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La grève à UPS (I) : une routine ou l’esquisse d’un dépassement ?

vendredi 14 mai 2004

La grève qui a touché en 1997, à l’appel du syndicat américain des Teamsters, la société UPS (United Parcel Service) s’est terminée au bout de seize jours par un mot d’ordre de reprise. La signature d’un nouveau contrat collectif avec UPS, après des décennies de défaite, fut présentée comme une victoire. Ce mouvement soulève des questions touchant aux caractères de la lutte de classe : celle des travailleurs ou celle des syndicats ?

Texte paru dans Echanges n° 85 (septembre-décembre 1997).

LE DIMANCHE 3 AOÛT 1997, le syndicat américain des Teamsters lança, après des décennies de défaites, un mot d’ordre de grève aux 165 000 membres travaillant pour UPS (United Parcel Service) ; 16 jours après, ayant signé un nouveau contrat collectif avec UPS, les dirigeants du syndicat donnaient l’ordre de reprise. Cette grève fut célébrée aux Etats-Unis comme une victoire, comme un réveil de la combativité des travailleurs américains, comme l’entrée dans une ère nouvelle du mouvement ouvrier aux Etats-Unis, comme la résurgence d’un syndicalisme de lutte, comme un exemple pour les travailleurs du monde entier. Qu’en est-il réellement ?

C’est aussi cette même interprétation que l’on nous a servi de ce côté-ci de l’Atlantique. Pas seulement dans les publications gauchistes : « Victoire complète des travailleurs d’UPS » (1), « Le pouvoir de l’action ouvrière est de retour », « Une grève cruciale pour les travailleurs américains » (2), « La grève victorieuse... d’UPS a ouvert une brèche dans laquelle les employé(e)s ont commencé à s’avan- cer » (3). Et même, encore plus lyrique sur la « grève victorieuse » : « Un souffle syndical qui vient des Etats-Unis », « Ils ont délivré la grève » (4) ; « Une ère nouvelle pour le mouvement ouvrier américain » (5) ; « Le conflit chez UPS fait peur à l’Amérique » (6) ; « Quand les Etats-Unis redécouvrent la grève ». D’autres, un peu plus prudents, s’interrogent sur le « renouveau syndical » ou parlent « d’étranges phénomènes » (7). Dans une longue lettre diffusée sur Internet, un Américain, Nathan Newman (8), reprend ce même thème : « Les Teamsters ont remporté une victoire sur le patronat américain... militantisme et détermination peuvent vaincre le pouvoir patronal », mais, prudent, ajoute : « ..Bien des réformes internes sont encore nécessaires, tant dans l’AFL-CIO que chez les Teamsters, mais la victoire à UPS montre jusqu’où nous avons pu aller. »

Disons que nous ne nous posons pas exactement le genre de questions qu’abordent les articles ainsi titrés. Dans une réponse à Nathan Newman, Paul Mattick Jr remet justement les choses en place (8). « Le syndicat des Teamsters fait partie du système [tout comme tous les syndicats américains fédérés dans l’AFL-CIO, ou tous les syndicats sans exception de par le monde — note d’Echanges]... La gestion de la force de travail n’est pas seulement sa fonction, mais cela est partie intégrante du système... Fondamentalement, ce fut une grève normale contrôlée par le syndicat comme autrefois... La question de la place sociale des syndicats dans les conditions présentes n’a pas trouvé de réponse dans ce conflit… La question primordiale reste de savoir quelles sont les limites de ce que le syndicat peut obtenir pour ses membres étant donné le bas niveau de l’accumulation capitaliste. Dans quelle mesure les syndicats peuvent-ils mettre dans la balance leurs intérêts financiers face à la nécessité d’apparaître militants ? Quelles sont les possibilités pour les travailleurs de trouver des formes d’action hors de l’emprise de tout le système, y compris des syndicats ? »... L’analyse de la grève peut permettre de répondre à ces questions hors de tout triomphalisme.

