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Attentats et "accidents de travail" : une "théorie" confuse et dangereuse

samedi 20 mars 2004

(Ce texte constitue une critique de l’article de Combat communiste de 1978 publié sur ce site et intitulé "Le terrorisme et les révolutionnaires". Certains aspects seront précisés en fonction des courriers que nous recevrons Y.C.)

En lisant le texte qui précède, une première constatation (mineure) saute aux yeux : la « théorie » de l’ « accident de travail »défendue ici a un grave inconvénient. Si l’on suit ce raisonnement, on comprend mal pourquoi les révolutionnaires auraient le moindre droit de dénoncer les « bavures » policières, les meurtres des Escadrons de la mort et les assassinats déguisés commis par exemple dans les prisons des régimes « démocratiques ». Si l’on considère que les représentants de la bourgeoisie n’ont que ce qu’ils méritent (et le terme de « représentants » peut être sacrément extensible), pourquoi en serait-il différemment pour les « représentants » du prolétariat ou des exploités ? Mais le problème posé par cet article est plus grave : sur le fond, ce texte illustre plusieurs des tares classiques des « analyses » que l’on trouve dans la presse d’extrême gauche :

a) le refus de s’interroger sur les conséquences des assassinats politiques sur l’idéologie et les pratiques des organisations terroristes elles-mêmes.

A l’époque, Combat communiste ignorait bien sûr les liens entre certains États (Lybie, Syrie, Allemagne de l’Est) et les groupes terroristes, mais nous aurions pu prévoir que la logique suicidaire et substitutiste de ces groupes allait les amener à coopérer, voire à se vendre comme mercenaires à d’autres États. De même la « dérive » des organisations de guérilla latino-américaines aujourd’hui qui se sont reconverties dans le trafic de drogue et le rackett était en partie prévisible : refusant de s’appuyer sur l’auto-organisation des ouvriers et des paysans, ces groupes, puisqu’ils ne réussissaient pas à prendre le pouvoir et à établir leur dictature sur le peuple (cf. l’Algérie, le Vietnam ou Cuba), n’avaient d’autre solution pour continuer leur « combat » que de se transformer en groupes mafieux.

b) l’idée que l’adversaire capitaliste (ou impérialiste) est responsable de la barbarie des méthodes de ses opposants.

On en a eu un exemple récemment lorsque, après l’attentat du 11 mars 2004 à Madrid, les indépendantistes basques mais aussi des militants de la gauche espagnole sont descendus dans la rue pour accuser le Parti populaire d’Aznar d’être « responsable » de l’attentat et ont chassé le Parti populaire du pouvoir. On comprend la colère des Espagnols, colère causée à la fois par la barbarie de l’attentat, par l’impossibilité (probable) de retrouver et punir les commanditaires de ce meurtre de masse et par la manipulation politique mise en place par le gouvernement Aznar, mais on ne peut oublier l’essentiel : c’est al-Quaida qui a déposé les bombes et non des hommes de main du Parti populaire, aussi criminelle soit la politique de ce parti héritier du franquisme.

On a d’ailleurs eu droit au même genre de raisonnement lors de l’attentat du 11 septembre, Bush étant présenté comme un plus gros terroriste que Ben Laden. Ce type de raisonnement aboutit de fait à blanchir Ben Laden et ses imitateurs sous prétexte que son organisation aurait tué moins de gens que ne l’ont fait les sanctions économiques en Irak , les bombardements ou les interventions américaines au Japon (Hiroshima), au Vietnam, au Panama, au Kosovo ou en Afghanistan. Malheureusement cette logique de comptable n’a rien à voir avec des principes socialistes.

c) L’idée implicite qu’il existe un « bon » terrorisme (ETA en Espagne, le Hamas en Israël, le FLN en Algérie, l’IRA en Irlande, etc.) et un « mauvais » terrorisme (celui de l’OAS en France, des fascistes en Italie pendant les « années de plomb » ou d’al-Quaida aujourd’hui).

L’extrême gauche est incapable de voir qu’il existe un lien entre les moyens que l’on emploie pour parvenir à un but (la Révolution sociale) et ce but lui-même. Si tous les moyens sont employés pour aboutir à une juste cause, c’est généralement le but lui-même qui se transforme, comme en témoignent toutes les expériences passées, qu’il s’agisse des sociaux-démocrates qui à force d’investir l’Etat ont fini par renoncer aux réformes, ou les partis staliniens qui ont prétendu instaurer le socialisme en monopolisant l’exercice du pouvoir.

d) l’idée qu’un petit groupe d’individus, animé par une idéologie « révolutionnaire » a le droit de vie et de mort sur les « ennemis de classe », ces ennemis allant d’ailleurs du tsar de Russie ou de l’amiral Carrero Blanco au petit chef que l’on « jambise » (comme en Italie durant les années 70) ou au flic ou au soldat de base que l’on abat.

Même si les classes dominantes n’ont jamais eu de scrupules à faire tirer sur des grévistes ou des manifestants désarmés, on ne peut en tirer argument pour se faire justice soi-même, car alors les petits groupes qui se livrent à ce type de justice « populaire » (et même si leurs sentences sont approuvées par la majorité de la population), ne font que renforcer la passivité des exploités qui font aveuglément confiance en leurs « justiciers » pour abattre le système.

En dehors de l’absence totale de réflexion éthique que suppose ce type d’attitudes, on retrouve aussi, en filigrane, la vieille théorie des deux camps qui a causé tellement de dommages dans le mouvement ouvrier. Puisque l’URSS est opposée aux États-Unis, elle joue donc un rôle positif à l’échelle international et il faut la défendre contre l’impérialisme américain (attitude qui a abouti à un soutien critique à l’impérialisme soviétique pendant 70 ans et qui a amené certains à souhaiter la victoire de Saddam face aux armées américano-britanniques).

Face au terrorisme, qu’il soit nationaliste dans les pays du tiers monde ou « gauchiste » dans les métropoles impérialistes, on ne peut avoir la moindre indulgence politique. Non par souci légaliste, mais parce que nous n’avons pas du tout les mêmes objectifs politiques que ces militants. Cela n’empêche pas de dénoncer la façon inhumaine dont les prisonniers politiques sont traités dans les geôles de la démocratie (la mort lente à laquelle sont condamnés les prisonniers d’Action directe par exemple) et l’exploitation politique de leurs actes (renforcement de l’arsenal législatif répressif, quadrillage de l’espace public, fichage des citoyens, etc.) du terrorisme par les classes dominantes.

Mais on ne peut prétendre lutter pour une société radicalement différente (le communisme) si l’on se réjouit chaque fois qu’un soldat américain tombe en Irak ou si l’on « réserve sa compassion » (comme le dit l’article de Combat communiste reproduit ci-dessus) lorsqu’un groupe d’extrême gauche s’arroge le droit de liquider un politicien bourgeois comme Aldo Moro. Comprendre les raisons des militants ouvriers qui s’engageaient dans l’action armée en Italie et être solidaires d’eux face à la répression de l’État était parfaitement justifié. Mais il était illusoire de croire que ces militants partageaient la même conception du socialisme que nous. Ce qui nous séparait des BR ce n’étaient pas seulement des « mauvaises » méthodes, c’était une autre conception de l’objectif final.

Yves Coleman

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