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France

Le mouvement contre la réforme des retraites est aussi un mouvement contre la précarité et la paupérisation

lundi 6 décembre 2010

Il y a en France une sorte de culte ou de routine de la manifestation qui est plus un acte de pression politique que l’expression d’une action directe de classe. C’est une arme aux mains des syndicats, car ils sont pratiquement les seuls à pouvoir organiser des rassemblements significatifs à l’échelle de toute la France. Gouvernement et confédérations syndicales s’affrontent sur le nombre des manifestants, qui serait une sorte de thermomètre de la tension sociale et donnerait plus de poids aux dirigeants syndicaux dans leur dialogue avec le pouvoir.

Mais il ne faut pas trop se faire d’illusion sur ce nombre. En général, la manifestation se double d’une « journée d’action », ce qui ne signifie pas forcément une grève mais laisse latitude aux sections syndicales d’entreprise dans l’organisation de la protestation à leur niveau. Le nombre de manifestants ne traduit pas obligatoirement la participation active d’un nombre important de travailleurs : c’est un fait bien connu que les confédérations syndicales peuvent, si elles le jugent nécessaire pour cette pression politique, « mobiliser » tous ceux qui, dans les entreprises, ont droit légalement à du temps « non productif » payé (y compris des « représentants » pris à l’extérieur de l’entreprise) ; une usine de taille moyenne (par exemple 1 000 travailleurs) peut ainsi « mobiliser » une quarantaine de « représentants syndicaux », tous syndicats confondus. S’y ajoutent éventuellement quelques fidèles auxquels les horaires en équipes ou les ajustements de la loi sur les 35 heures permettent d’aller manifester ainsi sans perte de salaire, au point que leurs détracteurs ont pu parler de « grèves RTT ».

La manifestation est un substitut à la grève, uniquement à caractère politique, sans affirmation sociale en termes de lutte de classe. Elle doit cependant être considérée sous un autre aspect : si, pour les confédérations syndicales, ces défilés sont un moyen de canaliser un mouvement et éventuellement de l’épuiser par leur répétition qui entraîne une désaffection à son égard puis sa mort, elles peuvent aussi avoir un effet exactement inverse : une participation plus importante que prévue peut être révélatrice d’un courant plus profond et plus général qui dépasse l’objet apparent des revendications posées par les confédérations syndicales.

C’est ce qui s’est produit lors de chaque manifestation – sept ou huit (selon que l’on compte ou non les journées intersyndicales ou celles de FO seule), entre le 23 mars et le 6 novembre – qui se voulait, semblable aux précédentes, contre les retraites. Non seulement chacune d’elles a rassemblé autant sinon plus de participants que les actions antérieures, mais ces défilés avaient lieu concomitamment dans de nombreuses villes, regroupant parfois plus de participants que les effectifs salariés des agglomérations concernées. Cette caractéristique montre que la protestation contre la réforme du système de retraite contenait un autre élément : elle a traduit un mouvement ample de mécontentement social, qui ne pouvait apparaître clairement en raison des particularismes divers (instituteurs, agents des hôpitaux, cheminots...), lesquels ont profité de cette opportunité pour exprimer leurs revendications sectorielles.

L’unité affichée par les confédérations syndicales dans l’appel à la manifestation portait d’ailleurs témoignage de l’ampleur de ce courant non apparent de mécontentement social global. Leur embarras sur la suite à donner aux manifestations montre bien qu’elles craignent de se trouver devant un mouvement de grande ampleur qui dépasserait leurs forces de contrôle. Des dirigeants syndicaux ont exprimé ouvertement une telle crainte. Ils laissent ainsi apparaître qu’ils n’ont aucunement l’intention de promouvoir une action de grande ampleur tout en sachant que la réforme sera finalement adoptée et que leur jeu politique avec le pouvoir ne leur permettra de revendiquer que quelques aménagements de détail. Leur rôle effectif actuel, objectivement ou pas, est bien dans la ligne de la fonction syndicale : être les agents efficients de ce que le capital a besoin pour résoudre les problèmes menaçant sa pérennité et, éventuellement, être les chiens de garde du système.

Journées de grèves et de manifestations nationales se suivront quelquefois à quelques jours d’intervalle. Comme cette répétition n’a pas l’effet escompté, au contraire, cette détermination de base de ne pas cesser la lutte contraint pratiquement les confédérations syndicales d’une part à maintenir leur unité, d’autre part à organiser ce minimum de lutte en le réduisant au thème des retraites.

Mais, dans le même temps, se sont développées une série d’initiatives diverses, émanant de la base syndicale ou d’individus, ou encore de collectifs variés, voire de fédérations syndicales opposées à la politique réformiste de leur confédération. Comme l’a souligné un journaliste de Libération, on a « d’un côté le gouvernement, les directions syndicales, les partis de gouvernement prêts à un compromis pour sortir du mouvement, de l’autre une partie de la base, les lycéens, certaines professions en colère, certaines organisations CGT, des militants disséminés mais actifs ». Ces initiatives peuvent être de deux sortes : d’une part des grèves qui s’installent dans la durée, d’autre part des participations diverses locales à des actions ponctuelles ou de soutien aux piquets de grève.