Replacer les luttes dans leur contexte capitaliste spécifique

C’est peu dire que de rappeler que le capital américain a dû se transformer profondément pour maintenir et tenter de consolider sa domination mondiale. Ce fut le moteur des mutations dont nous parlerons plus loin tant dans les structures du capitalisme lui même, pour une part essentielle celles de la domination du travail (ce qui inclut bien sûr les syndicats), d’où les transformations profondes de la condition ouvrière et les résistances à ces transformations.

A la fin de la seconde guerre mondiale, le capital américain avait pu assurer la reconversion d’une économie de guerre vers une certaine économie de paix en contribuant, à travers des interventions du genre Plan Marshall, à la reconstruction des économies européennes et japonaise (ce qui garantissait aussi une pénétration capitaliste dans ces pays) ; en même temps, avec le début de la guerre froide, la reprise de la course aux armements, notamment dans des secteurs de haute technicité, était le bras armé de cette domination, tout en contribuant également à cette activité économique soutenue. Si cette période de l’immédiat après-guerre pouvait ainsi absorber les surplus de la production américaine, la reprise économique européenne et japonaise faisait que, peu à peu, les clients devenaient des concurrents, d’autant plus que la course aux armements s’intensifiait et que le maintien de la domination américaine dans le monde, partie de cette guerre froide qui justifiait les dépenses colossales notamment pour les armes la plus « modernes », imposait de coûteuses interventions directes ou indirectes notamment en Asie (guerres de Corée et d’Indochine) et en Afrique et Amérique latine (soutien à diverses guérillas ou renversement de gouvernements cherchant à sortir de l’orbite américaine).

Il y avait dans cette situation une sorte de cercle vicieux : plus les Etats-Unis s’engageaient ainsi dans ces ruineuses voies militaires de la domination capitaliste, plus ils abandonnaient un champ économique à leurs « alliés » d’hier, et plus il devenait nécessaire d’intervenir pour assurer le maintien de la présence américaine par d’autres moyens que la compétition économique. Nous ne pouvons donner ici le détail des conséquences d’une telle situation pour l’activité économique interne des Etats-Unis, mais les sommes énormes devant être engagées ainsi dans un secteur non-productif, d’une part supposaient un prélèvement direct sur la production nationale et d’autre part ne permettaient pas de réaliser les investissements suffisants demandés par la transformation de l’appareil de production rendue nécesaire par la compétition internationale. D’où l’impérieuse nécessité de prélever une part grandissante de la plus-value produite : d’une part, dans le mesure où cela était possible par une automatisation grandissante (qui reste pourtant bien en deçà du niveau atteint par un des principaux concurrents, le Japon), d’autre part par une intensification du travail et le retour à des méthodes d’exploitation proches de celles du début du siècle. Nous verrons comment l’Etat, comme toujours, fut le principal auxiliaire de cette mutation, la fin de la guerre froide en modifiait les termes, autorisant sans doute une autre orientation des investissements mais contraignant à une agressivité commerciale mondiale pour absorber les surplus productifs libérés par l’atténuation de la course aux armements et reconquérir les marchés vitaux pour l’expansion du capital américain.

Dans quelle mesure cette politique du capital américain a-t-elle réussi ? Dans un article récent, il était indiqué que dans l’industrie manufacturière américaine, les coûts par unité de production étaient plus bas que ceux de l’Inde ou des Philippines (par la combinaison d’un haut degré d’automatisation et de surexploitation du travail) (9). Le même article souligne que la fin de la guerre froide (1991) a modifié les données pas tant par l’ouverture de marchés extérieurs que par la transformation des données du marché intérieur. La part de la défense dans le produit intérieur brut est passé de 6 % en 1986 à 3,2 % en 1998 ; dans la période 1989-1997, alors que le budget de défense diminuait de 15 % celui des dépenses sociales était multiplié par deux (il faut bien sûr relativiser ce chiffre qui ne donne pas une mesure en raisons des diminutions drastiques antérieures, mais cela marque néanmoins un arrêt dans ces diminutions).

