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« Chronologie », de Kobayashi Takiji (1903-1933)

mardi 30 août 2011

Je suis né dans un village de la préfecture d’Akita en 1903. Le 23e jour du huitième mois du calendrier lunaire selon ma mère ; le 1er décembre selon le registre de la mairie. Le maire semble avoir été un de ces personnages fantasques à la Gogol. Mon père était paysan, propriétaire d’une parcelle de terrain qu’il cultivait conjointement à une terre en fermage. Ma mère était fille d’un journalier. Pendant la saison morte pour les paysans mes parents allaient pousser des wagonnets sur des chantiers près de chez eux. Ma mère m’a parfois raconté comment, perchée sur le wagonnet qui dévalait une pente à toute vitesse, elle devait serrer les freins dans des virages en épingle à cheveux qui surplombaient des précipices à pic.

J’avais quatre ans quand ma famille qui ne pouvait plus assurer sa subsistance du travail de la terre, déménagea pour Otaru dans l’île de Hokkaidô. Ils y tinrent une pâtisserie bon marché dans un quartier périphérique où j’ai passé une vingtaine d’années. Nous avions juste de quoi vivre. Sur le chemin de l’école, je ne cessais de ressasser qu’un jour je découvrirai un filon quelconque qui me permettrait de payer le pousse-pousse à ma mère.

Je me rappellerai toujours que ma sœur aînée travaillait dans une entreprise d’exploitation de cendres volcaniques et que, dès qu’elle rentrait à la maison, couverte de poudre blanche, elle passait beaucoup de temps à se laver les cheveux ; et que ma sœur cadette allait ramasser du coke sur les terrils. Quant à moi, un parent éloigné s’est offert à payer mes études. J’ai étudié à l’école secondaire de commerce d’Otaru (Otaru shôgyô gakkô), puis au lycée supérieur de commerce de la même ville (Otaru kôtô shôgyô gakkô). Dans le même temps, j’ai travaillé dans une boulangerie industrielle ou fait tourner la pompe à air pour un scaphandrier. J’aspirais alors vivement à gagner plus tard le plus d’argent possible. Après avoir fini mes études, j’ai été embauché dans la succursale de la banque Takushoku de Hokkaidô à Otaru. C’était en 1924.

A cette époque, un ami mêlé à l’affaire dite « contre l’entraînement militaire » (Gunkyô hantai mondai) (1) au sein du lycée supérieur de commerce d’Otaru m’incita à lire des ouvrages de Marx et de Lénine, ainsi que de Fukumoto Kazuo (2), qui jouissait à cette époque d’une certaine notoriété. La candidature aux élections législatives de Yamamoto Kenzô (3), la fréquentation de divers groupes d’études, puis l’affaire du 15 mars (4), furent entre autres décisifs pour mon évolution politique. Je dévorais les livres traitant de théorie artistique prolétarienne et les œuvres de Hayama Yoshiki (5).

Ma première nouvelle, Senkyûhyakunijûhachinen sangatsu jûgonichi (« Le 15 mars 1928 »), parut dans les numéros de novembre et décembre 1928 de la revue Senki (« L’Etendard ») (6). J’ai depuis publié les romans Kanikôsen (« Le Bateau-usine de crabes ») (7) dans les numéros de mai et juin 1929 de la revue Senki, et Fuzai jinushi (« Le Propriétaire foncier absent ») dans le numéro de novembre 1929 de Chûôkôron (« Forum ») ; les nouvelles Kyûen nyûsu No.18 furoku (« Supplément au n° 18 des Nouvelles du service d’entraide ») dans le numéro de février de Senki, Bôfû keikaihô (« Avis de tempête ») dans le numéro de février 1930 de Shinchô (« Cours nouveau »), Kôbasaibô (« Cellules d’entreprise ») dans les numéros d’avril, mai et juin 1930 de Kaizô (« Reconstruction »), et Higashiguchian kô (« Un aller pour Higashiguchian ») dans le numéro de décembre 1930 de Kaizô.

Ainsi que Dôshi Taguchi no kanshô (« Le Sentimentalisme du camarade Taguchi ») dans Shûkan Asahi (« Asahi hebdomadaire »), et Shimin no tameni ! (« Appel aux citoyens ! ») dans Bungei shunjû (« Age littéraire »).

Par ailleurs, Kanikôsen a été mis en scène par le Nouveau Groupe théâtral de Tsukiji (Shin tsukiji gekidan) au Théâtre impérial (Teikoku gekijô)(8) ; et le Théâtre de gauche (Sayoku gekijô) a donné une représentation de Fuzai jinushi au Théâtre d’Ichimura (Ichimuraza). Enfin, deux ou trois de mes ouvrages ont été traduits en Chine, en URSS et ailleurs.

J’ai maintenant quitté Otaru, et suis installé à Tôkyô depuis la fin mars 1930. J’ai été incarcéré de la fin juin 1930 jusqu’à la fin janvier 1931, et suis en liberté provisoire depuis quatre jours. Deux procédures judiciaires sont actuellement en cours d’instruction contre moi.

Pour finir, je voudrais dire que je ne suis pas entièrement satisfait de mes écrits passés et souhaite à l’avenir rédiger une œuvre de meilleure qualité.

