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Le salariat, les racines de la révolte

7-1. Les guerres au sein de la classe ouvrière. La guerre des sexes

Un livre de Martin Glaberman et Seymour Faber

lundi 5 juin 2006

Table des matières

Qu’est-ce que la classe ouvrière ?

Une histoire de la lutte

3-1 : La vie au travail

3-2. La vie au travail (fin)

La guerre dans le travail

5-1. Le travail comme un jeu, ou rendre le travail humain (I)

5-2. Le travail comme un jeu, ou rendre le travail humain (fin)

Le travailleur en guerre contre lui-même

7.1 Les guerres au sein de la classe ouvrière (I)

7-2 : Les guerres au sein de la classe ouvrière. La guerre raciale. La guerre contre la bureaucratie

Conclusion

Notes


Bien que la classe ouvrière constitue un tout bien défini, où tous partagent certaines caractéristiques, elle n’est pourtant pas une entité homogène. On y trouve des différences d’âge, de qualifications, de situations géographiques, de sexe et de race. Ces différences ne sont pas simplement des caractéristiques abstraites. Elles sont sources de contradictions et de conflits. Pour bien des observateurs, de tels conflits tendent à éliminer le potentiel de révolte ou tout au moins à le dévier vers une hostilité directe contre d’autres sections de la classe ouvrière plutôt que contre les employeurs ou, plus largement, contre le système social. La réalité de ces conflits au sein de la classe ouvrière est complexe ; elle a pourtant une dimension historique qui reste souvent ignorée.

La guerre des sexes

Aux temps anciens, la classe ouvrière industrielle était principalement composée de femmes et d’enfants. C’est assez connu. Mais ce qui est intéressant à observer, c’est que la plupart des étudiants de sociologie du travail, quoique connaissant cette situation, la mettent souvent de côté.

Les premières usines étaient des usines textiles et, en général, le travail concerné était accompli par des femmes dans les régions rurales ou semi-rurales. L’industriel livrait les matières premières au domicile des ouvriers, puis récupérait les produits semi-ouvrés dont la finition s’opérait en usine. Le travail, souvent accompli par des femmes et des enfants, accompagnait les tâches domestiques et celles de la ferme.

L’industrialisation de la production textile ne modifia pas de manière significative la composition sexuelle de la force de travail. Une minorité d’hommes occupait les postes de supervision ou requérant une qualification ; une majorité de femmes et d’enfants œuvraient dans le travail non qualifié. Dans quelques emplois pourtant, la ségrégation par sexe de la force de travail n’était pas déterminée par l’entrée des femmes dans le travail salarié. Elle y était seulement rendue plus visible. Mais, que les femmes accomplissent pour un salaire le même travail qu’elles faisaient auparavant sans être payées (par exemple, le travail domestique) ou qu’elles prennent l’essentiel des nouveaux emplois (comme le travail de bureau), la grande majorité d’entre elles ne trouvaient d’emplois que dans les travaux définis comme « travail pour femmes ». Les premières employées dans l’industrie montraient le même militantisme que les travailleurs industriels de partout :

Le défaut de connaissance professionnelle n’empêchait nullement les travailleurs non qualifiés, comme ceux qui avaient été amenés pour travailler chez Slater (usine textile), de partager les luttes des ouvriers qualifiés. Les deux tiers de ces travailleurs non qualifiés étaient des enfants, le reste des jeunes femmes. Pourtant, comme les artisans, ils résistaient et rejoignirent les premières grèves. L’ambivalence de leur position et la crainte de travailler dans la nouvelle usine engendrait une hostilité évidente qui se manifestait dans un absentéisme élevé, un turn-over important, des grèves et parfois des incendies (171).

Il serait fair play de reconnaître que les femmes, outre le fait d’avoir été les premiers travailleurs industriels (distinctement séparés des artisans), furent aussi les premiers à s’organiser et à faire grève. Cela nous paraît être une caractéristique significative et négligée des ouvrières. Depuis le déclenchement de la révolution de février 1917 en Russie (172) jusqu’aux prémices de l’organisation de syndicats à Dallas en 1935 (173), les ouvrières n’ont pas simplement suivi les ouvriers et leurs organisations.

