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Combattre le racisme sans défendre le multiculturalisme

mercredi 17 novembre 2004

De Fabel van de illegaal n° 62, janvier-février 2004

Eric Krebbers

Aux Pays-Bas, il est aujourd’hui « politiquement correct » d’être hostile au multiculturalisme. Tous les jours, des hommes politiques et des journalistes dénoncent ce qu’ils appellent « la faillite totale de la société multiculturelle ». Ils veulent forcer les réfugiés et les immigrés à s’ « intégrer » et à intérioriser « la langue et la culture néerlandaises ». Ces propos sont clairement motivés par le racisme. Mais la gauche radicale doit-elle pour autant défendre le multiculturalisme ?

Il y a quelques années, l’idéologie multiculturaliste dominait encore le champ politique. Au point que la majorité des politiciens, des leaders d’opinion, des membres des professions libérales et des classes moyennes et des « citoyens concernés » pouvaient être considérés comme des multiculturalistes. La reconnaissance de la « diversité culturelle » des Pays-Bas constitue un des principes fondamentaux de ce courant qui souhaite que l’on respecte au maximum les autres « cultures nationales ». Les multiculturalistes veulent aussi que l’on analyse les habitudes et les traditions des migrants qui entrent en contradiction avec les coutumes dominantes aux Pays-Bas dans leur « contexte culturel » au lieu de les condamner hâtivement. Au nom de « l’unité dans la diversité » (« du « respect de la différence », dirait-on en France, NdT) les multiculturalistes veulent accorder une place aux immigrés dans la société néerlandaise afin de sauver la « culture » de ces derniers. Ils souhaitent aussi que l’on prenne des mesures pour aider les immigrés sur le plan social et économique. Et ils abordent parfois aussi le problème du racisme aux Pays-Bas. L’image positive et optimiste du multiculturalisme il y a quelques années dépendait pour une grande part du fait que ce courant désapprouvait fermement le racisme et les discours de l’extrême droite.

Des « communautés imaginaires » (1)

Lorsque nous observons la société, les lunettes de notre vision politique déterminent ce que nous voyons. La gauche radicale, bien sûr, s’intéresse d’abord et avant tout aux relations de pouvoir capitalistes, patriarcales et racistes qui doivent être combattues. Les multiculturalistes, de leur côté, se préoccupent surtout de sauver le plus grand nombre possible de « cultures nationales » différentes. Penser en termes de « cultures » et de « peuples » constitue pour nous un choix politique nationaliste. Comme le nationalisme, le multiculturalisme empêche de prendre conscience des relations de pouvoir qui se nouent au sein des « peuples » et empêche de dénoncer les pratiques oppressives au sein des « cultures nationales ». En réalité, les « peuples » et les « cultures nationales » ne sont rien de plus que des « communautés imaginaires », promues par tous ceux qui ont le pouvoir et veulent combattre la lutte contre l’oppression menée par la gauche radicale. Les « cultures nationales » et les « sociétés multiculturelles » n’occupent une place importante dans la vie sociale et politique que parce que certains déploient toute leur énergie pour « sauver » ces « cultures ».

On s’intéresse généralement aux immigrés et aux réfugiés en partant d’hypothèses sur leur « culture nationale ». Ces hommes et ces femmes sont censés se considérer avant tout comme les représentants d’une autre « culture nationale » que la « nôtre ». Ils ont l’obligation de transmettre une seule « culture nationale » - et non plusieurs - à leurs enfants, par exemple en les inscrivant à des cours dans « leur propre langue ». Dans un tel cadre d’analyse, tous les comportements des immigrés et des réfugiés sont déterminés par « leur culture ». C’est ainsi, par exemple, que la « culture marocaine » est censée déterminer le comportement de jeunes gens dont les parents ou même les grands-parents ont quitté le Maroc il y a très longtemps. De même, les immigrés et les réfugiés sont censés aider en priorité les membres de « leur propre communauté culturelle ». Même les immigrés et les réfugiés qui considéraient la « culture » de « leur propre pays » comme trop étouffante et se sont enfuis aux Pays-Bas pour échapper à son emprise sont incités par les multiculturalistes à adhérer fortement à leur « culture d’origine ». En effet, le gouvernement reconnaît et subventionne toujours les organisations d’immigrés et de réfugiés les plus conservatrices car elles sont censées mieux représenter les « cultures des pays d’origine ». Les organisations qui défendent des idées plus progressistes ne sont pas considérées comme assez « authentiques » sur le plan « culturel ». De cette façon le gouvernement renforce les relations de pouvoir inégales au sein des communautés d’immigrés et de réfugiés, et il affaiblit la position des travailleurs, des femmes et des minorités. Le gouvernement, par exemple, rencontre régulièrement des imams et des dirigeants religieux musulmans, comme si ces derniers représentaient tous les immigrés et les réfugiés turcs et marocains.

La Nouvelle Droite

Bien qu’ils soient, le plus souvent, sincèrement hostiles à l’extrême droite, les multiculturalistes partagent avec ce courant l’idée fondamentale selon laquelle tous les peuples sont déterminés par « leur propre culture » et que cette appartenance prime sur tous les autres facteurs. Le courant de la Nouvelle Droite au sein du mouvement de l’extrême droite a même fait de la « culture » son concept central. La Nouvelle Droite et le multiculturalisme ont au moins un point commun important : ils voient le monde comme une grande couverture bigarrée composée, tel un patchwork, de « cultures absolument uniques ». Selon Luc Pauwels, le plus important idéologue du Vlaams Blok, le parti flamand d’extrême droite, « nous devons lutter pour conserver un monde multiculturel le plus diversifié possible, en acceptant l’égalité absolue de toutes les cultures. Dans la vision multiculturaliste, il n’y a pas de place pour les droits de l’homme universels comme ceux de la Révolution française. Il faut prendre conscience, au contraire, que les êtres humains sont prédestinés - par des facteurs historiques, géographiques et bien d’autres - à vivre dans des lieux différents, pour faire respecter leurs propres traditions et rituels et pour utiliser des codes et des langages moraux différents (1) ».

