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Maïden et ses contradictions

Entretien avec un syndicaliste révolutionnaire ukrainien

lundi 21 avril 2014

Ce texte, traduction d’un entretien entre un camarade ukrainien et un camarade tchèque, apporte, même si nous pouvons avoir parfois des désaccords avec certaines analyses ou formulations, une lumière nécessaire sur ce qui se déroule actuellement dans ce pays. Il est bien évident qu’il ne tient pas compte des derniers événements, qui évoluent rapidement. Mais, tel qu’il est, il reste valable pour l’essentiel et nous permet de mieux comprendre l’imbroglio ukrainien.

(Toutes les notes sont d’Echanges)

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Préambule des camarades tchèques

Depuis des semaines et des semaines, nous avons observé les événements d’Ukraine, essayant de trouver un sens à ce qui se passait à Kiev et dans d’autres villes. Nous avons lu bien des textes, commentaires et entretiens, et nous avons beaucoup discuté de Maïdan (1), mais nous nous n’avons jamais abouti qu’à de nouvelles questions. Aussi, quand nous avons eu l’occasion d’établir des contacts avec des camarades ukrainiens, nous avons tenté d’en tirer le maximum d’éléments de réponses. Par cet effort, dû aussi à la bonne volonté et à la patience de Denis de la branche de Kiev du Syndicat ouvrier autonome (Autonomous Workers Union) (2), nous sommes parvenus à ce qui suit. Nous espérons qu’il apportera une vision utile du mouvement Maïdan et de son contexte.

Vratislav : Depuis presque trois mois un mouvement a commencé à se développer en Ukraine et est devenu réellement massif, se répandant de Kiev vers les autres régions de l’Ukraine. Il a impliqué à Kiev l’occupation permanente de la place de l’Indépendance (Maïdan) et de la zone urbaine environnante, et, dans une bonne partie du pays, des émeutes, des occupations ou blocages de bâtiments administratifs ou officiels. Il est notoire qu’on y trouve une forte implication d’organisations d’extrême droite et la prévalence parmi les protestataires d’une certaine idéologie nationaliste traditionaliste. Ce mouvement dénommé « Maïdan » ou « Euromaïdan », d’après le nom de la place, est celui de la revendication initiale : la ratification par le gouvernement ukrainien du traité conduisant à l’admission de l’Ukraine dans l’Union européenne.

Pourtant, rapidement cette revendication a été remplacée par une autre, une revendication destinée à permettre de mobiliser un plus grand nombre, celle de renverser le président Ianoukovitch (3), son gouvernement et un appareil d’Etat corrompu. Est-ce que cette description correspond à la réalité ou y manque-t-il quelque chose ? Je veux dire, si le présent clan au pouvoir est contesté, est-il réellement contesté par une majorité de gens qui voudraient définitivement voir l’Ukraine prendre « la voie occidentale » ? Est-ce que le mouvement Maïdan à Kiev et dans tout le pays est absolument unifié sur cette question d’un « ultra-optimisme européen » ?

Denis : Oui, ton aperçu est plus ou moins correct. Mais tu dois comprendre que, depuis le début du mouvement, les gens ont une vision très particulière de l’Europe. Ils y voient une société très utopique – une société sans corruption, avec des salaires élevés, une sécurité sociale, le règne de la loi, des politiciens honnêtes, des visages souriants, des rues propres, etc. – et appellent cela l’UE. Et quand on essaie de leur dire que l’UE n’a actuellement rien à voir avec cette vision idyllique, que présentement des gens en Europe brûlent des drapeaux européens et protestent contre l’austérité, etc., ils répliquent : « Préféreriez-vous vivre en Russie ? » Depuis le début les protestations sont bien orientées par la fausse conscience d’un « choix de civilisation », par le modèle idéologique nationaliste quine laisse aucune place à des revendications de classe. C’est le résultat d’une hégémonie culturelle bourgeoise, au sens gramscien (4), et c’est le principal problème de la lutte que nous devons mener dans ce pays dans les prochaines années (ou décennies).

Mais « l’Europe » ne fut jamais, en fait, le but principal des protestataires. Les sentiments antigouvernementaux et antirusses étaient beaucoup plus forts et naturellement, après les assauts policiers du premier décembre, ils ont pris le dessus sur la rhétorique pro-UE. Maintenant, la plus grande partie des gens se souviennent à peine de ce qui fut la cause initiale des manifestations. La plupart admettent maintenant que le terme « Euromaïdan » est anachronique. Les groupes d’extrême droite, qui initialement devaient dissimuler leur attitude traditionnelle envers « le déclin libéral de l’UE » (5) dans le but d’infiltrer la protestation, ne se soucient guère maintenant de cette question de l’UE, et visent seulement à un changement de régime. Ce sentiment est accepté par de larges cercles parmi les protestataires.

D’autre part, malgré tout, c’est un fait que l’Ukraine a été historiquement divisée en deux entités culturelles, politiques, linguistiques (6). Le Nord et le Sud sont plus peuplés, possèdent le plus gros de l’industrie, parlent russe et sont largement favorables à un programme culturel et politique pro-russe avec une nostalgie de l’Etat soviétique. Le Centre et l’Ouest de l’Ukraine sont plus agricoles et moins peuplés, parlent plus l’ukrainien et inclinent plus vers l’Ouest, loin de la Russie. Dans la dernière décennie, l’Ukraine s’est déplacée politiquement de la première vers la seconde partie.

Cette division est souvent exagérée au point de voir dénier l’existence d’une nation ukrainienne unifiée. Je pense que l’Ukraine est encore un Etat-nation plus unifié que la Belgique par exemple. Pourtant, cette division existe et a été la principale raison pour laquelle la classe dominante n’a pu établir dans ce pays un régime autoritaire comme en Russie ou en Biélorussie ; cette situation a fait qu’aucun politicien n’eut jamais le soutien de la majorité de la population. Par suite, on devait parvenir à un équilibre et faire des concessions à une faible classe ouvrière, la démocratie bourgeoise devait être maintenue de même que les éléments du Welfare (« Etat providence ») beaucoup plus généreux qu’en ­Russie.

Considérant tout cela, on peut conclure que l’intégration dans l’UE n’est pas du tout le problème central des protestataires, qui devant éventuellement être franchie par tout « bon » gouvernement après la chute de Ianoukovitch.

Vratislav : Maïdan n’avance que des revendications politiques. Pourtant la politique n’existe pas comme phénomène isolé dans le vide, ce n’est qu’un moment dans une totalité sociale, tout comme les questions économiques. Il s’en suit que les revendications de Maïdan ne sont pas contingentes et j’aimerais savoir quelle sorte de réalité socio-économique se cache derrière ces revendications. Quelle est la situation générale de l’Ukraine qui conduit à cette revendication de chasser Ianoukovitch et contre la corruption systématique à tous les échelons de l’Etat ?

Denis : Tout d’abord on doit garder présent à l’esprit l’hétérogénéité de l’Ukraine, ce que je viens de décrire. Ces divisions ont été mises sur le tapis au cours des dernières années à des fins politiques par les politiciens. Par exemple, en 2009, juste avant l’élection présidentielle, le Parti des Régions (7) qui était alors dans l’opposition a impulsé de grandes protestations contres des manœuvres militaires de l’OTAN en Crimée. Il promit aussi de faire du russe une langue nationale. En 2010, quand il arriva au pouvoir, il accepta ces manœuvres de l’OTAN et ne fit rien sur cette question de langue. Ceci jusqu’en 2012 quand il eut besoin de gagner de nouveau les élections parlementaires. Il passa alors une loi qui défendait les langues minoritaires, ce qui mobilisa les deux fractions de la population. D’un côté, la partie russophone soutenait le Parti des Régions, se souvenant qu’elle avait été discriminée et croyant que la loi la sauverait. D’un autre côté, l’opposition des ukrainophones provoqua des protestations massives contre le « génocide linguistique ». Les deux camps ont manipulé ces oppositions, entraînant une radicalisation de la population à un moment où celle-ci ne se souciait guère de ce problème. Un an plus tard, plus personne ne se souvenait de cette « hideuse » loi linguistique.

Il y a toujours une bonne part de la population qui hait le président Ianoukovitch [destitué le 22 février 2013, NDE], une situation qui n’a besoin que d’une étincelle pour provoquer un mouvement de protestation contre lui (particulièrement depuis que Kiev est dans le fief de l’opposition). Cette fois, l’étincelle fut l’hystérie pro-UE provoquée par le gouvernement lui-même. Pendant toute l’année 2013 il ne parlait que de savoir comment l’Ukraine allait signer des accords avec l’UE. Il avait ainsi soulevé les espoirs de la partie pro-européenne de la population et puis soudainement il fit volte-face, laissant les gens très frustrés et très en colère. Ce fut le départ de tout. Mais de toute évidence il y avait des raisons très réelles pour que les gens haïssent ce gouvernement. Quand Ianoukovitch est devenu président en 2010, il a commencé à prendre des mesures « néolibérales » [voir note5] très impopulaires. Les tarifs du gaz naturel furent augmentés ; le gouvernement projeta une réforme médicale qui aurait conduit à la fermeture de beaucoup d’établissements médicaux pour introduire une assurance médicale sélective obligatoire au lieu d’une couverture inconditionnelle. Il envisagea une réforme particulièrement impopulaire du système de pension (reculant l’âge de la retraite pour les femmes) contre la volonté de 90 % de la population. Il y eut une tentative d’introduire un nouveau Code du travail qui réduisait sérieusement les droits des travailleurs. Les chemins de fer furent privatisés et un nouveau Code des impôts visa les petites entreprises.

Mais plusieurs de ces mesures ne réussirent pas à passer et le gouvernement dut reculer. Les tarifs du gaz naturel, de l’électricité, du chauffage et de l’eau furent gelés à un niveau qui restait un des plus bas d’Europe et de l’ex-URSS. La réforme du Code du travail fut enterrée au Parlement, la nouvelle étape de la réforme du système de retraite (introduction d’un système d’épargne individuelle au lieu d’un système de solidarité par répartition) fut bloquée. Le gouvernement se rendit compte qu’il ne pouvait aller de l’avant avec un aussi faible soutien. Mais pourtant, le « bien-être »de la classe ouvrière et l’état général de l’économie laissait tant à désirer que les gens avaient maintes raisons légitimes pour demander une élévation du niveau de vie. Malheureusement, ces multiples complaintes se sont trouvées enrobées dans la fausse conscience du nationalisme.

