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FRANCE

PROBLéMATIQUE DE LA LUTTE DE CLASSE

Article paru dans Echanges n° 112 (printemps 2005), p. 33.

mercredi 28 septembre 2005

Nous croyons utile de faire quelques remarques préliminaires qui visent à relativiser tout un ensemble de discussions dans des cercles étroits et qui touchent l’évolution du capitalisme, des rapports de production et des activités militantes. De la concurrence internationale des blocs capitalistes jouant les travailleurs entre eux. Une première remarque vise la nécessité, dans des analyses sur les luttes, de sortir de l’Hexagone et de replacer ces luttes dans le cadre européen et même mondial, dans ce qu’on caractérise aujourd’hui par les termes de « globalisation » et de « mondialisation ». La relation au cadre de l’Union européenne doit se faire non en raison de la présence de multinationales opérant d’abord au stade européen, mais en quelque sorte par les deux bouts : l’un étant les contraintes économiques des règles strictes de fonctionnement intra-européennes, l’autre les différenciations dans les conditions d’exploitation de la force de travail entre les différents Etats.

De l’unification des conditions d’exploitation entre secteur privé et public par la privatisation. On assiste à une sorte d’harmonisation de l’activité économique qui consiste à faire que les Etats ne puissent plus soutenir financièrement les entreprises nationales publiques ou privées, ce qui laisse le champ libre à l’impitoyable compétition économique d’où résultent : d’un côté une limitation de l’efficacité des luttes, qui ne peuvent plus espérer un soutien de la puissance publique ; mais d’un autre côté une certaine unification contre cette limitation. Un autre aspect de ce point concerne en particulier les fonctionnaires pour lesquels l’Etat ne peut répondre aux revendications d’effectifs et de salaires en raison d’impératifs européens de non-dépassement d’un certain pourcentage de déficit. Le capital peut se servir des différenciations entre pays de l’Union Européenne en déplaçant d’un Etat dans l’autre, qui les entreprises, qui les travailleurs pour gagner le coût le plus bas possible de la force de travail, développant d’un côté une activité économique profitable et de l’autre une pression sur les conditions de travail et les rémunérations, rendant dans ce dernier cas difficile la lutte pour la conservation des acquis. u Un glissement progressif vers la paupérisation pour les couches les plus défavorisées et vers la prolétarisation pour les « classes moyennes ». Le résultat global est, notamment pour les travailleurs en France, dans le secteur public comme dans le secteur privé, un glissement progressif, depuis des années, de l’ensemble des conditions d’exploitation du travail. Ce changement ne touche plus seulement le travailleur lambda, mais aussi ceux qui bénéficiaient jusqu’ici de conditions plus favorables et qu’on étiquetait à l’occasion « classes moyennes ».

Toute analyse de ce qui vient d’être dit est rendue plus difficile car il s’agit d’un processus en cours, dans lequel les conditions nationales sont encore en place, notamment à cause des résistances de classe et les conditions européennes pas encore totalement constituées formellement, même si elles existent dans les faits. On peut prendre une comparaison avec un Etat fédéral de grande dimension comme les Etats-Unis : une grève dans un Etat important au point de vue économique comme la Californie, par exemple la grève récente des supermarchés, n’entraîne pas de conséquences dans les autres Etats, alors même que l’Etat fédéral a une politique économique globale et une organisation syndicale unique. Que dire alors d’une grève dans un Etat comme la France, grève isolée au sein de l’Union européenne, alors même que la politique économique globale suscite toujours des tensions et que les coordinations syndicales sont encore balbutiantes à ce niveau. Sur cette situation se juxtaposent les conséquences de la globalisation et de la mondialisation (largement favorisée par les révolutions technologiques dans les transports). La globalisation joue sur deux plans, celui de la fermeture d’entreprises délocalisées ou le chantage à la délocalisation pour rogner sur les conditions de salaire et de travail, l’ensemble introduisant la hantise du chômage ; et celui de l’introduction de produits bon marché venant des pays à bas coûts de production, qui entraînent des effets similaires de fermeture ou de pression sur les conditions de salaires et de travail. Les travailleurs ont alors, même s’ils sont réduits à des luttes défensives, la conscience d’avoir en face d’eux des forces économiques qui échappent même aux décisions des dirigeants de l’entreprise. Soulignons seulement, en passant, que le souverainisme, le nationalisme, le continentalisme sont des critères étrangers tant au capital qu’au prolétariat. Une autre remarque découle de ce qui vient d’être développé. Si des conflits de classe peuvent toujours surgir, ils restent localisés au niveau d’une entreprise et peuvent obtenir satisfaction de certaines revendications. Mais le plus souvent, ces revendications se heurtent au mur des impératifs économiques sur lesquels ni les politiques, ni les syndicats, ni aucune forme de lutte, parcellaire ou globale, n’ont de prise. Il en résulte le développement, dans toute la classe des travailleurs, d’une conscience diffuse que ni les partis politiques, ni les syndicats, ni les luttes dans leurs formes traditionnelles ne peuvent changer la situation présente, et que seuls des changements profonds dans le système social pourraient apporter une solution. On peut signaler aussi des effets pervers des médiatisations. Ceux des médias traditionnels sont bien connus, qui censurent et orientent selon les nécessités du capital. Mais l’utilisation d’Internet, nouveau moyen de communication qui permet effectivement de populariser ou de révéler l’existence de conflits de classe et de luttes, leur donne assez souvent une dimension et/ou des caractères qu’ils n’ont pas. La participation extérieure à de tels conflits d’activistes divers, si elle va contre le silence des médias ou l’abandon des « grands » syndicats, peut donner, notamment hors de France, l’impression d’un mouvement important, alors que la connaissance réelle révèle précisément l’impuissance dont nous venons de parler. D’autres luttes plus significatives peuvent, du fait de leur isolement, rester ignorées ou n’être révélées que fortuitement, sans se voir attribuer une telle audience et une telle signification.

