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1995 - 2 : Des prolétaires parlent

mardi 20 juillet 2004

Sommaire 1995 - 1 : Avant l’explosion : que faisait-on vivre au prolétariat ?

DES PROLÉTAIRES PARLENT DE CE QU’ON FAIT D’EUX

« On se bat contre tout, c’est un ras-le-bol général » (une postière, Sotteville-lès-Rouen, début décembre).

« Je proteste par rapport à ma vie, mon porte monnaie et la misère que je rencontre dans mon métier » (une postière du même centre).

« On est prioritaire sur le militaire, on est plus important que le surarmement » (entendu crié dans différentes manifestations étudiantes).

Pour Fabienne, trente-six ans, aide de laboratoire : « on a toujours été des petits Français qui se taisaient. Nos parents se battaient mais nous, on a peur d’attaquer les patrons. Depuis dix ans, il n’y en a que pour eux, les intérêts financiers, le capital. Et nous, faudrait s’estimer heureux d’avoir un emploi, on n’aurait même plus le droit d’être nous-mêmes. On s’estime chanceux et on est moins que rien. »

Originaire de Picardie, il a travaillé dans deux entreprises et il a été licencié deux fois. « Je me suis retrouvé machiniste - c’était ça ou la police - en croyant à la sécurité de l’emploi. Mais est-ce que je l’aurai un jour quand je vois les CES se développer... Ils sont comme dans le privé à la RATP... »

Ils ne croient plus en la politique - « La gauche, la droite... » Ils ne croient plus non plus aux journalistes... : « Leur journal, ce n’est pas la réalité. Nous, on se fait jamais entendre à la télé. » Et quand ils parlent de la démocratie en France, ils disent qu’elle est « totalitaire », comme à la RATP « , c’est de la fausse concertation, on fait dialoguer pour la forme et après le patron impose ce qu’il veut ».

« On a fait des sacrifices pour une société qui, elle, ne sait produire que du chômage et de la précarité » dit l’un. « Le fric ruisselle et la société est inhumaine », poursuit un autre.

Une étudiante de La Rochelle : « ... J’aurai voulu me lancer dans un BTS, mais j’ai été refusée. Alors, je me suis inscrite en droit plutôt qu’à l’ANPE. Ma mère est femme de ménage. Elle est fière. Et moi, au moins, j’ai un statut. Il faut que je tienne jusqu’à vingt-cinq ans pour faire la jonction avec le RMI. Du boulot, je n’y compte même pas. Quand on nous a dit il y a quinze jours qu’ils n’y aurait pas assez de profs nommés cette année pour assurer le niveau des cours, je me suis mise en grève tout de suite. Si on nous retire même ça, je ne sais pas ce que je fais ... Je fais des études pour le développement de mon être. Cela me passionne, je ne compte pas travailler de ma vie. Depuis le collège, à chaque rentrée, on me parle du chômage. Cela ne m’intéresse même pas d’aller voir. »

Une ouvrière retraitée du textile : « ...En 1983, le patron nous a dit “ça ne va plus, si vous voulez garder votre emploi il faut abandonner le treizième mois”. La majorité des ouvrières ont voté oui. Elles se sont fait avoir. L’année d’après, ils ont quand même licencié. Puis l’année d’après encore. Ils ont supprimé tous les petits avantages, comme le Chèque-déjeuner ou les 1 F de l’heure qu’on avait en plus de la grille officielle. Et ils ont licencié à nouveau... Beaucoup d’ouvrières vivent seules avec leurs enfants. Si elles se font virer, elles ont peur de glisser jusqu’en bas. Depuis quelques années, tout est devenu plus dur. Nous sommes au rendement. Ils calculent le temps dans les bureaux, et à nous d’atteindre les 100 %. Et aussi, maintenant, ils ont le droit de moduler les horaires. Quand il n’y a pas de travail, on nous renvoie chez nous. Et quand il y en a, on arrive plus tôt, on s’en va plus tard. Celles qui ne peuvent pas s’arranger avec leurs gosses, tant pis. Tout a baissé... »

