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IS et le nouveau racisme culturel aux Pays-Bas

vendredi 10 décembre 2004

De Fabel van de illegaal 64, Mai/Juin 2004

Eric Krebbers

Dans leur dernière brochure, le groupe Internationale Socialisten (IS), organisation trotskyste néerlandaise liée au SWP britannique, présente son analyse du racisme. Le groupe IS critique le nationalisme qui sous-tend le « débat sur l’intégration » aux Pays-Bas et il analyse le racisme culturel qui se développe dans le pays. Mais, curieusement, IS conclut sa brochure en affirmant qu’il faut néanmoins soutenir les nationalistes immigrés.

Aujourd’hui, la façon dont les gens réfléchissent sur le racisme est déterminée surtout par les concepts promus par les ONG. Ces organisations s’intéressent uniquement aux manifestations de « discrimination » et aux statistiques concernant les « incidents » racistes. Malheureusement la gauche révolutionnaire actuelle réussit rarement à présenter de meilleures analyses du racisme. La brochure « Stop de hetze. Argumenten tegen racisme » (Stoppons la propagande [contre les musulmans et les immigrés]. Arguments contre le racisme), publié par IS en février 20034 et écrite par Peyman Jafari constitue une heureuse exception à la règle. Jafari n’a pas peur d’utiliser le mot de racisme. « ’ Le racisme n’existe pas aux Pays-Bas’, entend-on dire souvent - nous devons remettre en cause ce mythe et évoquer cette question tabou. Le racisme ne se réduit ni à des incidents isolés ni aux activités de l’extrême droite, comme le pensent beaucoup de Néerlandais. C’est un problème structurel aux Pays-Bas », écrit Jafari. Sa brochure est particulièrement bien faite ; les thèmes et les analyses développés sont étroitement liées aux campagnes antiracistes menées par IS. En 2001, ce groupe a mené campagne contre le politicien d’extrême droite Pim Fortuyn, campagne courageuse à l’époque, et IS fait partie des rares organisations d’extrême gauche néerlandaises à compter dans ses rangs un nombre significatif d’immigrés et de réfugiés.

Racisme et capitalisme

« Au cours de l’histoire, le racisme a pris différentes formes directement liées au développement du capitalisme », affirme avec raison Jafari. Il décrit précisément comment le racisme a évolué sous l’esclavage, sous le colonialisme et dans le capitalisme moiderne. Il s’intéresse particulièrement aux violences racistes contre les immigrés : « Les gens, écrit Jafari, pensent souvent que cette violence provient des organisations fascistes. Mais ce n’est vrai que dans 20 % des cas. » Il dénonce aussi les violences policières et les propos racistes de responsables de la police qui ont affirmé que les crimes commis par des immigrés devraient être punis plus sévèrement que ceux commis par des Néerlandais. IS n’apprécie guère le « débat sur l’intégration » aux Pays-Bas. Le fait que les migrants n’ont souvent pas de travail n’est pas lié à leur « mauvaise volonté » ou leur refus de s’intégrer, écrit Jafari. « Le principal problème qui les empêche d’améliorer leur position sociale est le racisme. » Et quand le chômage des immigrés diminue, cela est dû à des facteurs économiques. « Le chômage est passé de 26 % en 1994 à 10 % en 2001, non pas parce que les migrants ont abandonné leur ’culture arriérée’ pour les ’valeurs et les normes néerlandaises’, mais parce que la demande de travail a augmenté parallèlement à la croissance économique. Toute explication culturelle aboutit à blâmer les victimes. » Jafari a raison, mais il est dommage que, dans ce contexte, il ne mentionne pas le rôle des contrôles migratoires sur la régulation du marché du travail.

Faut-il « disperser (1) » les immigrés ?

L’internationalisme d’IS nous offre une bouffée d’air frais alors qu’aujourd’hui la gauche radicale menace d’être complètement intoxiquée par la propagande nationaliste diffusée par le Socialistische Partij (SP, ex-maoiste). Jafari critique le SP parce que ce parti n’a pas dénoncé « l’énorme propagande raciste » diffusée durant les deux dernières campagnes électorales néerlandaises. Selon Jafari : « Le SP a choisi de ne pas réagir et a même défendu l’idée de disperser les immigrés » [sur tout le territoire] . IS condamne bien sûr cette proposition parce que « disperser les gens sur la base de la couleur de leur peau est raciste. Les problèmes qui existent dans les quartiers pauvres n’ont rien à voir avec la culture ». Dans son texte, Jafari se livre aussi à une analyse fine du nouveau « racisme culturel » popularisé par Bolkestein (ancien dirigeant du parti conservateur libéral VVD et maintenant commissaire européen), par le leader d’opinion Paul Scheffer et bien sûr par feu Pim Fortuyn. « Dans le nouveau racisme, autrement dit le racisme culturel, le concept d’ ’ethnicité’ remplace celui de ’race’, explique Jafari. (…) Et la notion de culture joue exactement le même rôle que le concept de race auparavant. L’étiquette a changé, mais le contenu raciste reste le même. ». Selon Jafari, on peut clairement observer ce processus dans le débat hollandais sur « l’intégration ». « Si l’on gratte le vernis intellectuel, il ne reste plus que le nouveau racisme. Et souvent il n’est guère difficile d’enlever ce vernis. ».

