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DOCUMENT

Lettre de Paul Mattick à Fairfield Porter

mardi 2 décembre 2014

Ce document a été publié dans Echanges n° 149 (automne 2014), à la suite d’une note de lecture sur La Révolution fut une belle aventure, de Paul Mattick (éd.L’Echappée).

3624½ S. Lake Park Ave.

11/16/40

Cher Fairfield :

Merci pour ta lettre. Je suis désolé de t’avoir mal compris. Ta définition du terme «  pro­gressiste » dans ce dernier courrier éclaircit parfaitement ta position, et je ne peux qu’être d’accord. De plus, tu es plus proche de mon propre point de vue que de celui de Korsch (1). Je pense qu’actuellement Korsch est encore trop positiviste par rapport au fascisme, bien que dans une lettre récente il aborde l’économie du capitalisme d’Etat et en arrive à une conclusion qui approche de la mienne. A mon avis, le fascisme et le bolchévisme (capitalismes d’Etat) sont une même face de la vieille dynamique de crise du capital. J’espère qu’au début de la semaine prochaine, Wheeler (2) me retournera ma critique d’ensemble de Lawrence Dennis (3) qui traite amplement de ce sujet ; tu comprendras alors que, pour moi, le fascisme est simplement une tentative volontariste de surmonter la crise par une baisse de la composition organique du capital afin d’en perpétuer l’accumulation et la domination de classe. La domination de classe sur la base de l’actuelle division du travail présuppose que la force de travail soit une marchandise, le capital un monopole et que l’accumulation se poursuive pour le plaisir d’accumuler. Toutes les théories planificatrices sur la base des rapports de classes sont absurdes. Si je voulais en dire plus ici, je ne pourrais qu’être obligé de me répéter  ; je préfère t’envoyer mon manuscrit et te demander de me faire savoir ce que tu en penses le plus tôt possible de façon à ce que je puisse tenir compte de tes observations dans les corrections que je serai amené à faire avant d’envoyer le manuscrit à l’imprimeur. Je tiens à préciser que du fait que ce texte est une critique de Dennis, j’ai été contraint à m’en tenir à certaines formulations qui m’ont empêché de traiter à fond le problème dans son entier. C’est toutefois une bonne base de discussion  ; il pose les questions et ouvre des voies pour que ceux que ça pourrait intéresser poursuivent plus facilement la discussion. Korsch semble actuel­lement réfléchir dans cette même direction (si j’en juge d’après sa dernière lettre) et il est possible que nous puissions parvenir à mener une bonne discussion. Je sens, pour la première fois, que nous approchons d’une véritable compréhension de la signification de l’actuelle situation historique, tout au moins plus fondée que celle majoritairement admise.