La question n’est pas seulement que les femmes furent et sont aussi militantes que les hommes. Des facteurs autres que le sexe doivent être pris en considération. Par exemple, l’essentiel du travail des femmes se situe dans de petites boutiques ou dans les bureaux. L’isolement relatif dans de tels emplois et l’impossibilité d’avoir un impact significatif sur les employeurs ou sur la société est un frein au militantisme. Mais cela est aussi vrai pour les travailleurs masculins. Tout ceci se relie à l’activité militante, qui ne peut être automatiquement rattachée à l’organisation syndicale et à la participation à celle-ci. L’activité des syndicats regroupant des femmes a été restreinte historiquement à la « double journée », la nécessité, hors du travail, d’accomplir les travaux domestiques et de s’occuper des enfants.

Les travailleurs femmes, souvent, ne disposent pas du « temps libre » qu’ont les hommes pour assister aux meetings ou s’engager dans des activités syndicales. D’autre part, les ouvrières dans l’industrie de la confection au début du xxe siècle, pour la plupart jeunes et célibataires, furent la force dynamique des grandes grèves qui aboutirent à l’organisation des travailleurs de cette industrie dans l’International Ladies Garment Workers Union (ILGWU) et l’Amalgamated Clothing Workers of America (ACWA). Mais bien que la majorité des adhérents fussent des ouvrières, les syndicats restaient dirigés par des hommes (174).

Les femmes ont toujours constitué une part importante de la force de travail aux Etats-Unis. De la fin du xixe siècle jusqu’à environ 1930, on a vu une augmentation graduelle de la part des femmes dans la force de travail, de 17 % à 21,9 %. Dans la même période, le pourcentage des femmes adultes dans cette force de travail augmenta de 18,2 % à 23,6 %. Il y eut de nouveau une sérieuse augmentation de 1940 à 1945, à cause de la guerre, puis un déclin en 1947 et, depuis, un accroissement constant et significatif (175). De 1960 à 1992, le pourcentage de la population féminine dans la force de travail s’accrut de 37,7 % à 57,8 %. Le gros de cette augmentation était constitué de femmes mariées qui arrivaient au travail (176).

Les changements de dimension et deproportion de la force de travail féminine sont trop complexes pour être contenus dans une simple analyse de causes et d’effets. Pourquoi le pourcentage de la force de travail féminine s’accroît-il après 1930 ? Une des raisons peut être la mécanisation des travaux domestiques dans les années 1920 et après. Bien que la division du travail entre travail domestique et travail à l’extérieur soit totalement discriminatoire et relègue les femmes dans une position d’infériorité et de subordination, elle avait une certaine base objective pour autant que la lessive était faite à la main et la cuisine dans des poêle à bois ou à charbon... Le réchaud à gaz ou électrique, la machine à laver, le fer à repasser à vapeur et tous autres appareils ménagers modernes ont mis fin en quelque sorte au besoin objectif de cette division du travail. L’impact des nouveaux appareils ménagers fut plus long à atteindre la classe ouvrière que les classes moyennes parce que la pauvreté relative des familles ouvrières leur interdisait l’accès à ces accessoires domestiques.

Les grandes guerres et les pénuries consécutives de main-d’œuvre contraignirent le gouvernement et la société à accepter une invasion significative des femmes dans les tâches réservées aux hommes. Les femmes furent contraintes après la première guerre mondiale et encore plus après la seconde, à retourner à leur « travail de femme », mais l’expérience avait montré qu’elles étaient capables d’accomplir éventuellement n’importe quel travail - mais cela n’incluait pas encore les travaux qualifiés. Cette expérience était suffisante pour que les femmes puissent exercer une pression afin de se voir proposer plus d’emplois. On doit bien comprendre que cette pression ne vint nullement des organisations syndicales. Elle fut exercée sur le gouvernement par les mouvements féminins et des millions de femmes contraignant individuellement à des changements dans la politique de l’emploi. Les travailleurs masculins et les syndicats en général résistèrent à de tels développements, à une seule exception près : les syndicats rejoignaient habituellement les campagnes pour l’égalité des salaires hommes-femmes - mais c’était souvent une tactique visant à prévenir l’embauche des femmes. Si celles-ci étaient payées au même taux que les hommes, l’avantage pour les employeurs de les embaucher n’existait plus guère.