Finalement, un détail plus important. Depuis 2010, Viktor Ianoukovitch, qui ne fut d’abord qu’une marionnette aux mains des puissants oligarques, est devenu lui-même un puissant homme d’affaires. Son fils aîné a accumulé de vastes pouvoirs : la « Famille » occupe d’importantes positions dans le gouvernement, monopolisant le contrôle sur les flux financiers et ayant commencé une partie de bras de fer avec Rinat Akhmetov, Dimitri Firtash et autres oligarques (8) qui étaient antérieurement ses sponsors. Naturellement, les clans traditionnels de l’oligarchie n’aiment pas ça et les protestations actuelles ont aussi la dimension d’un conflit entre élites. Vratislav : Actuellement, est-il possible de résumer les revendications de Maïdan ? Je veux dire les revendications venant de l’intérieur du mouvement, les unifiant et les généralisant. Y a-t-il de telles revendications clairement et universellement formulées ? Ou bien ces revendications politiques que l’on peut voir et entendre sont-elles fournies par les partis d’opposition, parce que Maïdan comme tel apparaît plutôt comme une collection chaotique de complaintes individuelles qui néanmoins identifient un Ianoukovitch de plus en plus corrompu et autoritaire comme un ennemi commun, ce qui ferait que l’opposition parlementaire serait contrainte de parler d’une seule voix ?

Denis : Pour autant que je comprenne ce qui se passe, il y a effectivement une seule revendication qui est partagée virtuellement par toute personne active à Maïdan : se débarrasser de Ianoukovitch. C’est, à dire vrai, le seul point qui peut unifier tous les camps politiques et strates sociales présents à Maïdan. Naturellement, la plupart vous diront qu’ils ne veulent pas s’en tenir à ça, qu’ils veulent purger toutes les instances gouvernementales de sorte que de « nouvelles têtes » apparaissent, etc. Quand on y regarde de plus près, on trouve un vaste spectre de points de vue différents, souvent contradictoires. Je pense que tu as raison de dire que l’opposition ne fait que capitaliser le fait que toute la haine est focalisée spécifiquement sur Ianoukovitch.

Vratislav : Je pense que je peux imaginer ce que signifieraient pour l’Ukraine un accord de libre-échange et les ajustements imposés par le FMI. Mais cela reste un mystère pour moi de savoir ce que signifierait une intégration dans la Russie ? En quoi consiste cet accord douanier (9) avec la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan ? J’ai lu un article écrit par un journaliste gauchiste ukrainien qui prétend que la politique économique et sociale de la Russie est fortement néolibérale ? Est-ce correct ? Si c’est le cas ces politiques peuvent-elle viser à une unification « eurasienne » ? Peut-être une forme d’Etat plus autoritaire, étant donné le caractère des régimes en Russie, Biélorussie et Kazakhstan ?

Denis : Sans aucun doute, vu que la situation de la classe ouvrière en Ukraine est bien meilleure que dans les contrées que tu as mentionnées, pour les raisons que j’ai déjà exposées. L’intégration dans cette union douanière serait seulement une mauvaise option pour les travailleurs. L’étau se resserrerait à la fois quant à la sphère des libertés politiques que dans celle de niveau de vie. Présentement les statuts de cette union douanière exigent l’unification des lois du travail (ce n’est qu’un exemple). Le gouvernement aurait carte blanche pour établir un régime plus autoritaire et abaisser le niveau de vie. A la dimension macroéconomique, une telle intégration offrirait une opportunité pour renouer une coopération avec les industries high-tech russes, liens qui furent brisés en 1990. Eventuellement cela pourrait amener un renforcement de l’économie mais avec un coût terrible non seulement pour les travailleurs mais aussi pour la bourgeoisie ukrainienne. Notre bourgeoisie nationale est beaucoup plus faible que sa contrepartie russe et l’intégration dans l’union douanière signifierait son extinction. Ce qui fait que cette idée est totalement impopulaire chez la classe dominante ukrainienne.

Objectivement, le scénario optimum d’une économie ukrainienne serait de continuer la vieille politique de « neutralité » géopolitique sans une intégration décisive dans les structures de l’Ouest et de l’Est. Tout « choix » serait un coup sévère porté aux exportations ukrainiennes et au bien-être de la population. La seule question est : pendant combien de temps une telle neutralité pourrait-elle être maintenue ? Il semble que la Russie autant que l’UE voudraient que l’Ukraine cesse de tergiverser et prenne finalement position.

Vratislav : Je dirais qu’il n’y guère de temps laissé pour cela. Il semble que la crise globale ait supprimé toute possibilité pour la société capitaliste en Ukraine de continuer à exister quelque part entre l’Ouest et l’Est. Le fait que l’économie ukrainienne soit entré en récession et que l’Etat ait été sur le point de faire faillite pendant plus d’une année montre que tout gouvernement devra faire un choix « géopolitique » dans le but d’obtenir plus de crédit. Même si la classe capitaliste ukrainienne et ses représentants politiques peuvent trouver une « voie moyenne » (acceptant des prêts à la fois de la Russie et du FMI), il semble évident que, considérant ce que tu viens de dire, dans n’importe quel cas, toute « voie moyenne » devra être basée sur une restructuration néolibérale. Il n’y a plus guère de temps pour imposer de prudentes et progressives réformes structurelles sans aliéner le corps électoral. Qu’en penses-tu ? Peux-tu nous en dire plus sur les effets de la crise sur l’Ukraine ?

Denis : Je ne voudrais pas présentement entrer dans des prédictions de mauvais augure. De mon point de vue, la classe dominante ne sera capable de rester dans cette politique « bonapartiste » que si l’économie globale le lui permet. Même en 2009, quand l’économie sombrait sérieusement, les revenus de la population en prirent un bon coup, mais le gouvernement fit de son mieux pour en atténuer les effets (à cause des élections proches). Le salaire minimum et les retraites ont été augmentés durant cette période.

Après ça, il y a eu une certaine amélioration de l’économie, mais au milieu de 2012, l’Ukraine est entrée dans une situation de crise à cause de la chute des prix sur les marchés mondiaux. Cela a duré près d’un an et demi. Au cours de cette période, le gouvernement réussit, bon an mal an, à garder les tarifs aux niveaux antérieurs et à augmenter le salaire minimum. La monnaie nationale n’a été dévaluée que la semaine dernière. Cette politique nécessitait de peser sur les profits légaux des capitalistes et finalement le gouvernement a dû, en 2013, prendre quelques mesures pour stopper l’expatriation des profits par le grand ­capital. Il a dû aussi commencer à emprunter, de plus en plus. Il a obtenu quelque argent du FMI en 2008, mais a refusé de mettre en œuvre les mesures impopulaires que le FMI requérait. Il put encore utiliser les tendances du marché monétaire et emprunter aux conditions commerciales en 2010-2013. Maintenant, cette opportunité a disparu à cause des restrictions de crédit aux Etats-Unis.

Ianoukovitch réussit à obtenir de l’argent des Russes sans trop de conditions. Si ces accords avec les Russes ne sont pas rompus avant les élections de 2015, il ne fait pas de doute que la politique actuelle pourra être maintenue jusqu’alors. Mais tout dépend de la situation du marché global, àcondition qu’elle reste favorable à l’économie ukrainienne, laquelle dépend beaucoup des exportations et importations. Si l’amélioration vient en 2014, la classe dominante sera en mesure de continuer dans cette voie et de poursuivre son activité comme avant. Autrement, elle devra prendre de rigoureuses mesures pour abaisser le niveau de vie de la classe ouvrière et mettre en œuvre des ajustements de l’économie en vue de redresser l’industrie et de payer la dette de tous ces crédits accumulés. Dans un scénario pessimiste, le « welfare state » de l’Ukraine aura vécu seulement dix ans, de 2004 à 2014. La bourgeoisie ukrainienne sera-t-elle assez forte pour maintenir le cap dans cette crise et ne pas se soumettre aux « collègues » russe ou européens ? C’est de toute façon une question sans réponse pour l’heure. Vratislav : Quand je regarde le mouvement Maïdan et essaie de le comprendre, je suis toujours curieux de ses composantes de classe et politiques et de leur évolution au cours de ces deux derniers mois. Je crois que tu as dit quelque part que les protestataires pro-UE du début venaient de la classe moyenne. Parlais-tu d’étudiants ? « Classe moyenne » est une catégorie très à la mode et en même temps très vague. Peux-tu en dire un peu plus sur ce que cela signifie dans le contexte ukrainien ?

Denis : Cela dépend à quelle période on se réfère. Initialement oui, les protestataires étaient principalement des étudiants des « classes moyennes » urbaines : petite bourgeoisie, cercles bobos, employés de bureau. Maintenant, la composition de classe a complètement viré vers quelque chose de plus universel. Je ne sais pas vraiment dans quelles proportions mais il ne fait aucun doute que la protestation est devenue plus « prolétarienne », quoique la participation ouvrière reste encore faible et que, quand des travailleurs y participent, ils le font en tant qu’Ukrainiens ou « citoyens » mais pas comme « ouvriers ». Ainsi, à Kiev elle-même la vie continue comme d’habitude, personne n’est en grève etc. Généralement la protestation traverse toutes les classes et comprend tout aussi bien des chômeurs que des cadres de Microsoft Ukraine.

Vratislav : Les commentateurs décrivaient dans les médias les protestataires du début en novembre en libéraux, voulant le ­pluralisme démocratique, le multiculturalisme, etc. Est-ce que tu acceptes une telle ­description ?

Denis : A coup sûr pas le multiculturalisme. Je pense qu’aujourd’hui chacun est bien conscient du rôle de l’extrême droite dans la protestation. Ils n’ont pas le don d’ubiquité comme certains peuvent le penser mais le fait est que leur idéologie est devenue plus acceptable dans le principal courant politique (qui a initialement toujours penché vers la droite). Par exemple, récemment, Vitali Klitschko (10) (qui est le plus libéral des trois leaders de l’opposition) a lancé une campagne dénommée « N’ayez pas peur, vous êtes des Ukrainiens ». Bien sûr, la plupart des protestataires disent qu’ils veulent vraiment le pluralisme politique, la démocratie bourgeoise au lieu de la monopolisation rampante du pouvoir, pas un parti unique comme c’est le cas aujourd’hui. Mais en même temps la foule de Maïdan fait revivre certaines pratiques sociales prémodernes, profondément enfouies depuis le Moyen Age, comme le fouet, le lynchage, le rôle traditionnel des genres.

