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Militant à Air France : interview de Michel Tardieu (suite du N° 4-5)

lundi 29 décembre 2003

Interview de Michel Tardieu (La première partie de cette interview a paru dans le N° 4-5 de Ni patrie ni frontières)

Quand es-tu entré à Air France ? En décembre 1973, pour gagner ma vie, d’autant plus qu’avec Annie, ma copine, nous venions de gagner une petite Isabelle. Je voulais travailler dans une grande boîte pour pouvoir y militer. J’étais au chômage, quand on m’a proposé l’examen pour être agent commercial à Air France. Je me suis présenté, j’ai été reçu et je me suis retrouvé en uniforme à l’agence des Invalides. J’y suis resté un an puis j’ai été muté à la Réservation, service qui fonctionnait de 8 h à 21 h. Des équipes d’une douzaine de personnes répondaient aux appels téléphoniques des clients individuels et des agences de voyages pour des réservations ou des renseignements. Chaque groupe avait un chef (de groupe) ; au-dessus il y avait deux ou trois inspecteurs et un « bocal » où un ancien militaire (pas pire que les autres), aidé d’un ou deux acolytes, surveillait le trafic global et le nombre des agents branchés. Le « bocal » avait aussi la possibilité d’écouter chaque agent (amabilité, compétence, rapidité, etc.) L’essentiel des activités du bocal, c’était la surveillance des agents. Je pourrais dire, c’est encore, car ce travail continue, en pire, en ce moment même. Air France est à l’avant-garde des centres d’appel. La Résa était un endroit conflictuel, le rythme de travail, l’organisation, la population, un mélange de vieux routards et de nouveaux, La population était majoritairement féminine avec peut-être, un tiers d’hommes pour deux tiers de femmes.

Les syndicats se partageaient les voix : la majorité des salariés votaient pour FO (parmi les délégués il y avait deux sympathisants de l’OCI qui s’appelle aujourd’hui le Parti des travailleurs, PT) ; la CGT avait été majoritaire mais était en perte de vitesse depuis 1968 ; il n’y avait pas de CFDT à l’époque. Avant 1968 la discipline était très forte, un agent sans cravate ou une femme en pantalon était renvoyé à la maison pour se rhabiller. En arrivant à la CGT je n’ai pas sorti mon drapeau (LO) et je me suis fait élire délégué du personnel (j’étais adhérent à la CGT Air France dès 1973 à l’agence des Invalides).

En quoi mon activité était elle différente des autres syndicalistes ? En tant que délégué, je défendais tous les cas possibles. J’ai découvert que beaucoup de délégués ne se mouillaient pas quand ils estimaient que tel ou tel agent n’était pas défendable. Je diffusais systématiquement toutes les informations que ma position de délégué me permettait de découvrir, pas des secrets d’Etat bien sûr mais tous les projets que la direction présentait aux syndicats ainsi que des comptes rendus de réunions de délégués. Là encore, souvent les syndicats et la plupart des délégués non seulement ne faisaient pas d’efforts d’information auprès des employés mais pratiquaient parfois la rétention d’informations.

La CGT était surtout intéressée par le Comité d’Établissement (qui devait nous apprendre à gérer la boîte peut-être un jour ?), et avait toujours un grand projet, ou une grande campagne : le combat contre la privatisation d’Air France, la lutte pour conserver le statut et autres acquis, etc. Mais pour la CGT la lutte se réduisait à obtenir des négociations sur le statut, contre la privatisation ou pour des augmentations de salaire. Pour les salaires il y avait trois positions :

- FO qui de toute façon allait signer l’accord avec en général une prime (non reconductible) ou une augmentation d’une prime annuelle uniforme. Ce petit jeu a duré des années jusqu’à la crise de 1993.

- La CGT, elle, réclamait des augmentations en pourcentage ; il ne fallait pas choquer les camarades cadres, et on m’a expliqué que grâce aux augmentations en pourcentage on arrachait plus à la direction, et que c’était donc plus radical.