Mais l’effet des mesures d’austérité budgétaires — surtout sur les dépenses sociales et d’investissements publics et de recette fiscales plus importantes (nous verrons plus loin ce que signifie exactement la reprise de l’activité économique à laquelle on attribue cet accroissement des recettes publiques) — ne doit pas dissimuler le fait que, malgré les déclarations de « libéralisme économique », l’ Etat n’a pas cessé d’intervenir financièrement pour éviter les conséquences économiques et sociales trop dangereuse pour l’ensemble de l’économie américaine et qui étaient précisément les conséquences dudit libéralisme : les plus importantes furent l’intervention du Resolution Trust Corporation pour renflouer les caisses d’épargne ravagées par la spéculation et celle, plus récente, de Federal Deposit Insurance Co, pour empêcher les faillites bancaires menacées par des spéculations boursières et immobilières identiques.

Si l’on souligne souvent l’aspect répressif des mesures prises pour endiguer la montée de la révolte sociale, on néglige que des mesures — bien timides certes mais néanmoins effectives — ont essayé d’atténuer les effets trop criants de la misère conséquence de l’intensification du travail : mesures d’incitation fiscales, amorçant un timide et limité relèvement des bas salaires, ensemble de mesures locales pour effacer superficiellement les aspects trop voyants de cette misère dans les ghettos de pauvres des cités américaines. (10) L’ensemble de ces mesures montrent bien que le pouvoir capitaliste est conscient de la fragilité de la présente situation, à laquelle il tente d’échapper (nous n’évoquerons pas les effets sur la situation interne des Etats-Unis de la situation du capital mondial global qui, à la recherche de compensations pour un taux de profit global trop faible, se lance dans des opérations spéculatives dont la fragilité dangereuse apparaît dans les crises financières et monétaires récurrentes). Cette fragilité apparaît aux Etats-Unis même, lorsqu’on découvre que le rendement actuel des actions américaines est seulement de 1,7 % et que les espoirs de profit des capitalistes investissant actuellement aux Etats-Unis est de 23 fois les prévisions pour 1997 : ce qui signifie que le capital escompte au minimum que l’exploitation sera maintenue — ou aggravée — aux conditions actuelles pendant vingt-trois années. Mais ces espoirs de profits ne dépendent pas seulement de l’exploitation accrue des travailleurs américains ou, éventuellement,d’ailleurs ; elle dépend des possibilités de vente des produits ou d’exportation des capitaux. Le secrétaire d’Etat Allbright déclarait récemment que « le meilleur pour notre nation n’est pas de lutter contre la globalisation mais de la modeler pour la faire œuvrer pour l’Amérique ».

Cette fragilité apparaît aussi dans la demande de Clinton au Congrès de se faire attribuer des pouvoirs exceptionnels pour conclure au plus vite des accords commerciaux : baptisés « fast tracks » et dirigés principalement contre l’Union européenne et le Japon, de tels pouvoirs exorbitants auront des implications apparaissant en arrière-plan dans la grève d’UPS, car les conséquences sur la condition des travailleurs américains sont imprévisibles. Sans doute, les manipulations des facteurs économiques propres aux Etats-Unis sont toujours possibles, comme le déclarait récemment Joe Stiglitz, chef du conseil économique de Clinton : « Si d’aventure le faible taux de chômage venait à relancer l’inflation, il serait toujours possible d’arrêter la hausse des prix en ralentissant l’économie. »

En d’autres termes, si l’essor relatif de l’économie américaine entraînait une hausse des coûts de production à cause des revendications de salaires, il serait possible de ramener les pressions de travailleurs à la case départ par des manipulations financières (notamment la hausse du coût du crédit) entraînant une chute de la production et une augmentation du taux de chômage.

Une réglementation du travail squelettique, un imposant arsenal légal anti-grève

Avant de parler de la grève d’UPS dans le détail, il nous paraît nécessaire de rappeler les données de l’encadrement de la lutte de classe aux Etats-Unis : d’une part le corset légal édifié pour canaliser les luttes, c’est-à-dire les prévenir sinon les empêcher de se développer dans des formes plus radicales, d’autre part la pression qu’exerce la situation économique des Etats-Unis, particulièrement sur les travailleurs dans le quotidien du travail ou du chômage. Ces deux points sont bien sûr étroitement interdépendants : le rapport de forces, qui dépend autant des conditions économiques globales que de la situation spécifique de l’entreprise, rend obsolète l’encadrement légal, lequel peut jouer au contraire à plein lorsqu’aucun dépassement d’une lutte spécifique n’est possible.