Il n’est pas possible, dans ce premier article, de donner le détail des luttes qui se sont déroulées en France ces dernières années (chacun pourra se reporter aux informations contenues dans le bulletin Dans le monde une classe en lutte ou à d’autres médias). Soulignons seulement que si l’on tente un bilan de ces luttes, on peut, schématiquement, voir une sorte de mutation. Hormis celles qui ont marqué l’application des lois Aubry sur les 35 heures, la plupart des luttes furent défensives, simples protestations contre les licenciements, qui sont une autre forme d’adaptation aux impératifs de la production. (Quant au mythe de la réduction du temps de travail, il a déjà été utilisé lors du passage aux 39 heures ; il s’agit en fait d’une rationalisation de l’exploitation de la force de travail, d’une adaptation totale aux impératifs de la production, qui permet à la France d’atteindre ce qu’aucun capitaliste n’a jamais rêvé : la meilleure productivité mondiale horaire par travailleur.) Ces luttes ont pris parfois des formes originales et dures, dont l’écho fut grand tant parmi les travailleurs que dans le patronat (encore aujourd’hui, Cellatex et les luttes semblables qui ont suivi sont évoquées comme des menaces potentielles). Le plus souvent, ces luttes ne visaient pas tant à empêcher la fermeture, ressentie comme inévitable, mais à obtenir des indemnisations supérieures aux obligations légales pour permettre de faire face, au moins en partie, aux énormes difficultés qu’entraînaient la perte d’emploi - notamment dans des zones de mono-industrie. Une partie de ces luttes fut toutefois rendue difficile par l’action conjuguée des pompiers syndicaux et par une modification du régime d’indemnisation du chômage, qui convertit les indemnisations ainsi obtenues dans la lutte en acomptes d’indemnités légales - ce qui ne fait que différer la prise en charge au titre du chômage. Avec le temps, les travailleurs, dans leur ensemble, notamment dans le privé, ont pu mesurer l’impact réel des lois Aubry, qui ont fait redescendre les discussions au niveau de chaque entreprise, voire au niveau de chaque établissement. Cet impact a été double, ce qui était quelque peu masqué au départ : d’une part les 35 heures se sont accompagnées d’un quasi-blocage des salaires, renforcé pour beaucoup par la suppression de la rémunération des heures supplémentaires avec l’annualisation du temps de travail ; d’autre part elles ont accru la tension du travail par l’élimination des pauses diverses, le regroupement des heures de travail quand la pression de la production est la plus intense et l’organisation des horaires sur l’année, pratiquement à la seule volonté de l’entreprise. Cette aggravation des conditions d’exploitation a été encore renforcée par le chantage direct et indirect exercé par le chômage et la compétition internationale autour des coûts de production. De plus en plus, même les médias ont développé les thèmes du stress au travail et du coût de la vie. Ce n’est donc pas un hasard si les luttes récentes se sont plus concentrées sur des revendications de salaires et sur les conditions de travail. La grève récente la plus symptomatique et la plus connue est celle de l’entrepôt de la multinationale du textile H&M, en décembre 2004, dans laquelle la revendication de salaires était liée à la surcharge de travail ; elle a repris également la tradition de base (déjà utilisée antérieurement