- Enfin la CFDT (qui avait fini par créer une section à la Réservation) revendiquait des augmentations uniformes permettant de rattraper les injustices trop criantes. Mais les trois compères se retrouvaient en organisant des débrayages pour occuper les salariés et réclamer leurs sacro-saintes négociations.

A partir de 1975 ou 1976 nous avions avec les copains de Combat communiste un bulletin ronéoté, un recto verso tous les quinze jours. Plusieurs collègues d’Air France ont participé à la rédaction, nous en diffusions 300 à 350 à l’extérieur et à l’intérieur. J’en laissais traîner dans des endroits stratégiques. Et bien sûr j’essayais d’intéresser tel ou tel copain à lire Combat Communiste. Autant j’étais motivé à me lancer dans des actions avec les collègues (comme j’étais motivé pour me bagarrer avec les locataires menacés d’expulsion dans le XVe), autant faire du bouton de veste pour placer un journal ou entraîner un camarade de travail à un meeting me motivait beaucoup moins.

L’activité principale du délégué moyen consiste à distribuer les tracts confédéraux ou nationaux de la CGT Air France. Il y avait beaucoup de propagande à ce moment-là pour les journées d’action. C’est une époque où les syndicats organisaient jusqu’à une dizaine de journées d’action selon les années. En plus de ces activités générales du syndicat, le rôle du délégué était (et est toujours) d’être un avocat. A Air France, ce sur quoi les syndicats appuyaient le plus, c’était les avancements et les promotions individuelles. Je n’ai jamais voulu participer à ce type d’activités.

Je ne participais pas aux commissions paritaires qui préparaient les avancements et les promotions parce que je considérais que c’était une façon de diviser les salariés et de ne pas lutter pour les salaires. Mes collègues étaient hostiles à ma position, bien sûr. De septembre à la fin de l’année, les discussions sur les avancements et les promotions allaient bon train. Mes collègues n’étaient pas agressifs vis-à-vis de moi car de toute façon ils pouvaient s’adresser à d’autres délégués que moi. Les réflexions hostiles venaient plutôt des membres du syndicat.

Pour les avancements, un agent « lambda » devait avoir un avancement en principe tous les 3-4 ans et cela correspondait à environ une augmentation d’environ 5 % du salaire mensuel. Et c’était évidemment l’activité principale des syndicats. Cela se faisait en deux fois : d’abord la direction donnait une appréciation sur chaque agent, devant les délégués. Donc les délégués pouvaient intervenir pour dire qu’ils n’étaient pas d’accord sur telle ou telle appréciation Déjà le fait de discuter de la qualité du travail de chacun avec la direction me semblait inacceptable.

Ensuite la direction donnait sa liste des agents (à peu près 20 à 22 % des agents de chaque service) qui avaient selon elle droit à un avancement. Un ou deux mois plus tard, se tenait la réunion de la commission paritaire où l’on rediscutait le cas de tous les agents et la direction du service accordait quelques avancements en plus par rapport à la liste d’origine qu’elle avait fixée elle-même. Les syndicats considéraient que ces agents supplémentaires figurant sur la deuxième liste (1, 2 ou 3 % de plus), ils les avaient obtenus de haute lutte alors qu’évidemment la direction avait confectionné une liste à deux étages. FO, le syndicat majoritaire, obtenait toujours deux ou trois avancements pour des syndiqués FO. Ces avancements donnaient lieu à un certain nombre de magouilles.

Quant aux promotions, il y a eu deux périodes. Durant la première, cela se passait par l’intermédiaire d’examens pour passer d’une catégorie à l’autre. Et un bon résultat ne suffisait pas pour avoir automatiquement son grade puisque l’avis de la direction comptait autant. Pendant la deuxième période, la direction a supprimé les examens, et tout se passait selon le procédé dit de la « cote d’amour » - celle de la direction comme celle des syndicats. |Le truc le plus génial qu’ils ont inventé à ce moment-là : tu pouvais passer du statut d’employé ou d’ouvrier de base à celui de technicien. Mais tu pouvais très bien avoir ton grade de technicien sans la moindre augmentation, ou presque. Donc ils se sont mis à les attribuer plus facilement (1). Quand j’ai eu ma retraite, j’ai eu droit à un splendide cadeau : mon grade de technicien commercial. Quand tu devenais technicien, au bout d’un moment, lorsque cela ne bougeait pas, les syndicats ont obtenu une grande victoire : quelques points qui donnaient droit à une dizaine d’euros d’augmentation ;

