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Brèves remarques sur les grèves d’avril-mai-juin 2003

mardi 15 juin 2004

DES QUESTIONS « OUBLIEES » PENDANT LE MOUVEMENT

Peut-on se contenter de réclamer l’abrogation de la réforme Balladur de 1993 et le retour aux 37,5 années de cotisations ? Existe-t-il un lien, et lequel, entre les attaques du gouvernement et la crise internationale du capitalisme qui dure depuis trente ans ?

Suffit-il de proclamer qu’il faut « faire payer les riches » ou déclencher la « grève générale » et tout sera résolu ? Pourquoi l’érosion systématique du welfare state qui se dessine depuis plusieurs années ne suscite-t-il pas de révolte de masse dans les pays capitalistes avancés ?

Quelle est la limite du tolérable dans la dégradation des conditions de vie et de travail des salariés et des prolétaires occidentaux ? En quoi une société socialiste fonctionnerait-elle différemment par rapport au temps libre, aux travaux pénibles, à la formation professionnelle, à la rotation des tâches, etc. ? La notion de retraite aurait-elle encore un sens et lequel ? Il faudra un jour répondre à ces questions si l’on veut définir une attitude plus offensive et surtout plus enthousiasmante par rapport aux attaques patronales et gouvernementales que le simple blocage de telle ou telle réforme antisociale, le sempiternel retour de la gauche au pouvoir, fût-elle élue sur un programme « anticapitaliste » (n’est-ce pas camarade Besancenot ?) ou un « État à bon marché » (version LO) ! Sur le terrain des propositions révolutionnaires, l’extrême gauche est particulièrement timorée pour ne pas dire inconsistante. Quant aux libertaires, l’invocation de la recette magique du « fédéralisme » ou d’un grand syndicat révolutionnaire ou autogéré manque dramatiquement de contenu et de réalisme pour emporter la conviction.

QUELQUES MAIGRES PISTES

Quand on parcourt les tracts ou les textes écrits pour dresser le bilan des luttes, on ne trouve que de rares propositions qui sortent du ronron syndical . Deux exceptions tout de même :

- Dans un article (« La lutte pour nos retraites ») au titre lamentablement mollasson et au contenu rempli d’illusions sur les possibilités de faire revivre des syndicats combatifs, (« Là encore, il est clair que les centrales syndicales ne font pas leur travail de syndicat » !!!, écrit l’auteur), paru dans la Lettre de liaison n°4 de juin 2003 du Groupement d’action et de réflexion anarcho-syndicalistes, un adhérent du GARAS de Tours conclut :

« Nous posons le problème de l’injustice qui consiste à payer un retraité plus qu’un autre, alors qu’aucun des deux ne travaille : nous voulons une retraite égale pour tous. Nous sommes aussi contre la hiérarchie salariale sur laquelle s’appuient les gouvernements pour nous imposer des retraites inégalitaires, car nous pensons que les compétences de chacun sont utiles et complémentaires dans une société : il n’y a donc aucune raison valable de créer des catégories de sous-travailleurs, dont l’activité est dévalorisée par des salaires plus faibles. » On a là une petite piste vers ce qu’il aurait fallu dire pendant le mouvement du printemps 2003 : dénoncer la coupure entre vie active et retraite qui réduit chaque salarié à être soit l’esclave de son patron soit une marchandise inutile ; remettre en cause la coupure entre travail manuel et travail intellectuel, et les avantages matériels qui en découlent ; affirmer que la rotation des tâches et des métiers est possible ; dénoncer le principe même de la hiérarchie des salaires, et donc des retraites, etc.

- L’autre texte figure dans A contre-courant syndical et politique n° 145 de juin 2003. Son auteur, Jean-Marie Heinrich, commence par se livrer à des attaques douteuses contre les libertaires : « Le vieux schéma de la provocation spectaculaire suivie d’une répression spectaculaire - qu’ont tenté d’appliquer seulement quelques anarchistes (?) après une des manifs parisiennes - ne vaut plus depuis longtemps, d’autant que c’est le mieux contrôlé par la police. » On se croirait revenu à la pire prose du PCF des années 50, 60 et 70 qui voyait des « provocateurs » partout. A moins que ce camarade ne possède des informations précises et qu’il nous les livre, il est impossible de le suivre dans ses accusations calomnieuses ; en effet, le témoignage sur la manif de la Concorde, témoignage recueilli par l’équipe d’Échanges et mouvement, et que nous reproduisons plus loin, contredit totalement cette « analyse » des faits. Mais l’intérêt de sa réflexion, est ailleurs, comme en témoigne le passage suivant :