Alain, un contrôleur de quarante-huit ans... : « Tu prends une claque, t’en rends deux ; t’en prends deux, tu sors le gourdin. » Chaque jour, en prenant son service, il croise une centaine de SDF qui viennent manger une soupe populaire en bas de son vestiaire : « Ça m’esquinte...On ne peut plus accepter ça. Nous les cheminots, on n’a jamais voulu se constituer un petit éden coupé du privé. Pour les trente-sept annuités de retraite, on voudrait que le privé suive. Pour la sécurité de l’emploi, c’est pareil. C’est normal d’avoir un emploi stable, c’est l’inverse qui ne l’est pas. »

Ce ne sont pas les propagandes et les discours qui ont apporté cette « conscience » d’une généralisation de la lutte chez les travailleurs, c’est la réalité sociale elle-même. Point n’est besoin à un travailleur licencié par « délocalisation » d’un discours pour lui faire comprendre ce que signifie la « mondialisation de l’économie ». Point n’est besoin de grands discours à un cheminot pour comprendre que « les restrictions sur les retraites et contrat de plan » sont les mêmes aspects d’un plan global destiné à le rentabiliser en termes capitalistes, ce qu’il subit déjà depuis des décennies. Chaque travailleur ponctionné dans ses salaires et dans ses remboursements pour résorber le « déficit social » comprend que les milliards du trou ne sont rien à côté des milliards engloutis dans les gouffres capitalistes de la spéculation immobilière ou de la corruption, jusqu’au tonneau sans fond des crédits militaires, atomiques ou spatiaux, pour n’en citer que quelques-uns. Là aussi, les problèmes spécifiques sont invariablement reliés dans un quotidien et les questions qu’ils posent dans ce quotidien même se brisent sur le mur des implacables logiques financières capitalistes.

« L’énigme centrale : comment un conflit au départ localisé a trouvé un aussi large écho ? » (Interrogation d’un sociologue ignorant et dubitatif.)

« Tout allait bien jusqu’à présent, j’aimais l’ambiance, sans préjugés, sans syndicat. Et puis tout d’un coup je me retrouve dans tout ce que j’avais voulu fuir. » (Une étudiante, 29 novembre.)

« On a dépassé le ressentiment, on est au mépris le plus total. » (Une étudiante de La Rochelle.)

UNE SEULE ISSUE : ENTRER EN LUTTE

« On se bat pour quelques centimes de l’heure, ça a de la valeur. Si en plus, nous, les petits, on n’a plus de protection pour la santé » ... Elle dit que « les petits, finalement, nous sommes les vaches à lait. Tant qu’on peut nous taper... Cela fait des années qu’on nous demande de faire des efforts, des années qu’on a accepté sans rien dire. »

Ils ont prononcé ces mots calmement. « Tout le monde est sur les nerfs » avertit l’ouvrier maçon. « Les gens sont prêts au débordement », affirme le surveillant de prison. « C’est le ras-le-bol, ça discute de partout », avertit le pompier. » « Si ça pouvait péter, la tête des patrons », savoure une secrétaire. « Des sous... », il ne faut pas aller les chercher « chez les pauvres qui n’en ont pas », s’insurge un métallo.

Les machinistes de la RATP affirment qu’ils n’ont pas volé leurs statuts : « On est les premiers à aller dans les cités ; les policiers, les pompiers n’y vont plus »... Des cheminots se déclarent « prêts à perdre un mois, deux mois de salaire plutôt que de cotiser deux ans de plus ». Eux aussi voudraient débrayer pour que « ça profite aux autres, à ceux du privé », ils aimeraient que « ça prenne de partout ».

