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Oui, il s’agit d’un crime antisémite, oui, la réaction des Juifs est donc légitime.

jeudi 23 février 2006

Supplément à la Lettre de Liaisons du 23 février 2006

Oui, il s’agit d’un crime antisémite, oui, la réaction des Juifs est donc légitime.

Nous avons commenté dans la Lettre de Liaisons parue dimanche le meurtre du jeune Ilan Halimi en remarquant que ses tortionnaires avaient misérablement imité les images de la prison militaire américaine d’Abou Graïb, en Irak. Faute d’informations plus précises nous n’envisagions pas à cette date que cette affaire s’avérerait être un crime antisémite.

Les débiles antisémites ayant kidnappé un jeune juif se situent donc au même niveau que les militaires américains séquestrant des arabes musulmans ou non. Pour reconnaître ce fait, il n’est pas nécessaire que les meurtriers aient une "conscience antisémite" bien claire. D’abord parce que l’antisémitisme voisine souvent avec la confusion mentale et l’abrutissement, ce qui semble bien être le cas en l’occurrence. Il est parfaitement possible que leur motivation soit, comme on dit, initialement "crapuleuse" ; mais à partir du moment où ils déclarent qu’ils voulaient kidnapper des Juifs parce que ces gens là sont "riches", il y a antisémitisme. Ce fait était donc avéré dés le lundi 20 février, quand les policiers chargés de l’enquête expliquèrent qu’il n’y avait pas d’antisémitisme, car voyez-vous, ces jeunes gens s’imaginaient simplement que les Juifs ont de l’argent et à part ça ils ne leur en voulaient pas plus que ça, ben voyons ...

L’absence de réaction des organisations ouvrières, démocratiques, laïques, a permis à M. Sarkozy d’être le premier à rectifier le tir par rapport aux déclarations de ses propres services, flics pour qui vouloir l’ "argent des Juifs" ne révélait aucun antisémitisme ...

Face à de tels faits, la réaction de tout militant ouvrier devrait être la même que face à un crime raciste anti-arabe ou à tout autre crime raciste : d’abord exprimer son indignation et assurer de sa protection les catégories menacées. Ensuite, disputer le terrain de cette défense aux organisations religieuses, communautaires ou réactionnaires qui veulent la monopoliser. Pour ce faire, la condition absolue est d’abord de réagir au crime lui-même et d’appeler à manifester.

C’est pourquoi, à titre de symptôme, on ne peut que s’inquiéter de la position prise par exemple par la LCR dans le communiqué que nous reproduisons, ci-dessous. La LCR en effet considère ici d’emblée qu’une réaction des Juifs en tant que Juifs face à un acte antisémite relève du dévoiement du combat antiraciste et de la "récupération" : elle ne le dit pas, mais vous pouvez tourner et retourner la chose comme vous voulez, c’est cela qui est signifié là. Ceci pose problème, car on peut le caractériser comme une concession à l’antisémitisme. L’enjeu est lourd. D’une part, le crime de cette bande d’abrutis, imitant, comme nous l’avons dit, les supplices d’Abou Graïb, au plan social et politique, pourrait avoir été, il y a quelques décennies, le crime d’une bande de lumpen mafieux du type "Sections d’Assaut". Le Front national, en France, n’est pas arrivé, malgré son envie (et malgré les fantasmes nourris à son sujet), à structurer des bandes de ce type, pour diverses raisons dont l’une est que le milieu social le plus victime de la précarité, le plus déclassé, les jeunes des cités, les beurs, les jeunes basanés, était priori celui de ses ennemis et les ennemis des corps policiers de répression. Le racisme de petits blancs chrétiens, fonds de commerce du FN, le conduisait au choc frontal avec les jeunes des cités et dans cet affrontement notre place était avec ces jeunes, sur toute la ligne : "la jeunesse emmerde le Front national" !

Mais la diffusion non fortuite de thèmes antisémites dans des secteurs de cette jeunesse, par des forces organisées religieuses et politiques, ainsi que les tentatives de manipulation policière pour les opposer aux "jeunes blancs" lycéens (qu’on a pu voir à l’oeuvre contre le mouvement lycéen en mars 2005), ces faits montrent que la possibilité de telles bandes existe, sur la base du dévoiement de sentiments de haine sociale parfaitement explicables, contre les "riches" (pas contre le capital en tant que tel), contre les ’intellos", et finalement contre les "Juifs". Il n’y a à cela aucune fatalité et le phénomène n’a pas la dimension de masse que certains lui prêtent (en particulier, il n’est pas au coeur du mouvement de révolte dans les banlieues de l’automne dernier), mais il serait criminel d’en nier l’existence.