Il est assez connu que les rapports de classe aux Etats-Unis sont particulièrement violents, tant dans la manière dont le capital impose ses conditions que dans les réactions ouvrières. Du côté du capital, non seulement la réglementation des conditions de travail est plutôt squelettique (12) mais des textes précis donnent au gouvernement la possibilité d’intervenir directement dans les conflits pour les tuer dans l’œuf : une loi de 1926, le « Railway Labor Act », donne au président des Etats-Unis le pouvoir de décider l’arrêt d’une grève s’il juge qu’elle menace gravement « l’intérêt » du pays : elle a été utilisée treize fois depuis 1963, les trois dernières récemment : en avril 1991 (la grève ne dura que dix-huit heures, après un vote d’urgence du Congrès) et en juin 1992 pour briser des grèves des chemins de fer ; mais en février 1997, ce fut contre les pilotes d’American Airlines, par une curieuse extension de la notion de chemin de fer (la grève ne put durer que vingt-quatre minutes).

Distinctement, le même président des Etats-Unis a la possibilité d’invoquer la loi Taft-Hartley de 1947, qui permet d’imposer une période de « refroidissement » dans toute grève, avec reprise immédiate du travail s’il juge que la sécurité du pays est menacée. Une autre disposition est elle aussi particulièrement dangereuse pour les travailleurs en lutte : une décision de la Cour suprême de 1938, toujours en vigueur, permet aux firmes d’embaucher des « travailleurs de remplacement », des jaunes en cas de grève pour faire tourner leur boîte : ces jaunes bénéficient alors du statut de travailleurs permanents et, si aucun accord n’est conclu, les grévistes se retrouvent dehors et ils perdent leur emploi.

Reagan se rendit tristement célèbre en inaugurant son premier mandat présidentiel en faisant jouer cette disposition (qui était resté pratiquement ignorée en raison du rapport de force travailleurs-capital) contre les contrôleurs aériens du syndicat professionnel Patco, en 1981 : tous les contrôleurs en grève furent licenciés et définitivement remplacés par des jaunes. On a dit que cette grève avait ouvert la voie au patronat américain pour utiliser massivement cette tactique pour briser les résistances ouvrières à son offensive dans l’intensification du travail : c’est vrai, mais c’est en partie prendre les conséquences pour les causes ; si Reagan a pu frapper un si grand coup, c’est qu’il ne craignait guère les réactions ouvrières ou syndicales qui, de fait, n’ont pas eu lieu, parce que précisément le rapport de forces, en raison de transformations antérieures, était déjà en faveur du patronat.

On ne peut donc pas incriminer directement les dirigeants politiques ou capitalistes d’avoir construit un arsenal répressif dans la période récente, puisqu’ils n’ont fait que recourir à des dispositions existant depuis longtemps. L’utilisation de ces mesures et leur efficacité actuelle résultent d’un rapport de force de plus en plus défavorable aux travailleurs depuis pratiquement la fin de la dernière guerre mondiale (13). Comme dans les pays européens, la situation actuelle de la lutte de classe trouve ses racines dans l’immédiat après-guerre. D’une certaine manière, on peut comparer l’intégration des syndicats américains dans l’appareil de gestion du capital pendant la guerre à celle des syndicats européens, notamment en France, dans la reconstruction des capitalismes nationaux. D’où une longue période de mise en tutelle du mouvement de lutte par la réglementation légale de l’intervention des syndicats, favorisée par la période de prospérité relative du capitalisme occidental (les fameuses « trente glorieuses »). Les syndicats n’ont aucune existence légale dans une entreprise et ne peuvent intervenir dans le contrat collectif d’entreprise que s’ils y ont été reconnus par un vote majoritaire des travailleurs et s’ils parviennent alors à conclure un contrat collectif avec l’employeur dans l’année qui suit (sinon il faut tout recommencer).

