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Autocélébration de l’impuissance (IV)

mardi 27 avril 2004

Quatrième et dernier article sur les manifestations antiguerre en Espagne au début de 2003. Paru dans Echanges n° 106 (automne 2003).

IV

Réflexions pour une fin ouverte

Dire qu’il ne s’est rien passé serait aussi simpliste que de dire qu’il y eut un saut qualitatif dans l’expression du conflit social. En fait, ce que la mobilisation antiguerre a principalement montré, quoique pas seulement, c’est qu’elle diverge plus sur la forme avec les instances gouvernementales qu’elle ne s’oppose réellement aux structures du pouvoir capitaliste et belliciste. Le discours qui a pu être formulé dans les cercles de l’opposition à la guerre, émotionnel et plus proche du langage publicitaire et de la formule simplificatrice percutante (« Non à la guerre », « Arrêtons la guerre », « Bush = Hitler », etc.) que de concepts dont le sens permettrait d’élargir l’horizon d’une compréhension critique de ce qui se passe, ainsi que les formes de la mobilisation (prédominance du ludique, du festif, du « culturel »), nous autorisent à penser qu’il s’agissait tout au plus d’exprimer uniquement un antagonisme simulé (calculé).

Néanmoins, l’expérience récente de cette mobilisation a fait ressurgir au premier plan de nombreux points d’interrogation, sous une forme toujours plus pressante. La perception de l’effondrement de la civilisation capitaliste est plus qu’une simple impression, sans ouvrir pour autant nécessairement de perspectives réjouissantes. Au contraire, un réflexe conservateur se fait jour parmi les restes de la gauche qui serrent les rangs autour du système démocratico-capitaliste, considéré comme un « moindre mal ».

Ce repli vers une pensée réactionnaire est propre à la nouvelle classe moyenne surgie de la restructuration capitaliste de ces deux dernières décennies, et qui comprend de larges secteurs de la population salariée des pays capitalistes développés. C’est le consensus productif qui se fonde sur l’exploitation croissante de la périphérie et l’impitoyable exploitation des nouvelles fractions prolétarisées au centre du capitalisme (immigrants). C’est cette classe moyenne qui a, en majorité, été la protagoniste de la campagne contre la guerre, et c’est de cette constatation qu’il faut partir pour tirer les conclusions sur ses résultats, ses limites et ses perspectives futures, sans oublier le danger d’une éventuelle dérive vers un discours nationaliste paneuropéen qui étende le consensus en direction des secteurs néofascistes.

Sans doute, le système représentatif n’a pas fonctionné ou, plus concrètement, ne l’a pas fait sous la forme où il le faisait traditionnellement. Les appareils de représentation n’ont pas exercé leur hégémonie sur le mouvement (par incapacité, mais aussi peut-être par tactique), mais le mouvement antiguerre n’a pas su pour autant créer un espace politique autre ; la proposition alternative s’est simplement épuisée dans les formes de la contestation tandis qu’elle s’est subordonnée politiquement à la rhétorique du citoyennisme administrée par ce que nous avons appelé le « Front de l’ordre pour un capitalisme supportable ». Il faut voir, en tout cas, dans quelle mesure la capacité du système représentatif actuel à gouverner et sa légitimité se ressentiront de toutes les fois où il a pu être démontré qu’il n’était qu’un équilibre mafieux d’intérêts entrecroisés (le vote du PP au congrès, l’opportunisme du PSOE, l’attitude des syndicats, etc.).

La mobilisation a éclos spontanément des sentiments et des émotions de la multitude, avec un très faible caractère politique comme subjectivité active (et poussant à l’action). C’est pourquoi on peut parler d’un consensus tacite, structurel, entre le mouvement et l’organisation du pouvoir capitaliste. Un consensus réel et pratique qui explique les difficultés de parvenir à une grève généralisée ou à un processus de déstabilisation de l’économie de guerre. Ce n’est pas seulement le chantage à la précarisation, mais aussi l’endettement privé (le plus élevé d’Europe), qui fait de la perte d’une journée de salaire un petit drame pour la communauté des citoyens consommateurs, qui expliquent le consensus productif que les syndicalistes de l’UGT et des CCOO ont invoqué pour saboter la grève générale.

