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"Emeutes" quand les jeunes dansent avec les loups (2)

jeudi 8 décembre 2005

Quartiers et banlieues

La situation dans les banlieues populaires a aussi empiré à cause du développement d’une importante économie parallèle fondée sur le trafic de drogue et d’autres « business » concernant toutes sortes de biens volés. Cela a amené certains gangs criminels à essayer de contrôler certains mini-quartiers et à empêcher les flics d’y entrer. Mais, lorsque des politiciens démagogues ont prétendu que des « éléments criminels » avaient manipulé les « émeutes », ils ont vite été démentis par les policiers eux-mêmes : les micro-quartiers les plus contrôlés par des gangs sont ceux qui n’ont connu aucune « émeute » - inutile de se demander pourquoi. Il faut ajouter que les « banlieues » ne sont pas homogènes : pavillons, tours décrépites et nouveaux immeubles cohabitent. La situation peut changer d’une avenue à l’autre, d’un pâté de maisons à l’autre, du début à la fin d’une rue. C’est pourquoi il est difficile de parler des « banlieues » comme d’un tout homogène. La seule chose évidente c’est que plus les quartiers sont pauvres, plus il y a de chances que des immigrés ou des enfants ou des petits-enfants d’immigrés ayant une carte d’identité française y habitent en nombre. Et ces quartiers sont souvent isolés, séparés du reste du « tissu urbain » comme disent les technocrates.

QUARTIERS EN FRICHE, QUARTIERS EN CHIFFRES - le 7 /11/ 2005

Source : http://www.inegalites.fr Un point de vue de Pierre Billion. (...) « Sur le site de la DIV (Direction inter-ministérielle à la ville), le gouvernement rend justement accessible depuis avril 2002 les données statistiques issues du recensement de la population et de l’ANPE pour chaque quartier sensible comprenant plus de 6000 habitants. La politique de la ville a mis 20 ans à nous offrir cet outil de compréhension de la fameuse "sensibilité" des quartiers. Profitons-en !

« C’est, en effet, l’occasion d’établir un portrait de la Zone de Redynamisation Urbaine (ZRU) du grand ensemble de Clichy-Montfermeil (Seine-Saint-Denis). Au recensement de 1999, ce "quartier prioritaire" comprenait 29 955 habitants et perdait 6 % de sa population depuis 1990. 41 % de la population y est âgée de moins de 20 ans. Le taux de chômage total est de 27,9 %. Pour les 15-24 ans il s’élève à 37,1 %. Un tiers des ménages du quartier ne possède pas de voiture. 11,4 % des logements sont vacants. 40,3 % de la population de plus de 15 ans ne possède aucun diplôme. Parmi ceux qui travaillent, 17,7 % sont des salariés précaires.

« Rendez-vous dans le quartier de la Madeleine à Evreux (Eure) où les émeutiers se déchaînent particulièrement. Cette Zone urbaine sensible (ZUS) de quelque 12 000 habitants a perdu plus de 9 % de sa population entre 1990 et 1999. Elle affiche, elle aussi, quelques compteurs au rouge : 44,3 % des 15 à 24 ans sont au chômage. Ils n’étaient que 21,6 % en 1990. Les salariés précaires représentent 27,9 % de la population active occupée (17,2 % en 1990). 37,9 % des ménages ne possèdent pas de voiture. 40,2 % des 15-24 ans hors élèves et étudiants ne possèdent pas de diplôme. Entre 1990 et 1999, le nombre de chômeurs dans le quartier a augmenté de 42,2 %, etc. « (...) On peut encore faire le même exercice pour le quartier Saint-Jacques de Perpignan qui défraya récemment la chronique, suscita la visite d’un ministre et stimula son "sens de la formule". Relevons au passage quelques indicateurs à propos de ce quartier de 7271 habitants : un taux de chômage de 48,4 % (50,4 % pour les 15-24 ans), 28,9 % des logements inoccupés, 36,8 % de salariés précaires dans la population active occupée, 46 % de la population de plus de 15 ans ne possédant aucun diplôme, 62,1 % des ménages ne possédant pas de voiture, etc. Bref, ces quelques chiffres plutôt "parlants" constituent un moyen simple et efficace de relativiser la guerre des Gitans et des Maghrébins, le communautarisme, comme seules causes de désordre. (...) »

Qui a participé aux « émeutes » ?