Des communautés imaginaires

Selon Jafari, lorsqu’ils discutent de l’ « intégration », les idéologues, les journalistes et les politiciens de droite fondent leurs arguments sur des idées préconçues et nationalistes du type : « Il existe des groupes ’ethniques’ séparés parce que leur identité culturelle est fondamentalement différente » ou bien : « L’identité nationale ou ’ethnique’ constitue le lien le plus important et le plus puissant entre les individus et leur permet d’y puiser un sentiment de solidarité. » Mais de telles conceptions « sont indéfendables », affirme avec raison Jafari. « Aucune caractéristique culturelle essentielle ne peut définir sérieusement une nation ou un groupe ’ethnique’. » Et « l’idée que les membres d’un groupe national ou ’ethnique’ ont la même culture est également un mythe. » Selon Jafari, « l’ ’ethnicité’ et la nationalité ne font pas partie de nos gènes. Ces notions renvoient à des communautés imaginaires, inventées par ceux qui donnent un sens particulier à certaines caractéristiques - de façon totalement arbitraire. » En bref, IS se prononce clairement contre le nationalisme.

Mais est-ce vraiment si clair pour cette organisation ? En effet, dans un autre passage de la brochure, Jafari écrit : « Nous devons soutenir les immigrés qui s’organisent à partir de leur ’identité culturelle’ et en exigeant que l’on respecte leurs droits - comme les militants de la Ligue arabe européenne. » IS considère-t-elle l’ « identité nationale » comme « le lien le plus important et le plus puissant entre les individus » seulement quand il s’agit d’Arabes ? Les communautés arabes sont-elles les seules qui ne soient pas « imaginaires » ? Les Arabes de la LEA auraient-ils des gênes « ethniques » spéciaux ? Bien sûr que non. Mais alors comment IS peut-elle soutenir la Ligue arabe européenne et en même temps s’opposer au nationalisme ?

Le rôle central de la classe ouvrière

Le problème est que IS - quelle que soit l’énergie qu’elle investit dans la lutte antiraciste -considère que l’oppression et l’exploitation capitalistes des travailleurs constituent la cible principale. Pour IS le racisme est, au mieux, un effet secondaire du capitalisme. « Les idées racistes se recréent chaque jour dans la tête des gens et sont défendues par certaines personnes parce qu’elles prennent racine dans les conditions du capitalisme moderne », affirme Jafari. S’il est aujourd’hui clair, pour la plupart des antiracistes révolutionnaires, que le racisme est étroitement lié au capitalisme, nous avons aussi compris que le racisme a une certaine autonomie, une vie propre, et qu’il n’est donc pas un simple produit dérivé du capitalisme. De plus, le racisme n’est pas seulement une idéologie produite par ceux d’ « en haut » pour ceux d’ « en bas (1) », comme le croit Jafari quand il décrit la façon dont les « travailleurs immigrés » « gobent constamment des idées racistes ». Le racisme vient aussi d’ « en bas » et peut entrer en contradiction avec les intérêts capitalistes bien compris. Par exemple, même l’élite capitaliste a commencé à protester contre le racisme quand le « climat social » est rapidement devenu « défavorable aux investissements » en Allemagne, au début des années 90, suite aux agressions racistes dont étaient victimes les réfugiés et les immigrés dans ce pays. Mais revenons à la Ligue arabe européenne. Selon la brochure d’IS sur le racisme, les immigrés feraient (presque par définition) partie de la classe ouvrière et leurs luttes devraient donc être soutenues à ce titre. IS ne semble pas se préoccuper du fait que des groupes d’immigrés répandent une propagande raciste ou antisémite, comme le fait la Ligue arabe européenne. Pour IS, le racisme de ceux d’ « en bas » est apparemment moins important parce qu’ils sont censés être tous des travailleurs. En fait, le soutien à des mouvements nationalistes constitue une vieille stratégie anti-impérialiste, que certaines parties de la gauche révolutionnaire utilisent en espérant que les nationalistes contribueront à affaiblir l’élite capitaliste.