Quand Alpha (4) et Korsch parlent d’ac­croissement des forces productives, ils ont dans l’idée une croissance dont le capi­talisme n’est plus capable et veulent dire par-là que cette croissance échappe au contrôle des capi­talistes, à la manière d’une «  prospérité  » qui dépasserait les capacités de production à l’intérieur des rapports de classes capitalistes spécifiques donnés histo­riquement. Cet échappe au contrôle revient avec la crise et la dépression lorsque la situation se réoriente d’elle-même en fonction des capacités de production réellement existantes de tout temps dans le capitalisme. C’est seulement si la guerre échappe au contrôle des dirigeants de la société, s’ils en perdent le contrôle, qu’une crise sociale généralisée sera possible pouvant servir de base à une action révolutionnaire. Mais tout ceci est très compliqué parce que la guerre est déjà en elle-même la crise, le signe que le capitalisme est dans un processus de retour à une production dans les limites des rapports de classes actuels, de rétablissement d’un point d’appui pour un renouveau de l’exploitation de classe sur la base de la production marchande. En fait, ce qu’Alpha et Korsch espèrent c’est que la crise devienne permanente, que cette guerre ne puisse jamais y mettre fin. En lieu et place de cette affirmation que les forces de destruction ne peuvent que gagner en puissance je dirais plutôt que nous devons tenter de compre­ndre si cette guerre-crise peut devenir per­ma­nente  ; ou, pour être plus précis, si elle est la suite de la crise permanente qui s’est elle-même fait sentir en 1914 et s’il y a une quelconque possibilité objective que le capita­lisme puisse, au travers de cette guerre, accomplir ce qu’il cherche à accomplir depuis 1914, c’est-à-dire s’assurer dans l’avenir l’exploitation capitaliste du travail mondial malgré la diversité des rapports de classes. Je pense qu’une société plus productive est possible mais qu’il n’y a pas de possibilités pour plus d’exploitation. Pour augmenter la productivité, il est maintenant essentiel d’en finir avec l’exploitation. Toutes les sociétés fascistes qui essaient d’accroître la productivité par une intensification de l’exploitation sont con­damnées à échouer. La productivité ne peut plus être étendue sous les conditions de classes, c’est-à-dire sous les conditions d’exploitation. C’est l’origine de tous les troubles sociaux et économiques au jour d’aujourd’hui. La quête d’une meilleure productivité implique la fin de l’exploitation, c’est pourquoi, à mon point de vue, tous les « progressistes » sont des utopistes, pourquoi le fascisme et le bolchévisme ne sont pas des nouveautés mais seulement le signe du déclin du système capitaliste. Plus à ce propos dans L[iving] M[arxism].

Je pense que l’analyse de Walter Auerbach (5) à propos de Lange (6) est largement correcte. Lange cherche un capitalisme plus efficace et est, par ailleurs, un patriote polonais ; deux choses qui ne sont pas en contradiction avec le nom de socialiste, puisque tous les socialistes sont des nationalistes et des capitalistes «  pro­gres­sistes ». Son article dans le Modern Quarterly est une autobiographie. Sa «  défaite de l’Allemagne » qui donnerait toute sa chance au socialisme est simplement un non-sens parce que « l’Allemagne », pas plus que n’importe quel autre pays, n’est en mesure de fomenter ou de stopper les forces révolutionnaires. La lutte dans le monde d’aujourd’hui est une lutte pour le partage de la plus-value et elle concerne ceux qui vivent de cette plus-value. La lutte des travailleurs se fait contre la création de plus-value. La lutte actuelle et son issue (d’un côté ou de l’autre), ne résout rien si l’on tient avant tout compte de l’intérêt que pourraient y avoir les travailleurs (en tant que travailleurs) ; elle ne produit que les conditions chaotiques propices à ce genre de luttes. Quand tu dis que tu es d’accord avec Lange, que la révolution n’éclatera pas simultanément dans tous les pays, je peux seulement dire que, moi aussi, je suis d’accord et que, précisément pour cette raison, on n’a pas à se préoccuper de quel pays vaincra l’autre. Peu importe où la révolution éclatera, ça ne fait plus aucune différence. La position de Walter, qui est d’ignorer ce genre de questions et de se concentrer contre le capital là où l’on se trouve confronté à lui, est la seule réaliste. Le développement social, ce n’est pas des ma­thé­ma­tiques  ; il est, par con­sé­quent, impossible de calculer par avance dans quelles conditions – défaite de l’Alle­magne ou de l’Angleterre – les opportunités pour une révolution internationale seront les meilleures. Derrière de tels calculs, il n’y a rien d’autre que la défense d’une nation contre une autre. Derrière de tels calculs, il y a la volonté de se battre pour des intérêts capitalistes et aussi le désir de la masquer sous une phraséologie. Si quelqu’un dit qu’il souhaite que les Anglais gagnent parce qu’il préfère les Anglais, ou vice versa, il n’a rien à dire ; mais s’il dit qu’il veut les voir gagner parce que c’est bon pour la révolution internationale, il ne fait que cacher ses préjugés et ceci, la plupart du temps consciemment, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec une quelconque révolution.

Mais passons maintenant aux choses personnelles.