« Ils continuent à nous prendre pour des bœufs, des petits, incapables de comprendre ce qu’ils disent à la télé ; mais nous, on comprend !...Le privilégié, ce n’est pas le machiniste de la RATP qui habite à 30 km de Paris et vient à 5 heures le matin, se tape parfois des journées d’amplitude de 13 heures, le stress de la circulation... et voit qu’il manque... deux bus sur sa ligne... parce qu’on refuse d’embaucher. Ce sont ces patrons-là responsables du chômage, qui disent qu’on est des privilégiés.... »

Colette, trente-sept ans, contrôleur, a réagi immédiatement, comme une ancienne intérimaire finalement titularisée : « J’étais polyvalente, je remplaçais les grévistes, je ne pouvais rien dire... Si ça continue, on sera comme dans le privé, coincés dans des emplois précaires et on ne pourra plus bouger... Je rêvais de ça, une mini-révolution. J’ai un crédit sur le dos, je m’en fous. Je ne compte plus, on est tous ensemble, on ne va pas lâcher. »

« Les gens vivent déjà assez mal, alors, si on leur retire un petit quelque chose, ça devient impossible. Chacun défile pour son intérêt personnel, mais une chose les réunit tous : ils en ont marre. Chaque année, c’est pire : on nous demande toujours de faire des sacrifices. C’est un discours qu’on ne peut plus supporter. » (Thérèse, médecin, dans une manif.)

« Il est drôle ce mouvement, il se cherche tout le temps. On ne sait pas encore le pourquoi ni le comment », s’émerveille une enseignante.

« Maintenant, on a le sentiment d’avoir raison et pour longtemps », dit un gréviste de la poste.

« On ne savait pas quoi penser pendant toutes ces années. Il y avait bien une petite flamme en nous qui disait : “Non, ça ne va pas, ça ne peut plus durer”. Et encore... », confie une enseignante.

« C’était la haine de soi, de vivre intoxiqué », dit un autre.

« On s’étonne nous-mêmes », confie un cheminot.

« Je n’ai pas peur de perdre 10 000 F sur mon salaire. Depuis quinze ans, on me demande de faire des sacrifices sans rien en échange. Aujourd’hui, je dis niet. Je le fais pour moi et pour mes enfants, et tant pis si ça me coûte, pour une fois, c’est moi qui décide. » (Dépôt de bus de Pavillon-sous-Bois.)

Eric, trente-quatre ans, non syndiqué, est assez fier de ces quelques minutes qui ont transformé une prise de service en « un moment grisant... On était là, tous les gars rassemblés, d’accord pour aller mettre les bus en croix. Les alarmes commençaient à sonner, la direction nous prenait en photo, relevait les noms, on n’en avait rien à secouer ». Pour lui, le plan Juppé a fait déborder le vase. Mais la colère était « accumulée, on se rend pas compte de tout, c’est assez compliqué ». Simplement, il fallait que « ça cesse... Ça fait deux générations à qui on demande de se serrer la ceinture... Pour voir le chômage se répandre partout, des emplois à 2.500 balles partout, les CES qui remplace les vrais postes, y compris chez nous à la RATP. Et il faudrait toujours tout accepter. Ce sera ça la société pour nos enfants ? ». Pour lui, c’est presque une histoire de fous, tout le monde s’est laissé faire.

« Depuis dix ans la productivité pèse sur les hommes comme dans une boîte privée. Au lieu de faire un travail à trois, on le fait maintenant tout seul. Certains jours, les problèmes de surchauffe du trafic de banlieue repose sur quelques personnes. Les gens n’arrêtent pas de faire des efforts. » (Un délégué CGT agents de maîtrise.)

Recruté en 1961, il les a toutes faites, les grèves. Syndiqué à la CGT, il ne l’est plus depuis 1986 : la fédération n’a pas apprécié son soutien au comité de base. « J’ai la haine de classe vissée au cœur. » (Un conducteur, Paris.)

« J’appartiens à une classe sociale, on ne peut pas éternellement se laisser bouffer, accepter que ce soit tout le temps les mêmes qui se sacrifient. Par rapport à ceux du privé, nous autres cheminots nous avons fait ce qu’il fallait. » (Un agent CGT, Bordeaux.)

LA LUTTE DE CLASSE N’A PAS COMMENCÉ EN NOVEMBRE 1995

 ? 14/6/95 - Gouvernement et syndicats se mettent d’accord sur de nouvelles aides aux entreprises embauchant des jeunes à la recherche d’un emploi depuis au moins six mois. On doit dire que depuis des années, toutes les forces d’encadrement social (écoles, universités, apprentissage, associations, syndicats, armée, prisons, etc.) sont mises en œuvre d’une manière ou d’une autre pour les intégrer dans un système (si possible productif au tarif le plus bas possible) et pour les éloigner de toute activité marginale « incontrôlée ».