Je suis resté à la CGT jusqu’en 1978. En novembre 1977, un mouvement de grève un peu important s’est déclenché à la Résa où je travaillais depuis trois ans. On a pu, contre l’avis des syndicats, créer un comité de grève et aller dans des services faire de la propagande pour nos revendications, demander aussi aux collègues des autres services de préparer une grève pour leurs revendications, aux agences Air France, aux aéroports. Des AG dynamiques et fréquentes donnaient la parole à la grande majorité des grévistes. La grève, à la Résa, était majoritaire mais pas plus, et les grévistes après avoir envisagé de bloquer les portes se sont ravisés au nom de la liberté des non-grévistes et aussi d’une conscience de leur faiblesse.

Autre faiblesse du mouvement : la majorité des grévistes demandaient sans arrêt à aller voir les différents patrons en grimpant dans la hiérarchie. Au bout de quelques jours il ne restait plus que le « pédégé ». Des grévistes ont réussi à décrocher cette réunion, après plusieurs débrayages et onze jours de grève. Je faisais partie de la délégation ; pendant la discussion les grévistes poireautaient et les délégués syndicaux démoralisaient les troupes pour que la manifestation, prévue à Roissy n’ait pas lieu. FO parce que c’était la Voix de son Maître, la CGT pour défendre l’industrie française et participer à cette fête du « Fabriquons français ».

Nous aussi, nous avions prévu d’aller à Roissy, toutes pancartes dehors, participer à la fête que la direction organisait pour les médias en l’honneur du départ de Concorde pour New York, mais finalement nous n’y avons pas été. Après cette grève (2), mes rapports avec la direction de la CGT se sont considérablement tendus, même si les adhérents CGT qui travaillaient avec moi, étaient en général corrects voire « sympa ».

Aux élections suivantes de délégués j’ai été écarté des listes CGT car « je n’avais pas l’esprit CGT » me dira-t-on, et comme j’avais été gravement malade, et absent de l’entreprise pendant 9 ou 10 mois, on me conseilla gentiment de me reposer. En guise de repos, j’ai quitté la CGT en diffusant un tract et suis allé à la CFDT, bien contente de m’accueillir, d’autant plus qu’ils n’avaient quasiment personne à la Résa.

Nous avons rédigé un tract-lettre ouverte CFDT où je rappelais la nécessité de la démocratie (AG, information maximum, comités de grève) et reprenais les revendications de nos différentes grèves et mouvements récents, et où la section CFDT expliquait ma venue.

La CFDT Air France avait un vieux fonds PS très minoritaire, des sympathisants gauchistes (plus ou moins ex-maos), des jeunes révoltés parmi les ouvriers (la section CFDT de la Direction du Matériel d’Orly et Roissy était assez dynamique) et des syndicalistes de « chez syndicaliste ». L’ambiance, à la fin des années 70, était bizarre à la CFDT Air France. L’espace politique était très large, même si cela n’allait pas durer longtemps. Je n’avais plus besoin d’être discret pour mes activités Combat communiste vis-à-vis de la CFDT. Une fois, j’ai même proposé au secrétaire général de participer à notre bulletin, bien sûr cela ne l’a pas intéressé.

L’année d’après, en 1979, la CFDT avait quelques délégués à la Résa et en agences. A Air France même, la grande affaire c’était le blocage des salaires et l’austérité organisée par Barre et Giscard. Les syndicats faisaient un apparent front commun (CGT et FO d’un côté, la CFDT du sien). Bien qu’en désaccord sur les demandes d’augmentations, ils participaient aux mêmes journées d’action et aux mêmes discussions avec les patrons. Les uns voulaient des pourcentages, les autres des augmentations uniformes ; mais tout le monde appelait à des débrayages pour obtenir des négociations, pour que finalement FO signe un accord salarial bien moindre que l’augmentation des prix évidemment, agrémenté par une petite prime. La grande affaire politique, c’étaient les discussions contre la loi interdisant l’avortement et la préparation de la loi Veil qui allait l’autoriser. La CFDT participait à cette campagne, nous appelions aux manifestations mais ce ne furent jamais des manifestations de masse.