Cette promptitude effrayante à glisser dans la barbarie est née d’un désenchantement de la politique parlementaire et de la mythologie nationaliste d’un passé doré, omniprésente dans l’école et dans les médias. Mais les mêmes choses apparaissent aussi dans le camp opposé ; les réseaux sociaux de la police des émeutes sur Internet sont remplis de la même merde.

Le programme originaire de l’Euromaïdan en novembre était celui de la droite libérale, orienté vers l’UE, les « libertés économiques » et la démocratie bourgeoise. Mais même alors les solutions avancées autour du multiculturalisme, les droits des LGBT, les droits des travailleurs et libertés étaient sévèrement combattues par les militants d’extrême droite politiquement conscients qui avaient rejoint les protestations, bien que leur propre programme politique ait toujours inclus la critique du « fascisme libéral » de l’Union européenne. En fait, le véritable nom « Secteur de droite » (11) leur fut donné après de telles attaques violentes. Ces attaquants ne représentaient pas la majorité des protestataires, mais ces derniers étaient très sensible à leur programme politique qu’ils avaient ainsi introduit aussi agressivement.

Vratislav : Pouvons-nous dire qu’après le premier assaut policier, des membres de la classe ouvrière sont venus à Maïdan ? Je peux imaginer que toutes sortes de prolétaires fréquentent Maïdan après leur journée de travail ou d’études, des gens avec un boulot stable, des précaires, des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes. Est-ce que ces catégories représentent la majorité des présents à Maïdan aujourd’hui ? Et qui sont ces gens qui occupent Maïdan en permanence ? Est-ce qu’ils sont chômeurs, travailleurs, occasionnels sans boulot pendant l’hiver, ou sans logis ?

Denis : Avant tout, personne ne peut dire « la classe ouvrière est à Maïdan » Oui, le nombre de participants appartenant à la classe ouvrière s’est accru, mais, comme je l’ai dit, ils ne se considèrent pas comme agissant en tant que classe, pour eux cela n’a rien à voir avec une telle catégorie. Il n’y a pas de « classe pour soi » (12) à Maïdan. Et la majorité de la population ouvrière Kiev est encore apathique. Je veux dire qu’on n’est jamais sûr que n’importe qui rencontré dans la rue soutienne Maïdan. Comme je l’ai dit la composition de classe est présentement universelle. La majorité, je pense est encore représentée par des étudiants et la petite bourgeoisie ou des prolétaires des régions de l’Ouest de l’Ukraine. C’est particulièrement vrai pour ceux qui restent là en permanence. Les SDF sont naturellement attirés à cause de la nourriture gratuite et du chauffage mais ils sont vus d’un sale œil par la plupart des militants.

Vratislav : Comment cet « influx » limité de prolétaires (si nous les identifions sur la base de leurs positions dans la relation capitaliste d’exploitation et non par leur conscience) transforme le paysage politique de Maïdan ? L’ont-ils changé en une lutte antigouvernementale ? Ou en quoi d’autre ? Sont-ils aussi parmi les plus nombreux soutiens du nationalisme et des idéologies d’extrême droite ayant ainsi donné un poids supplémentaire à l’influence de Svoboda (13) et autres organisations fascistes dans le mouvement ?

Denis : Oui, la protestation est devenue plus anti-gouvernement et pro-démocratie, spécialement après les lois du 16 janvier dernier. La plupart des gens étaient horrifiés par la menace autoritaire qui était leur principale préoccupation. Non, car je dirai qu’encore maintenant les plus nombreux soutiens du nationalisme et des forces d’extrême droite ne sont pas prolétariens. C’est l’intelligentsia et les étudiants qui restent la base de ce soutien. Il s’en suit néanmoins que la « démocratisation » de la composition de classe des protestataires amène un affaiblissement des nazis et non leur renforcement. Bien qu’à long terme l’hégémonie politique de la droite puisse être renforcée même en proportion numérique par un noyau dur de nazis qui ne sont pas très forts maintenant.

Vratislav : C’est réellement intéressant ce que tu viens de dire sur les étudiants et les gens instruits qui seraient en général les principaux partisans des fascistes ukrainiens et des ultranationalistes. Peux-tu expliquer un peu les raisons de ce phénomène ?

Denis : Je pense que cela colle tout à fait avec l’analyse marxiste du fascisme, ne crois-tu pas ? A vrai dire, à Kiev, l’intelligentsia et la petite-bourgeoisie sont les principales forces soutenant le nationalisme ukrainien. Dans les régions de l’Ouest de l’Ukraine, Svoboda a une base électorale prolétarienne, mais à Kiev ce parti a gagné un chiffre record de votes en 2012 grâce au désenchantement de l’intelligentsia envers l’opposition parlementaire « systémique » et le désir de tenter quelque chose de plus « radical ». Et depuis que le « sens commun » de base s’est depuis longtemps établi sur des affirmations nationalistes fondamentales, la radicalisation va plus loin dans cette direction. Pendant ce temps, la classe ouvrière est en partie apathique, ou en partie fait confiance aux principaux partis bourgeois populistes.

Vratislav : Récemment, j’ai lu une analyse des protestations de Maïdan écrite par un tchèque ukrainien de l’aile gauche. Pour lui ce sont « avant tout et surtout des protestations de la classe moyenne » c’est-à-dire des protestations de « gens relativement bien éduqués et ayant réussi » tandis que la « droite radicale représente la voix des strates parmi les plus pauvres de la population ukrainienne ». Il dit aussi qu’une fraction étroite d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes, qui autrement représentent la voix la plus forte de la protestation, n’a aucune influence dans « l’ultra-droite ». Néanmoins, ce que tu dis s’oppose à cette vision –au moins pour autant que les fascistes soient concernés. Qu’est-ce qui permet de caractériser explicitement le mouvement Maïdan comme « d’abord et avant tout classe moyenne » ? Selon toi, est-ce une description correcte ?

Denis : Je serais d’accord pour dire que la « classe moyenne » joue un rôle essentiel dans les protestations – se présentant comme la « voix » des protestataires, même si elle n’est pas numériquement dominante (je ne suis pas sûr aujourd’hui des chiffres. Il n’y a pas eu de sérieuses recherches sociologiques depuis début décembre). De toute façon, la bourgeoisie de Kiev et l’intelligentsia disent qu’ils parlent non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour tout un chacun et il n’y a personne autour d’eux pour le contester.

Ont-ils une influence sur l’extrême droite ? Cette influence est réciproque, en fait. Comme j’ai essayé de l’expliquer, l’extrême droite ne vient pas du ciel, elle est le produit logique pris au sens large de facteurs historiques objectifs et de la classe dominante. Aujourd’hui, ils ont évolué au point qu’ils sont devenus un sujet politique qui se soutient de lui-même, capable de dicter son propre programme et d’élargir son hégémonie culturelle. Dans les régions de l’Ouest de l’Ukraine, Svoboda est considéré comme « le » parti prolétarien, la voix politique de la classe ouvrière. Je pense que c’est ce que voulait dire l’auteur cité. C’est confirmé par les dernières élections parlementaires. Dans les régions de l’Est, un tel « parti prolétaire » est le Parti « communiste » d’Ukraine. Naturellement, ni l’un ni l’autre ne représentent la classe ouvrière, c’est juste l’image de la sympathie politique subjective des travailleurs.

En même temps, Kiev est la « zone transitionnelle » entre les deux macrorégions. Ici, dans la capitale, personne n’espérait le succès éclatant de Svoboda aux élections de 2012. Et le principal électorat de Svoboda apparut être le « public propre » ; la classe moyenne éduquée et relativement aisée qui hait le présent état des affaires qu’il associe avec les résidus du « communisme » Et qui pense que l’UE est une terre où les vertus personnelles sont récompensées d’un succès matériel. Et qui parlent « d’occupation intérieure » par des éléments antinationaux. Qui souvent parle russe mais est toujours adepte du nationalisme ukrainien. Ces gens sont nouveaux en politique, ils savent « seulement » qu’ils sont de droite et nationalistes. De plus ils font confiance à des leaders plus expérimentés politiquement pour exprimer leur vision et formuler des programmes pour eux. Il se trouve justement que ces leaders sont des nationalistes ou même des nazis. Et ils se situent depuis le centre du discours politique jusqu’à la droite la plus extrême. C’est le portrait politique de la majorité classe moyenne de Maïdan. C’est ce qui arrive quand un mouvement de gauche ne s’est pas développé et que les libéraux sont trop corrompus et pourris.

Vratislav : Tu as déjà mentionné qu’il y a aussi un pourcentage important de petits-bourgeois et même de bourgeois impliqués dans le mouvement. Tous ces leaders de l’opposition parlementaire et leurs copains oligarques. On se trouverait ainsi en présence d’un véritable mouvement interclasse avec une composante minoritaire numériquement de la classe ouvrière. Est-ce vrai ?

Maintenant, comment les positions politiques sont-elles diffusées parmi ces masses ? J’ai lu que les extrémistes de droite sont une minorité dans le mouvement, mais une minorité importante. Peux-tu donner une estimation de l’importance de cette minorité et expliquer ce qui lui donne une telle importance ? Je veux dire en termes concrets.

Denis : L’Ukraine a un gros problème avec les libéraux. Ils ne forment pas une tendance suffisamment forte pour vivre par elle-même. Les deux camps sont dominés par des idéologies populistes de droite – un mélange de conservatisme et de nationalisme. C’est le principal problème parce que le nombre réel des militants d’extrême droite n’est pas si grand, il est même minuscule comparé à la foule qui parfois a rassemblé plus de 100000manifestants. Alors que le potentiel de mobilisation des fascistes est approximativement de 1000 à 2 000.

Mais avant tout, leurs idées sont bienvenues dans une foule apolitique. Ensuite, ils sont très bien organisés et une bonne partie des gens aiment leur « radicalisme ». Un travailleur ukrainien moyen hait la police et le gouvernement mais il ne risquera jamais son confort en les combattant ouvertement. Alors lui ou elle accueillent « l’avant-garde » qui est prête à combattre à leur place, spécialement si cette avant-garde partage de « bonnes » valeurs patriotiques. Néanmoins, il y a une certaine distance entre les combattants nazis et les protestataires « normaux » même sur le plan physique. Les premiers sont maintenant concentrés dans la rue Grushevskogo et aux barricades alors que les « citoyens » réguliers restent à Maïdan. Il y a un certain nombre (très réduit) de libéraux qui ne soutiennent pas l’extrême droite. Quelques-uns d’entre d’eux ont mené une protestation contre la marche aux chandelles Bandera (14). D’autres libéraux restent derrière les leaders du parti d’opposition mais l’opposition est très impopulaire parmi les protestataires. Je dirais que l’atmosphère générale est patriotique, même nationaliste, mais bien des gens ne soutiennent pas les nazis et les considèrent comme des provocateurs.