Transmets, s’il te plaît, mes meilleures salutations à Anne et mon souhait que tout se passera bien avec le bébé. J’espère que ce sera une fille. J’aime le prénom Ruth ; je n’en aurais pas choisi d’autre. Je voudrais tel­lement que ce soit une fille. Parce que malgré tout ce que je dis contre les enfants, et en dépit du fait que tout le monde ait appris à me prendre au sérieux à ce propos, un de mes souhaits les plus chers est d’avoir un jour une petite fille – avant qu’il ne soit trop tard. Derrière mes diatribes contre les enfants, je sais avec certitude qu’il n’y a rien d’autre qu’un énorme désir d’en avoir, et qu’il n’y a là qu’une tentative constante d’anéantir mes propres désirs en les dénonçant. Bien que jusqu’à mes vingt ans je n’ai jamais vécu sans enfant, ma vie a été telle que je n’ai pas pu en avoir. Et, parce que dans ma famille je n’ai eu que des sœurs pour la plupart, mon désir d’enfant s’est focalisé sur le désir d’une fille. Rien ne pourrait me rendre plus heureux que d’avoir une fille, c’est pourquoi je serais extrêmement malheureux si cet enfant avait à souffrir. Je suis sûr qu’aussitôt que j’aurai l’opportunité de pouvoir élever un enfant, je n’hésiterai pas un moment à en avoir un. D’autant moins si je pouvais être sûr que ce soit une fille. En attendant, je vais essayer de prier pour qu’Anne ait une fille. – C’est une très bonne nouvelle de savoir que Johnny grandit aussi vite. Wheeler m’en avait parlé, mais ce que tu me dis dans ta lettre est meilleur que ce que j’attendais. J’espère que tu décideras d’envoyer les enfants dans une école à Winetka plutôt que d’aller en Californie ; parce que si tu viens à Chicago, nous pourrons nous rencontrer plus souvent et discuter plus qu’il n’est possible par correspondance. En outre, j’aimerais beaucoup revoir Anne. Elle doit être tellement charmante aujourd’hui. Je souhaite que tu puisses t’échapper de la caserne. Mais si tu le veux vraiment, tu dois changer d’opinion et (en opposition à tous les principes socialistes) souhaiter la victoire de l’Allemagne dans les trois mois à venir. Car seule cette victoire pourrait empêcher l’Amérique d’entrer en guerre en ce moment. Si l’Angleterre résiste plus longtemps, nous serons bientôt dans le « pétrin » (7) ; dans ce cas, tu pourrais au moins échapper à l’armée pendant un certain temps.

Quant à mes propres problèmes, dont Walter t’a parlé, ils sont à la fois simples et compliqués. C’est une question de ce que je veux, et peux, faire. Je n’ai aucun problème imaginaire, les miens sont toujours terre à terre, et c’est bien pourquoi ils me pèsent tant. Finalement, ils me prennent la tête et me rendent pessimiste et malade. Permets-moi de te raconter ce qu’il en est.

(La traduction de Michael Buckmiller commence ici)

Premièrement, j’ai des ambitions mais d’énormes difficultés à les satisfaire. Mon am­bition est d’apprendre et de faire savoir à autrui ce que je sais. Elle est aussi de jouer ma partition dans les affaires so­ciales, pour les­quelles le savoir est néces­saire, afin d’éviter des actions insensées et d’agir utilement. Je vou­drais écrire, je vou­drais me consacrer à la théorie, je voudrais lire et tenter de faire une synthèse de ce que j’aurais appris. Mais tout mon passé est contre moi. Je n’ai pas de véritable formation scolaire et mes connaissances se sont développées sans méthode et avec difficultés. Ce n’est que lentement que je vois, et réalise, combien ça va me coûter de combler ce manque. J’essaye de dépasser mes limites, c’est-à-dire que je lis, lis et lis encore. Je sens que peu à peu j’en arrive à posséder tous les outils nécessaires pour faire ce que j’ai envie de faire. Je connais mes limites (et la façon de les surpasser) et – pour la pre­mière fois de ma vie – aussi mes propres capa­cités. Je suis capable de peser objec­tivement le pour et le contre et de recon­naître mon droit à argumenter avec d’autres ; j’acquière un sentiment de force et d’assurance nécessaire au combat intellectuel.