La nature et les conditions du travail avaient un impact qui allait bien au-delà du travail lui-même. Elles influençaient la vie de famille, l’éducation des enfants, le lieu d’habitation et bien d’autres choses. C’était vrai pout tous les travailleurs, mais cela prenait encore plus d’importance pour les femmes. Le salaire de la femme pouvait modifier l’équilibre dans les familles et un changement dans l’équilibre familial pouvait amener la femme à chercher un salaire. Rien dans tout ceci n’était absolu ou uniforme. Avant 1930, « le travail salarié apportait aux ouvrières des leçons plus convaincantes au sujet de l’inévitabilité du rôle restreint de la femme que ne pouvait le faire ce qu’elles vivaient à la maison, à l’école ou dans la vie sociale du voisinage. C’est à travers cet ultime aspect de socialisation que nous pouvons comprendre la signification de l’entrée des femmes dans le travail salarié (177). »

Après la seconde guerre mondiale, pourtant, l’accroissement continu du nombre des femmes au travail, la pression pour l’ouverture de plus en plus d’emplois aux femmes et l’énorme augmentation du nombre des femmes mariées dans la force de travail se combinèrent pour transformer les relations dans la famille et sur le lieu de travail, à la fois comme causes et comme conséquences. Un salaire sensiblement supérieur au salaire minimum donne de toute évidence plus de pouvoir dans les relations dans et hors du travail. Nous pensons que l’égalité dans la famille et l’égalité sur le lieu de travail sont étroitement mêlés et que, de toute façon, la société a encore un long chemin à faire pour atteindre l’une et l’autre.

Les femmes ne sont pas une entité homogène. Alors que les femmes partagent de toute évidence bien des expériences et des attitudes, elles sont aussi divisées par leur appartenance de classe, la race et leur origine ethnique. Les tentatives des femmes des classes moyennes d’aider leurs sœurs ouvrières à la fin du xixe siècle soulevèrent une foule de problèmes.

Tandis que les ouvrières luttaient pour créer des organisations qui uniraient leurs efforts pour réduire effectivement la pression du travail, les femmes des classes non salariées imaginaient des solutions différentes à l’exploitation des femmes comme force de travail.

Les classes moyennes soutenaient que les femmes salariées risquaient de négliger leurs familles et que les célibataires s’adonnaient au péché, ce qui créait des tensions entre les deux groupes. Cela illustrait une divergence conceptuelle fondamentale, qui expliquait pourquoi les ouvrières activistes mettaient tous leurs efforts pour promouvoir des organisations ouvrières alors que les femmes des classes moyennes n’en comprenaient pas du tout la raison et le sens. La coopération, les pétitions, l’organisation - toutes activités qui paraissaient nécessaires aussi bien aux ouvriers qu’aux ouvrières - étaient considérées comme superflues pour une classe moyenne concernée par la moralité du travail salarié en tant que tel. Les problèmes qui se traduisaient dans le militantisme des ouvrières paraissait aux classes moyennes charitables devoir être résolus en restreignant la possibilité pour les femmes d’occuper un emploi salarié (178).

Les solutions proposées et les attitudes ainsi exprimées changèrent suivant les périodes, mais les tensions entre les classes moyennes et les travailleuses et les problèmes qui en découlaient subsistèrent. Ces tensions pouvaient se référer aux origines ethniques, notamment dans une période d’immigration massive de l’Europe de l’Est et du Sud. Quelques-uns des arguments avancés lors de la campagne pour le vote des femmes par exemple, soulignait la nécessité de donner le droit de vote aux Blanches nées américaines pour contrecarrer la masse des immigrants ignorants et radicaux.

