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Fiat Melfi : la classe ouvrière d’Italie contre-attaque (2)

mercredi 2 juin 2004

Données syndicales de Sata Melfi

Composition des RSU Fim 14 Fiom 14 Uilm 12 Fismic 9 Ugl 6 Slai-cobas 3 Cisal 2

Taux de syndicalisation 40 %, soit 2 000 adhérents dont : Fim 29 % 580 Uilm 23 % 560 Fismic 18 % 360 Fiom 15 % 300 Ugl 12 % 240 Cisal 3 % 60

En une journée, le manque à produire s’élève à 4 300 véhicules, dont 1 200 à Melfi. Entre Fiat Auto et fournisseurs, ce sont 80 000 travailleurs qui sont touchés par les conséquences du conflit. Malheureusement, l’heure de débrayage à Mirafiori organisée par la Fiom ne recueille qu’une participation très limitée. A Arese, dans la banlieue de Milan, les ouvriers Fiat de l’ancienne grande usine d’Alfa Romeo bloquent l’autoroute proche à l’appel de la Fiom, du Slai-Cobas et de Fimu-Cub (autre syndicat de base bien implanté à Arese). Environ 550 des 2 000 salariés de l’usine sont en chômage technique jusqu’à la fin de l’année. « Ce sont des jours tristes », déclare le président de Fiat, Umberto Agnelli, qui déplore « le cadeau fait à la concurrence ». Dans une lettre envoyée à tous les salariés du groupe, Giuseppe Morchio, appelle tout le monde à la raison en demandant toujours la levée des piquets.

27 avril. Le juge de Melfi ordonne à la Fiom de lever les barrages. Celle-ci réplique qu’il ne s’agit pas de barrages mais de manifestations de travailleurs. Sur les barrages, en revanche, la position reste ferme : pas de levée des piquets sans acceptation des revendications. Cependant, les délégués ont décidé de transformer les piquets en presidio (c’est-à-dire présence massive aux portes sans entraver la circulation). Ceux qui le voudront, pourront donc rentrer dans l’usine. Suite aux pressions d’Alliance nationale (l’ancien parti fasciste), l’Ugl métallurgie annonce quitter les barrages. Décision remise en cause peu après. A son tour, la direction de la Cgil incite la Fiom à modérer sa position. Cette dernière s’exécute en parlant désormais explicitement de levée des barrages si la négociation s’engage sérieusement (lire avec leur participation aux discussions). Les secrétaires généraux de la Cgil, de la Cisl et de l’Uil rencontrent Giuseppe Morchio. Les syndicats confédéraux acceptent le préalable de la levée des barrages. En échange, le représentant de la société confirme un investissement de 630 millions d’euros étalé sur trois ans sur le site de Melfi. Dans la foulée, les trois confédérations se réunissent avec la Fiom, qui prétend rencontrer ses délégués de Melfi avant toute prise de décision. A ce stade, Fiat a perdu 21 000 voitures.

28 avril. La grève nationale de quatre heures des métallurgistes ne rencontre pas un franc succès. Si les chiffres de participation à la grève sont fort différents selon les sources, la manifestation de la Fiom à Turin, devant Mirafiori, est squelettique. La Fiom de Melfi s’engage alors à lever les barrages. Gianni Rinaldini, secrétaire général de la Fiom, déclare qu’il faut passer à d’autres formes de lutte.

29 avril. Sous les huées des grévistes un car passe le portique. Il ne contient que trois passagers. La grève se maintient solidement. Pourtant, en rappelant lourdement le jugement favorable à Fiat exigeant de dégager les accès de l’usine, les dirigeants nationaux de la Fiom proposent à l’assemblée des grévistes de voter la levée des barrages. Contre l’avis des syndicats autonomes et du Cobas, la Fiom affirme que la grève a obtenu une première victoire, l’ouverture des négociations. Suite à une réunion mouvementée, l’assemblée décide à l’unanimité - Cobas et autonomes n’ont pas osé s’opposer frontalement en préférant s’abstenir - la suspension du presidio. Une grève est également décidée dont la reconduction sera validée lors d’assemblées de grévistes tenues à chaque changement d’équipe. Désormais, les travailleurs désireux de reprendre le travail, pourront le faire. Ce jour-là, cependant, ils ne seront pas plus de 200 sur trois équipes à rejoindre les machines. Plus important, les camions de voitures et des pièces peuvent aussi transiter. La production reprend ainsi à Cassino et dans d’autres unités du groupe. A 22 heures, toutefois, il y a encore plus de 1 000 travailleurs en lutte rassemblés devant les portes. Cette masse rend toujours difficile l’entrée ou la sortie de l’usine.