Le contrat est généralement conclu pour une durée limitée ; il peut fixer non seulement les conditions de travail,les salaires, des questions comme la maladie et la retraite, mais aussi l’intervention du syndicat dans la firme, tant pour sa propre activité que pour la gestion interne du travail et le règlement des conflits, sous le contrôle — pas spécialement strict — d’une sorte de cour d’arbitrage, le National Labor Relations Board (NLRB).

De tels contrats collectifs ne concernent pratiquement que les grandes entreprises et les effectifs syndicaux (14 % globalement aujourd’hui contre 24 % en 1977 et 35 % en 1945) (14) montrent qu’ils ne concernent en fait qu’une minorité de travailleurs aux Etats-Unis, les autres dépendant totalement des conditions fixées par l’employeur qui n’est pratiquement soumis alors ni à une disposition légale (un droit du travail réduit, on l’a vu, à sa plus simple expression, voir note 12, page 8) ni à un contrat collectif d’entreprise.

Le rapport dialectique capital-travail : mutation des structures d’exploitation, mutation des résistances

On peut dire, d’une certaine façon, que la conjonction de cette absence de protection légale et de ces armes répressives donnaient pratiquement carte blanche au capitalisme pour opérer les mutations nécessaires au maintien de ses positions et de ses profits aux dépens des travailleurs. La situation des travailleurs et leurs possibilités de luttes dépendaient étroitement du rapport de force direct, contrairement à l’Europe de l’Ouest. A ce que nous avons développé sur l’arsenal de répression des grèves, on doit ajouter que les grèves de solidarité de toutes sortes, les boycotts secondaires, etc., sont pratiquement interdits En comparaison avec l’Europe, de 1948 à 1953, en comptant les grèves les plus longues et impliquant le plus de travailleurs, la moitié des jours de grève et le quart des grévistes se situaient aux Etats-Unis .

Il ne faut pas inverser les choses : si cette offensive tous azimuts du capital n’a pas rencontré de résistance globale, c’est que le rapport de forces, en partie dû à l’assoupissement de la période de facilité précédente, était déjà largement érodé pour ceux qui ne pouvaient guère se défendre et que les autres pensaient qu’en ne bougeant pas, ils seraient préservés des conséquences de cette offensive.

En Europe de l’Ouest, une réglementation étroite du travail et l’intervention obligatoire des syndicats laissaient le champ à une défense pied à pied devant la même offensive du capital qui va durer des années alors qu’aux Etats-Unis tout va se faire rapidement. Comme dans beaucoup de domaines, les Etats-Unis vont innover pour défendre leur pré carré devant une concurrence mondiale qui se précise de plus en plus à partir des années 60. Tous les maux qui déferlent aujourd’hui dans les pays européens, notamment en France, les travailleurs américains les connaissent depuis des années : les armes principales furent la délocalisation et la déindustrialisation, complétées par l’irruption d’investissements massifs dans les techniques modernes de l’automatisme et la gestion informatique. Les conséquences sur les conditions de travail imposées aux travailleurs furent incomparablement plus sérieuses qu’en Europe, car les dirigeants d’entreprise pouvaient agir en toute liberté. Les licenciements massifs entraînaient l’insécurité et/ou la peur de perdre son emploi et pratiquement, sauf dans des conflits ponctuels le plus souvent perdus, aucune résistance ne se faisait jour. Là où ils existaient, les syndicats ne pouvaient que tenter de limiter la casse et, comme le disait un travailleur : « Je ne vois pas pourquoi j’ai besoin d’un syndicat pour négocier des baisses de salaires, je peux faire ça tout seul. »

Limiter la casse, cela pouvait aussi avoir un autre sens, la préservation des positions syndicales contre les tentatives de la base d’utiliser d’autres méthodes de lutte : l’exemple le plus caractéristique fut la grève d’Hormel (conditionnement de la viande) où la centrale syndicale finit par dissoudre autoritairement la section locale afin d’imposer un accord contre des travailleurs trop combatifs ; on peut trouver d’autres exemples, en particulier, actuellement, dans le conflit des journaux de Detroit (15).