Réciproquement, le jeune de culture judaïque porté jusque là au combat social avec les organisations du mouvement ouvrier, ou disons ayant une sensibilité "de gauche", devant une position à la Ponce Pilate telle que celle de la LCR, sera repoussé vers les organisations nationalistes et xénophobes prétendant le représenter. Manifester contre un crime raciste anti-arabe avec des organisations communautaires musulmanes est possible, sans s’amalgamer à leur position ; pourquoi cela ne serait-il pas possible avec d’autres organisations, ni plus ni moins réactionnaires, comme le CRIF ? Et si l’on estime vraiment qu’elles ont pour politique le soutien à Sarkozy et la diabolisation des Arabes, pourquoi ne pas appeler indépendamment, sans elles ? Pourquoi leur laisser le terrain indispensable de la défense des Juifs, tache élémentaire des organisations ouvrières ?

Rappelons que dans l’histoire de l’auto-défense ouvrière, les premières milices ouvrières de combat armé, au XX° siècle, se sont formées pour affronter les pogromistes, en Russie et en Pologne en 1905, indépendamment des rabbins et parfois contre eux.

Cette défense ne saurait non plus être assumée, pour nous, par des rassemblements oecuménistes de "toutes les communautés" prétendant que les religions sont gentilles et prêchent l’amour du prochain et que la communion entre elles est le terrain par lequel les crimes disparaissent, car c’est tout le contraire ! C’est ainsi qu’à Bagneux, le maire avec le "président de la communauté juive" (?), le "responsable de la mosquée" et le "doyen des paroisses" organisent la traditionnelle, hélas, "marche silencieuse". C’est l’incapacité des organisations ouvrières, démocratiques et laïques, qui seule permet que soit transformée l’indignation légitime des Juifs et de milliers de citoyens en une opération d’union nationale et d’oecuménisme anti-laïque, qui n’empêchera pas de nouveaux crimes racistes et antisémites.

C’est pourquoi les militants ouvriers, révolutionnaires, laïques, devraient être présents, indépendamment du CRIF, indépendamment de toute religion, indépendamment du gouvernement et contre lui, pour la défense des Juifs qui est et reste leur affaire, à cette marche à Bagneux le 23 février à 18h 30 (poste principale), et à la manifestation du 26 février, 15h Place de la République à Paris.

Ci-dessous le communiqué de la LCR en question. Il n’est pas question pour nous de polémiquer avec la LCR en particulier : il se trouve que ce communiqué est révélateur d’une attitude et, à titre de symptôme, parfaitement exemplaire. La partie surlignée en gras au milieu du texte l’est par nous.

Communiqué de la Ligue communiste révolutionnaire. Oui à la solidarité, non à la récupération. En lui-même, l’assassinat du jeune Ilan Halimi est suffisamment horrible pour susciter le dégoût et nécessiter que les coupables soient au plus vite déférés devant la justice. S’il s’avère que ce crime, d’une gravité déjà exceptionnelle, se combine avec l’antisémitisme, cela ne pourra que renforcer notre indignation et appeler la réaction déterminée de tous les antiracistes, de tous les démocrates. La LCR tient à assurer la famille d’Ilan Halimi de sa plus profonde sympathie. Elle demande que toute la lumière soit faite sur cet acte barbare. Elle tient également à mettre solennellement en garde contre toute instrumentalisation politique de cette affaire, qui conduirait à la montée des tensions communautaires, nourrirait des amalgames dangereux, aboutirait à la stigmatisation de certaines catégories de la population, voire à des dérapages xénophobes inadmissibles comme ceux qui ont ponctué la marche parisienne du 19 février. C’est pourquoi, ne voulant pas voir dévoyer le combat indispensable contre le racisme et l’antisémitisme, la LCR ne s’associera pas à l’appel à manifester lancé par SOS-Racisme et la LICRA pour le 26 février. Le 22 février 2006.

Dernière minute. On apprend que M. Sarkozy sera à la manifestation de dimanche. Sans doute que De Villepin et d’autres rappliqueront aussi. Ce sera donc une manifestation d’union nationale ... Les militants qui défendraient un communiqué tel que celui de la LCR pourront donc dire "vous voyez bien, on l’avait dit". Alors remettons les choses en place tout’ de suite : c’est une fois qu’il était assuré que ce type de prise de position le protégerait qu’un Sarkozy a décidé d’y aller. Ce type de communiqué a précédé et permis l’opération de récupération et d’union nationale. Un Sarkozy dont, répétons-le, les services ont pourtant commencé par expliquer dans cette affaire que vouloir l’ "argent des Juifs" montrait bien qu’il ne s’agissait point d’antisémitisme ! ...

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