Un autre problème agitait le Landernau syndicalo-gauchiste : la longue grève des loyers dans les foyers SONACOTRA. Avec Combat Communiste nous avons essayé de participer mais les maos faisaient bonne garde autour de leurs locataires, la CFDT a fait un peu de propagande sur cette question. quelques tracts dans l’entreprise. En tant que Combat communiste nous nous exprimions dans les bulletins, et participions aux manifestations.

Via le syndicat, à deux ou trois reprises, on a dénoncé des chefs plus autoritaires que la moyenne. Une fois, un sous-chef à la Résa jugeant une personne un peu trop absente à son goût (la mère de cet agent était entrain de mourir d’un cancer), a trouvé intelligent de dire qu’ « il en avait assez des mères cancéreuses ou autres… » ; cela se passait à une réunion pour des avancements. Avant midi, on a fait le tour des groupes et tout le monde ou presque s’est débranché (a débrayé).

Une autre fois, un jeune sous-fifre a voulu m’obliger à enlever une affiche (écrite à la main, j’ai oublié le sujet précis) qui dénonçait son grand chef. On s’est affrontés comme deux cabris et il n’a pu que retourner d’où il venait. Plusieurs fois, je me suis aperçu que certes la hiérarchie est en général maître chez elle mais, face à des individus ou des groupes décidés, elle est souvent incapable de jouer efficacement les autoritaires, s’il n’y a pas d’enjeu très important, évidemment. En 1978 et 1979, le climat social à Air France a été assez agité mais les syndicats (surtout CGT et FO la CFDT un peu moins) ont su maîtriser les velléités des différentes catégories de personnel et à coups de manifs et de journées d’action ils ont fait passer les pilules de l’austérité à répétition. Une manifestation au siège, à Montparnasse, qui avait commencé dans le train-train syndical, a tourné à l’occupation, mais les jeunes plus décidés se sont retrouvés seuls à l’arrivée des flics et une petite troupe a été mise en déroute. Les gros bataillons, contrôlés par les syndicats n’ayant pas voulu de cette occupation, ont voté avec leurs pieds. Quand nous sommes redescendus de la direction, poussés par les flics, nous n’étions plus très nombreux.

A la fin des années 70 le vernis gauchiste de la CFDT d’Air France commençait à s’écailler mais plus à la base qu’au bureau central, des vieux socialos ou des syndicalistes genre « avocats » reprenaient du poil de la bête.

A la CFDT j’ai eu le même problème qu’à la CGT en ce qui concerne la position sur les avancements et les promotions. La pression des syndiqués et sympathisants CFDT était plus forte sur moi parce qu’il n’y avait pas beaucoup de délégués qui pouvaient représenter le syndicat dans les commissions. diverses, et j’avais pris plus d’importance. Je n’ai pas réussi à faire que ma position soit vraiment comprise par les syndicalistes ou les sympathisants de la CFDT, pas plus d’ailleurs que parmi l’ensemble des collègues..

Quand la compagne électorale de 1981 est arrivée, mes positions abstentionnistes ne passaient pas du tout parmi les copains de boulot. Tout le monde, même sans le programme commun (en fait, à part les gauchistes, la plupart se moquaient du programme de la gauche comme de leur premier tract), et malgré le passé de Mitterrand, la grande majorité des copains d’Air France (syndiqués ou pas) voulaient la gauche au pouvoir. La pression était forte, je me suis fait engueuler par des gens plutôt proches avec qui nous avions lutté durant les grèves ou sur des questions diverses (problème des immigrés, revendications féministes, intégration des faux intérimaires, etc.).