dans les conflits autour des fermeture d’entreprises) du piquet de grève bloquant entrées et sorties de matériel ou de marchandises. L’apparition dans les médias de ces thèmes du stress et du niveau de vie n’était que le conditionnement habituel du pouvoir via le gouvernement et les syndicats, en réponse à un problème réel qui menaçait de perturber tout le procès de production. Côté gouvernemental, par-delà les discours autant populistes que vides sur la fracture sociale, ont été affirmés haut et fort des prétendus remèdes contre la « sinistrose » (le nouveau nom médiatique donné au rejet du politique vu comme pouvant apporter une solution à l’offensive du capital sur le travail) et un slogan cynique : « Si vous voulez gagner plus, travaillez plus », en réponse à la dégradation générale du niveau de vie (présenté comme un assouplissement des lois Aubry dont l’essentiel n’était pas contesté par ailleurs). Pour le patronat et le gouvernement, les clignotants d’alerte sociale s’étaient certainement allumés, et ils avaient aussi alerté les médiateurs patentés des relations capital-travail. Face à une désaffection quasi totale à l’égard des médiations syndicale ou politiques, désaffection qui rendait aussi inévitable qu’imprévisible la lame de fond d’une revendication globale, les contre-feux de circonstance sont déployés :
- une première approche gouvernementale fut en 2004 un ensemble de mesures cosmétiques, clamées à grand bruit, en vue d’une baisse des prix non-autoritaire, notamment dan l’alimentation. On sait ce qu’il en advint, d’autant plus qu’au même moment chacun pouvait mesurer l’impact des réformes du système de santé et celui de la hausse mondiale du prix du pétrole sur les consommateurs ;
- les syndicats, pour une fois (et pas par hasard) unis, organisent les promenades traditionnelles, cette fois interprofessionnelles et dans toute la France, ce qui correspond effectivement à un malaise social global qui dépasse les divisions corporatistes antérieures. L’unité syndicale comme l’unité politique sont toujours la marque d’un front opposé à un danger commun : pour les syndicats, la menace de se voir débordés par un mouvement sauvage ;
- objectivement, une diversion idéologique tend à escamoter la contestation sociale derrière le vote « non » à la constitution européenne lors du référendum organisé le 29 mai, laissant croire que ce vote ouvrira une voie dans ce qui est présenté comme un obstacle à toute revendication d’amélioration sociale. La « gauche de la gauche » s’embarque allègrement dans cette voie, dans une grande confusion, jouant objectivement le rôle que le système attend d’elle : une récupération des déçus du réformisme ramenés dans les ornières de la politique et du système capitaliste. Mais c’est aussi un exercice d’équilibre dangereux car, quel que soit le résultat final, les espoirs portés par cette campagne peuvent avoir un effet boomerang et remettre au premier plan les problèmes sociaux qu’on tentait de camoufler et de dévier. La polarisation sur la situation sociale actuelle, qu’elle soit attribuée (faussement) à l’Union européenne ou non, constitue l’amorce d’un mouvement global qui pourrait dépasser largement ses protagonistes. Le gouvernement en est bien conscient,qui tente de désamorcer ce mouvement par de dérisoires mesures, par crainte plus d’une explosion sociale que d’un vote de rejet de la constitution européenne.