« Par contre, se donner les moyens de ’grèves de gratuité’, c’est-à-dire de faire fonctionner les moyens de production, de transport, les appareils producteurs de services utiles tout en les soustrayant à la logique de ceux qui s’en considèrent les propriétaires ou les administrateurs, représente sûrement une forme de radicalisation qui ne peut laisser indifférents les tenants du pouvoir, ni non plus les usagers ; car il faut bien percevoir ceux-ci comme des travailleurs aussi, c’est-à-dire des alliés potentiels ou actuels, au lieu de les laisser s’exaspérer en future masse de manœuvre des réactionnaires de tous poils.

« Bref rendre le service public vraiment ’public’ au lieu d’en bloquer simplement le fonctionnement, serait une forme de radicalisation à creuser et il ne s’agirait pas simplement de travailler à la japonaise avec un brassard ’gréviste’. Un péage d’autoroute ouvert, un train sans billet ou un métro sans ticket en sont des symboles évidents, même si nous n’en sous-estimons pas un instant la difficulté de la mise en œuvre dans la plupart des cas. Mais dans de telles circonstances, où seraient les râleurs ? Cette forme d’illégalité autogestionnaire aurait un autre sens et une autre portée que quelques brasiers et prendrait complètement à revers la logique du ’service minimum’ : ’Chers concitoyens, nous vous offrons un service maximum, et à l’œil, aux frais … de la SNCF, par exemple !’ A très petite échelle, l’accueil tournant réalisé dans les écoles où les enseignants savaient bien que nombre de parents, également travailleurs, auraient été confrontés à des difficultés insurmontables sans cela, représente un exemple de cette logique de ’prise en compte de la réalité’ qui indique la maturité d’un mouvement et son sens tactique. Ainsi, que pourraient faire des profs, avec des grands élèves cette fois, de plus intéressant que de préparer un bac qui n’est de toute façon plus qu’un chiffon de papier ? »

SUR LA « PEDAGOGIE » DE LA DROITE : BEAUCOUP DE COUPS DE BATON ET PAS BEAUCOUP DE CAROTTES

La fin du mouvement contre le projet Fillon sur les retraites a été marqué par un durcissement indéniable de la politique du gouvernement et du ton de ses ministres (répression de la dernière manif devant l’Assemblée nationale, organisation d’un rassemblement anti-grèves devant l’Hôtel de Ville de Paris, etc.). Mais, ce qui est frappant, c’est à quel point le contenu des affrontements idéologiques a changé. Si dans les années 60, 70 et 80, le combat idéologique était frontal entre la gauche (syndicats compris) et la droite, il semble maintenant que le personnel politique de l’UMP ait décidé d’avoir une approche plus oblique (plus diabolique ?).

Certes, presque tous les journalistes continuent à se comporter en véritables chiens de garde du Capital. Dans les émissions de télévision, ils n’hésitent pas à se livrer à la plus répugnante démagogie. Ainsi Guillaume Durand, dans une émission littéraire qu’il anime, évoque ses angoisses pour l’ « avenir de ses enfants », son activité passée de « prof », mais empêche les enseignants grévistes, venus présenter leurs ouvrages sur son plateau, de lui répondre. Quant aux plumitifs du Point, du Nouvel Observateur, de l’Express, de Valeurs actuelles et du Figaro, ils se sont couverts de ridicule début avril, sur la chaîne d’information LCI, en expliquant que « les Français » avaient parfaitement compris la position du gouvernement sur les retraites, que Raffarin avait fait preuve d’une grande « pédagogie », et que les manifestations seraient minoritaires. On a vu le résultat de leurs prédictions…

Si les journalistes sont pour la plupart serviles vis-à-vis du pouvoir, une partie des députés et des ministres de la droite préfèrent « communiquer » au lieu d’accuser systématiquement les syndicats, la gauche, le PCF ou les fonctionnaires de vouloir ruiner l’économie, instaurer une dictature, d’être des privilégiés, etc. La méthode a partiellement changé : les gouvernants essaient (avec maladresse et parfois un manque de conviction évident) de faire preuve de patience, font sembler d’écouter les arguments qu’on leur oppose, font mine de vouloir débattre et convaincre, tout en ne répondant pas sur le fond évidemment. Leur leitmotiv : « Vous ne m’avez pas bien compris, laissez-moi vous expliquer. » Mais ils ne s’adressent pas à leurs interlocuteurs. C’est là le paradoxe. Leur discours est destiné aux catégories que l’industrie publicitaire qualifie de « leaders d’opinion » (médecins, enseignants, journalistes, notables, etc.). On considère en effet, en haut lieu, qu’il n’y a pas à répondre à des opposants déterminés. On les contourne, en escomptant que les mécanismes sociaux feront leur œuvre à la longue. On s’adresse aux « leaders d’opinion » en pariant qu’ils se feront les relais des « explications » gouvernementales.