30 avril. La grève continue d’être reconduite d’équipe en équipe. Les négociations entre direction Fiat et syndicats s’engagent enfin. La Fim quitte brusquement la table des discussions prétextant un climat malsain qui fait peser menaces et intimidations contre ses délégués. En se rendant à son travail, l’une de ses représentantes chez Sata aurait été malmenée et insultée par des grévistes, déplore la Fim. La direction de Fiat est donc obligée de présenter séparément aux différentes délégations syndicales son plan de suppression de la double équipe de nuit. Sur la question des salaires, la société affirme que les possibilités de l’entreprise sont très limitées. Les trois confédérations estiment que si l’incident de « l’agression » de la déléguée Fim est grave, il ne remet cependant pas en cause les efforts unitaires des secrétaires confédéraux, ni la manifestation commune du 1er mai.

1er mai. Une fête avec musique folklorique et jazz devant les portes de l’usine réunit un gros millier de participants. Aux ouvriers se sont joints les familles et des membres de mouvements altermondialistes. L’Uil et et la Cisl sont absentes. A Rome le ministre du Welfare, Roberto Maroni, déclare que, compte tenu de l’incapacité manifeste des trois confédérations officielles à maîtriser leurs troupes de salariés lors des récents conflits sociaux dans les transports urbains, à Melfi et chez Alitalia, elles devraient abandonner le monopole de la représentation des salariés auprès des instances étatiques et dans les négociations avec les entreprises. Sous-entendu, il faudrait étendre les discussions aux Cobas et autres syndicats autonomes ou alternatifs. 2 mai. C’est un dimanche. A la Sata, les travailleurs de TNT Arvil, qui assurent la manutention et sont donc les seuls à travailler les jours fériés, ne se sont pas présentés aux portes. L’équipe de nuit qui embauche à 22 heures le dimanche en a fait autant. Aucune des entreprises du parc fournisseurs ne fonctionne encore. Fiat déplore, à ce stade, la perte de 30 000 voitures.

3 mai. La reprise de la production dans les autres usines Fiat comporte des nouveaux ratés. Les pièces déjà fabriquées et débloquées ont toutes été utilisées. L’absence de stocks prônée par le juste à temps entraîne à nouveau du chômage technique massif. Aucune usine ne tourne régulièrement. Celle de Cassino doit s’arrêter. Réunis à Melfi, les responsables syndicaux nationaux décident qu’il faut reprendre immédiatement les négociations car, d’après eux, une solution est à portée de main.

4 mai. Manifestation devant le siège romain de Fiat appelée par la Fiom et le Cobas. Les participants sont au nombre d’un millier selon la police, trois fois plus selon les organisateurs. Comme souvent, la vérité est quelque part au milieu. Ils réclament l’ouverture immédiate de négociations sans interruption. Le ministre de l’Intérieur dénonce les groupes subversifs qui tentent d’infiltrer les conflits sociaux. Dans l’usine de Melfi, selon la direction Fiat, une partie des salariés des équipes du matin et de l’après-midi ont retrouvé la voie des machines. Ils sont un demi-millier en tout. Schéma classique : les grévistes les plus déterminés se baladent à Rome, laissant la voie libre aux jaunes qui reprennent le travail sans encombres. La production reste cependant symbolique : 70 voitures produites, clame fièrement la direction d’usine. 5 mai. La Fim défile à Melfi « pour un bon accord et contre l’intolérance ». Devant les portes, un groupe de grévistes qui voulaient reconstituer les piquets est vivement dissuadé par la Fiom qui leur rappelle que les négociations vont commencer à Melfi. Fédérations des travailleurs de la métallurgie et direction Fiat se rencontrent au siège romain de l’entreprise pour préparer les négociations du lendemain incluant le chapitre Salaires. Fiat déplore 40 000 voitures perdues depuis le début de la grève mais prétend en avoir produit, ce jour-là, 140 à Melfi. La part du marché italien du groupe turinois est en forte progression au premier trimestre. L’action Fiat s’apprécie de 2 %. En bon indicateur avancé, la Bourse anticipe la fin des hostilités à Melfi. 6 mai. A Melfi, les négociations débutent à 14 heures entre membres des RSU (littéralement, Représentation syndicale unitaire. Ce sont des délégués syndicaux élus.) et la direction Fiat. A 18 heures, les représentants de l’ACM, consortium qui regroupe 25 des 28 sociétés du parc fournisseur, se joignent aux pourparlers. La direction Fiat réitère son plan de suppression de la double équipe de nuit. Pour les salaires, l’entreprise propose un rattrapage limité et très progressif, calé, de surcroît, sur l’évolution de ses profits. Les syndicats jugent les propositions insuffisantes. La discussion sur les conditions de travail, c’est-à-dire sur les procédures disciplinaires, est reportée à plus tard. A Melfi, quelque 700 ouvriers ont produit 160 autos, déclare Fiat alors que la grève est toujours suivie à 90 % selon la Fiom.