Apparemment des jeunes de 10 à 25 ans, mais plutôt des ados. Tous les observateurs notent qu’il existe une grande différence entre ces “émeutes” et celles des années 80 et 90 : les “émeutiers” sont plus jeunes et il existe aujourd’hui un plus grand fossé avec leurs frères ou sœurs aînés, ceux qui ont entre 20 et 30 ans. Cette révolte n’avait pas vraiment de contenu politique (3), au sens traditionnel du terme, avec ses revendications et ses formes d’organisation traditionnelle. Et elle n’a certainement pas été inspirée par les islamistes, contrairement aux fables inventées par certains journalistes ou politiciens. (Les islamistes radicaux, les djihadistes-terroristes, gardent profil bas, l’une des raisons étant que les services secrets français les infiltrent, ce qui explique pourquoi des réseaux sont régulièrement démantelés. De plus, l’objectif des islamistes, qu’ils soient djihadistes ou « simplement » fondamentalistes sans objectif politique précis, est plutôt d’isoler leurs militants de la vie quotidienne des cités plutôt que de les pousser à se faire bêtement arrêter, ficher voire condamner pour avoir jeté des pierres ou cramé une voiture.) Si l’on en croit la presse, il semble que, dans quelques quartiers, de tout petits trafiquants aient voulu protéger leurs territoires et, en distribuant quelques billets, aient favorisé des confrontations avec les flics pendant quelques jours, mais ils ont rapidement changé d’avis quand ils se sont aperçus que cela aboutissait à l’effet inverse de celui qu’ils souhaitaient.

Dans d’autres quartiers il y a sans doute eu aussi une certaine émulation entre les jeunes de banlieues rivales, organisés en bandes, ou pas ; dans de petites villes où l’on n’a brûlé que quelques voitures, la motivation pouvait être juste de s’amuser un peu et d’attirer l’attention des médias, etc.

Il faut aussi noter que les dernières « émeutes » se situent dans un contexte plus général : l’explosion de ce l’on appelle la « délinquance juvénile ». Entre 1973 et 1996, on est passé de 72 242 mineurs à 143 824, dont 18 % ont été accusés d’un « crime » ou d’un « délit ». On doit bien sûr être très prudent avec ces statistiques, manipulées en permanence par les institutions étatiques. Mais elles montrent au moins, sur le long terme, que l’Etat a une attitude de plus en plus répressive vis-à-vis de la jeunesse, répression qui à son tour nourrit la haine contre les flics et les juges.

Des bandes « mono-ethniques » ?

Selon les Renseignements généraux et les sociologues interviewés dans la presse de droite, on assisterait à la création de bandes mono-ethniques au moins depuis 1998 (d’après eux, cette année-là, un groupe de 200 jeunes Franco-Antillais ou Franco-Africains aurait opéré une descente musclée sur les Champs-Elysées). Les bandes (environ 1000 personnes) qui ont attaqué le 8 mars 2005 la manifestation des lycéens à Paris étaient aussi d’origine africaine ou antillaise, comme le montrent les témoignages (cf.p. 34-35).

Les flics et les spécialistes interviewés par la presse de droite prétendent qu’il existerait aussi une fascination croissante pour la culture des gangs noirs américains, sur le plan vestimentaire, musical, etc., liée à l’arrivée, au cours des vingt dernières années de 250 000 Africains (clandestins ou au titre de l’immigration familiale) qui vivraient dans les quartiers les plus pauvres, dans des appartements surpeuplés. Ils en tirent la conclusion que ces enfants franco-africains vivraient beaucoup plus dans la rue pour échapper à leurs déplorables conditions de logement. Il est effectivement normal que, lorsque des parents n’ont pas la possibilité financière d’offrir à leurs enfants des chambres individuelles, leur progéniture étouffe entre les quatre murs de leur logement exigu. Mais on fera remarquer à ces distingués « spécialistes » que le fait de vivre dans la rue n’est pas une caractéristique « culturelle » ou « ethnique ». Les enfants et les jeunes ont toujours préféré s’amuser dans la rue... que sous le regard et le contrôle de leurs parents.