Le risque politique et syndical de la montée de mouvements non contrôlés a pu être mesuré récemment dans une réalité brutale qui a balayé les digues du contrôle social. Deux conflits sont venus illustrer le fait qu’un « malaise » social diffus et généralisé peut se traduire par une explosion soudaine à propos d’incidents en apparence mineurs. Le premier de ces conflits est une grève sauvage des contrôleurs de la SNCF qui, en quelques heures, a paralysé pendant plusieurs jours le trafic ferroviaire. Le fait isolé du viol d’une femme contrôleur dans un train de ligne secondaire a mis au premier plan tous les méfaits de la rationalisation du système ferroviaire au nom de la productivité. Bien qu’il se soit agi d’un mouvement catégoriel (et d’une catégorie pas spécialement appréciée des voyageurs), la solidarité immédiate et totale des agents concernés et la complicité évidente de l’ensemble des cheminots a montré que les problèmes spécifiques d’une catégorie rejoignent ceux de l’ensemble des travailleurs qui, chacun dans son coin et avec les spécificités de son emploi, subissent les même pressions dans l’exploitation de leur force de travail. A quelques jours de distance, un conflit identique, bien que de moindre dimension, a paralysé sérieusement pendant quelques jours l’aéroport parisien d’Orly. La chute mortelle d’une hôtesse d’une passerelle a mis en cause un travailleur de l’aéroport, accusé de ne pas avoir observé les consignes de sécurité. Les sanctions contre le « responsable » ont déclenché une grève sauvage que direction et syndicat n’ont pu régler que difficilement ; là aussi, le conflit a révélé, au-delà de la solidarité catégorielle, une complicité passive des autres catégories de travailleurs dans la mise en cause des mesures productivistes relatives à la sécurité qui rejoignaient d’autres mesures touchant l’ensemble des travailleurs de l’aéroport. Ces grèves ont eu un premier effet global sur lequel bien peu ont insisté : elles ont montré l’inanité de tous les projets gouvernementaux (sur lesquels palabraient aussi les syndicats) d’une réglementation du droit de grève par l’instauration d’un service minimum précisément dans les transports. Devant l’unanimité des travailleurs unis dans une lutte, toutes les réglementations, même assorties d’un système de sanctions, sont balayées, sans qu’aucun contrôle, syndical ou répressif, puisse y faire grand-chose. On pourrait ajouter, pour illustrer ce malaise global résultant de mesures diverses touchant des catégories particulières, les manifestations récurrentes de couches sociales aussi éloignées que les chercheurs, les lycéens, les travailleurs des centres d’appel, etc. Tous se heurtent à la même attitude de ceux qui représentent les autorités décisionnaires, à la fois prometteuse, condescendante, louvoyante et ne faisant finalement aucune concession - pas tant par mauvaise foi que parce qu’ils sont pris dans l’écheveau politico-économique national, européen et mondial. Finalement, en tentant de faire front avec les moyens classiques, tous les pouvoirs et leurs auxiliaires ne peuvent que ramener l’ensemble des exploités à leur point de départ, la prise de conscience que rien ne peut être réglé dans le système. Celui-ci ne peut que générer les maux qui touchent, plus ou moins durement, l’ensemble de l’humanité. La question que l’on peut se poser, c’est ce que des mouvements comme celui de l’Allemagne des années 1920, ceux de la France de Juin 36 ou de Mai 68 pourraient déclencher au niveau européen. Le « malaise social » que nous venons d’évoquer n’est pas spécial à la France ; ce n’est pas la « construction européenne » qui serait porteuse d’une unification des conditions prolétariennes et des luttes, mais le fait que le capital en Europe se trouve confronté aux mêmes conditions économiques et y répond de façon identique, tout en essayant de jouer sur les disparités que nous avons signalées. Ce sont ces conditions sociales imposées par le capital et la solidarité prolétarienne qui en est la conséquence qui créent l’unification de la classe. Mais, nous ne sommes pas les seuls à y penser : au renforcement national des appareils répressifs directs (les forces de sécurité qui peuvent servir pour tout « trouble social ») ou indirects (les transformations où aboutiront inévitablement les remous dans les appareils syndicaux) correspond un renforcement des mêmes appareils à l’échelle européenne. Une force européenne d’intervention rapide, si elle semble destinée à la protection d’intérêts européens notamment dans les ex-colonies, serait tout aussi opérationnelle pour briser un mouvement radical s’attaquant aux cadres nationaux de contrôle. Tout dépendrait alors de la dimension de la lutte de classe dans une éventuelle internationalisation. Pour en revenir aux luttes en France, faute de s’étendre d’une telle façon, toute lutte ne pourrait que se résoudre, d’une manière ou d’une autre (compromis et/ou répression), que dans son cadre restreint. Mais inévitablement elle serait porteuse d’une réponse du système, c’est-à-dire d’une transformation des conditions d’exploitation et des conditions ultérieures de la lutte elle-même.

H. S.

(à suivre)

P.-S.

Dans une seconde partie, nous traiterons des conflits récents, entre autres de ceux de la multinationale textile H&M au Bourget et de l’usine Peugeot-Citroën d’Aulnay-sous-Bois, sites tous deux situés dans la banlieue nord de Paris.

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