7 mai. A Melfi, la grève continue d’être reconduite toutes les huit heures. A Pomigliano d’Arco, le Slai-Cobas appelle à une grève de huit heures assortie de piquets en solidarité avec les grévistes de Melfi et pour l’amélioration des conditions de travail. Le débrayage est suivi à pratiquement 100 %, selon le Slai-Cobas. La guerre des chiffres ne cesse pas. Pour la Fiom, elle ne rassemble pas plus de 40 % des salariés. Les négociations continuent à Melfi. Le soir, la direction Fiat propose aux syndicats un document d’accord. On y trouve la suppression de la double équipe de nuit dès juillet, mais aussi une augmentation moyenne de 92 euros mensuels étalée sur plus de deux ans. Les syndicats jugent la proposition salariale insuffisante. Environ 750 salariés seraient alors au travail, d’après Fiat, mais la production n’est toujours que de 160 voitures. 8 mai. Les grévistes campés devant les portes demandent des explications aux délégués avant leur départ pour Rome. La Fiom prône la patience et rappelle que, pour la première fois, la direction a accepté de s’asseoir à la table des discussions alors que la grève continue. Les négociations se poursuivent à Rome tout au long du week-end au siège de la Confindustria (organisation patronale italienne du secteur privé), d’abord, menées séparément, puis, en session plénière. Elles se poursuivent dans la nuit avec les délégués des RSU. Les dirigeants syndicaux, qui ont déblayé le terrain avec la direction Fiat, et plusieurs ministres font part de leur optimisme quant à une résolution rapide du conflit. Les propositions salariales de Fiat - augmentation mensuelle de 92 euros en moyenne d’ici 2007 - et celles des délégués des RSU se rapprochent. Ceux-ci accepteraient une augmentation moyenne de 115 euros, encaissables dans leur intégralité avant le début de 2005.

9 mai. A 6 h 40, l’accord est finalement signé au bout de quinze heures de pourparlers. « C’est une grande victoire des travailleurs du Mezzogiorno », exulte le ministre de l’Agriculture, porte-parole de la « droite sociale » d’Alliance Nationale (la frange la plus liée à la tradition fasciste). Les syndicats officiels et l’Ugl se félicitent de cette « grande victoire ». Seuls le Cobas et les syndicats autonomes dénoncent l’accord tentant une nouvelle grève de 4 heures. 10 mai. La grève appelée par le Cobas et les syndicats autonome échoue. Le travail reprend chez Sata. A 11 h 45, une assemblée générale se tient aux portes de l’usine. Les représentants Fim et Uilm se font huer lorsqu’ils tentent de rendre compte de l’accord. Une cinquantaine de travailleurs quittent l’assemblée, dégoûtés. Le Cobas et les syndicats autonomes participent à l’assemblée de 14 heures, celle de l’équipe qui a déclenché la grève le 19 avril. Le représentant régional de la Fim se fait virer. Pour autant, le Cobas n’engrange pas de nouveaux soutiens. La Fiom se déclare sûre de l’acceptation de l’accord lors du prochain référendum devant l’entériner. La reprise partielle du travail à Melfi permet le redémarrage de la production à Termoli Imerese. Au total, si le nombre de voitures non produites pendant les trois semaines de grève s’élève à 40 000 pour un coût estimé de 40 à 50 millions d’euros, ce chiffre est nettement inférieur au manque à gagner causé par l’existence, dans l’ensemble du circuit de distribution et sur les parkings des différentes usines Fiat, d’environ 200 000 véhicules en attente de trouver un acquéreur (dont 90 000 dans les sites de production), chiffre estimé par plusieurs spécialistes patronaux. 11 mai. Le référendum se tiendra finalement entre le 14 et le 17 mai. Les entreprises du parc fournisseur vont à leur tour organiser une consultation similaire. Les syndicats officiels déclarent leur inquiétude quant à l’avenir de Mirafiori, dont la production demeure inférieure à 1 000 voitures par jour, 25 % de moins que Melfi qui a pourtant nettement moins d’ouvriers.