D’où viennent ces procédés utilisés par la droite, mais aussi par les socialistes ? Dans les années 80, Air France organisait des stages d’analyse transactionnelle pour ses employés travaillant à l’aéroport : il s’agissait pour ceux-ci de participer à des jeux de rôles, l’un interprétant le client mécontent et grossier, l’autre le salarié de base derrière son comptoir. L’objectif affiché était de désamorcer les conflits interindividuels tout en « aidant » l’ « agent des services commerciaux » à encaisser l’agressivité constante des passagers dans les aéroports. Le tout saupoudré de considérations « anthropologiques » sur les types de clientèle : Américains, Latino-Américains, Arabes, Asiatiques, etc. et leur supposée psychologie collective homogène. Selon les cadres d’Air France, il suffisait d’apprendre par cœur les 4 ou 5 caractéristiques de base de chaque groupe ethnico-culturel concerné, et tous les conflits avec la clientèle seraient résolus. On sait d’autre part que les entreprises de formation de formateurs puisent leur arsenal théorique non seulement dans l’analyse transactionnelle d’Eric Berne mais aussi chez des gens comme E. De Bono dont la prolifique production vise à culpabiliser les acteurs des conflits dans les entreprises, qu’il s’agisse de conflits individuels ou de conflits collectifs. Ces méthodes de management, de formation des directeurs de relations humaines ou de l’encadrement ont-elles été importées des États-Unis dans les années 80 ? Ont-elles une origine plus ancienne en France, même si elle n’a guère laissé de traces (1) Ont-elles été importées récemment de l’entreprise vers le champ politique ? Baladur a-t-il été le premier « endormeur » des conflits sociaux ?

Quelles que soient les réponses à ses questions, de telles méthodes de communication peuvent avoir un certain impact sur des lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs non avertis. Une telle attitude peut sembler plus conciliante, moins rigide, plus réaliste que celle des syndicalistes ou des enseignants qui, eux, sont dans le registre de l’indignation et se scandalisent du mépris dont ils se sentent - avec raison - victimes. Certes, le naturel des possédants et de leurs laquais revient rapidement au galop, comme en témoigne la répugnante déclaration de Raffarin au Canada sur la fainéantise des Français ou les tentatives grossières de dresser les parents contre les enseignants en recourant sans cesse au terme grotesque de « prise d’otages ». (Notons que la FCPE, fédération de parents d’élèves proche du PS, avait, il y a quelques années, dénoncé les enseignants qui critiquaient la réforme Allègre. Pour le moment, c’est la PEEP, la fédération de parents rivale, qui joue ce rôle d’interprète de la « France silencieuse », comme dit le délicat Juppé.) Mieux vaut ne pas négliger cette dimension du combat politique, ces techniques de manipulation qui visent à diluer les réactions sociales, si l’on veut combattre efficacement les gouvernants et leur propagande. Yves Coleman

(1) Ces procédés rappellent en effet ceux employés (en vain) par la technocratie sous Vichy pour convaincre la population française de collaborer, comme l’a souligné l’historien Denis Peschanski dans Vichy, 1940-1944, contrôle et exclusion (éd. Complexe, 1997), pp 49-53. Face à la défaveur de l’opinion, reconnue en juillet 1941 dans des textes internes du ministère de l’Information, Paul Creyssel, nommé en janvier 1942 « chef de la Propagande Zone Sud » développa l’idée d’utiliser les « élites relais » (maires, instituteurs, curés, légionnaires (sic)). Dans un discours de mai 1943, il explicita cette stratégie que Laval avait faite sienne. Après son retour au pouvoir en avril 1942, Laval abandonna la « propagande de combat » pour se rabattre sur ces « élites relais » (avec un appel à l’union du peuple, contre le spectre de la guerre civile, etc.).

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