afin de pouvoir traiter avec eux comme corps collectif. Un employeur isolé ne pouvait faire des concessions à ses travailleurs. On n’était pas loin de voir le syndicat prendre quelque responsabilité pour soutenir cette industrie et encourager ou demander à ses membres de faire la même chose.

Le marchandage d’avantages pécuniaires contre la discipline des travailleurs n’est pas rare. Ford fut pionnier dans cette tactique, bien longtemps avant que soit fondé un syndicat dans l’automobile. Le fameux « 5 dollars par jour » visait à diminuer le turn-over. Il s’accompagnait de la plus brutale des disciplines de travail, bien au-delà de l’enceinte de l’usine, jusque dans le foyer des travailleurs et auprès des voisins. Dans tout événement, la nécessité de mettre en œuvre les accords syndicats-management se combinait avec d’autres tendances - l’idée que dans le monde dur et impitoyable du travail contre le capital, il était nécessaire de défendre le syndicat en tant qu’institution en limitant toute dissidence et tout débat interne. Dans un tel cadre, il était facile pour les officiels du syndicat de considérer comme normale la récompense de bureaux syndicaux dans l’usine. Echapper au dur labeur ouvrier et avoir les avantages financiers associés aux fonctions syndicales étaient justifié pour des officiels qui avaient besoin de rencontrer les représentants du management en égaux. Mais le problème sous-jacent et permanent était celui qui était relié au contrat social. Les travailleurs militants n’étaient pas toujours prêts à se plier aux règles qui donnaient un pouvoir considérable au management - fixer les standards de production, punir les travailleurs pour les infractions, qui étaient souvent mineures et arbitraires, etc. Tout cela se résumait, comme nous l’avons déjà vu, à une guerre au niveau de l’atelier, une guerre que le management tout comme le syndicat estimaient nécessaire de contenir du mieux qu’ils pouvaient. Le ressentiment contre les officiels du syndicat entérinant les limitations du pouvoir des travailleurs de traiter leurs propres problèmes au boulot alimentait dans tous les syndicats la tendance à limiter les droits démocratiques des adhérents. Cela pouvait atteindre des extrêmes dans quelques petits syndicats de professionnels du vieil AFL, avec pour résultat d’avoir des présidents à vie et des congrès tenus une fois tous les dix ans voire plus (191).

Clark Kerr, professeur de sociologie du travail et ancien président de l’université de Californie de Berkeley, notait sans désapprobation que « syndicats et entreprises sont, à quelques exceptions près, des régimes à parti unique (192). » Du point de vue des leaders syndicaux, des politiciens du gouvernement et des représentants du management, cela rendait les syndicats « responsables ». Depuis 1930, il est devenu extrêmement difficile pour les travailleurs de base et les dissidents d’obtenir du National Labor Relations Board qu’il aide les syndicats à être plus démocratiques. L’aide du gouvernement pour cette démocratisation est restée limitée aux cas les plus extrêmes - elle a consisté par exemple à demander de tenir des congrès dans un délai convenable et à insister un peu, même indirectement, pour que les adhérents participent à l’approbation des contrats et à l’élection des hauts dirigeants. Les seules exceptions ont été l’annulation des élections du syndicat United Mine Workers et de celui des Teamsters et l’organisation de nouvelles élections contrôlées par le gouvernement, dans des situations qui étaient si manifestement manipulées que même le désir de maintenir une direction syndicale stable ne pouvait permettre de fermer les yeux.

La tendance à la bureaucratisation du CIO était évidente dès les premiers jours. Les dirigeants résistaient au militantisme des travailleurs qui se lançaient dans des grèves, y compris contre la fameuse grève avec occupation de General Motors, sans avoir obtenu l’accord préalable des hauts dirigeants du syndicat. Dans l’UAW, qui avait déjà un statut légal, les statuts avaient été rédigés pour qu’il soit sûr qu’aucune section locale du syndicat ne puisse prendre de décision sans l’accord du Conseil exécutif du syndicat, ce qui contribua naturellement à la naissance d’un certain nombre de grèves sauvages au fil des années. Au sein de l’UAW, l’érosion de la démocratie fut ralentie par l’existence de deux puissantes tendances en compétition et ayant chacune une base solide parmi les adhérents. Avec la victoire de Walter Reuther et l’élimination de la tendance de Thomas Addes, il ne fut plus du tout nécessaire de se prévaloir du vote des adhérents.