La divergence la plus importante entre Luc Pauwels et les multiculturalistes est que si cet idéologue réactionnaire prend position en faveur d’un monde multiculturel, il est en même temps opposé à des Etats multiculturels. « Pas de racines sans territoire, pas de culture sans racines. Si on leur enlève leur assise territoriale, toutes les identités risquent d’être assimilées et de disparaître », affirme Pauwells. Et la coexistence de différentes « cultures » dans un pays mènerait automatiquement, selon lui, à la guerre civile ou à la dictature. La plupart des multiculturalistes, par contre, sont favorables à un dialogue entre les « cultures nationales » dans chaque pays, et hostile à l’apartheid ou au séparatisme prônés par Pauwels. La Nouvelle Droite veut promouvoir la « culture » de chacun, mais à cause du « droit à la diversité » (du « droit à la différence », NdT) elle ne veut pas l’imposer de force à d’autres « peuples ». Selon Pauwels, une telle politique relèverait de l’ « impérialisme culturel ». Quant à eux, les multiculturalistes se réfèrent très rarement à leur « propre culture nationale ». Mais en évoquant de manière paternaliste et univoque les « minorités ethniques » et « leurs cultures » ils définissent implicitement leur propre « culture nationale » comme un point de départ, une référence.

« Ah, les délicieux rouleaux de printemps ! »

Parce qu’il pouvait compter sur le chaleureux soutien des élites conservatrices des communautés immigrées, le multiculturalisme a longtemps intéressé l’élite politique néerlandaise. En effet, le multiculturalisme crée des communautés séparées, centrées sur des « cultures » différentes. Ce modèle ressemble au modèle qui dominait la société néerlandaise depuis le début du XXe siècle et qui a été très efficace pour combattre toute résistance radicale. La division de la classe ouvrière a été ainsi maintenue et chaque fraction dirigée par l’élite de sa propre communauté (catholique, protestante, sociale-démocrate, etc.). Cela a rendu la solidarité difficile et il est devenu pratiquement impossible d’organiser un contre-pouvoir.

Le multiculturalisme est aussi bien utile face à des questions comme l’exploitation et l’exclusion des travailleurs immigrés. Les multiculturalistes soulignent toujours à quel point les migrants et les réfugiés ont un rôle positif dans « notre » économie et dans la « vie culturelle » néerlandaise. Ils racontent, la larme à l’œil, comment des Turcs, durs à la tâche, nettoient « nos » toilettes, comment des artistes africains créent des œuvres magnifiques pour « nous » et comment les Vietnamiens « nous » préparent de délicieux rouleaux de printemps. Les multiculturalistes aiment bien accorder à chaque groupe de la population certains talents « culturels ». Ils s’intéressent beaucoup moins aux immigrés et aux réfugiés qui ne peuvent pas ou n’ont pas le droit de se rendre utiles à « notre » économie. Migrants et réfugiés ne doivent pas compter sur le soutien des multiculturalistes quand ils sont par exemple menacés d’être expulsés. Même si les multiculturalistes protestent contre le racisme de l’extrême droite, ils ne dénoncent jamais le racisme de l’Etat ou de la machine administrative qui gère les expulsions.

Le tournant vers une politique d’assimilation

A la fin des années 90, la progression du racisme et de l’extrême droite a conduit les élites politiques néerlandaises à abandonner le multiculturalisme. Le nationalisme multiculturel qui soutient la politique du « à chaque groupe sa propre culture » a été remplacé par un nationalisme conservateur fondé sur une politique d’assimilation forcée. L’Etat fait de plus en plus pression pour que les immigrés et les réfugiés acceptent et intériorisent des normes et des valeurs conservatrices et capitalistes présentées comme l’essence de la « culture néerlandaise ». Ce changement d’orientation est concomitant avec le besoin des dirigeants de trouver un bouc émissaire pour expliquer les difficultés économiques du pays.

Les critiques traditionnelles de la droite contre une société multiculturelle colportent toujours des idées racistes à peine dissimulées contre les immigrés, les réfugiés et l’islam. Bien que la gauche radicale critique souvent le multiculturalisme, il ne nous semble pas très opportun de le critiquer en ce moment précis. Mieux vaut, à notre avis, combattre le racisme sans défendre le multiculturalisme. La gauche radicale ne devrait pas se laisser entraîner à penser en termes de « cultures », de « peuples », etc. Elle ne devrait pas classer les êtres humains en fonction de leur appartenance supposée à des « cultures » et à des « peuples », ni plaider pour le « dialogue entre les cultures » (qu’elles quelles soient), pour la « conservation de la culture », ni même pour une « culture cosmopolite ». Au lieu de concentrer son attention sur les « cultures » et d’y voir la cause fondamentale de toutes sortes d’injustices, la gauche radicale ferait mieux de s’intéresser à l’inégalité et aux rapports de pouvoir et de les combattre.

1. Ce concept qui ne se trouve pas dans l’original néerlandais (il est seulement fait référence à l’ « imagination », à « l’imaginaire ») m’a semblé cependant adéquat car il fait référence à la superbe analyse de Benedict Anderson dans son livre L’imaginaire national, La Découverte. (NdT)

2. « Een spook dwaalt door Europa... », Luc Pauwels. In : TeKos 95, 1999.

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