15 mai. Le Slai-Cobas et Alternativa Sindicale (un petit groupe dissident issu des rangs de la Fiom, il y a quelques années) remettent en cause la régularité du vote sur l’accord de fin de grève et en dénoncent des méthodes taxées de « république bananière ».

17 mai. Voici les résultats détaillés du vote : 3 740 approuvent l’accord du 9 mai (77,4 % des bulletins exprimés) et 1 089 y sont opposés (22,6 % du total). 4 831 travailleurs ont participé au vote (soit 85,5 % des inscrits), dont 4 249 salariés de Fiat et 582 salariés des sous-traitants internes. Le nombre de ceux qui contestent l’accord est significatif, bien au-delà de l’aire d’influence des syndicats de base. Ces derniers exultent, mais il n’est guère évident qu’ils parviendront à se renforcer. L’exemple des traminots est là pour le montrer (cf. la Lettre de MC, numéro 12). Les cinq syndicats conviés aux négociations obtiennent ainsi le feu vert nécessaire à la signature de l’accord. 18 mai. Les traces des barrages ont disparu et les camions circulent librement à Melfi. Mais des tensions persistent dans les ateliers. Les élus qui n’ont pas participé à la grève se font siffler. La Fiom demande de nouvelles élections aux RSU. A la FMA d’Avellino, une entreprise commune entre Fiat et General Motors, les syndicats locaux signent, sans la moindre lutte, un accord comprenant l’alignement des salaires sur le modèle de Melfi. A l’évidence, la direction Fiat veut éviter à tout prix la contagion.

19 mai. Les syndicats signent séparément l’accord définitif avec la direction Fiat.

20 mai. Tract de la Fiom. Titre : « à Melfi, a vaincu la démocratie ». Cette fédération syndicale y fait l’apologie des référendums : « avec le référendum la démocratie a vaincu, avec le référendum les travailleurs ont vaincu », peut-on lire. « Une chose est d’avoir une usine gouvernable, une autre est de découvrir que l’usine ne l’est pas. Et, dans ce cas, Fiat a sûrement des responsabilités si un établissement stratégique comme celui-ci peut s’arrêter pendant trois semaines pour des motifs qui étaient apparemment faciles à résoudre. » C’est ainsi que le secrétaire général de la Cisl, Savino Pezzotta, qui s’est violemment opposé à la grève, juge le comportement de Fiat. En effet, les patrons devraient écouter plus souvent leurs meilleurs serviteurs. 21 mai. Le 31 mai débutera la négociation entre les syndicats nationaux et locaux de catégorie et les entreprises du parc fournisseur. Outre les points contenus dans l’accord Sata, les discussions porteront sur l’emploi. N’oublions pas que les trois semaines de grève étaient parties de débrayages contre les mises en chômage technique des travailleurs des sociétés sous-traitantes de Sata… Un accord anti-incendie

Le document signé le 9 avril comporte une douzaine de pages. En voici les conclusions.

1. A partir de juillet, la double équipe de nuit sera supprimée. La nouvelle organisation du travail prévoit une semaine de six jours, suivie d’une semaine de quatre jours puis par deux jours de repos consécutifs. A partir de 2005, l’horaire quotidien passera de 7 heures et 15 minutes à 7 heures et 30 minutes. Ces 15 minutes supplémentaires se traduiront par sept jours de congé en plus. La direction lâche donc du lest sur un point central pour les ouvriers. Mais elle obtient davantage de temps de travail par jour de présence, c’est-à-dire, en vue d’ensemble, encore davantage de temps d’utilisation des équipement de production. Et ce sans débourser un centime supplémentaire. De plus, les jours de congé additionnels permettront d’accroître la flexibilité dans l’emploi de la main-d’œuvre étant entendu que leur fixation dépendra en grande partie du plan de charge de l’usine.