Dans le cas de United Steelworkers of America, le processus fut beaucoup plus rapide. Le syndicat fut construit d’abord avec un Comité d’organisation contrôlé par les hauts dirigeants du CIO. Le nouveau syndicat ne fut pas autorisé à avoir ses propres statuts et ses propres dirigeants élus jusqu’à ce que la principale entreprise du secteur, US Steel, eut été organisée et qu’un accord eut été signé sans intervention de la base. Evidemment, le degré de démocratie varie de syndicat à syndicat et d’industrie à industrie, mais l’érosion de la démocratie progresse inexorablement. Des groupes dissidents peuvent connaître quelques succès au niveau des sections, mais il est virtuellement impossible de tenter d’avoir la peau d’une direction nationale sans une scission au sein même de cette direction. Le contrôle des fonds syndicaux, des employés à plein temps, de la presse syndicale, du soutien des agences gouvernementales et de tout le reste font que les succès des groupes d’opposition dont rares (193).

La seconde guerre mondiale renforça très tôt le processus de bureaucratisation. Le gouvernement dépendait des dirigeants syndicaux pour limiter les grèves sauvages et aider à discipliner leurs membres ; et les dirigeants syndicaux dépendaient du gouvernement pour assurer la stabilité de leur organisation et quelques avantages pour leurs membres. Dans les années qui suivirent la guerre,les syndicats devinrent encore plus dépendants des largesses du gouvernement et se trouvèrent donc incapables de suivre une voie militante indépendante quand le gouvernement commença, avec les années Reagan, à promouvoir une politique agressivement anti-syndicale.

De tels développements ont été reconnus par des observateurs bien informés de la scène syndicale. Clark Kerr prenait la défense des syndicats de cette façon : « Le syndicat est souvent perçu comme une force déstabilisatrice dans la société ; mais c’est aussi un instrument disciplinaire. Il établit ses propres règles et rejoint les employeurs pour en établir d’autres (194). » Paul Jacobs, un homme de gauche favorable aux syndicats, notait : « Une fois que la résistance des employeurs à la syndicalisation cesse au niveau des principes, le syndicat, à travers les contrats, devient une partie du gouvernement de l’usine. Pas seulement une force combattant pour plus de justice, mais une partie intégrale du système d’autorité nécessaire au fonctionnement de l’usine (195). » Et le sociologue Daniel Bell écrivait : « On comprend moins le fait que, dans l’évolution du contrat collectif de travail, le syndicat devienne une partie du “système de contrôle du management”. Il [le dirigeant syndical] devient, comme C. Wright Mills l’a vu, un “manager du mécontentement (196). »

Une autre preuve d’une bureaucratie renforcée apparaît en 1995 dans la première élection contestée pour la présidence de l’AFL-CIO, en quarante ans d’histoire. Ce qu’on avait vu auparavant, au cours des années de règne de Samuel Gompers et William Green sur l’AFL et la mainmise de Philip Murray sur le CIO, n’était pas beaucoup plus démocratique (197).

On ne voit pas en quoi les nouveaux leaders de l’AFL-CIO ont différé des précédents. Le nouveau président John Sweeney semblait plus militant que ses prédécesseurs parce qu’il soutenait le mouvement Justice for Janitors, mouvement du syndicat Service Employees International Union (SEIU) en Californie. Les « janitors » (personnel d’entretien et de gardiennage des immeubles et hôtels) avaient contré avec succès les vieux leaders de la section 999 de Los Angeles. Une des dernières décisions de Sweeney comme président du SEIU avait été d’exclure les responsables locaux nouvellement élus et de rendre la section 999 à la vieille garde. Les nouveaux leaders de l’AFL-CIO se sont donné pour mission de recruter de nouveaux membres. Même s’ils réussissent, ce ne sera en aucun façon une garantie pour que le syndicat soit plus démocratique ou qu’il soit plus militant.

Dans les années 1980,la classe ouvrière américaine subit de sérieuses atteintes. Il est important de comprendre la nature de ces atteintes et de quelle manière les travailleurs y répondirent.

L’aspect le plus évident de la situation de l’ouvrier américain a été le déclin du mouvement syndical. Alors qu’il représentait 33 % de la force de travail non agricole en 1955, le syndicalisme est tombé à environ 18 %. Environ 20 % des votes de reconnaissance/suppression de reconnaissance [des syndicats dans les entreprises] furent des votes excluant la reconnaissance syndicale et le plus souvent en faveur de cette exclusion. En 1960, il y avait eu seulement un vote de non-reconnaissance pour chaque tranche de trente votes acceptant le syndicat comme agent de discussion des conditions de travail.

