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A propos du terrorisme : LETTRE DE JACQUES WAJNSZTEJN

vendredi 26 mars 2004

Pour des développements plus approfondis je te renvoie à mon livre "Individu, révolte et terrorisme" et aux 100 pages du chapitre 1 de la première partie de notre dernier livre :"Violence et globalisation". Elles ont l’avantage de ne pas exprimer une seule position, de courir sur plusieurs années et de faire un peu le tour de la question à partir de positions françaises, allemandes et italiennes. A part cela je te propose un passage d’une participation à une discussion avec des membres du Cercle de Paris. (…)

Pour ce qui est du texte de "Combat communiste", il souffre premièrement de confondre la situation italienne, celle d’une lutte armée minoritaire mais importante numériquement et d’une manière générale, d’une violence diffuse à laquelle participèrent un nombre important d’ouvriers ; avec la situation en Allemagne et en France. Et deuxièmement, comme tu le dis très bien, de renvoyer dos à dos les deux camps, ce qui revient à ne pas se poser la question de la violence révolutionnaire ou même simplement du niveau de violence adéquat à toute lutte. Violence qui peut d’ailleurs être symbolique ou physique ou les deux. Pour moi aujourd’hui, cette violence ne peut être qu’à valeur symbolique (même si elle prend des formes concrètes parfois illégale ou violente) car la violence physique, en termes de rapports de force ne peut plus être maîtrisée par les révolutionnaires comme nous essayons de le montrer dans l’introduction sur la guerre à "Violence et globalisation".

Par rapport au marxisme traditionnel et même par rapport aux positions ultra-gauches, il faut donc voir que 1) le retournement de la guerre impérialiste en guerre civile n’est plus possible et que 2) le blocage des usines est aujourd’hui complètement dérisoire quant à la maîtrise de la production et ne prend, ces derniers temps, que des formes désespérées de sabotage ou de menaces contre l’environnement. Le nerf de la guerre n’est plus le secteur de la production, éclaté en réseaux et qui a vu fondre comme peau de chagrin les grosses unités industrielles qui s’étaient trouvés à la pointe du dernier assaut prolétarien des années 60/70 ; mais celui de la reproduction (cf. la question des transports, par exemple, et la limitation du droit de grève dans ce secteur qui est en place avec le service minimum sauf en France où c’est encore à l’état de projet) qui, jusqu’à maintenant ne pose les questions qu’en termes de défense du service public et des statuts.

Ce n’est pas un point négatif en soi dans la mesure où il peut être amené à concevoir la reproduction des rapports sociaux en dehors de l’État qui faillit à sa tâche, mais pour le moment nous en sommes loin puisqu’il reste essentiellement réactif et obsédé par la reconstruction d’un État-providence. Il ne cherche donc jamais à radicaliser des projets de réforme de l’État qui affaiblirait ce dernier, comme par exemple dans le cadre de la régionalisation, sous le prétexte que cela ne peut que conduire au renforcement du patronat. C’était aussi un peu le sens du "Tous ensemble" de 1995, mais dans cet événement comme dans les grèves du printemps 2003 où en Italie avec les "girotondi", on ne dépasse pas vraiment l’expression d’un mouvement sans qu’il passe véritablement au stade de la lutte. Ou plus exactement le mouvement se présente comme lutte dans sa simple démonstration. C’est une démonstration de force sans puissance. On a la même chose avec les diverses tendances du mouvement anti-mondialisation. A part les autonomes à Gênes et Bové-Riesel contre les OGM, personne ne fait le lien entre démonstration de force et action directe, ce qui fait que Bové et Riesel se retrouvent criminalisés.