Toute ma vie, j’ai été entravé dans mes étu­des, ainsi que dans mes écrits, par la mi­sère, le travail et autres occupations. Pendant des années, j’ai été actif dans toutes espèces de mouvements qui ont retardé mes études. J’ai toujours travaillé dans toutes sortes d’usines, ce qui m’a empêché de faire ce que je voulais réellement faire. Puis la crise économique est venue et j’ai perdu mon travail en 1931 ; le fascisme est arrivé en Europe par là-dessus, et la fin du mouvement des chômeurs en Amérique, puis la fin de toute activivité organisée avec l’ascencion de Roosevelt et du New Deal. Cette situation déplorable, qui excluait toute activité orga­nisa­tionnelle raisonnable, tout en me faisant subir les conséquences du chômage, fut ce­pendant pour moi un don du ciel en ce que pour la pre­mière fois je pouvais poursuivre mes études systématiquement. Les aides sociales, puis la bourse des Writers Project, ont suffi à me tenir en vie et tout mon travail sérieux date de cette époque. Mais ensuite j’ai perdu mon emploi avec le Writers Project et j’ai dû repartir de zéro. Pendant plusieurs années, j’ai essayé d’intéresser quelqu’un à mon cas, par exemple l’Institut [de recherches sociales] à New York et Guggenheim. Ce n’est pas vraiment parce que je voudrais échapper au travail en usine ou n’importe où, mais parce que je veux plus que tout écrire, et que je veux dépasser les limites de mon éducation qui me bloquent dans mon ac­tivité théorique. J’en aurais pleuré quand il me fallait aller travailler et refermer un livre qui m’intéressait de façon vitale. Plus jeune, j’avais l’énergie pour faire les deux, travailler en journée et passer la moitié de la nuit à étudier, mais pour l’avoir trop fait, je suis mainte­nant hors d’état de le faire. Après huit heures de travail, je suis trop fatigué pour faire autre chose. Je suis devenu extrêmement irritable, ce qui me per­turbe de plus en plus et me fait détester à la fois aller travailler et ne pas y aller. Je ne suis heu­reux ni ici ni là. Je dois faire l’une ou l’autre chose mais pas les deux. Je n’ai jamais pu réunir les conditions qui m’auraient permis de produire un début de travail de quelque importance pouvant obliger les gens à m’accorder leur recon­naissance en dépit du fait que je n’ai aucune éducation universitaire et n’appartiens pas à cette clique d’intel­lec­tuels conscients de leur position de classe, incapables de faire autrement que de fouler aux pieds quiconque essaye d’en­trer dans leur royaume. Il y a un cercle vicieux contre moi ; je ne peux rien vendre parce que je n’ai pas un nom et pas de réseau ; je ne peux pas me faire un nom ni un réseau parce que je n’ai rien à vendre. Je dois briser ce cercle. Je dois produire au moins un livre, et réussir à le publier, afin que cette coterie d’inte­llectuels me prenne en compte, ce qui m’ou­vrirait les ins­ti­tutions et les opportunités qui me permettraient de vivre et d’écrire dans le même temps. Il est possible que j’échoue mais je n’ai pas perdu l’espoir d’y parvenir. Parfois, pourtant, c’est trop et, alors, je me sens vraiment misérable. Dans la librairie, où je tue le temps environ dix heures par jour pour 18 dollars par semaine, trop fatigué après 10 heures du soir pour pouvoir entre­prendre quoi que ce soit de systématique, je me suis décidé un jour à quitter cette situation aberrante sans tenir compte des consé­quences. Soit je trouverai un moyen pour vivre six mois sans travailler, soit j’enterrerai mes espérances et chercherai un travail en usine. Si je ne trouve aucun moyen d’écrire et si je dois travailler, j’irai travailler mais au meilleur prix. Je pensais pouvoir intéresser Hans Berger (8), ou n’importe qui d’autre gagnant beaucoup d’argent, de me prêter un peu d’argent