Les grèves peuvent être limitées à des secteurs bien définis : les dockers du port de Marseille, les éboueurs et d’autres agents municipaux de cette ville, les raffineries de pétrole et le blocage des dépôts pétroliers, secteurs où la grève est totale. Par contre, bien que des grèves reconductibles aient été lancées dans le secteur des transports (SNCF et transports urbains), elles n’ont pas été assez puissantes pour perturber ces secteurs dans le temps. On doit regarder avec prudence l’ensemble de ces conflits qui restent entre les mains des centrales syndicales : leur déclenchement et leur arrêt, à des moment précis, montrent qu’au-delà du vernis radical qu’on a pu leur prêter, ils entraient dans une stratégie élaborée et bien contrôlée.

D’autant que malgré l’arrêt de douze raffineries et le blocage des deux principaux terminaux d’importation de brut (Fos et Le Havre), de nombreux dépôts secondaires (Bordeaux, Rouen [1], Sète...) ont été utilisés pour approvisionner la France (notamment les sociétés de la grande distribution, qui ont affrété ensemble des pétroliers), à partir de la zone Anvers-Rotterdam-Amsterdam, comme l’indique l’hebdomadaire Le Marin (filiale d’Ouest-France) du vendredi 29 octobre (après la reprise du travail). Les industriels du raffinage vont jusqu’à dire que « le pays a appris à se passer de ses raffineries ».

La CGT n’a-t-elle pas polarisé la lutte des raffineries sur quelques grosses usines pour y attirer également les militants désireux de renforcer les piquets et les blocages, alors que dans les ports secondaires, les produits finis coulaient à flot sans que l’on en parle et surtout sans qu’aucune forme d’action y prenne forme ? Non seulement on n’a entendu aucun appel syndical à étendre ces blocages partout en France (ce qui paraît normal) mais rien n’est venu non plus de la « base militante » qui s’est laissé entraîner – signifiant ainsi l’inexpérience et la faiblesse de l’ensemble du mouvement. Les raffineries et dépôts auront au moins permis à la radicalité de trouver là un point d’ancrage et de s’occuper entre deux manifestations.

Et ceci alors que le blocage du secteur pétrolier apparaissait comme le seul capable de perturber le ravitaillement dans certaines parties du territoire et, par contrecoup, toute l’activité économique (beaucoup d’industriels, écrit le même journal, ont été quand même « pénalisés »). En réaction, le gouvernement a dispersé par la force les piquets de grève et utilisé des moyens juridiques pour contraindre au minimum un déblocage de la distribution. Ces opérations ont déclenché une solidarité active ; les opérations de blocage, après les interventions policières, se sont déplacées vers le réseau routier. Mais, en général, elles n’ont pas été suffisamment soutenues et permanentes pour être efficaces. Tant de la part des interventions policières que du côté des « bloqueurs », tout s’est le plus souvent déroulé dans une sorte de « modus vivendi »... malgré un air de lutte, ces rapports pacifiques et les manipulations syndicales nous éloignent de la guerre de classe.

Alors que le mouvement déroulait depuis des jours ses sempiternelles manifestations s’est développé, également dans toute la France, un mouvement de grève des élèves des écoles secondaires et pour partie des universités. Ce qui rejoignait ce que l’on a pu constater dans une participation de plus en plus importante au cours des mois de fractions de plus en plus jeunes de la population ; c’est dans le cadre de ce mouvement qui touche également les jeunes des banlieues (mais peu les jeunes salariés) que l’on a vu les affrontements les plus violents avec la police. Ces grèves lycéennes et étudiantes ont entraîné une sorte de fusion avec les blocages, soit liés à des grèves, notamment à celle des raffineries de pétrole, soit liés aux journées d’action syndicales.

C’est ainsi que l’ensemble du mouvement, formellement dirigé contre la réforme des retraites, s’est montré l’expression directe d’une protestation dirigée plus contre le gouvernement que contre le système capitaliste dans sa crise actuelle. Mais ce mouvement reste difficile à caractériser, dans son mélange de forte détermination et de grande confusion.

Alors que certains revendiquaient un « blocage de l’économie », cette économie capitaliste a continué de tourner sans trop de difficultés. Ce qui s’est passé n’est en rien comparable à Mai 68 par exemple, ni à des mouvements d’ensemble plus récents. Mis à part la ville de Marseille et le secteur pétrolier, aucun des secteurs clés n’a été en grève, ou alors de manière très limitée.

L’inconnu sur ce qui peut survenir tient dans plusieurs points : les lycéens et étudiants, le vote de la réforme (qui amènera certainement certaines confédérations à se retirer de l’intersyndicale), le développement de la fusion entre différents courants de lutte vers un large mouvement de contestation sociale échappant au contrôle syndicalo-politique. Ce qui est certain, c’est que les « marginalités » de la lutte, pour déterminées qu’elles puissent être, ne pourront, à elles seules – c’est à dire sans un mouvement puissant des travailleurs – dépasser toutes les forces de contrôle social et amorcer dans la lutte le changement de société dont elles rêvent.

J. H. et H. S.

NOTE

(1) Près du dépôt Rubis à Rouen, des barges sur la Seine chargeaient de l’essence apporté par des camions citernes venant des pays limitrophes. De tels camions ont aussi livré les stations d’essence. Des péniches ont largement été utilisées sur la Seine pour aller livrer à un point donné une kyrielle de camions citernes qui attendaient.

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