Il est difficile de savoir si ces flics et ces spécialistes :
- mentent grossièrement et jouent avec les préjugés racistes et des images d’Epinal (le « bon » village africain, les effets néfastes de la polygamie, l’efficace contrôle social des voisins en Afrique, etc.) qui ne correspondent à la réalité ni en France ni dans le pays d’origine. Cela fait belle lurette, par exemple, que l’Afrique n’est plus un continent peuplé majoritairement de paysans vivant dans des cases ; seule une « ethnie », les Mandés, pratique massivement la polygamie en France ; les statistiques sur la polygamie sont hautement fantaisistes puisque selon les sources, la polygamie concernerait de 12 000 à 30 000 familles, et le nombre d’enfants serait de 12 à 10 par famille etc. ;
- s’ils essaient de placer la responsabilité de tous les problèmes sociaux sur un seul groupe pseudo-ethnique (les « Blacks », concept absurde réunissant Antillais et Africains),
- s’ils jouent sur les divisions entre les ressortissants d’Afrique noire et d’Afrique du Nord, ou les alimentent,
- s’ils exagèrent un phénomène limité et voué à disparaître,
- ou s’ils ont identifié une tendance sociale lourde qui aboutirait à accroître le fossé entre des communautés ethniques imaginaires construites sur de prétendues « races ».
- 

Patrons et discriminations : des tendances contradictoires

Les « immigrés » de la « deuxième génération » sont nés en France et sont Français de naissance. Ils possèdent une carte d’identité, mais sont souvent considérés par la population et spécialement par la police et l’administration comme s’ils venaient de débarquer de l’avion ou du bateau. En même temps, la question est plus complexe. Même s’il est interdit d’établir des statistiques à partir de l’origine « ethnique » ou « raciale » (en France, jusqu’ici du moins, le mot de « race » n’est pas considéré comme un concept scientifique, contrairement aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne), il y a quelques années a été organisée une enquête portant sur 20 000 personnes d’origine maghrébine. Selon cette enquête, la moitié des enfants d’ouvriers migrants des années 60 et 70 sont maintenant employés, travailleurs sociaux, professeurs, contremaîtres, et petits cadres. Dans le même ordre d’idées, il suffit, paradoxalement, de regarder les professions de ceux qui signent la pétition de l’Appel des indigènes pour voir que l’ « ascenseur social » a fonctionné pour une bonne partie des « Franco-Maghrébins » et que si les banlieues vivaient sous le régime de l’ « indigénat » comme ils le prétendent, ils n’auraient pu connaître une telle ascension sociale. Mais la discrimination (le « plafond de verre ») joue certainement à un niveau social plus élevé : députés, journalistes de télévision, cadres supérieurs pour ne pas parler des hauts fonctionnaires (quoique dans le dernier gouvernement Villepin et autour il y ait dix personnes d’origine maghrébine, phénomène totalement inconnu sous la gauche « antiraciste »).

On peut supposer que, si les ouvriers et les employés d’origine étrangère sont discriminés, c’est en partie à cause d’un certain racisme patronal, mais surtout pour d’autres facteurs qui touchent tous les jeunes, quelle que soit leur couleur de peau : manque de qualification, absence d’intégration des codes bourgeois traditionnels essentiels dans le secteur des services, etc. 150 000 enfants quittent en effet l’école chaque année sans diplôme et les enfants d’immigrés constituent une proportion importante des ados en échec scolaire.

En ce qui concerne les emplois commerciaux ou de service (vendeurs, serveurs, représentants, réceptionnistes, standardistes, etc.) la situation n’est pas excellente non plus, même si certains grands magasins font un effort de discrimination positive - en toute illégalité. Et ce sont justement les emplois qui, d’un point de vue économique, connaissent la plus grande progression relative comme absolue : employés de libre service (+ 121 %) ; assistantes maternelles (+ 195 %) ; agents et hôtesses d’accompagnement (+ 64 %) ; employés de maison, femmes de ménage (+ 47%) ; vendeurs photos, disque, librairie : + 33 %% (Le Monde, 22/11).

D’un autre côté, quand on entend le président des Chambres de commerce et d’industrie déclarer que la « culture des banlieues ne correspond à la culture d’entreprise », on se dit que les 25 grandes entreprises « citoyennes » qui prétendent « lutter contre les discriminations » ne sont pas près d’être suivies par la masse des patrons, petits et grands.

L’association ARCAD (Agir en région pour construire un avenir sans discriminations) a travaillé sur les statistiques « intégrant les données d’origine géographique pour montrer l’importance des discriminations ». Pour ce qui concerne le chômage des jeunes de moins de 30 ans il est deux fois plus élevé pour les « Français par acquisition hors Union européenne » et pour les « étrangers hors nationalité européenne ». De même le chômage trois ans après le bac diminue deux fois plus lentement pour les « Maghrébins d’origine » que pour les « Français » (L’Humanité du 26-27 novembre).