Vratislav : De tout ce que tu as dit, il ressort que le noyau des protestataires se situe quelque part entre les populistes de droite (déguisés en libéraux) et les fascistes ; ils ne s’identifient eux-mêmes avec aucun de ces deux pôles de la – ainsi dénommée – opposition démocratique nationale, mais en même temps ils se sentent à la fois pronationalistes et prodémocratiques, et ces trois courants sont unis sur la base d’être anti-Ianoukovitch . Est-ce que c’est vrai ou pas ? Denis : C’est vrai. Sauf pour les libéraux parlementaires : ils tentent plutôt de se déguiser en populistes de gauche. Toute autre position ne pourrait leur assurer un soutien dans la classe ouvrière. De plus chaque force politique parlementaire a une aile libérale de droite qui parle toujours d’austérité et de réforme et une aile gauche populiste qui demande plus d’intervention du gouvernement en faveur de la population appauvrie. Les premiers tiennent le haut du pavé quand leur parti est au pouvoir et les seconds prennent le pas quand leur parti est dans l’opposition ou en période électorale. Ce qui entraîne ces partis de la bourgeoisie à de ridicules manœuvres ; par exemple, lors d’un meeting à Maïdan, Arseni Iatseniouk, du parti Batkivschyna (15), a déclaré que l’Ukraine devait accepter de toute urgence les requêtes du FMI. Une semaine plus tard, il pouvait dire que maintenant que la Russie avait cassé le prix du gaz vendu à l’Ukraine, Ianoukovitch devait diminuer d’un pourcentage identique le prix déjà largement subventionné du gaz domestique.

Vratislav : Il est évident que les visions conservatrices jouent un rôle important dans la conscience d’une large part de la population ukrainienne. Où peut-on trouver les sources historiques et sociales d’un tel conservatisme ?

Denis : J’ai déjà écrit sur les schémas archaïques rampants qui reprennent vie à Maïdan, et aussi sur leurs causes : au cours des vingt dernières années les politiques sociétales de l’Etat étaient aux mains des nationalistes. Et ils ont fait qu’une génération a été élevée qui n’a vu aucun problème à proclamer « L’Ukraine aux Ukrainiens » avec la notion d’un « réservoir génétique de la nation ». Aussi les traditions et le passé « héroïque » sont-ils considérés a priori comme « bons ». Niant l’état présent des affaires et l’expérience soviétique, effrayés de tous les éléments progressistes de l’idéologie européenne (comme la tolérance à l’égard des LGBT, la popularité de l’idéologie gauchiste), ils embrassent satisfaits toutes les traditions reliées à ce qui leur a été enseigné à l’école.

Vratislav : Serait-il plausible d’identifier comme une autre raison de ce conservatisme le fait qu’après la « thérapie de choc » initiale dans les années 1990, la restructuration capitaliste a perdu son élan et que, depuis, l’Ukraine soit devenu un « monde en lui-même » préservant un certain statu quo socio-économique, peut-être pour éviter l’explosion de tant de contradictions (de classes, nationales, géopolitiques, économiques, etc.) qui s’affrontent dans la société ukrainienne. Dans un tel contexte d’un retrait défensif du processus de libéralisation globale, un nationalisme conservateur fort et largement répandu avec une célébration inconditionnelle du passé « glorieux » paraît prendre tout son sens. Denis : Je n’en sais pas trop sur la manière dont cette restructuration fut exemplaire dans des pays comme la République tchèque. N’avez-vous pas vu une certaine résurgence des valeurs conservatrices et des traditions présumées nationalistes ? Pour autant que je sache cela n’a pas été seulement le cas en Ukraine et en Russie mais aussi dans des pays comme la Pologne, la Hongrie, la Roumanie et les républiques de l’ancienne Yougoslavie.

J’expliquerais cela plutôt d’une autre manière : la faillite du « socialisme réel » a aussi amené la faillite des valeurs qui avaient été officiellement promues dans cette société (athéisme, féminisme, internationalisme). Le fossé a été rapidement comblé par un mélange étrange de nationalisme et de conservatisme (et une philosophie de charlatan autour du New Age [16] pour le soutenir). Ce transfert fut appuyé vigoureusement par l’appareil idéologique de l’Etat. En fait, dans beaucoup d’universités au début des années 1990 les départements du « communisme scientifique » ont été reconvertis en « nationalisme scientifique ». Même si plus tard ils sont devenus des départements de « science ­politique ». Cette situation , par bien des aspects, est similaire à la vague de conservatisme et d’islamisme qui s’est développée dans les pays du Moyen-Orient après la chute des dictatures bourgeoises progressistes et des idéologies d’opposition socialiste. Mon hypothèse est que la sévérité de ce processus peut être reliée au niveau d’urbanisation dans un pays donné : plus la part de citadins est grande, moins on trouve de probabilité d’un tel retour en arrière vers le conservatisme et la profondeur de ce retour.

C’est vrai qu’il y eut une période d’une certaine domination des idées libérales de l’Ouest dans les années 1990. Mais cela prit fin quand l’Etat rétablit ses positions et que la société se stabilisa après le choc initial. Vratislav : Je voudrais revenir aux éléments d’extrême droite. A quel degré Svoboda est pro- ou anti-européen. A ce sujet je trouve des informations totalement contradictoires. Tiagnibok et ses parlementaires (17) sont-ils réellement prêts à participer aux programmes d’austérité du FMI si le mouvement parvenait à renverser Ianoukovitch et que l’opposition parlementaire puisse former un nouveau gouvernement pro-occidental ? Une telle politique ne lui aliénerait-elle pas les membres de sa base ?

Denis : Comme je l’ai déjà dit, ils traitent la question de l’intégration dans l’UE d’une manière purement pragmatique et populiste. Cela contredit leur programme mais Svoboda la soutiendra aussi longtemps que cela importera pour les masses. Si l’opposition, la droite libérale, gagnait, elle imposerait des mesures d’austérité et Svoboda certainement critiquerait ses partenaires. Normalement ils sont très soucieux des questions socioéconomiques, « défendant » les travailleurs. Mais finalement c’est le vieux dilemme des hitlériens contre les strassériens (18). Et il ne fait aucun doute que les premiers vaincront les seconds. Il y avait déjà une génération d’activistes strassériens dans les rangs de Svoboda qui ont été expulsés ; maintenant ils luttent aux côtés de Svoboda à Lvov. De toute évidence, si à un moment, Svoboda conquière le pouvoir, ils suivront les exemples de leurs prédécesseurs historiques.

Vratislav : En regardant le mouvement ukrainien je ne peux me départir de l’impression qu’il associe d’importantes caractéristiques de deux moments différents dans le processus global de la lutte de classe. D’un côté, je ne puis m’empêcher de me souvenir des insurrections hongroises de 2005 et 2006. C’était avant le début de la crise globale mais la Hongrie connaissait alors une faillite financière et de jeunes fascistes fondèrent un mouvement qui finalement amena l’installation du gouvernement néo-libéral d’Orban, soutenu par le parti Jobbik (19). D’un autre côté il y a aussi des similitudes entre le mouvement Maïdan et le mouvement des Indignés, Occupy ou le printemps arabe, à la fois quant à leur forme et quant à leurs revendications. Les prolétaires peuvent avoir à ce moment des griefs sociaux et économiques mais ils ne luttent pas directement sur cette base. Ils semblent passer outre la réalité sociale de leur vie et viennent seulement ensemble sur un terrain politique, en tant que citoyens aigris ou membre de la communauté nationale en colère ou quelque chose entre les deux. Que penses-tu de ce tableau en regard de l’expérience directe de Maïdan ?

Denis : En fait, c’est une description très juste. Le parallèle avec la Hongrie de 2006 est bon. Mais je ne comparerais pas les protestations ukrainiennes avec les indignés espagnols parce que, contrairement à l’Ukraine, dans la société espagnole il y a une hégémonie culturelle centre gauche. C’est la même chose avec Occupy : ce mouvement était tout à fait idéologiquement confus mais restait pourtant dans le courant principal de la gauche libérale.

On peut faire par contre un bon parallèle avec l’Egypte : nous avons vu comment une impulsion révolutionnaire progressiste amena la chute de Moubarak mais les islamistes prirent le pas sur les protestataires, monopolisèrent la révolution et divisèrent les masses. Ils ont ramené la population sous la férule du vieux régime. Svoboda l’Ukrainien et autres fascistes peuvent être assimilés aux Frères musulmans et autres islamistes. Ils sont « l’opposition » à un régime haï mais ils ne peuvent (heureusement) réunir sous leur bannière tous les protestataires. Ces protestataires d’un autre côté sont très remontés mais il leur manque leur propre langage pour s’exprimer et ils empruntent le langage des groupes dominants. Ils ne sont pas prêts à s’organiser suivant des critères de classe ; ils se présentent seulement comme une « nation »(ou oumma [20] comme en Egypte). Sauf que l’Egypte est plus homogène et qu’en Ukraine, il n’y a pas d’autre moitié du pays loyale à l’égard de Moubarak. Si, pour l’Ukraine, nous oublions l’existence du Sud et de l’Est, alors, en termes de politique bourgeoise, la situation ressemble encore plus à celle de la Hongrie. L’Ukraine centrale et de l’Ouest sont principalement favorables à la droite libérale populiste (Batkivschnyna) [voir note 15] qui a des alliés plus petits et plus radicaux(Svoboda) – un parallèle avec Fidesz et Jobbik [voir note 19].

Vratislav : Il semble que la lutte contre la corruption des gouvernants et/ou des hommes d’affaires est quelque chose qui lierait Maïdan aux autres mouvements du même genre dans le monde. Je pense que lutter contre la « famille » Ianoukovitch qui se sert de l’Etat, contre la police la protégeant, tous symbolisant le régime corrompu, et pour un idéal de démocratie « à l’occidentale », est la voie ukrainienne d’un combat pour une « réelle démocratie ». Est-ce vrai ?

Denis : En gros, oui. Je ne vois rien à ­ajouter.