pour quelque temps (sans quasiment aucune chance de le récupérer) et peut-être d’autres amis pour m’apporter leur aide durant quelque temps ; par ailleurs, j’essaierai de gagner un peu d’argent en vendant des livres. Mais je n’ai osé le demander à personne, malade de honte d’avoir même pu y penser. Pour­quoi quelqu’un voudrait-il me donner une part de ses revenus simplement pour satis­faire mes ambitions ? Pourquoi quelqu’un s’intéresserait-il tellement à mes écrits  ? Je ne vois pas. Et l’optimisme qui m’est dans un premier temps passé par l’esprit s’est tout de suite transformé en un profond pes­simisme, accentué par mon propre sentiment de honte. J’ai essayé de trouver du travail en usine, envoyé plusieurs propositions, dont une auprès des autorités du Civil Service qui recher­chaient apparemment un ajusteur-mécanicien pour leur programme de défense. Sans résultat, du fait que je n’ai pas travaillé dans une usine de ma­chines depuis 1931. Et le fait que je ne pos­sède plus aucun outil (on m’a volé les miens au cours de mes nombreux déménagements) a aussi joué en ma défaveur. (Les ou­tils sont très chers, et à l’heure actuelle très dif­ficiles à obtenir ; Raube m’a raconté qu’il avait attendu six mois pour un micro­mètre). Que je ne veuille pas véritablement retourner en usine pour le moment m’a aussi des­servi à cause de ma mauvaise volonté à chercher du travail. Je n’en ai donc pas encore trouvé et les perspectives ne sont pas bonnes. J’ai emprunté de l’argent pour payer mon loyer et assurer ma subsistance, mais je ne peux pas continuer à vivre à crédit. Ma situation va empirer et, finalement, je serai obligé d’accepter n’importe quel travail pour tout simplement manger. En même temps, j’envisage d’écrire un livre, un de ces livres qui, pour ainsi dire, synthétiserait toutes nos con­nais­sances et tirerait des conclusions très différentes de toutes celles avancées jusqu’à maintenant. Je ne vois personne d’autre que moi susceptible d’accomplir cette tâche à l’heure actuelle, étant donné que la Hollande est occupée par les Allemands et que tous nos amis, comme Korsch et Berger, sont trop occupés par leurs propres affaires. La seule réelle possibilité de décrypter l’actualité en termes marxistes rigoureux semble devoir m’échoir. Ce qui me semble idéal, du fait que je suis encore un travailleur et n’ai pas habitudes de pensée d’un intellectuel bourgeois. Et puis le moment ne peut pas être plus opportun puisque Wheeler non seulement veut, mais serait très heureux, de publier l’ensemble de mes textes et me soutenir dans le travail que j’ai en vue. Je n’ai jamais eu un ami tel que Wheeler (Moss [9] n’était pas efficace et insuffisamment bon en anglais, je pense), apte à coopérer avec moi et à m’aider dans la réalisation de mes projets. Avec l’aide de Wheeler, je crois pouvoir terminer mon livre en six mois. Des articles que je suis en train d’écrire pour L. M.  pourront aussi servir pour le livre de telle manière que je vais plutôt coordonner mon travail avec L. M. que disperser mon énergie. Ce qui me rend totalement fou, c’est que j’ai l’impression quelque part d’ar­river beaucoup trop tard et qu’avant de finir l’ouvrage nous connaîtrons des conditions qui en exclurons la publication. Mais il en est des humains comme des poules dont parle W. Bush  : «  Jedes legt noch schnell ein Ei/Und dann kommt der Tod herbei. » Ce qui veut dire : « Chacune pond rapidement encore un œuf/ Puis vient la mort. » Il n’est toutefois peut-être pas encore trop tard. Mais même si c’était le cas, tout ce qui sera perdu ce ne sera que l’argent qui m’aura servi à écrire. Bien que ce qui m’ennuie, c’est que cet argent sera celui des autres. Il est tel­le­ment facile de s’arranger avec l’argent des au­tres ; je peux m’imaginer un millier de raisons pour lesquelles quelqu’un me don­nerait de l’argent. Mais aussitôt après les avoir énumérées, je m’aperçois combien elles sont vraiment stupides. Si j’avais la moindre assurance de pouvoir un jour rendre cet ar­gent, je n’hésiterais pas à le demander. Mais je n’ai pas cette confiance en moi. Il est possible que je parvienne à le rendre, mais je n’y crois pas moi-même. Comment d’autres le pourraient-ils  ? En outre, les relations avec autrui se dégradent toujours dès qu’il est question d’argent. Et je me demande parfois s’il ne vaut pas mieux con­server des amis plutôt que rédiger un livre. Tu m’as demandé si tu pouvais m’aider financièrement. Bien sûr que tu le peux, c’est à toi de le savoir. Je ne connais pas ta situation financière, je ne sais rien de ce que toi, tu peux faire. Si tu étais M. Lessing Rosenwald, qui peut donner 250 000 dollars pour une chose aussi bête que « P. M. », je t’aurais déjà sollicité moi-même. Mais j’ai peur que tu ne doives te sacrifier pour me venir en aide. Or, je déteste priver quiconque des jouissances de la vie, de ce qu’il souhaite faire ou avoir, uniquement pour satisfaire mon propre plaisir. Le point est simplement : es-tu en mesure de m’aider avec de l’argent, sans trop te priver et, dans ce cas, es-tu suffisamment fou pour dépenser ton argent dans une entre­prise sans autre perspective que d’aider un petit nombre de personnes à peut-être mieux comprendre quelques-uns des problèmes sociaux ac­tuels  ? Je te dois déjà une assez forte somme, et suis déjà très malheureux de n’avoir pas pu te rembourser cet argent. Il se peut qu’un jour je trouve un travail bien payé qui me permette de te rendre ce que tu m’as donné, ou que je puisse amasser une assez forte som­me d’argent pour te rembourser ce que je t’ai emprunté autrefois grâce au livre ou bien en­core grâce à la rédaction et la vente de quelques articles. Mais il me semble que c’est trop espérer et je n’ose même pas y penser comme à une véritable probabilité. Pour en finir avec toute cette pénible discussion, je voudrais conclure en te disant que si, d’une manière ou d’une autre, j’obtenais suf­fisam­ment d’argent pour vivre sans travailler durant les six mois à venir, j’aurais en toute certitude rédigé mon livre. Si le livre est publié, je pourrais très proba­blement vendre quelques articles et poser à nouveau ma candidature à une bourse de Guggenheim, avec plus de chances de l’obtenir. Si rien ne se matérialise, je devrais retourner à l’usine ; mais j’aurais au moins le sentiment d’avoir tout essayé et que ça a échoué. Je sais qu’alors je n’aurai plus d’autre choix ; pour l’heure, j’ai le sentiment que je peux faire quelque chose et que si je suis bloqué c’est seulement parce que je ne peux pas mettre suffisamment d’argent de côté qui me permette de vivre pen­dant un temps sans travailler. Si tu es véritablement intéressé par le travail que je veux faire et si tu as assez d’argent sans trop te priver, si tu veux m’aider, je sais que je ne saurai pas refuser ton aide autant que je le vou­drais. Je suis encore trop égoïste et encore incapable de renoncer à profiter de l’intérêt ou de la bonté des autres. Mon excuse, c’est mon travail, mais c’est une mauvaise excuse parce qu’elle présuppose l’arrogance de croire que mon travail serait important pour autrui. De toutes façons, s’il t’est difficile de m’aider pour quelque raison que ce soit, n’essaye pas s’il te plaît. Je ne peux supporter l’idée d’être aidé que si je sais que cela n’implique aucune complication pour ceux qui m’aident. Je préfère ne pas être aidé plutôt que créer entre nous un sentiment de malaise. Bien qu’encore très égoïste, je n’ai, sincèrement, pas encore perdu une certaine sensibilité.