Je n’étais pas trop gêné d’être isolé, je pensais que, assez vite, la gauche ferait la preuve de sa complicité avec les patrons et la bourgeoisie en général et que des bagarres repartiraient sur des bases plus claires. Je n’avais pas prévu qu’au lieu des idées révolutionnaires ce sont les idées « lepénistes » qui allaient, quelques années plus tard gangrener une partie de la classe ouvrière ou des déclassés. L’arrivée de Mitterrand comme chef de l’État a eu son effet à Air France. En juillet 1981 on a senti un frémissement, les ouvriers et employés se sont posés la question de leurs revendications, surtout les salaires et les emplois. A Air France Blanqui (où se trouve la Résa), il y a eu un débrayage et une assemblée générale mais les syndicats n’ont eu aucun mal à calmer l’A.G., au nom de leur excuse favorite : « Il faut bien leur laisser le temps pour réaliser les promesses. » J’avais déjà envie de quitter la CFDT depuis un certain temps, il me semblait que ma position de délégué me faisait trop apparaître comme un sorte d’avocat et que cela n’aidait pas les travailleurs à gagner plus d’autonomie vis-à-vis du système capitaliste ou des syndicats. Les réunions de syndiqués réunissaient très peu de gens, n’étaient pas du tout vivantes, et les copains les plus intéressants n’étaient pas forcément dans les syndicats. J’ai donc démissionné du syndicat et distribué de la main à la main le texte suivant :

POURQUOI JE DEMISSIONNE (1981)

Après 10 ans de délégation, je m’aperçois, qu’à l’heure actuelle, la majorité des collègues n’a pas besoin de délégués pour organiser des luttes mais surtout comme avocat ou assistante sociale, les autres préférant se débrouiller seuls. Personnellement, je n’ai jamais cru que les discussions entre délégués et patrons puissent changer notre sort. C’est pourtant le seul mot d’ordre permanent de tous les syndicats ( « Ouvrez les négociations » ). En cela les syndicats et la majorité du personnel sont bien d’accord, même s’ils ne leur font pas vraiment confiance.

Délégués et syndicats se voient comme des spécialistes et des quasi-propriétaires, sinon des salariés, du moins de leurs intérêts. Tous les syndicats, aussi minoritaires soient-ils, estiment savoir mieux que leurs mandants, et bien mieux que le personnel, ce dont ils ont besoin. Il est rarissime que les syndicats demandent l’avis du personnel sur telle ou telle question à un moment donné.

Bien sûr, ce genre de rapports ne peut s’instaurer sans une sorte d’accord tacite entre syndicats et délégués d’une part et une majorité du personnel d’autre part, et enfin, sans l’accord tacite de la direction qui fournit une bonne partie du nerf de la guerre (locaux, permanents, gestion d’une partie des œuvres sociales) et l’organisation permanente de discussions entre patrons et syndicats. En effet, depuis longtemps, l’activité des vrais syndicalistes est uniquement liée aux activités que la direction leurs propose et/ou finance, et non des activités de lute ou d’explication contre l’exploitation.

Quand on leur reproche de cogérer avec les patrons, les délégués et les syndicalistes de tout poil commencent par se récrier puis ils finissent en général par dire : « Sans nous, ce serait pire. » Ceci est vrai pour les CE, les commissions paritaires, les comités hygiène et sécurité. En fait, syndicats et délégués cherchent une position de pouvoir dans le système et ne cherchent absolument pas à le changer, même si certains en parlent encore les jours de fête et surtout leur action quotidienne renforce le système et ses privilégiés.

Dans ce cadre, les directions n’ont aucun mal à imposer leur volonté « petit à petit dans une entreprise comme Air France où rien n’urge ». C’est ainsi que, depuis des années, le pouvoir d’achat, l’augmentation de la productivité, la baisse des effectifs ou leur stagnation sont à l’ordre du jour et se réalisent « en douceur ». Le petit jeu, « Donne-moi la paix sociale et je te donne quelques avantages » fonctionne sans à-coups en ce moment.