Il existait trois raisons principales àcette situation, qui n’étaient pas spécifique aux années 1980, car elle se poursuivit bien au-delà des années 1990. La première de ces raisons est l’état de l’économie. Une importante dépression dans la première moitié des années 1980, suivie d’un redressement partiel qui laissa le chômage à un taux plus élevé que les autres pics des récessions de l’après-seconde guerre mondiale, fit diminuer, pour le moins, l’appartenance syndicale. Le déclin de l’emploi industriel a non seulement laissé les syndicats avec une base plus étroite dans leurs domaines traditionnels, mais aussi ouvert la porte à une invasion de jaunes (briseurs de grève) et affaibli le pouvoir des syndicats de marchander dans le genre de où ils étaient susceptibles de gagner : les salaires et les avantages sociaux.

La deuxième raison fut le pouvoir d’une administration droitière, résolument anti-syndicale. On n’a guère besoin de s’étendre là-dessus, sinon pour souligner que cela n’a pas commencé avec l’élection de Ronald Reagan [1980]. Les éléments qui permirent à Reagan de briser la grève des contrôleurs aériens en 1983 par exemple avaient tous été mis en place par Jimmy Carter, lequel avait bénéficié du soutien des dirigeants syndicaux. Cela avait été vrai aussi pour le mouvement de dérégulation d’industries qui étaient jusqu’alors étroitement réglementées (comme les transports) et dans lesquelles des salaires et avantages sociaux relativement élevés avaient contribué à une stabilisation des relations management-syndicats. Les politiques gouvernementales entraînèrent des changements dans l’administration plutôt que dans la législation. Le refus d’appliquer les lois favorables aux travailleurs ou la désignation pour les organismes de contrôle et les postes administratifs d’idéologues pro business eut un impact significatif dans des secteurs comme la santé et la sécurité et la réinterprétation de ce qui était autorisé par un National Labor Relations Board devenu résolument antisyndical.

L’effet de la politique gouvernementale sur les relations de travail était renforcé par l’extrême conservatisme des dirigeants syndicaux, ce qui constitue la troisième raison du déclin du mouvement syndical. Il ne fait aucun doute qu’avec le déclin économique, la capacité des syndicats d’améliorer ou même de maintenir les salaires et avantages sociaux aurait, de toute façon été limitée. Mais dans bien des cas, la faiblesse des syndicats était inhérente à l’organisation elle-même. Il y avait une méfiance innée des adhérents qui remontait aux tout débuts du syndicalisme, une crainte du militantisme de la base. Résultat, il existait une forte tendance à faire dépendre le maintien de la puissance syndicale de la politique (au sens le plus étroit du terme) gouvernementale plutôt que de la lutte de classe ou de la solidarité . En outre, il existait une certaine peur de s’opposer aux décisions gouvernementales.

Au début des années 1980, la défaite de la grève des contrôleurs aériens et la destruction de leur syndicat donnait le ton pour le reste des années Reagan. Il existe maintes preuves du soutien apporté à cette grève par les autres syndicats, par exemple par les pilotes de ligne et surtout par les mécaniciens, membres du syndicat supposé le plus militant, conduit à ce moment par celui qui se proclamait lui-même « socialiste ».Cela aurait pu prévenir la défaite ou du moins en adoucir les ravages.

Les mécaniciens n’étaient pas seuls. Owen Bieber, ancien président de l’UAW [1983-1995], déclara : « Je pense qu’il est totalement faux, de différents points de vue, de penser que les travailleurs américains devraient entrer en concurrence avec des travailleurs des pays étrangers, qui sont contraints de travailler dans des conditions d’esclavage ou de semi-esclavage (198). » Deux points doivent être relevés dans ce propos. Le premier est que la solution de Bieber au problème était une protection tarifaire en faveur de l’industrie américaine. L’autre est le fait que sa condamnation de la concurrence déloyale entre travailleurs ne s’étendait pas aux membres de son propre syndicat. L’UAW laissait parfaitement les sections locales se faire concurrence, pour voir laquelle ferait le plus de concessions aux entreprises de l’automobile pour enrayer le déclin du nombre des adhérents ou tout au moins le stabiliser. Le point de vue exprimé par Bieber était partagé par les autres dirigeants syndicaux. Lane Kirkland, président de l’AFL-CIO [de 1979 à 1995], dit que « selon nous, la politique des autres pays qui basent leurs exportations sur l’exploitation d’être humains aux plus bas niveaux et en leur déniant tout droit syndical est la pire forme de protectionnisme et la plus inhumaine (199). » Il y a une ironie bien spéciale dans ce propos. L’AFL-CIO a constamment soutenu le département d’Etat américain et la CIA dans la répression des militants syndicaux, particulièrement dans les pays dits du tiers monde, là où les différences de salaires avec les travailleurs américains sont les plus en jeu. Le soutien à la politique de la guerre froide a toujours été au premier plan des préoccupations des dirigeants syndicaux américains, bien avant toute forme de solidarité de classe avec les travailleurs des pays étrangers.