Vratislav : Maïdan comme corps social doit faire face à sa propre reproduction, organiser sa propre infrastructure, sa défense, etc. tout comme la Commune d’Oakland ou Tahrir eurent à le faire. Ce serait bien si tu pouvais dire quelque chose sur cet aspect important et décrire comment la vie interne de Maïdan est soutenue et organisée.

Denis : Pour autant que je comprenne, tout le potentiel d’une auto-organisation s’est trouvé éliminé par les structures organisationnelles des forces politiques de droite. Svoboda, Secteur de droite et Spilna Sprava (21) occupent les bâtiments et organisent la vie quotidienne. L’opposition parlementaire fait aussi entendre sa voix sur cette question : de toute façon, tout est fortement dépendant des leaders qui représentent les structures déjà établies. Par exemple, il y a les sotnias (22) – « les centuries », des unités de défense. Formellement, elles sont sous le commandement d’Andrei Parubiy – qui fut le fondateur du Parti national-social d’Ukraine (23) qui s’appelle maintenant Svoboda et qui est membre de Batkivschyna. En réalité ce sont des unités qui n’obéissent ni à Parubiy, ni même à Svoboda (comme le Secteur de droite) mais de toute façon on peut douter de l’existence d’unités « indépendantes » (non liées à l’obédience d’un groupe). C’est la même chose pour toutes les autres questions : la nourriture, le bois, le pétrole, l’armement de fortune. On peut marcher ici ou là pour collecter de l’argent pour soutenir le mouvement mais on doit en donner 70 % aux « patrons » qui eux « savent » comment le dépenser. Il y a bien quelques possibilités pour une auto-organisation mais elles sont très limitées. Les choses nécessaires à la vie sont là comme des évidences pour une personne ordinaire et les activistes de base n’ont eu aucune part dans la prise des décisions. Quoique certaines sotnias peuvent être tout à fait autonomes dans la gestion de leurs fonds et de leurs ressources. Tout dépend alors de la structure et des relations dans chaque unité particulière.

Vratislav : Alors que, par exemple, les ­Indignés tendaient à exclure les partis politiques des occupations, dans le cas de Maïdan, les partis d’opposition sont présents au cœur même de la perpétuation de Maïdan qui est dépendante de Batkivshchina, d’Alliance démocratique ukrainienne pour la réforme (Udar), de Svoboda et de leurs propres structures et ressources. En outre, tu dis qu’il n’y a pas d’assemblées de n’importe quelle sorte à Maïdan. Au cours des deux mois d’existence et de lutte les participants de Maïdan n’ont pas créé leur propre organisation distincte de prise de décision.

Pourquoi ? Dans d’autres entretiens, tu as souligné qu’il y avait une sorte de dichotomie entre « la foule » et les politiciens. Comment cette dichotomie a- t-elle pris forme et comment s’exprime- t-elle ?

Denis : Je pense que j’ai déjà répondu en partie à cette question. Les partis d’opposition ne sont pas vraiment populaires parmi les gens de Maïdan ; ils sont considérés comme des opportunistes poursuivant leurs propres intérêts et prêts à trahir le mouvement de protestation. Mais ils continuent néanmoins à gérer toutes les infrastructures de Maïdan et sont les seuls à prendre des décisions. C’est vrai qu’il n’est apparu nulle part d’assemblées ou autres instruments impliquant une prise collective de décisions. Peut-être, d’une certaine manière, cette situation paradoxale est-elle le reflet de la société comme un tout avec ses attitudes paternalistes et sa passivité sociale : c’est très pratique de haïr le patron et de lui laisser tout faire.

Vratislav : Pourtant, d’après une brève analyse publiée par des anarchistes biélorusses sur le site de Revolutionary Action, il semble que hors de Kiev, spécialement à Lvov et à Soumy, la dichotomie entre les protestataires et les politiciens était plus profonde et plus claire. En bref, ils parlaient d’une conception élaborée d’une « protestation apolitique » (sans la primauté des politiques sur les citoyens activistes). Ils disaient qu’il y avait à Soumy une assemblée qui avait élu un « Conseil national » et établi des « Conseils nationaux de district » pour contrôler les politiciens locaux, enquêter sur la corruption et organiser des « milices citoyennes ». Ils décrivaient un processus similaire qui s’était mis en place à Lvov et citaient un « commandant Sokolov » (24) local déclarant que les « Conseils nationaux » avaient pris le pouvoir et étaient sur le point d’élire des comités exécutifs dont seraient exclus les politiciens parce que le peuple n’avait plus du tout confiance en eux. Peux-tu expliquer cette tendance et l’analyser ?

Denis : Pour autant que je sache, ces « Conseils nationaux » sont habituellement formés avec des activistes des partis auto-proclamés représentants des conseils locaux et régionaux. Ils ont promis de tenir des élections mais en fait aucune élection « transparente » n’a été organisée.

L’optimisme des camarades biélorusses est basé sur des affirmations largement exagérées. Ces Conseils nationaux n’osent pas prendre un pouvoir réel, ils ne font rien qui puisse être considéré comme une « usurpation de pouvoir » et enfreignent à peine la loi. Le leader du Conseil national de Lvov qui, en passant, est aussi le leader du conseil régional de Lvov et membre éminent de Svoboda, a requis que les protestataires quittent le bâtiment de l’administration de la région qu’ils occupaient. Andrei Sokolov, le « commandant » de la milice que tu as mentionné obéit immédiatement et fit évacuer le bâtiment. Le Conseil national « révolutionnaire » est effectivement mort n’ayant réalisé absolument rien. Vratislav : Je vois. Ainsi, même dans les régions, on se trouve devant le même schéma qu’à Kiev : la méfiance envers les partis politiques ne s’est pas traduite en tentatives de formation d’organismes d’auto-organisation, qui auraient été capables de développer un contenu clair pour le mouvement. Récemment, j’ai lu qu’il y avait eu des tentatives de différentes associations et initiatives de citoyens de formation de corps indépendants qui auraient pu donner un contenu clair au mouvement, corps qui auraient pu s’impliquer dans Maïdan pour organiser des Conseils civiques comme expression directe du mouvement. Pourtant les politiciens oppositionnels sont parvenus à discréditer cette tentative et à la faire échouer. Peux-tu en dire plus sur cette tentative ? Qui étaient les animateurs des Conseils civiques ? Pourquoi ont-ils échoué aussi facilement ?

Denis : le Conseil civique de Maïdan a été formé par quelques militants humanitaires connus, juristes, célébrités et des membres d’ONG, tous ceux qui n’aimaient pas spécialement l’opposition parlementaire et n’étaient pas spécialement versés dans le nationalisme. Pour autant que je sache, la Confédération des syndicats libres d’Ukraine (25) les avait aussi rejoints. Ils ont tenté de créer une alternative libérale (en partie même de gauche libérale) dans le mouvement, précisant l’importance des droits humains, des libertés civiques, de prises de décision à la base, etc. Mais de toute façon ils n’ont pas réussi à constituer une force de quelque importance. Cette initiative fut presque virtuelle, avec bien peu de militants de base. Pourquoi ? La raison n’en est, je pense, pas tant dans une politique habile de l’opposition que dans les conditions objectives, c’est-à-dire au niveau du discours public. Si une personne est intéressée par une activité oppositionnelle, elle rejoindra vraisemblablement le courant « le plus fort » avec des politiciens puissants et braves nationalistes machos. Le nombre de gens qui pouvaient être sérieusement intéressés par de tels mouvements alternatifs « citoyens » était très réduit. Dans ce champ d’action possible, tout a été absorbé par l’opposition en décembre après que le Maïdan « civique » (initialement Maïdan tout court) eut fusionné avec le Maïdan « politique » (initialement basé sur Yevropeys’ka Ploshcha, place de l’Europe). Après cela, les politiciens ont soutenu de toutes les manières que rien ne pouvait être fait sans leur aide. Et dans une certaine mesure, ils avaient raison : aujourd’hui Maïdan utilise une grande partie du matériel et des ressources humaines fournis par les partis.

Vratislav : Dans un entretien avec Libcom tu expliques que les partis d’opposition ont tenté d’étendre Maïdan hors de ses limites territoriales en proclamant une grève générale et que cela a échoué lamentablement. La raison que tu en donnes est qu’ils n’avaient, pour ce faire, aucune structure sur les lieux de travail. Pourtant Maïdan a pu se répandre de Kiev vers d’autres régions mais il semble que là aussi cela s’est limité à un mouvement d’occupation et d’émeutes. Tu as aussi parlé d’une protestation des travailleurs des transports publics de Kiev qui ne put rejoindre Maïdan et vice et versa. Tu mentionnes que les Ukrainiens ne sont pas habitués à faire grève. Pour résumer, est-ce que cela signifie que l’Ukraine (comme la plupart des pays de l’Europe centrale et de l’Est et d’autres régions du monde) puisse être caractérisée par un manque frappant de luttes sur les lieux de travail. Selon toi, quelles en seraient les raisons ? Denis : C’est vrai. Il y a bien des théories pour expliquer la faiblesse des luttes ouvrières dans l’Est de l’Europe. L’une des plus convaincantes est le legs de la culture politique soviétique qui voyait des patrons faisant tout à votre place. L’Ukraine a hérité d’une énorme institution de l’URSS, la Fédération des syndicats d’Ukraine. Officiellement elle compte des millions de membres, mais ce n’est pas du tout une organisation militante qui défendrait les droits des travailleurs. Cette organisation a de bons juristes et des bureaucrates qui participent à toutes les instances de gestion sociale, tentant honnêtement de gagner autant de concessions qu’ils le peuvent, mais ils se voient plus comme des cogestionnaires d’une économie corporatiste que comme des représentants des travailleurs. Quant à des syndicats militants réellement indépendants, ils n’y en a pratiquement pas.

Pourquoi un militantisme de base ne s’est-il pas développé dans la période post-soviétique ? En partie à cause de la longue et pénible crise économique. On ne peut se syndiquer et faire grève quand on est menacé d’être jeté à la rue et que l’usine est sur le point de fermer. Il y a eu des grèves massives dans les années 1990, mais elles furent organisées principalement par les directions des entreprises non privatisées comme instrument de pression sur les dirigeants politiques. De sorte que les nouvelles structures et institutions qui auraient pu devenir la base d’un mouvement syndical indépendant ne sont pas apparues. Le vieux schéma consistant à déléguer la lutte aux patrons fut ainsi confirmé. Et le boom économique des années 2000 fut trop bref pour amener un changement dans cette attitude.