2. Les salariés de Melfi recevront différents types d’augmentation, sous forme de salaire et de primes. Au total, ils s’élèveront à 105 euros brut mensuels d’ici à juillet 2006. La moitié de ces augmentations sera versée la première fois avec la paie de juillet 2004, 25 % s’y ajouteront en juillet 2005 et le reste en janvier 2006. D’ici à juillet 2006, la prime de travail de nuit passera graduellement de 45 % à 60,5 %, soit 56 euros par mois. La prime de travail du soir passera de 25 à 28 %, correspondant à 4 euros par mois. Les autres 45 euros relèvent de l’augmentation de la partie variable de la prime de productivité. Les congés maternité, les absences pour assister les handicapés, pour dialyse ou don du sang ainsi que les heures de délégation ne seront plus pris en compte dans le calcul de l’indice d’absentéisme. Enfin, l’entreprise s’est engagée à verser 20 euros par mois et par salarié afin de constituer un fonds de prime de vacances payée en une seule fois avant les conges d’été. Cette année, 120 euros seront versés courant juillet. Ici encore, les avancées ne sont pas négligeables. La direction Fiat a accepté de remettre en cause un postulat sur lequel a été bâtie l’usine de Melfi, celui d’une base salariale moins élevée que celle adoptée dans les autres sites italiens de production du groupe. Toutefois, la gradualité de la montée en puissance des augmentations concédées, ainsi que leur structure faisant la part belle à la partie variable du salaire, visent à établir une paix sociale durable dans l’usine. Les ouvriers se voient ainsi proposer à nouveau le même contrat d’adhésion aux objectifs et à l’« éthique » de l’entreprise de jadis. Mieux rémunérée, la fidélité aux valeurs de Fiat n’est guère remise en cause. La productivité et la flexibilité non plus. En outre, la question des jours chômés à répétition, à l’origine du coup de colère ouvrier qui s’est transformé en grève totale, n’a nullement été abordée. Sur le volet salarial, la vraie victoire réside donc, de notre point de vue, dans l’obtention de l’alignement de la rémunération des heures de soir et de nuit car non corrélée à aucun objectif de production.

3. Concernant les sanctions, la Commission de conciliation et de prévention est remise au goût du jour. Instance paritaire déjà existante mais laissée au placard depuis la création de l’usine, elle devra réexaminer l’ensemble des sanctions tombées depuis douze mois. Une commission pour le développement des compétences des salariés est également prévue afin de corriger les erreurs de jugement ou les éventuelles discriminations à l’égard de travailleurs. Ce point, pourtant essentiel, se solde par une défaite totale. Aucun retrait de mesures disciplinaires n’est prévu par l’accord. Les licenciés ne reviendront pas à l’usine. Les syndicats redonnent ainsi la main à la direction et à l’encadrement pour qu’ils restaurent rapidement l’ordre de la production. La Commission noiera et singularisera toutes les demandes d’annulation de sanctions. Les ouvriers les plus combatifs sont désormais livrés à une répression interne qui ne manquera pas de se mettre en place dès que la paix sociale sera entièrement rétablie.