L’antagonisme fondamental entre le capital et le travail impose au capital la nécessité permanente de limiter le coût du travail. Il est intéressant de voir ce qui aux Etats-Unis va constituer les éléments essentiels de la restructuration permettant de diminuer ces coûts pour permettre au capital américain de faire face à la situation globale que nous avons décrit plus haut.

Contrairement à des idées couramment admises, les changements technologiques — et non les délocalisations —, jouent un rôle essentiel dans la mutation des structures de l’appareil de production. Un rapport de l’OCDE, Perspectives de l’emploi en 1997, souligne l’impact limité sur l’emploi et les rémunérations des importations en provenance des pays à bas salaires et insiste sur la dégradation des conditions de travail provoquée par le progrès technique. — A l’appui de cette constatation, on peut citer des exemples qui montre comment l’innovation technique (directement et aussi indirectement par la volonté consciente des dirigeants de l’utiliser à cette fin de briser les résistances ouvrières) peut supprimer radicalement, d’un jour à l’autre, le rapport de force dans l’entreprise : en 1946, une grève des 15 000 employés de service dans les grands immeubles de bureaux (notamment les garçons d’ascenseurs) avait pratiquement paralysé New York ; en 1996, la grève des 30 000 mêmes employés n’a eu aucun effet, car une bonne partie du travail avait été entièrement automatisée. Les ravages de telles situations sont venus en deux vagues ; de 1981 à 1983, ce sont les industries de base qui furent le plus touchées : sidérurgie, usines, mines, construction ; et, de 1991 à 1993, plus les activités de service : téléphone, imprimerie.

Parallèlement, les effets de la globalisation, délocalisation (d’abord dans le sud des Etats-Unis, puis vers le Mexique) et mondialisation s’ajoutaient à cette restructuration interne. Un exemple peut être donné par la grève de Caterpillar qui échoua, après dix-huit mois de péripéties, essentiellement parce que l’activité mondiale de la firme n’était que faiblement affectée par la grève, restée localisée aux Etats-Unis où elle ne comptait plus que le quart de ses effectifs . Néanmoins, c’est d’abord la situation interne aux Etats-Unis qui doit être considérée, et les chiffres, une fois de plus, relativisent l’importance donnée à la mondialisation : la part du commerce entre firmes (66 % d’entre elles étant des multinationales) est passé de 30 % en 1977 à 29 % en 1994, commerce dans lequel les produits semi-finis passait dans la même période de 12 % à 13 % ; les deux tiers de ce commerce, pour les deux périodes, s’effectuaient avec l’Europe, le Canada et le Japon, alors que tout le reste du monde ne compte que pour un tiers.

Ces mutations des techniques et déplacement des lieux de production s’articulaient sur une restructuration interne du système capitaliste lui-même, que permettait la mise au pas des exploités et, conséquemment, l’utilisation de la force de travail dans un cadre totalement nouveau ; ce qui accroissait encore la désorientation de la réponse des travailleurs : le but est d’atteindre une flexibilité totale de la force de travail pour en faire une marchandise disponible selon les besoins immédiats de la firme.

Alors que les effets de ces mutations technologiques et restructurations géographiques affaiblissaient les résistances ouvrières (piquets de grève non respectés, peu de solidarité, différenciations tant dans la sécurité de l’emploi que dans les salaires et conditions de travail) le patronat se donnait en plus des armes pour mieux parvenir à ses fins. L’automatisation, simplifiant les tâches, lui donnait déjà la possibilité pratique de faire tourner l’activité en cas de grève avec les employés et les cadres, et, au besoin, avec les jaunes « travailleurs de remplacement » dont le chômage grandissant lui assurait un réservoir abondant et peu regardant (16).

On a vu fleurir et prospérer aux Etats-Unis des firmes spécialisées de consultants spécialisés dans la dislocation des grèves potentielles ou existantes, toute une littérature du genre « Operating during strikes » ; l’activité de ces organisations antigrèves étaient une évolution de la fameuse « Pinkerton Agency » d’autrefois, qui n’utilisait que la violence, car tout en continuant dans cette voie elles avaient étendu leurs activités, depuis la consultation juridique jusqu’à l’entraînement de jaunes, ce qui en faisait des armes encore plus redoutables entre les mains d’un patronat agressif.