En quelques années, un certain nombre d’acquis sociaux ont été gommés par des cadres imaginatifs, qui, soyons-en sûrs, en ont tiré tout ce qu’il faut pour leur carrière. Air France y a gagné en productivité et coûts salariaux. Ces mauvais coups ont été discutés, négociés et parfois nous été ont présentés comme des pis-aller, voire, même comme des progrès.

Les syndicalistes pensent, comme beaucoup d’agents, que leur sort individuel, comme collectif, est lié au sort de la boîte. Ils pensent comme la plupart des travailleurs, que leur activité de lutte doit être limitée à ce qui ne nuit pas à la bonne santé de l’entreprise. A d’autres époques, cela s’est appelé et a été dénoncé comme la politique du « retroussons nos manches » ou de « collaboration de classe » .

En fait, la vie des entreprises dépend de facteurs qui dépassent non seulement les employés mais aussi des hiérarchies. Visiblement les entreprises ne contrôlent pas leur développement, pas plus que les États ne contrôlent l’économie, pas plus que les économistes et autres bourgeois ne contrôlent l’économie nationale. Rappelons-nous de Chirac parlant en 1974 ou 1975 du bout du tunnel, à propos de la crise actuelle qui débutait ou de dirigeants de la gauche promettant, entre autres, de s’attaquer au chômage.

Quand leur système est malade, tout ce que les dirigeants « économiques ou politiques » peuvent proposer c’est de travailler plus pour des salaires moindres, de façon à arracher des marchés aux concurrents, c’est-à-dire en fait de déplacer le chômage chez le voisin. Combien de temps allons-nous accepter ce jeu ? Tous les exemples montrent que les travailleurs n’ont aucun moyen efficace pour contrôler leur vie ou celle de leur entreprise et n’ont aucun moyen de contrôler la politique de ceux qui les dirigent et que les élections diverses, les commissions, les négociations ne font qu’enregistrer la politique de la direction et des divers dirigeants.

Il est malheureusement vrai que la grande majorité des travailleurs ne demandent que de bonnes élections, de bons députés ou de bons délégués, car elle ne croit pas en sa propre possibilité d’action ou elle n’en n’a pas envie. Cela est probablement dû au fait que quasiment personne ne croit à une possibilité de vivre mieux et surtout différemment, grâce à une organisation sociale débarrassée de la hiérarchie et de l’exploitation, ce qui serait la seule ouverture possible. Depuis quelques années, nous vivons dans une période qui ressemble à l’envers des espoirs que tant de gens ont eu en mai 68 : ceux qui ont vécu mai 68 et les années suivantes ont cru qu’il était possible de bouleverser la société pour plus de solidarité, moins d’exploitation ; ils ont cru qu’il était possible qu’apparaissent des zones de liberté (liberté des femmes, liberté des enfants, liberté des homosexuels, droit à l’autonomie régionale, lutte anti-nucléaire, etc.). En fait, chacun espérait se débrouiller dans son coin et s’est retrouvé dans son ghetto. Chacun, sur le terrain particulier qu’il avait choisi, a été battu. Après les rêves de l’après mai 68 nous voilà dans un autre rêve qui va, sans doute, se terminer en cauchemar. Nous voilà dans la période de l’individualisme forcené dont le plus représentatif s’appelle Reagan. L’individualisme qui donne carte blanche aux apprentis sorciers, à ceux de tous bords qui prétendent avoir au chaud des solutions anti-crises, anti-guerres, que ce soient de doux rêveurs, des « Fabriquons français » ou d’autres.

Toutes les solutions, nous les voyons à l’œuvre dans le système et elles font plus peur qu’autre chose. C’est sûr, la solution ne peut être que dans une société plus humaine où disparaîtraient les « séparations » de toutes sortes. Il n’y aurait plus de consommateurs de biens et de relations, plus de producteurs de marchandises, mais des vies humaines.

Après l’abolition du salariat et de l’argent, l’homme pourrait devenir réellement actif, agissant sur l’existence et non plus manipulé par une société qui lui échappe. Une telle société reste à inventer et ce ne sont pas des délégués, des députés, des représentants qui le feront à notre place. Le fait même de se faire représenter systématiquement est contradictoire avec la société que je pense nécessaire et possible et mon activité de délégué ne fait rien progresser ni dans les grandes, ni dans les petites choses. Seul l’activité consciente de tous contre cette société et pour un autre avenir peut nous faire progresser.