* 4/9/95 - Entrevue gouvernement, syndicats et CNPF sur la « protection sociale ». Après avoir prévu en juin des discussions sur les salaires des fonctionnaires à l’automne, le gouvernement annonce qu’ils seront bloqués pour 96-97. Protestation « unanime » des syndicats ; les syndicats FO de la fonction publique demandent aux fédérations de fonctionnaires de « préparer une action d’envergure ». Tous anticipent de violentes réactions de base mais restent sur une réserve prudente.

* 5/9/95 - Rentrée scolaire dans l’enseignement primaire et secondaire. De nombreuses luttes locales et/ou catégorielles : d’une journée le 5/9 des conseillers d’éducation et surveillants, de tous les enseignants de Lille du 5 au 8/9, manifestation des maîtres auxiliaires le 6/9 (10 000 à 15 000 maîtres auxiliaires non réembauchés), 20 des 44 écoles de Montreuil en grève contre la fermeture de 11 classes.

* 7/9/95 - Après 5 jours d’occupation de la poste principale de Saint-Nazaire, contre la suppression de 13 postes et après avoir été traîné en justice pour « entrave à la liberté du travail », les postiers reprennent le travail alors que s’ouvrent des discussions. Des dizaines de grèves semblables, parfois de plusieurs semaines, souvent avec occupation, ont dans les deux ou trois années écoulées marqué les résistances de base à un plan de restructuration des postes, plan global mis en œuvre localement pour éviter une résistance globale.

- Le directeur régional de l’Office national des forêts séquestré à Nancy (Lorraine) toute une nuit dans son bureau envahi par 400 fonctionnaires forestiers réclamant un treizième mois et l’embauche sous contrats permanents. De telles actions au cours des dernières années n’ont pas été rares, y compris parmi les fonctionnaires : un degré est vite franchi lorsque les moyens de lutte traditionnels s’avèrent sans effet..

* 21/9/95 - Fonction publique : entretiens ministre et syndicats qui confirme le blocage des salaires en 1996. tous les syndicats appellent - en ordre dispersé - à une grève générale de 24h pour le 10 octobre.

* 25/9/95 - Malaise à la SNCF - Il a éclaté un peu partout au cours de l’année : 700 préavis de grève ont été déposés en 95, sans compter les grèves sauvages, 10 % des grèves de l’année (les effectifs ne forment que 1 % des actifs de France). Lors de la mise en service d’une nouvelle jonction des lignes de banlieue de Paris (RER D), les conducteurs refusent de traverser le tunnel de jonction des lignes Sud Est et Nord alors que se déroulent des discussions sur les procédures de sécurité et la revalorisation de la fonction conducteur de banlieue. Un accord mettant fin au conflit est immédiatement remis en cause, ce qui entraîne une grève sauvage des conducteurs du réseau sud-est banlieue qui bloque pratiquement tout le trafic au départ de Paris car les voyageurs en colère envahissent les voies (y compris celles du TGV) qui doivent être dégagées dans la soirée par les flics. La direction met les pouces.

Depuis une semaine, les centres de tri du Mans et de Nantes sont en grève, conflit identique à ceux des dernières années, qui menace de s’étendre dans la région ouest..

* 10/10/95 - Journée de grève des fonctionnaires et services publics : . « Les syndicats sont surpris par leur succès qui a dépassé tous les espoirs des responsables syndicaux » Plus de 500 000 manifestent tant à Paris qu’en province. Trafic très réduit à la SNCF. Les centres de contrôle aérien en grève. « Pour les syndicats, il s’agissait d’abord de prendre la tête des manifestations, d’y imprimer leur marque et de canaliser la suite du mouvement de façon à mieux les contrôler »

* 18/10/95 - Les nuages s’accumulent sur la SNCF. Après le quasi blocage des salaires (pas d’accord en 1995 et des augmentations générales de 1,2 % pour 96), le « contrat de plan » qui doit être signé entre l’Etat et la SNCF (qui ne fera l’objet que d’une « concertation » avec les syndicats et comporterait une régionalisation, l’application d’une directive européenne signifierait la séparation des infrastructures et du transport avec des dangers de privatisation en morceaux distincts. Toujours les mêmes divisions syndicales (la CFDT veut une grève longue et la CGT préfère des grèves à répétition.) qui finissent par organiser une journée de grève de 24 h pour le 25 octobre lors de la réunion du conseil d’administration.