Un exemple est donné par la grève de Phelps Dodge (industrie du cuivre) en 1983 perdue sur toute la ligne et où 39 syndicats d’entreprise (les « locals ») furent « décertifiés », c’est-à-dire perdirent toute possibilité d’activité dans les usines du trust.

La prétendue prospérité présente (tout à fait relative) du capital américain repose plus sur les conditions actuelles d’exploitation des travailleurs aux Etats-Unis que sur d’autres facteurs. Lorsque l’on parle de transfert à la sous-traitance qui permet effectivement de faire sortir des grosses firmes sous contrat collectif le plus possible de travailleurs vers des secteurs « libres » c’est-à-dire hors syndicalisation, on ne pense qu’à cet aspect d’une surexploitation du travail.

Mais il y a plus, comme nous le verrons à propos de la grève d’UPS. La surexploitation de la force de travail est étroitement liée à une décomposition-recomposition des structures économiques à l’intérieur même des Etats-Unis ; la réorganisation de tout le secteur productif ne se fait plus seulement à l’intérieur de l’entreprise,mais par recomposition sous une seule entreprise de secteurs identiques dispersés dans de multiples entreprises : c’est bien sûr une recherche du profit optimum, mais c’est rendu possible par l’utilisation de nouvelles techniques. Ce qui nous intéresse ici, ce sont les conséquences sur l’organisation du travail, plus précisément la possibilité d’utiliser la force de travail uniquement quand elle est nécessaire et peut être employée à plein temps à des tâches diversifiées mais reliées entre elles. UPS offrira un excellent exemple d’une telle situation,mais aussi des résistances et des vulnérabilités d’un tel système.

En effet, l’évolution du système dans la direction que nous venons d’analyser développe des contre- tendances dues à la restructurationelle-même,quirétablissent dans d’autres secteurs un rapport de forces en faveur des travailleurs. Les délocalisations, la production et la distribution à flux tendus et la sous-traitance combinent leurs effets pour rendre toute la construction actuelle de l’appareil de production vulnérable à la grève, même dans des secteurs limités, tout comme les structures antérieures le rendait vulnérable aux grèves-bouchons. Là, la conjonction de la dimension d’un conflit dans une unité de production n’autorisant pas le remplacement immédiat de centaines de travailleurs et de l’incidence quasi immédiate de cette grève sur l’ensemble de la production d’une firme donnent aux travailleurs des armes pour la lutte. Le développement des services (la sous-traitance absorbant sous cette étiquette des secteurs qui étaient autrefois intégrés dans le secteur productif industriel), où la délocalisation est difficile sinon impossible, accroît de telles vulnérabilités (la grève d’UPS en sera un bon exemple). De même d’autres secteurs, soit à haute technicité ou sous protection militaire, soit devant impérativement opérer dans une zone géographique définie (de nouveau UPS ou Boeing, ou les compagnies aériennes), ne peuvent utiliser l’arme de la délocalisation ni même des travailleurs de remplacement.

Les « dégraissages » ont peut-être des conséquences immédiates sur les profits, mais à plus long terme les effets peuvent être plus ou moins désastreux pour les firmes, y compris multinationales ; les financiers ont relevé que l’entreprise était faite pour produire de la plus-value, et non pas la diminuer par des réductions d’activité.

Il a été souvent souligné que les licenciements ou plans de restructuration effaçaient le consensus nécessaire pour un fonctionnement sans trop de heurts de l’entreprise capitaliste, notamment chez ceux où il était le plus nécessaire, les cadres (17) ; les firmes ayant trop « dégraissé » se trouvaient en difficulté en cas de reprise économique, ne pouvant plus trouver le personnel qualifié dont le marché du travail s’était allègrement débarrassé antérieurement (l’exemple présent de Boeing est édifiant, qui doit fermer des productions et ralentir ses livraisons parce qu’il ne peut plus recruter suffisamment) (18).

(Lire la suite et les notes sur le site mondialisme.org)

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