Michel TARDIEU, ex-délégué du personnel présenté par la C.F.D.T.

De 1981 à 1996, date de ta retraite, quelles activités as-tu eues sur l’entreprise ?

Pendant toutes ces années mon activité militante a toujours été liée aux luttes à Air France, mais j’ai essayé aussi de ne pas me noyer dans une activité syndicale, qui n’était pas ma tasse de thé. C’est pourquoi j’ai essayé de maintenir une activité politique. Nous avons confectionné des bulletins d’entreprise (de 1975 à 1983) avec les camarades de Combat Communiste, j’ai essayé d’amener des copains de boulot à participer à la rédaction du bulletin, à des manifestations, ceci avec des succès limités.

Après mon départ de la CFDT puis de Combat communiste, deux ans plus tard, j’ai participé aux quelques petites luttes, (par exemple contre un licenciement, des débrayages contre l’installation de « badgeuses », etc.) des grévettes, journées d’action, etc., mais l’ambiance de la période n’était pas à la lutte.

Entre 1990 et 1992 j’ai discuté et donné des coups de main à des militants qui confectionnaient une revue mensuelle : Mordicus. J’étais un peu gêné par le côté appel à la violence : d’abord parce que je ne crois pas à la violence individuelle, je n’aime pas l’attitude pousse-au-crime, et ensuite parce que la seule violence acceptable est celle du prolétariat conscient. Mordicus évidemment ne représentait pas une fraction du prolétariat, mais par ailleurs les autres positions me paressaient utiles pour secouer le cocotier. La forme aussi des articles me plaisait par leur clarté ; le style direct me semblait utile pour s’adresser à de nombreux prolétaires en colère en dehors des chapelles. Avec eux j’ai fait des collages d’affiche dans le métro pour détourner les pubs.

J’ai participé à des manifestations, entre autres des manifestations contre la guerre du Golfe, la première, ou la manifestation de protestation contre le massacre électoral de (Nouméa) où nous avions défilé avec une banderole « A BAS LA FRANCE ».

J’étais bien content de ce slogan.

Dans le début des années 90 Air France a commencé à aller mal sur le plan économique et les gens étaient inquiets. Cela ne les rendait pas très combatifs, jusqu’à l’explosion de 1993. Les employés de l’immeuble Blanqui faisaient confiance à leurs délégués. Le personnel ne bougeait pas beaucoup, le passage dans les services ne décrochait pas une majorité de grévistes, la Résa était atone. Donc seules quelques personnes décidées sont allées participer aux manifestations à Orly et au blocage de l’autoroute, ce qui nous a permis de débusquer quelques députés voire des ministres en route pour leur fief électoral - de jolies rencontres.

Pendant et après les grèves de 1993 durant quelques mois, un copain de LO, un copain extérieur à l’entreprise et moi avons fait une série de tracts sur les problèmes concernant l’entreprise et des problèmes généraux. On s’éclatait, nous n’avions aucun souci tactique, et on exprimait ce que l’on avait envie de dire à nos collègues et copains, nous signions « Les révoltés du Bounty » (cf. documents ci-après).