Vratislav : Maintenant, peux-tu expliquer quelles autres luttes ont pu se développer autour de Maïdan et s’il y a eu quelques tentatives de les relier à Maïdan ? Nous avons juste mentionné une protestation de travailleurs des transports publics de Kiev qui n’ont pas trouvé le chemin de Maïdan. Et tu as dit que les Ukrainiens ne sont pas habitués à faire grève. J’ai lu aussi quelque chose sur une grève d’étudiants à l’Académie Mohyla de Kiev (26).

Peux-tu expliquer quelle fut la relation de l’ultra-gauche ukrainienne avec Maïdan et les autres luttes ? Quel rôle et quelle activité dans ces lieux ? Je pense qu’il doit être très difficile d’être impliqué dans Maïdan étant donné l’influence des fascistes et ethno-nationalistes. Pourtant j’ai lu que des militants anarchistes et féministes y étaient présents et actifs.

Denis : L’extrême gauche a été divisée dans une certaine mesure quant à ses relations avec Maïdan. Une petite partie a déclaré que la protestation était résolument réactionnaire et refusa de lui apporter un soutien quelconque. Le problème avec de telles positions est qu’elles poussent les intéressés dans les rangs des supporters du gouvernement. L’issue logique de cette situation fut de voir un membre d’une telle organisation, Borotba (27), défendre le bâtiment de l’administration régionale d’Odessa alors assiégée par des activistes de l’opposition. A vrai dire, le siège était mené par des néo-nazis mais il y avait aussi des néo-nazis parmi les défenseurs du bâtiment, les « Cosaques » locaux, des unités paramilitaires pro-russes.

Une autre partie de la gauche a tenté constamment de rejoindre le mouvement même après qu’ils en eurent été rejetés tout aussi constamment. Quelques gauchistes « euro-enthousiastes » sont allés à Maïdan en novembre avec un drapeau rouge (au lieu du drapeau bleu de l’UE) et des banderoles pour la gratuité des soins, de l’éducation et avec des slogans féministes. Ils ont été brutalement attaqués par les nazis.

Puis il y eut un épisode où l’extrême droite attaqua la tente de la Confédération des syndicats libres d’Ukraine près de Maïdan. Un homme présent sur le site déclara que ces « hommes savaient ce qu’ils avaient à faire » ; le résultat fut des côtes brisées chez les militants syndicaux, les tentes déchirées au couteau, les effets volés. Les victimes n’étaient en aucune façon des « gauchistes » mais des membres de mouvements de gauche, connus de leurs adversaires politiques, et cela suffisait.

De toute façon, la plupart des militants de gauche ont compris que ce n’était pas leur guerre. Mais après que le gouvernement eut fait passer les « lois dictatoriales » ils ont décidé de rejoindre le mouvement ; pas tant comme militants politiques que comme simples citoyens dont les libertés politiques étaient menacées. La plupart des militants ont fait cause commune pour instituer une « veille hospitalière », gardant les blessés dans les hôpitaux de sorte qu’ils ne soient pas emmenés par la police. Naturellement c’était une infrastructure humaniste, pas un projet politique. D’autres ont tenté d’organiser une grève des étudiants dans toute l’Ukraine ; elle commença par l’Académie Mohyla de Kiev, mais elle échoua et tout se termina lorsque l’université fut fermée pour les vacances d’hiver. Il y a aussi maintenant un autre groupe souvent très confus dans la gauche radicale. Je pense à des organisations comme ­Narodniy Nahat (30) et autres initiatives similaires qui s’intitulent anarchistes mais qui ont en fait un programme politique très conservateur politiquement rempli de machisme et de xénophobie. Quand les protestations ont commencé, ils ont viré considérablement à droite et se sont retrouvés aux côtés des groupes nazis lançant des cocktails Molotov de concert avec eux contre la police. Leur route s’est finalement séparée de la gauche du mouvement.

[Début 2014] quelques groupes gauchistes existants, voulant « agir », décidèrent de former un « sotnia anarchiste » dans les groupes d’auto-défense de Maïdan. Dans ce but ils étaient prêts à prêter serment à Andrei Parubiy ! Mais quand ils se rassemblèrent, ils se trouvèrent devant 150combattants de Svoboda armés de battes de baseball et de haches. Les fascistes les accusèrent d’être impurs racialement et hors de la lutte politique et les contraignirent à sortir de Maïdan. Le plus drôle, c’est que le lendemain ces « anarchistes » macho-nationalistes ont prétendu que leurs mauvaises relations avec les paramilitaires de Svoboda était dues à quelques-uns de nos camarades qui avaient graffité autour de Maïdan des slogans anti-nationalistes. Et ils menacèrent les auteurs de les attaquer pour avoir perturbé leurs relations avec les nazis.

La stratégie la plus raisonnable pour la gauche, comme pour moi, aurait été de tenter de construire un « second front » à la fois contre le gouvernement et contre l’extrême droite. Cela aurait dû être fait hors de Maïdan, pas dans Maïdan. Nous ne devrions pas avoir peur de dire qui nous sommes et ce que sont nos buts politiques ; c’est seulement de cette manière que nous pourrions construire une forte coalition politique avec d’autres forces qui se trouvent actuellement dans la même situation (par exemple avec les libéraux de gauche qui sont aussi exclus du mouvement). Dès maintenant, nous projetons de faire une campagne contre la dictature politique en insistant sur le fait que l’affaiblissement du pouvoir présidentiel ne correspond nullement aux intérêts de tous les partis politiques. Cela pourrait être le point de ralliement d’une large coalition et alors nous pourrions entamer une critique de la démocratie bourgeoise en elle-même. Une autre direction importante serait de préparer une campagne anti-austérité si le gouvernement devait faire face à une crise budgétaire plus tard dans l’année. Mais de toute façon nous devons comprendre que nous ne pouvons renverser les tendances fondamentales et éliminer l’hégémonie culturelle en une nuit. Nous avons beaucoup de travail difficile devant nous ; il s’écoulera des années avant que nous puissions penser à notre propre révolution.

Vratislav : Quels sont les derniers développements ? J’ai entendu parler de la possibilité d’un coup d’Etat militaire et d’une amnistie pour les protestataires arrêtés qui serait promulguée par Ianoukovitch. Pourtant le gouvernement continue d’insister sur le fait que l’admission dans l’UE serait un désastre économique pour l’Ukraine alors que Klishko [voir note 10] continue d’affirmer qu’il n’y a pas d’autre chemin que la route pro-européenne.

Denis : La probabilité d’un coup d’Etat militaire est proche de zéro. Contrairement à l’Egypte, l’Ukraine finance peu son appareil militaire, de façon chronique, et celui-ci, inefficicace, n’est pas considéré du tout comme un acteur politique.

Quant à l’amnistie, le Parlement a voté la semaine dernière [mi-février] une loi très étrange stipulant que tous les activistes politiques seraient pardonnés et ne seraient pas pourchassés par la police pendant les quinze jours suivants. Le procureur général a publié sur son site la nouvelle de l’évacuation de toutes les structures du pouvoir occupées par les protestataires ; ceux-ci se seraient repliés sur Maïdan, évacuant même les rues avoisinantes qu’ils avaient occupées. Tout cela fait l’objet de discussions – si toutes ces conditions seront respectées ou modifiées – parce que personne n’est satisfait de ces projets et n’est prêt à abandonner.

De toute façon, maintenant, la principale discussion tourne autour de la constitution d’un nouveau ministère (combien de politiciens de l’opposition en feront partie) et la possibilité d’un retour à la version précédente de la constitution avec un parlement plus fort et un président plus faible.

Quant au traité d’adhésion à l’UE, je ne pense pas qu’il ait une grande importance présentement. Naturellement, l’UE et la Russie essaieront chacun de leur côté de préserver leurs intérêts en Ukraine lors de la résolution du conflit, mais, à présent, tout cela est ignoré par le public en général. Il est évident qu’un traité ne sera pas signé avec l’UE dans les mois qui viennent.

Vratislav : Le 7 février, Andrei Parubiy [voir note 23] a annoncé un plan pour transformer le groupe d’auto-défense de Maïdan en « armée révolutionnaire unifiée », dénommée Ligue d’auto-défense ukrainienne et étendue à tout le pays. Il a expliqué que l’on se trouvait dans la nécessité d’augmenter le nombre des combattants des 12000 actuels à 30000 à 40000 volontaires « qui pourraient gagner Kiev et s’opposer efficacement au régime ». Son adjoint Andrei Levus (28) a ajouté qu’« à partir d’aujourd’hui, chaque combattant des groupes d’auto-défense n’est plus seulement un garde mais aussi un soldat politique révolutionnaire.

Comment interprètes-tu ces déclarations et ces intentions ? Il semble que les chefs de l’opposition regroupés dans « le QG de la Résistance nationale » aient décidé de se préparer pour un assaut final en se dotant d’une force combattante importante qui puisse les aider à conquérir le pouvoir par tous moyens.

Denis : Au moins ils développent leur rhétorique. Théoriquement cela peut avoir du sens. Les forces militaires peuvent être comptées : la police des émeutes représente approximativement 5 000 hommes ; récemment le gouvernement a pris la décision de légaliser les « unités d’auto-défense » – des hommes de main loyalistes opérant comme auxiliaires sous le commandement d’officiers de police. Si le conflit devenait trop violent, on peut penser objectivement que 30000 à 40 000 combattants antigouvernementaux pourraient être rassemblés et qu’une résistance effective pourrait être menée. Mais comme il apparaît dès maintenant, le gouvernement n’est pas prêt à organiser un assaut direct physique, pour un certain nombre de raisons. De plus, je pense que ces évaluations se situent à un niveau purement théorique.

Vratislav : Y a-t-il quelque chose que tu voudrais ajouter sur le mouvement Maïdan ou sur la présente situation ; ou peut-être sur les perspectives possibles de ce mouvement dans tout le pays ? Y a-t-il quelque chose que les anarchistes et communistes de l’étranger peuvent faire pour vous aider ?

Denis : Je pense que la meilleure forme de soutien de l’extérieur serait de faire campagne contre l’aile « gauchiste » de la coalition gouvernementale ukrainienne – le dénommé Parti communiste d’Ukraine – et les institutions qui lui sont rattachées. De cette façon, les travailleurs opprimés, sympathisants communistes et anarchistes et militants de gauche, ne chercheront pas à soutenir les éléments d’extrême droite, libéraux et patriotiques qui dominent les protestations. La nature ultra-gauche de l’action de solidarité doit être énoncée clairement. Traduit de l’anglais par H. S. 