Les étudiants, les artistes et les citoyens, qui exerçaient leur droit de protester en dehors des horaires de travail, ont constitué le gros du mouvement contre la guerre. C’est ce qui a donné un caractère périphérique, sans incidence sur le processus de reproduction du capital, à la mobilisation ; elle ne s’est pas opposée à la réalité de la guerre, mais seulement à sa dimension spectaculaire et émotionnelle, non à son rôle effectif dans le processus d’accumulation du capital, qui inaugurait un nouveau cycle commercial fondé sur l’expropriation du pétrole et la « reconstruction » de l’Irak. Quoi qu’on puisse penser de son cynisme, la ministre des Relations extérieures espagnole savait de quoi elle parlait lorsqu’elle a eu le culot de se réjouir publiquement des hausses boursières qui suivirent le début de l’attaque ; et le président du gouvernement, lui aussi, savait à qui il s’adressait lorsqu’il ne cacha pas que « notre participation » à l’invasion ouvrait des opportunités commerciales pour les entreprises espagnoles lors de la reconstruction et que cela voulait dire des postes de travail en plus.

La prédominance des symboles - tout comme dans le mouvement antiglobalisation en général - a montré les limites réelles de la mobilisation et de l’intervention politique de la multitude constituée en rassemblement de citoyens ; le conflit exprimé par l’ensemble du mouvement est resté dans des limites respectables (personne ne s’est risqué à exiger la démission du gouvernement). Ce que nous avons appelé le Front de l’ordre est intervenu stratégiquement tout au long de la mobilisation dans le sens du gouvernement en affaiblissant le mouvement ; il l’a rendu impuissant et a démontré ainsi que rien ne peut être changé, que l’action des masses ne peut rien faire dans le monde globalisé, etc., que, finalement, la politique est affaire de professionnels, de spécialistes et de gestionnaires, tels ceux qu’on retrouve à la tête des gangs agissant dans le système représentatif, ces agences de distribution de l’emploi, de charges et de prébendes. Imaginons simplement la base sociale que représente la quantité de gens dont les moyens de subsistance (emplois et revenus) dépendent directement du système de représentation (partis, syndicats, ONG, municipalités) et des programmes de formation, de fonds de l’emploi, d’assistance publique, etc. qu’ils gèrent.

Reste à savoir quels seront les contrecoups du mouvement : entrera-t-on dans une nouvelle dépression de la contestation comme celle qui suivit le référendum pour l’entrée dans l’OTAN ? ou bien le regain de politisation chez les jeunes générations, les plus touchées par la précarisation, se matérialisera-t-il dans des formes de lutte autres que symboliques ?

Certains intellectuels, enclins à extrapoler à partir de leur situation professionnelle dans le secteur de la production culturelle au sein du capitalisme développé, privilégient l’intelligence et la coopération affective comme nouvelle force productive dans le capitalisme post-industriel, etc. ; mais le monde continue en réalité à se mouvoir à la pointe du fusil, c’est-à-dire par la force et le chantage, dont l’expression réelle (la réalisation, en définitive) est la production de marchandises (l’imposition du salariat). C’est la pierre angulaire du processus de reproduction sociale et du système représentatif démocratique. Lorsqu’on s’attarde sur la composition du mouvement, on constate que la partie la plus dynamique en était constituée par des fractions de l’intelligentsia et de la production immatérielle (professeurs, étudiants, artistes, journalistes, figures médiatiques, etc.) ; les limites de leur mobilisation résident précisément dans le fait qu’elle n’eut à peu près aucune influence sur le procès de production et de circulation des marchandises et des services (sauf dans certains services annexes situés en marge du procès de reproduction du capital), et fut incapable de rompre le consensus productif.

Sa réceptivité aux mots d’ordre citoyennistes émanant des diverses instances du pouvoir, le Front de l’ordre y inclus, souligne indirectement la subjectivité qui prédominait dans la mobilisation contre la guerre. Ainsi, le maire de Barcelone (la « ville de la paix », selon le département du marketing de la mairie), lequel a réprimé systématiquement les occupations, eut l’impudence de demander que les manifestations ne perturbent pas le trafic automobile, en considération de la libre circulation des citoyens, etc. ; des voix s’élevèrent aussi dans les médias contre les concerts de casseroles (convoqués à dix heures du soir), invoquant le respect au repos des citoyens. Ce qui est significatif ce n’est pas la dégradation mentale et morale de ceux qui disent ça, mais que la population puisse faire siennes de telles ordures propagandistes.

Ceci démontre comment le discours citoyenniste tente de récupérer les secteurs les plus réctionnaires de la population et d’instrumentaliser les sentiments les plus vils pour légitimer et soutenir l’ordre social actuel. De la même manière que le producteur était la figure centrale du discours capitaliste dans sa phase d’accumulation nazi-fasciste, le citoyen est l’alibi rhétorique de la phase d’accumulation du capital sous la forme du totalitarisme démocratique.

C.G.V.

(16 avril 2003)

Voir aussi :

Le mouvement antiguerre en Espagne : autocélébration de l’impuissance

Autocélébration de l’impuissance (II)

Autocélébration de l’impuissance (III)

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