J’ai distribué en 1995 quelques tracts de Mouvement communiste en particulier à Orly Nord (entretien et réparation des avions). J’étais d’accord avec le contenu mais je trouvais le vocabulaire employé peu adapté à la période actuelle, trop marqué par quelque chose qui ne correspond pas à ce que l’on veut dire. Pour les gens le communisme c’est le PC ou l’URSS, et ils ne savent pas que le communisme c’est autre chose. De même qu’on est passé du socialisme au communisme, car l’image qui correspondait au socialisme ne cadrait pas avec ce qu’étaient les idées révolutionnaires après la guerre de 14-18, de même je crois qu’il faudra trouver d’autres mots, d’autres images pour continuer le combat révolutionnaire. Je suis toujours communiste, mais si je dis ça à n’importe qui pour exprimer ce que je suis, cela demande toute une explication historique, et même avec une explication je ne suis pas sûr que mes interlocuteurs éventuels comprennent leconcept de communiste comme moi je le sens. C’est pourquoi j’avais bien aimé le ton des tracts des Révoltés du Bounty, parce que l’on avait essayé de mettre les gens à côté de ce qu’ils ont l’habitude de lire. J’espérais que cela pourrait faire réfléchir, mais cela n’a pas été efficace, nous avons très peu discuté avec les gens, très aimables par ailleurs. Il faut dire que après l’explosion de 1993 la direction d’Air France a su bien manœuvrer, entre manipulation de la peur du chômage et mises à la retraite anticipée, réorganisation, développement de l’emploi précaire et flicage moderne. Pour l’instant à Air France comme ailleurs les prolétaires font le gros dos.

Quel bilan tires-tu de ton expérience dans les syndicats et de ton travail militant en général ?

Si les militants révolutionnaires, dans les entreprises, ont une utilité, c’est d’aider les travailleurs à s’organiser d’une façon autonome vis-à-vis des hiérarchies et des idéologies patronales ou syndicales. Les deux principaux problèmes pour lutter dans les boites du point de vue des travailleurs sont :
- Trop de travailleurs (euses) pensent qu’il n’y a pas dans « la boîte » de contradiction radicale entre les intérêts des patrons et ceux des travailleurs. Par exemple, lors des conflits les salariés courent après les rendez-vous en allant du bas au haut de la hiérarchie.

- Les travailleurs ne font pas vraiment confiance aux syndicats mais ils hésitent à se lancer dans des luttes ou aller voir les patrons sans l’appui desdits syndicats. Ils aimeraient que les syndicats les soutiennent mais les laissent libres de s’organiser

Les rôles que se donnent les syndicats sur le plan national ou au niveau de l’entreprise sont les mêmes.Ê Être indispensable aux rapports entre les salariés et les patrons. Les patrons, bien sûr souvent jouent ce jeu : ils proposent tout un tas d’occasions de réunions, de discussions, de négociations qui rythment la vie des salariés et des syndicats. En dehors des périodes de conflits (grands ou petits) les patrons ont toujours l’initiative bien sûr. L’action des syndicats est toujours du type « Retenez-moi sinon je fais un malheur », le malheur étant la grève.

Les réformistes de tout poil (syndicalistes ou politiques) n’envisagent la grève que comme moyen de pression pour revenir à la table de négociations. Pour les négociateurs professionnels l’essentiel est de trouver un point d’accord entre les intérêts (bien compris) des capitalistes et ceux (mal compris) des travailleurs. Pour les « pros » de la négociation un point d’accord doit exister de toute façon, donc pas besoin de chercher une autre société, la démocratie est le système parfait où tous les problèmes doivent et peuvent se résoudre.

En règle générale, les militants révolutionnaires ne peuvent être ni compris ni entendus, sauf dans des périodes particulières (grève dans l’entreprise, mouvement social plus ou moins généraux), où là les choses changent. Le reste du temps, ils ne peuvent qu’être des syndicalistes radicaux, honnêtes, et plaquer un discours qui se veut révolutionnaire sur des évènements qui ne le sont pas, et donc sans contact avec la vie ordinaire des autres travailleurs.

(1) A l’aéroport, la situation était assez cocasse. Les bagagistes et les ouvriers non qualifiés étaient catégorie I. Les employés commençaient en catégorie II et ceux qui avaient les dents longues ou tout simplement besoin de fric étudiaient comme des malades des manuels de réglementation, de billetterie, etc., pour devenir catégorie III. Ceux qui passaient l’examen et le réussissaient se trouvaient gros gens comme devant car il y avait plus de titulaires du titre de catégorie III que de postes à pourvoir. De plus, des cadres plus jeunes et plus diplômés entraient directement en catégorie III, limitant ainsi encore davantage la promotion interne.

(2) Le récit détaillé de ce conflit, écrit par une vingtaine de grévistes, se trouve reproduit à la suite de cette interview.

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