Les syndicats américains ont pris deux directions face à ces problèmes. La première est celle du protectionnisme. La seconde fut l’organisation des travailleurs hors de leurs industries pour tenter de stopper le déclin des adhésions. L’UAW promut le District 65, affilié depuis 1981, au statut de département à part entière de la fédération (200). Le District 65 représentait principalement les travailleurs des services et les cols blancs du commerce de détail, des universités, de la publicité, des journaux, de l’administration des Eglises et des centres de soins infantiles. De plus, l’UAW annonça la création de trois nouveaux comités de conciliation, incluant un Comité des travailleurs des services publics et un Comité des travailleurs de la santé. L’UAW réussit à gagner le droit d’organiser les travailleurs de Blue Cross/ Blue Shield et les employés de l’Etat du Michigan.

Que signifiait toute cette activité ? D’abord, elle impliquait l’UAW dans des batailles juridiques pour tenter de gagner des travailleurs d’autres syndicats. Ensuite, il n’en résultait pas pour autant que l’UAW rencontrait un succès quelconque dans l’organisation des cols blancs de l’industrie automobile. Sauf pour les cols blancs et les techniciens de Chrysler, le succès de l’UAW dans ce secteur fut quasi inexistant. Troisièmement, elle tendait à renforcer les pires tendances bureaucratiques dans les syndicats. Les fonctionnaires, les travailleurs de la santé et ceux des universités avaient bien peu de choses en commun (en termes de marchandage syndical) avec les travailleurs de l’automobile, qu’ils soient cols bleus ou cols blancs. C’était alors facile pour les leaders syndicaux de diviser leurs membres en divisions plus gérables (en termes bureaucratiques). De plus, les travailleurs extérieurs à la principale industrie où œuvrait l’UAW se situaient habituellement dans des unités de travail plus petites et plus faibles, dépendant beaucoup étroitement de la centrale. Ils pouvaient fournir plus aisément une assise pour résister aux militants de l’industrie de base ou, tout au moins, rester neutres dans les luttes entre les adhérents et la direction nationale.

Une des caractéristiques des années 1980 fut l’adoption largement répandue des « nouvelles relations de travail », la « lean production » supposée copiée sur les Japonais. Cela signifiait le remplacement des relations de travail conflictuelles par des relations de collaboration. Un des éléments que cela comportait, consistait à déplacer l’accent mis sur la paie et les avantages sociaux vers l’organisation de base et les conditions de travail. D’une certaine façon, c’était un pas dans la même direction que les syndicats. Le contrat social tel que le décrivait quelques historiens (201), le marchandage de salaires plus élevés et des avantages sociaux contre une plus grande discipline dans l’atelier, avaient entraîné une aggravation des conditions de travail qui atteignirent une sorte de sommet avec les « nouvelles relations sociales ». Les concessions faites par Chrysler et autres sociétés automobiles, l’ossature du projet Saturne de General Motors (depuis rejeté par les travailleurs) et d’autres arrangements étaient typiques en ce sens.

Dans d’autres industries et dans des entreprises sans syndicat, la dégradation des conditions de travail était beaucoup plus importante. Si l’on tentait de calculer la source des bénéfices énormes, battant tous les records, de l’industrie de l’automobile en 1985, 1986 et ultérieurement, il apparaîtrait que les concessions sur les salaires et avantages sociaux ne comptaient guère dans l’ensemble. Les concessions sur les conditions de travail et les classifications d’emplois faites au niveau local et beaucoup plus réelles que les concessions financières constituaient la source de la plus grosse partie de ces superprofits. Cela permit, par exemple, à Chrysler de réaliser les plus gros bénéfices de son histoire avec seulement la moitié de la force de travail des années ayant précédé ces concessions. En échange desdites concessions, les travailleurs étaient parfois invités par les dirigeants à participer sur leur temps de travail à des sessions de bavardages, qui étaient essentiellement des classes d’endoctrinement pour la politique de l’entreprise, dans lesquelles il leur était accordé une parole réduite, pour expliquer comment les objectifs de production fixés par la société devaient être atteints tout en maintenant ou améliorant la qualité des produits.