On se retrouve donc dans une situation où les actes illégalistes les plus simples : boycotter le bac ou marcher de façon décidée sur les sièges du Medef avec le risque de l’affrontement, sont refusés non seulement parce qu’ils faussent la règle du jeu de la démocratie acceptée en principe quelle que soient ses formes (voir le déferlement de haine, en Italie, contre Battisti, dans un pays qui ne respecte aucun des droits les plus élémentaires de la défense), mais aussi parce que le mouvement, en privilégiant l’expression de son existence à son approfondissement, reste un mouvement sans densité véritable qui ne peut même plus poser cette question du niveau de violence adéquat. Par exemple l’année dernière je me suis prononcé, au niveau théorique, contre un boycott du bac (cela ne m’a pas empêché de voter le boycott en AG !) qui ne remettrait pas en cause le bac lui-même, la question plus générale de l’évaluation et finalement celle de l’époque. Sans cet aspect, l’appel au boycott est resté velléitaire et typiquement gauchiste parce que disproportionné par rapport à la conscientisation. Les individus ne scient jamais la branche sur laquelle ils sont assis, il faut d’abord qu’ils descendent de l’arbre ! Et à plus forte raison quand le temps des affrontements de classes est terminé.

Pourtant, dans le cadre particulier de la France (le pays de la politique disait Marx, en y voyant plutôt une connotation positive), je suis persuadé qu’il n’aurait pas fallu grand-chose pour faire basculer le mouvement de 2003 vers une plus grande radicalité. Mais en l’état actuel des choses on ne peut que se poser la question d’un mouvement capable d’exprimer tout à coup le refus d’une réforme fondamentale et qui accepte d’être dégonflé sans se battre dans tous les sens du terme. Là encore, le non approfondissement de ce qui était réellement en jeu, la crise du travail, ne permettait pas de faire le lien avec les chômeurs et autres intermittents et de poser la question d’un rapport de force non seulement avec l’État, mais contre l’État.

Pour en revenir à la question de la lutte armée "historique", ton analyse fait comme si les groupes de lutte armée, non nationalistes, avaient fait un choix clair de la violence politique. Or si on regarde les deux cas de la Fraction Armée Rouge et des Brigades rouges et aussi des groupes italiens de violence diffuse, il n’en est rien. A l’origine, ils évoluent légalement, en dehors de la clandestinité et c’est le niveau de violence de l’État, sa capacité à les criminaliser qui va entraîner une option de plus en plus armée. Le cas des groupes diffus est particulièrement intéressant. A l’origine, ils s’organisent sur les quartiers pour des problèmes spécifiques (logement, nourriture, activités associatives ou antifascistes), puis ils passent aux auto-réductions et à une certaine illégalité, puis à des actions de récupérations, puis à des manifestations dans lesquelles il y a affrontement avec la police ( on peut se reporter à l’histoire exemplaire du comité de la Barona à Rome, traduite par Guy Fargette dans le n°4, je crois, des Mauvais jours finiront ou à un article paru dans la revue Exils au moment du soutien à P. Persichetti. Ensuite, souvent le mouvement est complètement criminalisé, coupé de son milieu d’origine, les militants n’apparaissent plus que comme des révolutionnaires professionnels, au mieux, ou des terroristes au pire.

Devant la difficulté de survie et les moyens logistiques nécessaires, ils ne leur reste plus qu’à rejoindre les deux groupes qui peuvent leur assurer ce soutien (les Brigades rouges et Prima Linea). Tout le discours visant à séparer les deux formes de lutte s’effondre devant le nouveau rapport de force favorable à l’État. Autre exemple : au départ les luttes des ouvriers se situaient dans les entreprises et les avant-gardes comme les Brigades rouges étaient les supplétifs extérieurs chargés de faire des coups de force ou donner des coups de main. Une division finalement assez traditionnelle et peu intéressante du travail, qu’on retrouvait aussi en France, à un niveau plus restreint avec la Gauche prolétarienne.

Mais à partir de 1974, l’arrêt des embauches dans les grandes usines du Nord et le tarissement des flux immigrés sensibles à la révolte contre l’usine va isoler les radicaux encore au travail. Les médiations politiques et sociales permettant de dépasser ce blocage n’apparaissant pas, la situation devenait impossible pour les insurgés de l’intérieur et ils commencèrent à quitter l’usine, à chercher à élargir la conflictualité ou ils furent tout simplement licenciés. Nombreux gagnèrent les Brigades rouges et Prima Linea. Là encore on ne peut pas dire qu’il s’agissait d’un "choix libre". D’ailleurs qu’est-ce que cela voudrait dire ? C’est bien beau de parler d’auto-organisation et d’opposer cela aux pratiques de groupes d’avant-garde, mais il s’agit surtout de savoir dans quelle perspective on s’organise et non pas de donner une leçon d’auto-organisation à la "Échanges", comme si c’était la forme qui déterminait les contenus.