L’autonomie ouvrière franchit une nouvelle étape en Italie

Des parts de marché en hausse pour le constructeur automobile turinois et la Bourse qui juge positivement l’action Fiat à la fin du conflit, ce n’est donc pas du côté des conséquences économiques sur le groupe industriel italien que la lutte des ouvriers de Melfi a marqué des points. Une fois de plus, son intérêt réside dans la signification politique du conflit. Elle a en effet une portée qui dépasse le strict cadre syndical et local. Cette grève a révélé les faiblesses du modèle Fiat d’organisation du travail. Près de trente-cinq ans après les formidables grèves de Mirafiori de 1969, ce modèle n’a jamais été véritablement abandonné par l’entreprise de Turin. Mis sérieusement à mal par la vague de combats ouvriers des années 1970, le système de commandement fondé sur une discipline de fer et des salaires sans cesse au rabais a été appliqué à Melfi dans les nouvelles conditions de production de l’usine. Il était ainsi normal que la lutte de classe marche à nouveau sur les traces des affrontements d’il y un tiers de siècle. C’est pourquoi, la première leçon de la lutte des travailleurs de Melfi est que, indépendamment des époques et des latitudes, les mêmes causes produisent (presque) toujours des effets comparables. Pour les militants les plus âgés, ce combat sonne comme un puissant rappel que la lutte de classes ne meurt jamais. L’autonomie ouvrière peut certes être écrasée, détruite par la machine à broyer des rapports sociaux capitalistes et par ses Etats mais elle renaît toujours du sous-sol de l’exploitation. Des salariés soumis, dociles, prêts à tout endurer au nom du profit maximal ont su se révolter et relier d’un trait les combats d’hier avec leurs luttes d’aujourd’hui.

Deuxième enseignement, quand l’autonomie ouvrière se déploie, l’ordre du capital ne peut être réellement restauré qu’à l’aide du maniement adroit de l’outil répressif conjugué à celui de la médiation des partis et des syndicats « proches des travailleurs ». C’est pourquoi, le premier ennemi auquel les ouvriers en lutte doivent s’affronter, ce sont précisément ces derniers. Le fait d’avoir délégué à ces Messieurs l’extension du mouvement et la négociation a produit les effets escomptés. Un savant dosage de quelques conquêtes économiques pour les ouvriers et de concessions faites par les syndicats au nom des travailleurs afin d’accroître la compétitivité de l’entreprise a été, une fois de plus, la clé de la sortie du conflit. L’incapacité des grévistes les plus déterminés à se doter de leur propre organisation autonome a lourdement pesé dans la balance des rapports de force.

Une organisation qui dépasserait la simple dimension syndicale, aboutissant forcement à un compromis, a fait cruellement défaut notamment quand il s’agissait de s’opposer à la restauration du commandement d’usine et à la répression des militants les plus exposés. En dépit de la bonne volonté déployée en ce sens par certains petits syndicats de base, ceux-ci ne sont pas apparus crédibles dans leur fonction essentielle de négociation aux yeux des prolétaires mécontents de l’issue de la lutte. ` Toutefois, la multiplication des actions de lutte indépendantes de la classe ouvrière en Italie fait espérer que celui de Melfi n’est que l’un des premiers épisodes de la reprise du mouvement classiste dans ce pays. La réaction souvent rageuse de l’Etat et des patrons ne fait que renforcer l’idée que l’Italie s’achemine à grands pas vers quelque chose qui pourrait ressembler à l’Automne chaud. Entre les grèves des ouvriers textiles des vallées vénitiennes et piémontaises reculées du début des années 1960, et celles des jeunes ouvriers « ruraux » de Melfi, les similitudes abondent. Peu d’années après ce début tumultueux et prometteur des années 1960, Fiat Mirafiori tombait littéralement aux mains des ouvriers.

A celui qui lui demandait quel avait été son meilleur investissement, Luigi Lucchini (un temps patron de l’association des industriels italiens du secteur privé, entrepreneur sidérurgiste de Brescia, ndlr) avait l’habitude de répondre : « L’argent le mieux dépensé est celui qu’on perd en faisant barrage aux grèves ». C’étaient alors les années Soixante et cette déclaration n’était pas une boutade mais l’énonciation d’une ligne politique qui, lorsqu’elle fut faite sienne par Fiat à Mirafiori, allait changer l’histoire d’Italie mettant fin à un pouvoir syndical excessif (lire pouvoir ouvrier ndlr). Maintenant, cette même ligne politique semble refaire surface à l’usine Fiat de Melfi : affrontement sans merci entre entreprise et Fiom (lire ouvriers qui bloquent les entrées du site ndlr) ; charges de la police et division syndicale.

Massimo Mucchetti, directeur adjoint de la rédaction du Corriere della Sera. (éditorial publié dans l’édition du 27 avril 2004 du quotidien patronal milanais).

Bruxelles-Paris, le 30 mai 2004.

Pour toute correspondance écrire, sans autre mention, à : BP 1666, Centre Monnaie 1000, Bruxelles 1, Belgique.

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