On a donc toutes les raisons d’être pessimistes sur la capacité des patrons français de changer radicalement d’attitude, même sous la pression symbolique de Chirac, et d’embaucher massivement des jeunes sans qualification venant des quartiers les plus pauvres.

Des mobilisations locales spontanées ?

D’après ce que l’on a pu apprendre, il y a eu peu d’exemples de mobilisation, positive ou négative, des habitants. (Néanmoins dans ce numéro le lecteur pourra découvrir le témoignage de militants de la CNT-AIT d’un quartier populaire de Toulouse, témoignage extrait de Combat syndicaliste.) A Clichy-sous-Bois certains groupes d’adultes musulmans (4) (« modérés » pour ne pas dire de droite, mais en tout cas pas islamistes) ont fait le tour de la ville avec un certain succès, dans la mesure où ils ont réussi à convaincre les jeunes de ne plus affronter les flics. Des imams de plusieurs villes ont organisé des « manifestations pour la paix », mais, dans les deux cas, il est difficile de considérer ce fait comme positif si l’on réfléchit à la signification politique d’une telle démarche : les responsables religieux devenant les représentants des banlieues et chargés de maintenir la loi et l’ordre. C’est du moins la position du mufti de Marseille (Soheib Bencheikh) qui a déclaré que les religieux (musulmans ou autres) n’avaient pas à intervenir dans un conflit politique, et que c’était le rôle des partis et associations. Sur ce plan-là, au moins on ne peut que l’approuver.

Une association (Au-delà des mots) a été créée à Clichy-sous-Bois pour aider les familles des deux jeunes électrocutés et faire pression pour qu’une enquête judiciaire sérieuse soit menée. Et dans différents quartiers on a vu des petits groupes de parents et d’adultes se réunir chaque nuit au pied de leurs immeubles pour discuter avec les plus jeunes et essayer de les convaincre de ne pas brûler de voitures pour éviter le déchaînement de la violence policière.

Pendant les dix premiers jours, les médias ne s’intéressaient pas du tout à ce genre d’événements, parce que les journalistes ont l’habitude de jouer sur les peurs des lecteurs ou téléspectateurs, peurs qui peuvent être exploitées politiquement par le gouvernement. Mais ensuite les « chiens de garde » de la bourgeoisie ont opéré un virage à 180°. Cela tient sans doute au fait que les habitants des banlieues étaient épuisés par cette tension permanente, et aussi que les partis politiques de droite et de gauche ont essayé d’agir et d’organiser des réunions locales pour laisser les habitants dire ce qu’ils « avaient sur le cœur ». Cela dit, les seules réunions présentées à la télévision montraient des adultes quadragénaires ou quinquagénaires, à part les animateurs, donc on n’avait pas vraiment l’impression que ces réunions servaient à établir un dialogue avec les jeunes révoltés. Ce type de démarche ressemblait, à s’y méprendre, à une recette extraite d’un manuel, du type Comment un bon maire de banlieue doit faire face à une émeute, plutôt qu’à la manifestation d’un besoin spontané et urgent de se réunir et de discuter au niveau des quartiers (cf. le compte rendu d’une réunion d’un conseil de quartier p. 30). Mais sans doute, dans les prochaines semaines, sera-t-il possible de mieux savoir ce qui s’est passé.

En ce qui concerne les mobilisations « négatives » de la population, et plus ou moins spontanées, il faut signaler que l’UMP a organisé des patrouilles de citoyens non armés et des Comités de veille citoyenne, notamment à Asnières et Grigny. Munis de téléphones portables, d’appareils photos et d’extincteurs, ces véritables « indics » étaient censés discuter avec les passants et appeler les flics en cas de problème. D’autres initiatives locales privées, apparemment non politiques, ont vu des gens protéger leurs voitures et s’organiser pour informer la police. Mais heureusement ces tentatives microscopiques de former des semblants de milices, ou d’auxiliaires de la police, n’ont pas fait tache d’huile et n’ont pas été soutenues massivement par le Front national (ce qui, en passant, montre bien que cette organisation n’est pas un parti fasciste traditionnel, comme nous le serinent l’extrême gauche et les libertaires : sinon le FN n’aurait pas hésité à organiser des rondes en voiture, traquer les “émeutiers”, voire les tabasser ou les livrer lui-même à la police, et attiser la haine dans des circonstances aussi favorables pour lui. Le Pen a préféré faire profil bas, soucieux avant tout de préserver sa légitimité électorale. Il faut dire que les provocations de Sarko d’un côté et les incendies de voitures de l’autre faisaient son travail.)

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