Il ne s’agit pas bien sûr d’opposer aux bavures de l’État nos propres bavures, mais il faut aussi éviter de poser les choses de façon figée. Il faut discuter de cela non dans l’abstrait mais dans la lutte et par exemple il ne s’agit absolument pas de dire que l’État était terroriste ou qu’il produisait et contrôlait les terroristes en Italie (position de Debord et Sanguinetti), mais de reconnaître que sa stratégie de la tension posait un niveau de violence absolument pas comparable à celui qu’on a connu en France à cette époque. La question des moyens ne peut donc pas être abstraite et encore moins être d’ordre éthique. S’il est évident que la torture discrédite immédiatement celui qui s’y livre, il n’en est pas de même de la possibilité de se retrouver avec une mort d’homme sur le dos. A l’inverse de la pratique suicidaire de la RAF à partir d’un certain moment, mais de façon complémentaire, le "plutôt rouges que morts" des jeunes pacifistes allemands exprime l’incapacité que nous avons eue à renverser les montagnes et explique en partie notre défaite.

Pour terminer, je dirais aussi que c’est la question de la révolution qui est posée, ce que tu refuses de voir quand tu situes le débat au niveau de la lutte armée. C’est d’ailleurs une des caractéristiques de Ni patrie ni frontières, que d’essayer d’éclairer le nouveau dans le cadre conceptuel de l’ancien. Ainsi quand, sur le voile islamique, tu nous dis quelque part que ce problème nous éloigne du problème fondamental des classes... alors que c’est au contraire parce qu’il n’y a plus d’antagonisme de classe que se pose le problème du voile. Dans les deux cas, il s’agit bien de la tension individu/communauté, mais dans un registre et un contexte différent.

Poser la question de l’Histoire, de la révolution, des classes et du prolétariat et de l’évolution de leurs rapports est une prémisse indispensable à toute discussion sur la violence. A "Temps Critiques", cela nous amène pour le moment à poser la révolution à l’intérieur du cadre de l’alternative et non dans le cadre d’une opposition entre des alternatives forcément réformistes et une révolution pure, style grand soir. c’est un peu court pour le moment mais nous en sommes là. Jacques Wajnsztejn

ANNEXE : QUELQUES REMARQUES PAR RAPPORT À NOTRE DISCUSSION

R. a affirmé que finalement ce qui manquait en 1918-23 comme en 1968-74, c’était la volonté révolutionnaire des prolétaires. Le rapprochement que j’ai fait entre les deux périodes d’assaut révolutionnaire n’était effectivement pas le fait du hasard mais de certaines similitudes de situation au-delà des différences. Mais si dans aucun de ces deux cas, la conscience révolutionnaire a été insuffisante alors que ces assauts étaient encore en prise avec toute l’histoire du mouvement prolétarien, comment pourra-t-il y avoir une conscience supérieure, maintenant que ce fil historique est sans conteste rompu ? J’espère que R. ne sous-entend pas qu’il manquait une direction révolutionnaire !

Même le cas d’une grande crise économique, du type de celle que connaît l’Argentine, ne provoque pas cette conscientisation et on se retrouve seulement avec une situation où les piqueteros sont aussi isolés que les prolétaires allemands les plus combatifs, mais exclus des entreprises dans les années 20. Et malgré l’agitation du Cercle social, peu regardant sur ses sources, la situation n’est pas plus favorable en Irak.

Il me semble que R. a implicitement soutenu une vision assez démocratique du processus révolutionnaire (en dehors de toute perspective électoraliste bien sûr), qui ne pourrait prendre son essor que s’il devenait majoritaire. Mais nulle part cela ne s’est passé ainsi, ni dans la révolution française, ni dans la révolution russe. Seule la Catalogne libertaire a paru parfois s’approcher d’une telle réalité. Il est vrai que chacune de ces révolutions a dû ensuite pratiquer la terreur pour résoudre ses problèmes et compenser son manque de "légitimité" au niveau de l’ensemble du rapport social. Mais est-ce inévitable et est-ce que cela doit amener à fuir l’obstacle ?