Il n’est pas surprenant, dès lors, que les conditions de travail soient devenues dans les années 1980, une fois de plus, une des principales préoccupations (avec la sécurité de l’emploi) des travailleurs (202). Une indication de la distance qui séparait les travailleurs de leurs dirigeants syndicaux et du degré de sophistication que les travailleurs atteignaient dans le monde réel des relations de travail sont fournis par des entretiens d’ouvriers recueillis aux portes de l’usine Chrysler à Détroit, après un accord entre l’entreprise et l’UAW. Les dirigeants du syndicat avaient signé un accord qui avait été rejeté par les syndiqués. Cela avait été suivi par des améliorations importantes pour les travailleurs des usines Chrysler du Canada (qui plus tard rompirent avec l’UAW américaine pour former un syndicat canadien indépendant). L’UAW renégocia un accord qui rétablissait la plus grosse partie des pertes financières des années précédentes. Quelques travailleurs, interrogés sur le nouvel accord, avouaient qu’il était plutôt bon mais ils pensaient qu’ils auraient à le payer par la dégradation de leurs conditions de travail.

Ce n’est qu’une indication de la méfiance entretenue par les travailleurs à l’égard de leurs dirigeants syndicaux. Une des luttes les plus importantes de la base contre une direction nationale conservatrice fut la longue bataille des travailleurs de Hormel contre leur employeur, contre le gouvernement et contre leur propre syndicat, le United Food and Commercial Workers (UFCW) (203). Après avoir refusé de faire des concessions à une société qui était bénéficiaire, la section locale, connue comme P-9, déclencha la grève. Celle-ci fut sabotée par l’UFCW qui finalement tenta de détruire la section P-9. Cette section fait maintenant partie du syndicat North American Meat Packers Union à Austin, Minnesota et continue sa campagne pour un boycott des produits Hormel et tente d’organiser les travailleurs du conditionnement de la viande. La section trouva un soutien considérable des travailleurs et sections syndicales dans tout le pays, mais devant le refus de tous les syndicats de prêter la man, le déclin était inévitable (204).

Les syndicats, quand ils remportaient des succès, pouvaient obtenir des améliorations de salaires et des avantages sociaux mais étaient incapables de réduire l’aliénation et l’exploitation du travail. En 1997, le syndicat des Teamsters gagna une victoire indéniable contre United Parcel Service. Un des points pour lequel le syndicat avait fait des avancées était la réduction de l’utilisation intensive des travailleurs à temps partiel. Un dirigeant d’UPS indiquait que l’entreprise préférait les temps partiels, parce que les travailleurs à plein temps n’arrivaient pas à tenir le rythme imposé pendant huit heures d’affilée. Deux travailleurs à temps partiel pouvaient assurer ce rythme plus facilement. L’accélération du rythme de travail est un vieux problème à IPS. L’ancienne direction des Teamsters l’avait autorisé et l’administration Carey n’y avait rien changé.

Les syndicats, dès lors, sont des institutions contradictoires. D’un côté, ils tendent à améliorer les salaires et les avantages sociaux pour leurs membres. D’un autre côté, ils deviennent plus autoritaires dans leurs structures et leurs pratiques, et deviennent étrangers à leurs membres qui n’y trouvent guère de recours pour combattre l’aliénation du travail. Un des résultats est que ce que les dirigeants des syndicats appellent l’apathie. Les travailleurs ignorent leurs syndicats autant qu’ils le peuvent, ne participent pas aux meetings syndicaux (une situation que les syndicats ne découragent pas) et la majorité des travailleurs ne participent pas aux élections syndicales. Les syndicats remplissent des fonctions significatives dans la société capitaliste et il n’est pas vraisemblable qu’ils disparaissent. Mais leur avenir n’est pas brillant. Une possibilité est que dans toute révolte ouvrière, les syndicats actuels peuvent très bien être dépassés par de nouvelles formes d’organisation, de la même manière que le syndicat moribond AFL avait été dépassé par les syndicats industriels émergents dans les années 1930. L’AFL fut capable de survivre, de grandir et de se réaffirmer comme un élément dominant du mouvement ouvrier. Que l’histoire se répète, cela reste à voir.

M. G. et S. F.

(A suivre.)

(Les notes figurent dans un fichier à part.)

Le livre Travailler pour la paie : les racines de la révolte (163 pages, 17 euros) peut être commandé aux éditions Acratie, editionsacratie@minitel.net

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