Texte anglais et tchèque sur http://pratelekomunizace.wordpress.com/

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NOTES

(1) La place Maïdan, place de l’Indépendance de l’Ukraine depuis la chute de l’URSS en 1990, est la place centrale de Kiev, et a toujours été le lieu de rassemblement des opposants politiques, notamment au moment de la « Révolution orange » de 2004. La ville de Kiev (2 845 000 habitants en 2013, dont 82 % d’Ukrainiens et 13 % de Russes) est aussi un centre industriel (métallurgie, chimie, textile), un marché agricole et un centre religieux. A aucun moment durant les événements il n’y eut de grève dans le secteur industriel de la ville. Le camp établi par les occupants sera béni par les chefs des Eglises orthodoxe et catholique.

(2) Autonomous Workers Union : organisation ouvrière ukrainienne anarcho-syndicaliste, qui prend position vis-à-vis des organisations politiques et autres clans impliqués dans Maïdan, affirme « Ce n’est pas notre guerre ». Mais après la loi répressive du 16 janvier, ce syndicat s’est associé aux luttes contre la tendance dictatoriale du gouvernement au nom d’une défense des libertés individuelles.

(3) Ianoukovitch : la biographie des politiciens qui s’affrontent dans les arènes du pouvoir est une sorte de copier-coller : ils ne sont que les hommes de paille des oligarques qui sont les véritables maîtres de l’économie de l’Ukraine et qui peuvent avoir des intérêts divergents, ce qui s’exprime dans les positions politiques de leurs marionnettes. Portés au pouvoir, ils finissent par l’utiliser à des fins personnelles, s’enrichissant, perdant toute mesure au point de se discréditer et d’être éliminés par leurs sponsors mêmes. Viktor Ianoukovitch est l’une de ces marionnettes. Parti de rien après une enfance difficile et délictueuse, ouvrier dans les mines du Donetsk, il finit par gravir les échelons hiérarchiques dans le secteur minier et dans la politique régionale puis nationale. Il devient ainsi l’homme lige des oligarques Rinat Akhmetov et Dimitri Firtasch qui le propulsent à la tête du Parti des Régions puis au poste de premier ministre en 2002, et enfin à la présidence en 2010. Partout il défend les intérêts des trusts miniers et un rapprochement avec la Russie, principal partenaire dans ce secteur industriel. Ce qui l’amène à s’opposer violemment à Ioulia Timochenko, politicienne du même tonneau, l’égérie de la Révolution Orange (2004), la « princesse du gaz », créature d’autres oligarques dont les intérêts vont vers l’UE (mais qui aurait, paraît-il, l’oreille de Poutine suite à un contrat gazier peu favorable à l’Ukraine), et qui tombera elle aussi pour s’être trop servie personnellement du pouvoir. Pour Ianoukovitch, il n’est pas nécessaire de s’étendre car sa chute politique a permis aux médias de dévoiler abondamment ses enrichissements dont ils parlaient peu auparavant. Il est bien évident qu’à partir du moment où l’une ou l’autre de ces marionnettes politiques devient embarrassante pour les sponsors maîtres d’un secteur économiques à cause de leur corruption trop voyante et de leurs prétentions éventuelles à faire cavaliers seuls, ces mêmes sponsors n’ont qu’une seule idée, s’en débarrasser, ce qui explique bien des dessous du mouvement « Maïdan » et la chute de Ianoukovitch.

(4) De Gramsci, fondateur et leader du Parti communiste d’Italie en 1921. Arrêté par les fascistes en 1926, il mourut en 1937, peu de jours après sa sortie de prison. Politiquement, par opposition à un matérialisme purement économique, il insistait sur le point que la bourgeoisie dominait le monde du travail non seulement par la force mais aussi par le consentement idéologique des dominés, à travers une hégémonie culturelle. D’où son appel à une éducation adulte et populaire. Une pensée prémonitoire pour notre monde : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent des monstres. » Les camarades insistent ici sur le rôle de l’idéologie.

(5) Libéral : le sens donné à cet adjectif lors de son utilisation, en Ukraine comme ailleurs, est particulièrement difficile à définir car il peut varier selon les périodes historiques et les pays concernés. Par exemple, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, le libéral se situe dans une position intermédiaire entre le conservatisme partisan d’un capitalisme libéré de toutes contraintes et la social-démocratie d’un capitalisme contrôlé. Alors que le néo-libéralisme venu des Etats-Unis demande le moins de contraintes possibles pour le capital avec les « dérégulations ». L’utilisation du qualificatif par certains partis ukrainiens ne semble pas prendre un sens particulier, sauf peut-être qu’elle refléterait l’opposition à une Russie autoritaire politiquement mais libérale économiquement. Alors que l’UE, considérée comme « libérale », peut l’être politiquement, mais moins économiquement.

(6) Voir page 6 l’encadré sur les généralités notamment économiques sur l’Ukraine.

(7) Le Parti des Régions, de centre droit, créé en 1997 par la fusion de plusieurs partis régionaux, représente la majorité russophone des provinces industrielles de l’Est. Après la destitution de Ianoukovitch, ce parti est passé dans l’opposition mais se trouve interdit, comme son allié le Parti communiste d’Ukraine, dans certaines régions de l’Ouest.

(8) Dimitri Firtash : après des études supérieures et une récompense pour des « recherches pour le développement de l’Union soviétique » en 1986, il se lance dans les affaires, prospérant surtout lors de l’indépendance de l’Ukraine, axées sur le gaz naturel, l’industrie chimique, les engrais et la métallurgie du titane, tant en Russie qu’en Europe. Président de la Fédération patronale d’Ukraine, il passe pour l’homme le plus riche du pays et figure parmi les trente premières fortunes mondiales. Comme il se doit, il fait aussi dans l’humanitaire.

Rinat Akhmetov s’est enrichi dans le commerce du charbon, notamment après 1990, et étend son empire dans la sidérurgie, l’énergie, la banque et l’assurance. Avec deux autres oligarques il réussit à mettre la main sur Kryvorijtal, la principale aciérie d’Ukraine, mais cette vente est annulée par Ioulia Timochenko qui cède l’entreprise à Arcelor Mittal, laquelle empoche au passage de substantiels pots-de-vin : cette affaire est l’image même des rivalités politiques en Ukraine. Député du Parti des régions, Akhmetov agit aussi dans l’humanitaire.

(9) Accord douanier : c’est la dernière machine économique de guerre de la Russie pour tenter de reconstituer une entité politico-économique telle le Comecon [Conseil d’assistance économique mutuelle, créé par Staline en 1949 et dissous en 1991] ou la CEI [Communauté des Etats indépendants, créée en 1991]. Constituée en 2010, cette union ne regroupe pour le moment que la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan. Elle prévoit la libre circulation des marchandises dans les Etats membres,mais des droits de douane pour le commerce avec l’extérieur et l’UE. Ce processus d’intégration des pays de l’ex-URSS, qui veut contrecarrer l’UE, prévoit une évolution vers une union euroasiatique visant aussi à contrer l’influence de la Chine en Asie. Tout cela reste embryonnaire et les tentatives d’y faire entrer l’Ukraine paraissent bien compromises. D’autant plus que la Russie resterait maîtresse du jeu et que se profile aussi une intégration militaire (Organisation du traité de sécurité collective) supposée contrebalancer l’OTAN.

(10) Vitali Klitschko : boxeur professionnel, champion du monde poids lourds devenu homme politique. En 2004, lors de la révolution Orange, il est le soutien et conseiller de Viktor Iouchenko, banquier et politicien dont la carrière (pro-américaine avec des soupçons de liens avec la CIA) est un véritable roman policier, trop long pour être raconté dans ces lignes mais qui illustre l’ampleur des combines politiques liées à la mainmise sur l’économie et à la corruption générale. En 2012, il prend la tête de l’Alliance démocratique ukrainienne pour la réforme (UDAR), un des trois partis associés dans l’opposition à Ianoukovitch, qui se retrouveront à Maïdan dont il sera l’un des leaders. Il résidait habituellement en Allemagne, ce qui lui a valu récemment un entretien avec Angela Merkel le 17 février 2014. Il soigne sa réputation d’incorruptible, mais il est accusé d’avoir exercé comme « récupérateur » de dettes pour le compte de la mafia et d’avoir été mêlé au monde souterrain de la boxe lors d’une rencontre avec d’autres mafieux dont deux furent assassinés peu après. Il est candidat à la prochaine présidentielle.

(11) Pravyi Sektor (Secteur de droite) : groupe d’extrême droite issu des milieux hooligans du foot, spécialisé dans l’attaque organisée des policiers, jusqu’alors sans aucune allégeance politique mais nationaliste. Pas plus de 300membres mais plus de 100 000 sympathisants dans un réseau social, Vkoutakte, qui veut « mettre un terme à un régime d’occupation ». Il est l’un des groupes les plus violents dans Maïdan.

(12) Dans l’analyse marxiste de la lutte des classes et du système capitaliste, les classes se définissent par leur place au sein des rapports de production donc par rapport aux autres classes. Classe en soi : lorsqu’un groupe de travailleur est dans la même position au sein des rapports de production, qu’ils sont dans une situation commune, mais n’ont pas encore conscience de leurs intérêts communs. Classe pour soi : lorsque cette « masse » se réunit, prend conscience de ses intérêts communs, les intérêts qu’elle défend sont des intérêts de classe. Apparaît alors la conscience de leur position et l’organisation de la classe. La réflexion du camarade souligne ce qu’il indique aussi par ailleurs, c’est que s’il y a eu dans le mouvement Maïdan des soutiens individuels de travailleurs, jamais il n’est apparu de mouvement collectif, grève ou autre.

(13) Svoboda (Liberté) : ex-Parti national-social d’Ukraine, fondé en 1995. Son sigle est similaire à la croix gammée et il ne recrute que des Ukrainiens de souche ; il a ressuscité comme hymne un chant nationaliste des années 1930, Gloire à l‘Ukraine. Son leader Oleg Tiagnibok fut un des chefs de la Révolution Orange (2004) ; il avait alors appelé à la lutte armée contre les « Moskali (moscovites) et les youpins ». Il se livre à des attaques antisémites violentes. Svoboda a un bras armé, Patriotes d’Ukraine, qui lui est lié informellement. En 2009, il a passé un protocole d’accord avec le FN français et le parti hongrois Jobbik et est membre de l’Alliance européenne des mouvements nationaux. Son programme politique se rapproche de celui des républicains américains et il a participé avec les deux autres partis d’opposition à des entretiens avec Mac Cain venu apporter son soutien à Maïdan.