A ce propos, il serait très utile de revenir sur l’Italie des années 60-70 et le rôle/statut de la violence au sein du mouvement. Il faut voir que ce débat n’a absolument pas été mené en dehors de l’Italie, que ce soit au sein de l’ultra-gauche ou au sein du milieu libertaire. Il ne l’a été que par rapport à la Gauche prolétarienne, la Fraction Armée Rouge et Action directe. J’avais essayé de lancer quelques pistes dans la seconde partie de mon livre Individu, révolte et terrorisme et ce fut en partie à partir de cela et d’un livre de L. Debray et A. Steiner sur la Fraction Armée Rouge que la revue Temps Critiques qui allait suivre consacra quelques articles à cette question. Mais cela tourna à des échanges franco-allemands et notre aile italienne ne reprit pas le flambeau. On en est toujours là quand on voit la situation d’omerta sur l’époque qui existe en Italie sur la question et qu’en France, parmi les exilés, il n’y a guère que le seul Scalzone (et avant son emprisonnement, Persichetti), pour demander un bilan auquel ils ont essayé de contribuer par la publication de La révolution et l’État.

Pour R., le niveau de violence serait inversement proportionnel à l’intensité de la lutte des classes. Cet argument a pour lui le fait que la lutte armée n’a vraiment pris son essor qu’après la défaite à la Fiat, mais il n’est recevable que si on se situe dans la même perspective que dans les années 20, c’est-à-dire celle de l’affirmation de la classe ouvrière et du travail productif contre la bourgeoisie. Du fait de la déroute militaire, de la crise économique et de l’intensité des luttes de classes, tous éléments faisant des prolétaires les plus combatifs et conscients des individus extérieurs à leurs propres mots d’ordre, le hiatus était énorme et particulièrement pour des gens comme Max Holtz.

Mais si la perspective n’est plus la même et que les mouvements de la fin des années 60-début des années 70 sont interprétés (comme nous le faisons à Temps Critiques), comme étant doubles avec un aspect d’assaut prolétarien (pour nous le dernier) et un aspect révolutionnaire "à titre humain", alors il faut reconnaître que l’intensité de la lutte de classe au sens classique du terme peut très bien varier dans un autre sens que l’intensité d’une lutte plus générale : si la prolétarisation continue en dehors de la classe ouvrière (ce que signifie l’arrêt de l’embauche de jeunes dans les grandes concentrations usinière du nord de l’Italie à partir du milieu des années 70), on assiste alors à un même dédoublement de la violence entre groupes armées de type Brigades rouges qui constituent et continuent la tradition résistante de classe (Francescini en est un bon exemple) et l’action subversive souvent violente et en tout cas illégaliste plus diffuse menée par des individus comme Battisti. L’unité représentée dans le même individu à l’époque de Holtz n’est plus possible et se dédouble. Sur ce point, je suis en parfait accord avec Scalzone, sur le fait de tenir pour secondaires les différences entre des groupes comme les Brigades rouges quasi staliniens au départ et les groupes de violence plus diffus et plus libertaires.

Ce qui a manqué, il me semble, ce sont des médiations (politiques ? je ne sais pas, en tout cas pas politiques au sens traditionnel du terme, puisqu’on a pu voir en Catalogne 36 à quoi menaient la médiation étatique et la participation anar au gouvernement). Des médiations en tous cas, qui auraient objectivé un mouvement qui dans sa fuite en avant devient pure subjectivité (ce sera le final de Bologne en 1977 et son envers, l’enlèvement de Moro par les Brigades rouges). Cette pure subjectivité le rend volatile et il perd son autonomie au moment où il la proclame quand la machine de guerre capitaliste impose le signe fin. La même vision immédiatiste qui l’emporte au sein des nouvelles classes dangereuses et de la nouvelle couche des intermittents du travail et de la révolution va conduire à l’écroulement, au premier vent violent contraire. C’est comme cela qu’on peut comprendre la vague de repentis qui va submerger tout le reste. (…) Jacques Wajnsztejn

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