Et qu’advient-il de l’antisémitisme ?

Soucieuse de ne pas mettre en danger « l’unité des travailleurs dans la lutte » IS évite d’aborder le problème du racisme antisémite. La question se pose pourtant de savoir si cette stratégie n’empêche pas IS de reconnaître l’antisémitisme quand ce fléau se manifeste. Dans sa brochure, Jafari ne consacre qu’un seul paragraphe à l’antisémitisme, et il aborde la question comme s’il s’agissait d’un problème du passé. De Socialist, le journal d’IS, publie dans son numéro d’avril 2004 un article sur La Passion du Christ sans que l’auteur juge utile de dénoncer une seule fois l’antisémitisme de ce film. Par contre il ne craint pas d’affirmer que Mel Gibson promeut l’ « islamophobie » (2) ! Cette vision unilatérale des luttes des travailleurs conduit Jafari à prétendre que le puissant mouvement ouvrier des années 70 aurait créé un espace pour les immigrés, les femmes, les gays et les lesbiennes et leur aurait permis d’exiger le respect de leurs droits. IS considère que le mouvement ouvrier serait la principale source de pouvoir et de confiance en soi des exploités et des opprimés. En réalité tous ces mouvements se sont renforcés les uns les autres, mais ils se sont aussi fréquemment opposés. Les immigrés, les femmes, les gays et les lesbiennes ont souvent dû combattre durement pour être acceptés au sein de la gauche radicale.

De dangereux fantasmes

Fréquemment IS fantasme sur une unité (malheureusement) inexistante entre les différents mouvements inspirés par la gauche. La conviction que l’on doit tous lutter au coude à coude peut être un élément très motivant, mais une croyance aveugle en cette unité risque de provoquer de graves déceptions lorsque les succès politiques attendus ne se produisent pas. De plus, certaines formes de coopération politique peuvent se révéler très néfastes. Espérons que la collaboration actuelle d’IS avec la Ligue arabe européenne, mouvement nationaliste, antisémite, sexiste et hétérosexiste, ne les conduira jamais à exercer le moindre pouvoir. A notre avis, de tels liens politiques disparaîtraient rapidement si IS prenait ses conceptions antinationalistes et antiracistes au sérieux et défendait ses positions de façon conséquente pendant ses campagnes politiques. La coopération entre la LAE et IS ne durerait pas longtemps dans de telles conditions. Ce sont des problèmes que la gauche révolutionnaire ne peut éviter. N’est-il pas finalement beaucoup plus productif de fonder une coopération politique sur des analyses communes que sur une appartenance « objective » présumée à la classe ouvrière ?

Notes

1. Les leaders d’opinion et les politiciens néerlandais insistent généralement pour que les immigrés soient répartis dans différents quartiers d’une même ville au lieu d’être concentrés dans un seul. Mais maintenant que Rotterdam est gérée par les partisans de Pim Fortuyn, ceux-ci veulent « disperser » les migrants dans tout le pays, en clair les expulser de Rotterdam qu’ils jugent « trop peuplée » d’étrangers (NdT).

2. « Ceux d’en bas » n’est pas une expression raffarinienne, contrairement à ce qu’un lecteur francophone pourrait penser, mais un concept utilisé couramment par une partie des trotskystes anglophones, suite à une brochure écrite par le marxiste antistalinien Hal Draper sur le « Les deux âmes du socialisme », le « socialisme par en haut » et le « socialisme par en bas » (on peut charger cette brochure en ligne sur les sites alencontre et socialismeparenbas ou l’acheter à la librairie La Brèche). Cette expression détestable en français n’a jusqu’ici pas trouvé de traduction convaincante. Il s’agissait, dans l’esprit de Hal Draper, d’opposer le socialisme de la base, des dominés, des exploités, des opprimés, au socialisme du sommet, de l’élite, de toutes les bureaucraties capitalistes, syndicales, « socialistes » ou « communistes » (NdT).

3. Rappelons que pour Arafat ce film était (sic) un document « historique » et « émouvant » (cf. Ni patrie ni frontières n° 8-9) et que lui non plus n’y avait pas vu la moindre trace d’ antisémitisme. Par contre le dirigeant palestinien n’avait pas poussé le ridicule jusqu’à dénoncer l’ « islamophobie » d’un récit évoquant des « faits » historiques censés s’être produits six siècles avant l’apparition de la religion musulmane et les prétendues révélations divines de l’archange Gabriel au prophète Mahomet ! [NdT].

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