Nouvelle grève au centre de distribution de la poste dans le dix neuvième arrondissement de Paris contre le transfert du centre

* 20/10/95 - Rien n’est résolu pour les salaires des fonctionnaires et des services publics. La direction de la SNCF donne des précisions sur les salaires de 96 (pas plus de 1,2 % indépendamment des « avancements individuels et promotions » qui absorberont 2,2 % de la masse salariale et minimise les modifications des conditions d’exploitation du réseau ferré.

* 25/10/95 - La grève et manifestations dans l’indécision syndicale semblent avoir l’effet démobilisateur escompté : très partiellement et inégalement suivie dans toute la France.

* 26/10/95 - Le gouvernement annonce « la rigueur ». La démagogie électorale du président est dégonflée. Chacun sait ce que cela signifie : en première ligne, les dépenses de santé. Les réponses syndicales ne sont pas claires. On se doute qu’il y a des tractations dans la coulisse entre syndicats et gouvernement. Le leader CGT Viannet parle de « maîtrise de l’évolution des besoins » ce qui signifie des restrictions. Les contrôleurs SNCF de la région de Marseille poursuivent la grève du 25 et la suspendent dans la mi-journée ayant obtenu la création de 16 emplois supplémentaires sur 20 demandés.

* 31/10/95 - Patronat et syndicats, après moult palabres, concluent un accord cadre sur la flexibilité du temps de travail : un temps annuel pourra être réparti au gré des besoins des employeurs, supprimant au passage la rémunération spéciale des heures supplémentaires. Des accords de branche devront être conclus avant le 1/7/96 sinon un accord national général en imposera les conditions à toutes les entreprises (il n’est pas encore question de la « démocratie de base » qui sera célébrée dans les assemblées par les syndicats - contraints et forcés - un mois plus tard pour endiguer le raz de marée de la grève)

LES ÉTUDIANTS ENTRENT EN SCÈNE

2 200 000 étudiants rentrant début octobre 95 dans des facultés sous-équipées, surchargées, réparties dans toute la France mais très inégalement « dotées » de crédits parcimonieux (voir tableau ci-contre). Le problème n’est pas nouveau et se reflète dans des tensions plus ou moins vives à chaque rentrée scolaire. Ce qui n’empêche pas Bayrou, le ministre de l’éducation, d’employer la méthode Coué pour affirmer le 25 octobre (alors que les étudiants de Rouen sont en pleine lutte) : « La rentrée de 95 s’est bien passée en dépit de quelques difficultés ponctuelles. »

Lorsque les étudiants de Rouen commencent leur grève, le 9 octobre, apparemment contre la parcimonie des crédits qui rend difficile leur condition « d’étudiants voulant étudier », ils ne se doutent guère qu’il expriment, en petit, ce que va exprimer quelques semaines plus tard la vague déferlante des grèves des transports et leur extension. La grande majorité des étudiants appartiennent aux classes moyennes traditionnelles (artisans, commerçants, professions libérales, cadres) mais aussi aux couches plus aisées du prolétariat au sens large (employés, enseignants, travailleurs qualifiés), ces dernières couches qui se trouvent touchées maintenant par le cancer de la pression capitaliste à la fois dans leur niveau de vie et dans leurs garanties d’emploi.

