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Commentaire de Jacques Wajnsztejn sur l’article de Gerry Byrne ("Madrid, 11 mars 2004 et "moralisme" : leur morale et la nôtre")

samedi 27 mars 2004

Dire comme Gerry Byrne, que le stalinisme et le relativisme post-moderne convergent vers le cynisme politique et l’absence de sens éthique demanderait au moins quelques éclaircissements.

Leur point commun est certes une critique de l’universalisme des lumières, mais je ne vois guère d’autres points communs. Je ne vois pas non plus de continuité entre les deux phénomènes même si l’un semble relayer l’autre. Mais surtout, la différence apparaît dans le fait que là où le stalinisme, mais avant lui le léninisme et le fonctionnement général de la sociale-démocratie, conduisent à un cynisme politique adossé à un moralisme prolétarien (ce qui est tout autre chose qu’une éthique), le relativisme post-moderne, qui par certains côtés continue la "froideur bourgeoise" dénoncée par Adorno, est néanmoins capable de réintroduire des valeurs morales.

Il le fait, mais en dehors de la perspective humaniste traditionnelle, assimilée à l’universalisme abstrait que proposent à la fois la bourgeoisie et le prolétariat. Le mouvement "antispéciste" et sa morale de l’intérêt et de l’empathie ; le mouvement "féministe radical" et son radicalisme puritain me semblent deux bons exemples de cette tendance (1).

Ce qui me semble plutôt à l’origine du cynisme politique, c’est la lutte des classes considérée comme la guerre entre deux camps (et c’est dans cette mesure que la ligne classe contre classe du stalinisme représente un "modèle") dont la fin ne peut être que la victoire totale de l’un sur l’autre (ce que la dictature du prolétariat doit assurer). La perspective n’est donc pas du tout celle d’un communisme comme étant justement la négation de toute les classes dans une révolution à titre humain, perspective qui ne sera dégagée que par quelques individus perdus au sein de la période contre-révolutionnaire, tel André Prudhommeaux, ou alors développée à partir de la fin des années 60-début 70, c’est-à-dire quand la crise de la théorie du prolétariat éclate et que la théorie communiste s’autonomise du programme prolétarien.

Très souvent, la violence politique comme accoucheuse de l’histoire a été aussi une voie pour poser la révolution comme politique, comme forçant les rapports sociaux objectifs par une subjectivité révolutionnaire exacerbée. C’est le cas du Comité de salut public et de la terreur dans la révolution française, de la révolution russe, mais surtout celui de la révolution khmer rouge. Dans la même perspective, il y a tout le discours sur la nécessité d’un homme nouveau. Tout apparaît alors possible puisqu’on n’est plus déterminé par rien dans le système, par une quelconque objectivité et que c’est la subjectivité révolutionnaire qui pose la révolution. C’est la position que défendait par exemple, quelqu’un d’aussi intéressant qu’Ulrike Meinhof au sein de la RAF et que défend encore, seul, Loïc Debray au sein de Temps critiques.

Tout ce qui est dit sur les ambiguïtés de l’extrême gauche autour de l’Irak (on pourrait dire la même chose par rapport à Israël) n’est pas faux, mais justement la faiblesse de cette position, c’est qu’elle n’est que morale. J’affirmerai donc la même position mais sur une base politique en essayant d’expliquer pourquoi l’extrême gauche pense cela. Ce n’est pas parce qu’elle n’a plus d’éthique mais parce qu’elle n’a plus de principe : la défaite du prolétariat et des mouvements des années 60-70 la fait se réfugier dans un nouveau combat anti-impérialiste qui est capable d’accepter toutes les compromissions de la même façon qu’elles avaient déjà été acceptées à l’époque du FLN, du FNL, de l’ETA et de l’IRA (mais alors pour certains il y avait encore l’illusion, mais maintenant ?) sous prétexte que l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

On retrouve ici l’idée de la lutte entre deux camps. Mais ce n’est pas vrai que l’extrême gauche n’a plus de souci éthique quand elle dégouline de bons sentiments sur la question des sans logement, des sans papiers, des immigrés et plus généralement des pauvres. Il y a 30 ans tout cela aurait été qualifié de "lumpen prolétariat" et basta !

Ayant perdu sa boussole théorique et les principes qui vont avec, l’extrême gauche pose sa morale n’importe où, attirée qu’elle est par les mauvaises odeurs, celles de l’injustice, des inégalités, de la publicité par exemple. Elle se ressource dans un bain de jouvence judéo-chrétien très en phase avec l’islamisation des banlieues. L’esprit religieux triomphe (judéo-chrétien d’un côté, musulman de l’autre et tout peut co-exister face à la religion de la marchandise). L’idée qu’on ne puisse lutter contre cette dernière par le premier ne semble pas faire évidence. En conséquence, les cris de révolte contre ce qui est déclaré intolérable sonnent faux.

Il n’y a pas à opposer des valeurs humaines à des non valeurs inhumaines. Dire cela est encore de l’ordre de l’indignation morale et c’est s’interdire de comprendre des phénomènes comme Auschwitz. Là encore, je renvoie à ce qu’Adorno a écrit là-dessus. Les valeurs sont justement ce qui est proprement humain et c’est en leur nom que se commettent les pires crimes.

Si comme le dit Byrne, la solidarité humaine (2) est importante, c’est parce que nous sommes dans une phase historique où il est possible que cela fasse sens parce qu’il n’y a justement plus deux camps ennemis et non, pas parce que cela serait inscrit au frontispice de l’idéal socialiste. C’est ce que reconnaissent, par exemple, sans se repentir, la plupart des anciens participants à la lutte armée dans l’Italie des années 70.

Jacques Wajnsztejn

1. Sur cette question, on peut se reporter à : J. Wajnsztejn :Capitalisme et nouvelles morales de l’intérêt et du goût. L’Harmattan 2. Sans parler du fait qu’il existe des formes de solidarité qui s’opposent à la solidarité humaine, par exemple les solidarités particularistes, communautaristes et autres. Ce sont elles qui amènent à justifier l’injustifiable comme le montrent aussi bien les solidarités pro-palestiniennes que pro-israéliennes.

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