Fait le 25 janvier 1931


NOTES

* Traduction de « Nenpu » (Chronologie), biographie de Kobayashi Takiji rédigée par lui-même pour l’édition collective de textes rassemblés par Eguchi Kan (1887-1975) et Kishi Yamaji (1899-1973), Puroretaria bungakushû (« Recueil de littérature prolétarienne »), vol. 62 des « Œuvres complètes de littérature japonaise contemporaine » (Gendai Nihon bungaku zenshû), éditons Kaizôsha, 1931, p. 176. Merci à ma compagne pour son aide. Les notes sont du traducteur.

(1) Affaire impliquant la Ligue nationale des étudiants contre l’entraînement militaire (Zenkoku gakusei gunji kyôren hantai dômei) fondée le 12 novembre 1924.

(2) Echanges n° 128, note 29, p. 57.

(3) En février 1928, Kobayashi Takiji soutient activement la campagne électorale de Yamamoto Kenzô, candidat du Parti ouvrier et paysan (Rôdô nômintô), aux premières élections législatives tenues sous le régime du suffrage universel.

(4) Le 15 mars 1928, la police arrête plusieurs opposants politiques à Otaru. Kobayashi Takiji n’est pas inquiété, ce qui suppose qu’il ne jouait pas un rôle très important à cette époque ainsi que le remarque Donald Keene, Dawn to the West. A History of Japanese Literature (« Ouverture à l’Ouest. Une histoire de la littérature japonaise »), vol. 3, Japanese Literature of the Modern Era. Fiction (« Littérature japonaise de l’époque moderne : Le Roman »), Columbia University Press, 1998 (1re édition : 1984), note 48, p. 626.

(5) Hayama Yoshiki (1894-1945) est l’auteur du roman Umi ni ikuru hitobito (« Ceux qui vivent en mer »), paru en 1926, dans lequel il raconte l’existence de marins sur un navire transportant du charbon.

(6) Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international II, Japon, Les Editions ouvrières, 1978, ouvrage collectif édité sous la direction de Shiota Shôbei, donne une date identique ; mais Kurahara Korehito, un ancien ami de Kobayashi Takiji, donne, lui, les dates d’octobre et novembre dans son « Commentaire » (Kaisetsu) à l’édition de Kanikôsen et Senkyûhyakunijûhachinen sangatsu jûgonichi par Iwanami shoten, 1991, p. 213.

(7) Traduction française : Le Bateau-usine, éd. Yago, 2009.

(8) Kanikôsen a été représenté, sous le titre Hokui gojûdo ihoku (Au nord du 50e parallèle), au Théâtre impérial de Tôkyô du 26 au 31 juillet 1930, sous la direction de Hijikata Yoshi, dans une adaptation de Takada Tamotsu et Kitamura Komatsu. En 1953, Kanikôsen est devenu un film, très infidèle au roman, réalisé par Yamamura Sô, dont une projection a eu lieu à Paris, les 30 janvier, 4 et 6 février 2010, à la Maison du Japon. Kanikôsen est aujourd’hui inscrit au programme scolaire japonais.


La situation de la classe laborieuse au Japon dans Echanges :

- I. Introduction. La bureaucratie. Les employeurs. Les travailleurs n° 107, hiver 2003-2004, p. 37.
- II. La guerre sino-japonaise (1894-1895). L’entre-deux guerres (1896-1904). La guerre russo-japonaise (1904-1905). Lutte de clans au sein du gouvernement n° 108, printemps 2004, p. 35.
- III. Avant 1914 : La composition de la classe ouvrière. La discipline du travail et l’enseignement. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syndicats n° 109, été 2004, p. 25.
- IV. Les origines du socialisme japonais : Le socialisme sans prolétariat. Ses origines intellectuelles japonaises, le bushidó. Ses origines intellectuelles étrangères. Marxisme contre anarchisme n° 110, automne 2004, p. 25.
- IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914 n° 112, printemps 2005, p. 18.
- V. Bouleversements économiques et sociaux pendant la Grande Guerre. Un ennemi : l’Allemagne. Le commerce. L’industrie. La classe ouvrière. Les Coréens au Japon n° 114, automne 2005, p. 32.
- VI. Les grèves pendant la première guerre mondiale. Les conflits du travail de 1914 à 1916. Un tournant : 1917-1918. Les émeutes du riz . n° 115, hiver 2005-2006, p. 41
- VII. La dépression de 1920-1923. Le grand tremblement de terre du Kantô. La crise bancaire de 1927. La crise de 1929 n° 117, été 2006, p. 39.
- VIII. Entre première et deuxième guerres mondiales. Le taylorisme. Les zaibatsu. La lutte des classes. Les Coréens n° 119, hiver 2006-2007, p. 24.
- IX. Les origines réformistes du syndicalisme ouvrier. Parlementarisme et syndicalisme. Les conflits entre syndicats prennent le pas sur la lutte de classes. La guerre contre la classe ouvrière n° 121, été 2007, p. 21.
- X. Les travailleurs des campagnes. Les Coréens. Les burakumin. Patronat et fonctionnaires. Les yakuza n°124, printemps 2008, p. 23.]
- XI. Les partis de gouvernement. Les socialistes. Les anarchistes. Le bolchevisme.. - Osugi Sakae. - Kawakami Hajime. - Katayama Sen.
- XII, 1. Qu’est-ce que la littérature prolétarienne ? Les écrivains prolétariens japonais. Les Semeurs. Revues et organisations.
- XII, 2. Le roman prolétarien. – « Chronologie », de Kobayashi Takiji (1903-1933).
- XII, 3 Le théâtre prolétarien. La poésie prolétarienne.
- XIII Confucianisme. Paternalisme. Communisme. Travail et éducation. La guerre


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