Mais rien de comparable avec Mai 68, où le mouvement étudiant fut relayé par la vague ouvrière. Lorsqu’après trois semaines de grève, non sans s’être fait rudement vider des locaux occupés, ceux de Rouen obtiennent crédits et postes de profs, leur mouvement est repris dans maintes universités sur les mêmes questions. Il est difficile de juger de ce que ce mouvement est devenu. D’un côté le gouvernement a pu laisser croire qu’il avait cédé alors que par exemple les 2 000 postes annoncés se résolvent en réalité à 260 pour toute la France et que la presque totalité des « crédits nouveaux » n’est que le déplacement de crédits déjà affectés (voir tableau ci-contre). D’un autre côté, la grève des transports a doublement masqué le mouvement étudiant. La vedette lui a été volée par les cheminots. On peut penser que l’arrêt total des transports a prévenu étudiants et autres travailleurs de « participer » plus activement. Mais rien n’est moins évident. Ce n’était guère un obstacle : comme pour les autres services publics que les transports, il n’y eut pas de véritable généralisation et, dans le mouvement étudiant, les considérations locales prirent souvent le pas sur une cause commune.

Cette situation a masqué quelque peu le fait que les barrières de 1968 entre le mouvement étudiant et le mouvement des travailleurs avaient disparu. Bien que les syndicats étudiants soient les interlocuteurs directs ou indirects dans les coordinations qu’ils contrôlent presque partout, ils « représentent » les étudiants encore plus dérisoirement que les syndicats ouvriers patentés représentent les travailleurs (voir tableau ci-contre sur l’importance toute relative des organisations étudiantes) ; les pourcentage de voix recueillies aux élections le sont tout autant car à peine 10 % des étudiants participent à ces élections) et de plus, comme leurs confrères « ouvriers » ils sont fortement noyautés par les partis ou groupuscules.

* 6/10/95 - Rentrée universitaire. Les étudiants de la fac de sciences de Rouen en grève pour des crédits et des postes supplémentaires. C’est une association non inféodée aux syndicats ou groupuscules -Campus- qui est l’élément actif dans cette ville.

* 16/10/95 - 1 000 étudiants bloquent le trafic ferroviaire à Rouen et dans les jours suivants, les axes routiers, ouvrant les péages d’autoroute, occupent les locaux directoriaux de l’université. Ils ne suivent ni syndicats ni groupuscules mais ont formé un comité de lutte.

* 25/10/95 - 200 étudiants de Rouen occupent le rectorat par surprise et s’y barricadent pendant que 600 d’entre eux occupent les flics ailleurs dans les rues. Ils en sont expulsés violemment dans la nuit par les flics : plus de 1 000 manifestent dans les rues. 500 étudiants et enseignants en mathématiques de l’université de Toulouse qui ont occupé les locaux les évacuent après avoir obtenu le paiement d’heures supplémentaires nécessaires pour assurer les cours

* 30/10/95 - Rouen : confrontation directe entre médiateur du gouvernement et délégués de base (qui sont contrôlés par une AG permanente derrière les portes). Le médiateur finit pas céder 6 millions dont 3 immédiatement : la grève continue

* 2/11/95 - Rouen : crainte d’une extension de la revendication étudiante (le souvenir de l’explosion de 1986 et de celle contre le CIP de février - mars 94) . Le médiateur propose 9 millions dont 6 en 95 et la création de 188 postes d’enseignants, 50 de non enseignants et l’intégration des contractuels. Fin de trois semaines de grève. Mais ces concessions « à chaud » sont loin d’éteindre le feu, l’incendie se propage : dans la semaine qui suit, les étudiants de plus de 10 universités dans toutes la France réclament la même chose. Le mouvement va être plus important et plus radical en province qu’à Paris car les universités de province sont souvent les plus mal loties. Un médiateur envoyé à Metz est séquestré. Comme à Rouen, le mouvement est impulsé par une association étudiante locale.

* 9/11/95 - Le mouvement universitaire s’étend. 30 000 à 40 000 manifestants dans toute la France, mais peu à Paris

* 14/11/95 - Les grèves se multiplient dans les universités avec des occupations limitées pour obtenir des crédits (aménagement de locaux et créations de postes divers).

* 16/11/95 - La grève des étudiants, de la province, gagne Paris ; mais le mouvement étudiant ne semble pas, sauf dans quelques villes de province, prendre la dynamique des mouvements des années passées. Le ministre de l’éducation nationale lâche du lest en promettant 150 millions et 200 postes pour les universités. Mais cela ne débranche aucunement le mouvement. Malgré des atermoiements et des rivalités dans les bureaucraties syndicales étudiantes, on s’oriente vers une manifestation purement étudiante.