Il serait absurde de prétendre que les ouvrières n’avaient pas de préjugés ethniques ou racistes qui existaient à l’état endémique dans la société américaine. Comme toujours dans de telles situations, ces divisions disparaissent en fonction des circonstances et de l’époque. Mais cela ne se produisait que dans le cours des luttes et pas du tout comme le résultat d’une « éducation ou d’efforts pour élever la conscience de classe ». Le sexisme n’a pas été créé par le capitalisme et il n’a pas été créé non plus par la classe ouvrière masculine. Mais les discriminations profondément enracinées dans la société procurent certains privilèges et certaines exclusions. L’avantage d’avoir accès à certains emplois au détriment d’autres qui en sont exclus, l’avantage d’être attendu et servi par une femme, sont bien réels et inévitablement sont défendus. Les avantages réels ne sont par habituellement abandonnés pour des raisons idéologiques. « Elever la conscience » des hommes peut affecter quelques individus ici ou là. Mais les changements réels viendront dans le futur, tout comme ils sont survenus dans le passé, par la lutte collective tout comme par la lutte individuelle.

Quelle différence y a-t-il entre les hommes et les femmes au travail ? Les femmes répondent-elles différemment à des situations identiques ? Une étude faite en 1981 lors d’une grève dans un hôpital de l’Ontario présente quelques réflexions intéressantes (179). Ce mouvement avait pour origine des changements importants qui dégradaient sérieusement les conditions de travail et diminuaient la capacité des travailleurs à aider les patients. La grève, illégale, fut brisée par le gouvernement sans que les leaders syndicaux fassent quoi que ce soit pour la soutenir.

Une différence qui apparut entre les sexes fut que les ouvriers inclinaient à accepter des gains financiers en échange d’une aggravation des conditions de travail, les ouvrières pas. Une autre différence fut que les hommes généralement acceptaient la défaite. Ils tendaient à avoir une vision beaucoup plus complexe de la grève et soutenaient qu’elles avaient arrêté le travail sans se soucier des pertes éventuelles. Quelques-unes déclaraient : « Si nous ne nous étions pas mises en grève personne ne nous aurait jamais écoutées » ; « Nous n’avons peut-être rien obtenu de nos revendications mais ce n’est pas pour ça que nous participions. Les choses auraient été même pire si nous ne nous étions pas mises en grève. Je n’ai aucun regret (180). »

Ces situations ne se prêtent pas aisément à des généralisations. Lors de la grande grève de l’acier en 1950, les travailleurs, en grande majorité des hommes, étaient plus concernés par les conditions de travail que par les salaires. Quand les dirigeants syndicaux ouvrirent les négociations pour un nouveau contrat, l’accent fut mis sur des augmentations de salaires et on assista à une apathie massive des membres du syndicat United Steelworkers of America. Le patronat se méprit sur cette attitude et présenta des contre-propositions qui revenaient sur les conditions de travail que les travailleurs avaient acquises antérieurement. Le résultat fut une des grèves les plus dures de l’histoire du syndicat de l’acier.

Nous devons bien reconnaître que les hommes et les femmes auront souvent une perspective différente sur les problèmes du travail et que chaque situation doit être examinée empiriquement. Un exemple de différence pouvant être généralisé est l’effet sur les relations familiales de la position prise par les femmes lors de la grève de l’hôpital... De nouveau quelques réponses : « Je n’ai aucun regret, en fait je suis contente d’avoir fait grève. Vous ne pouvez pas comprendre ce que cela a signifié pour moi. Je suis une personne différente à la maison et au travail » ; « J’ai dit à mon mari que j’avais raison beaucoup plus souvent qu’il ne comprenait. J’avais pu prendre des décisions dans la grève. Je pouvais prendre des décisions à la maison » ; « Ils m’ont dit que je devais réfléchir et ne pas m’impliquer comme cela. Mon père, mon copain, tous me répétaient la même chose. J’ai pris deux grandes décisions, d’abord j’ai décidé de les ignorer, puis je me suis engagée dans la grève (181). » Entre autre choses, cela illustrait la phrase de Marx que les gens changent dans leur activité pratique.

M. G. et S. F.

(à suivre)

(Les notes figurent dans un fichier à part.)

Le livre Travailler pour la paie :les racines de la révolte (163 pages, 17 euros) peut être commandé aux éditions Acratie, editionsacratie@minitel.net

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