(La traduction de M. Buckmiller s’arrête ici)

L. M. devait sortir à la fin de ce mois. Mais je dois attendre la réponse de Dennis à ma critique et un article de Korsch. Sinon tout le numéro sera rempli de mes propres textes, une situation dont je pense qu’elle n’est pas très saine. Nous serons certainement à la mi-décembre quand le numéro sortira. J’ai commencé à rédiger une critique de John Dewey. A cause du travail extrêmement hypo­crite de Sydney Hook sur John Dewey (10). Elle viendra à la suite de mon exposé sur le matérialisme dia­lectique dans ce prochain numéro qui, à ce propos, devrait être assez amusant parce qu’il montrera que presque toutes les critiques adressées à Marx en Amérique sont basées sur une incompréhension générale de la part de ceux qui ont critiqué Marx, sans même s’être donné la peine de le lire. Le nouveau livre d’Eastman sur Marx, Marxism – is it science  ? (11), en est un très bon exemple. Mais maintenant tu dois être très fatigué de cette lettre. Transmets mes meilleurs vœux à Anne.

A toi comme toujours,

Paul

NOTES

* Les lettres de Mattick à Porter sont conservées aux Archives of American Art à Washington

(1) Karl Korsch (1886-1961), en exil aux Etats-Unis, collaborait à Living Marxism, la revue que Paul Mattick anima de 1938 à 1942 (après International Council Correspondance et avant New Essays – voir les sommaires de ces revues sur les sites de La Bataille socialiste et du collectif Smolny et où il publia notamment sur ce sujet « The Fascist Counter Revolution » (LM vol. V n° 2 [automne 1940]) et « The Worker’s Fight against Fascism » (LM vol. V n° 3 [hiver 1941]).

(2) Dinsmore Wheeler (1906-1968). L’Institut d’his­toire sociale d’Amsterdam conserve de nombreuses lettre de Mattick à cet écrivain, un de ses amis, qui vi­vait à Chicago en 1940.

(3) « Fascism Made in USA. Critique of Lawrence Dennis The Dynamics of War and Revolution », article paru dans le n° 3 (vol. V) de Living Marxism.

(4) Pseudonyme de Heinz Langerhans (1904-1976), ancien étudiant de Korsch,.

(5) Walter Auerbach (1908-1966) appartenait avec Fritz Henssler (1903-1986), qui était en relation avec le Groupe des Communistes internationalistes de Hollande, au noyau de communistes de conseil regroupés autour de Mattick à Chicago. 

(6) Oskar Lange, économiste polonais, devenu en 1945 ambassadeur du régime communiste auquel il s’était rallié pendant la guerre. Il enseigna à Chicago de 1938 à 1944. Il débattit de la possibilité du calculdans une économie socialiste, combattant la théorie de la valeur de Marx. Mattick écrivit dans LM vol. IV n° 8 (septembre1939) «  On the Economic Theory of Socialism. review of Oscar Lange and Fred M. Taylor ‘On the economic theory of socialism : Government control of the economic order’. »

(7) En allemand dans le texte : « schlamassel » (NDT.)

(8) Pseudonyme de Fritz Henssler (1903-1986), qui a émigré aux Etats-Unis vers 1936.

(9) Sam Moss a publié dans L.M. « Discussion. On the impotence of Revolutionary Groups (vol. IV n°7, juin 1939, disponible sur les sites de La Bataille socialiste et du collectif Smolny).

(10) « Inevitability of communism », de Mattick, publié en 1936 (était déjà une critique de Towards the Understanding of Karl Marx, de Sidney Hook (1933, trad. fr. Pour comprendre Marx, Gallimard 1937). Hook (1902-1989), publie en 1939 John Dewey, An Intellectual Portrait.

(11) Max Eastman (1883-1969), fondateur de la revue The Masses. Voir https://www.marxists.org/archive/ea... 1935/science-philosophy.htm

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