(14) Bandera : pour la nouvelle année 2013, une marche aux flambeaux fut organisée à Kiev en mémoire à l’Ukrainien nationaliste Stepan Bandera (1909-1959), fondateur très controversé de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) et dirigeant de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (VUN). En 1931, VUN est financée par le Reich nazi et pratique alors des assassinats politiques. Après une lutte pour l’indépendance de l’Ukraine contre la Pologne, l’Allemagne nazie et l’URSS, il participe en 1939 à la création de la Légion ukrainienne intégrée dans la Wehrmacht. En 1941, il lance une « déclaration d’indépendance » de l’Ukraine. Mais cela ne convient pas à Hitler qui veut des collaborateurs et pas des associés, et envoie Bandera et toute sa famille en camp de concentration. En 1944, il est libéré par l’Armée rouge mais ne s’engage pas. Après le retour de l’URSS en Ukraine et le remodelage frontalier, l’UPA reprend du service sous forme d’une guérilla contre les troupes russes qui va durer jusqu’en 1959. A cette date il est trouvé empoisonné à Munich, assassiné par le KGB. En 2010, il est proclamé « héros d’Ukraine » par le gouvernement, ce qui soulève une vague de protestations tant en Russie que dans les milieux juifs. Voir « La controverse autour de Stepan Bandera et l’avenir de l’Ukraine », par Mykola Riabtcouk, http://www.europemaxima.com/?p=1244

(15) Arseni Iatseniouk : président du Parlement ukrainien (Rada). Après des études de chimie et juridiques il fit carrière dans la banque devenant à l’âge de 30ans dirigeant de la Banque nationale d’Ukraine. Parallèlement, il entama une carrière politique sur des positions pro-européennes dans la foulée de Ioulia Timochenko En 2008 il crée le Front du changement qui fusionne en 2013 avec le parti de Timochenko Batkivschyna (La Patrie). Lui aussi fait l’objet, lors de campagnes électorales d’accusations de corruption bien qu’il propose des réformes de l’Etat pour l’endiguer. Il est aussi opposé à toute privatisation, position assez contradictoire avec les impératifs du FMI.

(16) New Age : nouvelle mystique répandue aux Etats-Unis mais qui semble aussi toucher l’Ukraine très religieuse. C’est un patchwork de croyances diverses développées dans les années 1960 dans la foulée du mouvement hippie. Il fait l’apologie de l’individualisme dans une sorte de complément idéologique sous forme sectaire à l’évolution du capitalisme dans ses formes présentes de domination de la force de travail.

(17) Oleg Tiagnibok politicien d’extrême droite, leader de Svoboda, néonazi, antisémite, antipolonais et antirusse. Concurrent malheureux de Ianoukovitch dans la course à la présidence mais revient au premier plan après la déchéance de celui-ci. Rejoint aussi le Secteur de droite [voir note 13].

(18) Strassérien : dans l’Allemagne de l’après-première mondiale, des deux frères Strasser, Otto et Gregor, l’un Otto adhéra à la social-démocratie et se rapprocha de la Russie bolchevique tout en fréquentant les cercles nationalistes. Il rejoignit son frère dans l’élaboration d’une idéologie nationale-socialiste mais en s’opposant à Hitler dans leur vision sociale, notamment celle d’un capitalisme d’Etat avec nationalisations, Ils furent marginalisés dans un parti nazi subventionné par les capitalistes allemands. Gregor fut assassiné lors de la Nuit des longs couteaux (1934). Otto émigra, toujours traqué par la Gestapo, échappant de peu à plusieurs tentatives d’assassinat. Il réintégra l’Allemagne après la seconde guerre mondiale ayant perdu toute influence politique. L’allusion des camarades ukrainiens aux théories des Strasser veut souligner la distance, dans les groupes d’extrême droite, entre les idéologues et les réalistes, ces derniers, à cause de leurs liens avec les forces économiques du capital, ayant toujours le dernier mot.

(19) Viktor Orban : homme politique hongrois. Etudiant, il obtient une bourse de la fondation Soros pour étudier le droit à Oxford. Fondateur de l’Alliance des Jeunes Démocrates (Fidesz) associée à l’Union Civique hongroise, il prend des positions de plus en plus conservatrices. Son retour au pouvoir en 2012 s’accompagne du vote d’une nouvelle constitution particulièrement réactionnaire ; il bénéficie du soutien de l’Alliance des jeunes de droite-Mouvement pour une meilleure Hongrie (Jobbik), parti d’extrême droite qui fait partie de l’Alliance européenne des mouvements nationaux. Jobbik s’est doté d’une organisation paramilitaire, La Garde hongroise, qui organise notamment des marches provocatrices dans des villages roms.

(20) Oumma : communauté des musulmans, nation arabe. Un petit parti égyptien, de tendance social-démocrate mais partisan de la charia et de la paix avec Israël, en a pris le nom.

(21) Spilna Sprava (Cause commune, en Ukrainien cela donne les initiales SS) : groupe d’opposition ukrainien qui en 2014 commanda l’occupation des ministères de la justice, de l’agriculture et de l’énergie pour démontrer qu’il pouvait agir séparément des partis de l’opposition qui discutaient alors avec Ianoukovitch .Accusés alors de provocation pour faire capoter un accord éventuel, il évacua les ministères occupés sauf celui qui fut évacué manu militari par les commandos de Svoboda. Son leader, Olexandr Danyliouk, a dû fuir à Londres après la reprise par Svoboda du ministère de l’Agriculture. Auparavant, sa femme et ses enfants en fuite avaient été stoppés plusieurs heures à l’aéroport, ce qui avait déchaîné des accusations contre les autorités de s’en prendre aux familles pour un chantage contre les leaders de Maïdan. Cela n’a pas tenu et quelques jours plus tard, Danyliouk les a rejoints à Londres prétendant qu’il était menacé d’arrestation. Vu ses actions jusqu’au-boutistes, il est vraisemblable qu’il était devenu un trouble-fête dans les magouilles autour de la succession de Ianoukovitch et qu’il n’était plus protégé par personne. On ne sait si cette fuite à Londres signifiait des intérêts dans le Royaume-Uni ou des liens politiques (nombre d’oligarques ukrainiens sont basés à Londres).

(22) Sotnias : terme militaire qui signifie approximativement une compagnie, utilisé autrefois chez les Cosaques mais aussi aujourd’hui dans les armées ukrainiennes et croates. A Maïdan, l’organisation militaire de défense était organisée en 32 sotnias de 80 à 100hommes dans un assemblage parfois hétéroclite mais témoignant quand même de la vision d’un affrontement violent. Quelques jours avant l’éviction de Ianoukovitch des émissaires avaient été envoyés dans les provinces pour porter les effectifs de10000ou 15000 hommes à 30000-40 000.

(23) Andrei Parubiy : militant de l’indépendance ukrainienne, fondateur du Parti national social d’Ukraine avec Oleg Tiagnibok, propulsé commandant du mouvement Euromaïdan où il se comporte comme un chef militaire. « Mes troupes sont bien préparées et seulement une partie d’entre elles sont des paramilitaires » (sous-entendu appartiennent à des formations miliciennes d’extrême droite). Il est difficile de définir ses liens avec l’extrême droite tout comme avec les oligarques sauf qu’il était aussi député membre du parti de Timochenko et pro-européen. Actuellement, tout en essayant de ménager les occupants de Maïdan notamment quant au démantèlement des barricades et l’évacuation de la place, il insiste sur la prééminence du pouvoir du Parlement, ce qui laisse penser à la difficulté qu’il y aurait à « rétablir l’ordre » contre le mouvement de base. Notamment, il a lancé un appel pour que les sotnias constituent des équipes conjointes avec les flics pour œuvrer dans une « normalité ».

(24) Andrei Sokolov : cheminot, syndicaliste, « commandant » de la protestation à Lvov (ville de 725 000 habitants). Le 23 janvier, à la tête de l’occupation du siège du gouvernement local avec un nombre indéterminé de « volontaires » (de 500 à plusieurs milliers). cet assaut aurait fait deux victimes. Sokolov aurait mis en place un parlement populaire et un comité exécutif. Il est difficile de se faire une idée de la dimension réelle de ce mouvement qui rencontrerait l’adhésion de la population et d’une partie des autorités. Il est tout autant difficile de savoir quelle est la portée réelle des décisions annoncées à grand renfort de médiatisation et qui tournent en boucle sur internet sous le vocable « autogestion ».

(25) Confédération de syndicats libres d’Ukraine (KVPU) : confédération syndicale officielle qui se partage la « représentation ouvrière » avec l’Union ukrainienne de solidarité des travailleurs (VUST) et la Fédération des syndicats d’Ukraine (FPU). Tous ont hérité d’importantes propriétés des syndicats sous le régime soviétique et la plupart des dirigeants préfèrent travailler avec le gouvernement et chercher un profit personnel plutôt que défendre les intérêts des travailleurs.

Bien que datant, on peut trouver plus d’informations (en français) sur : Le Mouvement syndical en Ukraine - Attac France france.attac.org/archives/spip.php ?article1264

(26) Académie Mohyla : Université nationale de Kiev, une des principales universités d’Ukraine qui pratique le bilinguisme ukrainien-anglais mais pas le russe. 35000 étudiants principalement en sciences.

(27) Borotba (Lutte) :parti gauchiste représentant cinq groupes anticapitalistes et antiracistes ayant des relations dans toute l’Europe y compris en Russie avec des noyaux identiques. Le 5 février dernier, pour se différencier du mouvement Maïdan, ils organisent une manifestation devant les ambassades américaine et britannique autour des slogans : « L’Ukraine n’est pas une colonie », « Contre les oligarques et les fascistes », « Pas de guerre civile en Ukraine ».

(28) Andrei Levus : le 7 février commandant en second du groupe paramilitaire de Maïdan (Groupe d’autodéfense panukrainien). Le 22 février rappelle les Ukrainiens à l’ordre dénonçant le pillage, le vandalisme et le hooliganisme : « les protestataires doivent s’abstenir de détruire toute propriété notamment celle de l’Etat ». Le 27 février, il est désigné par le nouveau gouvernement chef de la Sécurité d’Ukraine.

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