* 21/11/95 - « Des profs ! du blé ! Les cours bâclés, y en a assez ! »Plus de 100 000 manifestants étudiants (et lycéens) dans toute la France à l’appel d’une coordination étudiante (qui masque les rivalités internes entre syndicats d’étudiants et une grande confusion sur la poursuite du mouvement à l’échelle nationale). L’action faible à Paris prend en province des traits plus radicaux : avec des occupations à Rouen (locaux du SRAC), à Montpellier (des locaux du CROUS) à Pau (de la présidence de l’université), avec la grève illimitée à Limoges, Rennes, Tours (qui refuse de discuter avec le médiateur), ou par l’importance des manifestations (25 000 à Toulouse). Par contre, reprise à Metz après les mêmes concessions qu’à Rouen.

* 23/11/95 - Coordination difficile des mouvements étudiants à l’échelle nationale, prise dans la contradiction entre les tentatives bureaucratiques dominatrices de Paris, où le mouvement reste faible, et de forts courants de base dans des universités de province.

* 24/11/95 - Inégale et faible participation étudiante aux manifestations syndicales des services publics, malgré un appel de la coordination. A Toulouse, les étudiants envahissent les voies ferrées le premier jour de la grève des cheminots.

* 27/11/95 - Division des syndicats étudiants, l’UNEF-ID s’alliant avec les présidents d’université. Création alors d’une seconde coordination*

* 29/11/95 - Incidents très limités mais très médiatisés à Jussieu (Paris) entre coordination et opposants à la suite d’une manifestation étudiante.

* 2 et 3/12/95 - Débrancher les étudiants du mouvement global : le ministre de l’éducation ouvre des négociations avec étudiants et enseignants

* 4/12/95 - Le ministre de l’éducation nationale propose 369 millions et 4 000 emplois, 2 milliards de travaux et la discussion d’une loi de programmation

* 5 et 6/12/95 - Toujours la même confusion dans les coordinations étudiantes. Le mouvement étudiant reste fort en province à Toulouse, Limoges (occupation du rectorat) mais il va se déconnecter peu à peu du courant central de luttes pour se localiser seulement dans quelques villes universitaires. A Paris, la participation aux manifestations sera négligeable.

* 8/12/95 - Alors que le mouvement de grèves et manifestations se développe, le mouvement étudiant s’effiloche.

* 9/12/95 - A Toulouse, les étudiants tiennent un forum permanent sur la place du Capitole et organisent des manifestations de nuit.

* 14/12/95 - Une coordination étudiante se réunit à Tours avec un luxe de précautions mais aussi dans l’indifférence générale bien que quelques facultés soient encore en grève. Une trentaine de maîtres auxiliaires occupent le hall du rectorat de Grenoble pour leur réemploi et titularisation.

* 19/12/95 - A Toulouse, la grève est reconduite par les étudiants qui en sont à leur trente neuvième jour de lutte. Le ministre de l’Education nationale soumet son plan d’urgence au conseil national de l’éducation. A Tours, la faculté des lettres est « cadenassée » et les locaux de l’ANPE occupés par les étudiants.

La fin du mouvement étudiant passera inaperçue avec les vacances de Noël et les derniers remous du mouvement de grève. En 1968, les universités avaient pu paraître les derniers bastions du mouvement des occupations, comme ils en avaient été les premiers. Les étudiants avaient pu se croire alors « l’avant-garde » du mouvement ouvrier : rien de comparable cette fois. Mais, tout comme les grèves, quelles qu’aient été leur ampleur et leur caractère, se sont débranchées lorsque des concessions du gouvernement ont été faites et avec de vagues promesses de « concertation » ultérieures, le mouvement étudiant n’a pas résisté, sauf en de rares endroits, à une politique similaire concédée par le ministre de l’éducation ; en aucune façon les problèmes essentiels ne seront abordés. (voir ci-contre les « bilans » de la lutte étudiante.)

Suite 1995 - 3 : L’embrayage des grèves : vers une généralisation ?

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