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Peut-on purger le mouvement altermondialiste de ses réformards ?

lundi 29 décembre 2003

Avec la tenue du FSE à Paris, les actions anti-PS sont montées d’un cran et ont causé quelques problèmes lors de la manif du samedi 15 novembre 2003, y compris entre le SO de la CNT et quelques dizaines de militants qui voulaient s’en prendre au PS.

Plusieurs camarades de la FA et de la CNT m’ont affirmé que l’action menée contre le PS à Annemasse n’était devenue violente qu’à cause du SO du PS. Je veux bien les croire, reconnaître avoir "cogné" trop fort sur ce que j’ai appelé les "anarcho-cogneurs" et comprendre qu’ils se soient sentis diffamés lorsque j’ai comparé leurs actions (aux intentions apparemment non violentes) contre le PS avec les méthodes des staliniens dans le mouvement ouvrier.

Mais en voulant "mettre le PS à sa place", en queue de manif, le ridiculiser par toutes sortes de moyens dits non violents, etc., n’ont-ils pas ouvert une voie royale à ceux qui voudraient passer à l’affrontement physique systématique ? En effet, une autre composante du mouvement, appelons-les les "autonomes" pour simplifier (ou les "Totos" appellation plus marrante), ne l’entend pas de cette oreille et cherche la confrontation pour purifier le mouvement altermondialiste français de ses influences "soc’dem’" délétères et pour, paraît-il, exprimer la révolte des "sans".

Pourtant dans les rues, on ne voit guère des centaines ou des milliers de sans-papiers ou de chômeurs s’attaquer aux sièges ou aux réunions du PS, mais plutôt de petits commandos, bien connus du milieu anarchiste, selon les dires mêmes des libertaires qui ont débattu des incidents du samedi 15 novembre. Il ne s’agit donc pas de la colère directe des "sans" mais d’une stratégie d’un petit groupe minoritaire qui profite de la neutralité bienveillante des anarchistes vis-à-vis de leurs actions.

Et, dans leurs textes reproduits ci-après, ils menacent de s’attaquer physiquement à ATTAC, à Socialisme par en bas, petit groupe trotskyste proche du SWP britannique et désireux d’entrer à la LCR, etc. - en bref, donc à tous ceux qui ne pensent pas comme eux. On voit bien, dans leurs écrits et dans leurs actes, que "la logique de ces gens-là est incontrôlable", comme je l’avais écrit le 13 septembre. Il n’est pas étonnant que lors de la manif du samedi 15 novembre ils aient cherché à se réfugier derrière la CNT. Contrairement à ce qu’écrit un internaute, les "autonomes" ne sont pas du tout "incohérents" : ils cherchent à enclencher le cycle classique provocation-répression-solidarité et à mouiller le maximum de gens dans les conséquences de leurs actions « viriles », à commencer par les anarchistes dont, sans doute, ils se sentent les plus proches ou les moins éloignés, du moins si l’on en croit ceux qui s’expriment sur Indymedia. Malheureusement pour eux et pour tout le mouvement social, le cycle provocation-répression-solidarité s’arrête généralement à la répression, qui les frappe sans pitié, eux mais aussi toute la classe ouvrière et les exploités, comme en témoigne l’exemple de l’Italie depuis le Mai rampant.

En faisant du PS la cible principale de leurs attaques, paradoxalement, les Totos évitent de faire la critique du PCF et des Verts qui ont pourtant été au gouvernement en même temps que le PS, et sont tout aussi responsables de la montée du chômage, des licenciements collectifs, des expulsions des travailleurs immigrés, de la dégradation des conditions de vie et de travail en général depuis 20 ans, et des interventions militaires de la France en Irak et en Afrique. Ils négligent les responsabilités de FO et de la CFDT dans les défaites de la classe ouvrière. Ils accréditent, involontairement, l’idée que la principale force contre-révolutionnaire en France dans la classe ouvrière serait le PS alors qu’il est évident qu’il s’agit des appareils du PCF et de la CGT.

Sur certains points, libertaires et Totos se rejoignent donc dans leurs analyses politiques. Ils surestiment l’influence et l’importance de la social-démocratie dans la situation politique et sous-estiment celle du stalinisme fut-il "relooké" à la mode italienne (Rifondazione comunista).

Le PCF étant en pleine déconfiture électorale et militante, ils semblent croire que celui-ci ne serait plus un véritable danger pour la révolution. Il suffirait donc de s’attaquer au dernier obstacle de taille "à gauche" (le PS) et la voie serait libre pour la Sociale. C’est bien mal connaître le réformisme et sa variante stalinienne que de croire que parce que l’URSS a disparu, que le PCF obtient pour le moment moins de voix aux élections que LO et la LCR réunis, et que localement il rassemble beaucoup moins de monde dans les manifs qu’il y a vingt ans, ses quarante mille militants pèseraient peu dans les luttes sociales et surtout qu’ils seraient incapables de reprendre du poil de la bête, pour de nouveau les contrôler et les amener sur une voie de garage. Quant à la CGT, elle se serait suffisamment distanciée du PCF pour devenir autonome, et pourquoi pas susceptible, selon certains, d’être reconquise aux idées du syndicalisme révolutionnaire d’avant 1914. C’est ainsi qu’une autre fraction du mouvement anarchiste se met à trouver des vertus (ou au moins des potentialités) démocratiques à la CGT, comme les camarades du cercle La Sociale de Montpellier dont le texte figure dans ce numéro de "Ni patrie ni frontières".

D’autres courants anarchistes considèrent le PS comme beaucoup « plus responsable » des mesures anti-ouvrières des gouvernements de la gauche plurielle que le PCF et les Verts lors de leur passage au gouvernement, blanchissant ainsi, sans le vouloir, les alliés de la social-démocratie. A propos des incidents de la manif, Julien, du SO de la CNT écrit sur Indymedia : « 1° -Que cherche le Parti socialiste lorsqu’il vient à une manifestation "d’extrême gauche" loin de ses positions mais à fort potentiel de popularité ? 2°- Que cherche-t-il, lorsqu’il y vient sans cortège mais avec cent gros bras armés et qu’il se positionne, en ligne, exactement à l’endroit ou doit passer le cortège libertaire ? A faire d’une pierre, deux coups ! « Récupérer médiatiquement par sa "présence" un mouvement qui ne veut résolument pas de lui (à très juste titre) tout en "démontrant" que ce n’est pas à cause de ses successives politiques réactionnaires qu’il n’y est pas le bienvenu, mais seulement à cause des dangereux anarchistes, et d’eux seuls, qui leur rentrent dedans des qu’ils les voient. »

Si Julien dénonce avec raison les intentions du PS, il propage tout comme les « autonomes » l’illusion que la manifestation du FSE aurait été une manifestation d’ « extrême gauche » (même avec des guillemets, cette affirmation ne tient pas la route) et que le mouvement altermondialiste ne « veut résolument pas de lui » (du PS).

Les staliniens (et les trotskystes) italiens de Rifondazione comunista, s’ils pouvaient lire cet e-mail, rigoleraient bien en découvrant ce type d’arguments. Quelle est la différence entre le PS français et Rifondazione comunista qui a déjà participé à plusieurs gouvernements bourgeois et est à la pointe du mouvement altermondialiste en Italie ?

Tous deux sont des ennemis des travailleurs, même si chacun a sa méthode particulière pour les gruger. Le PS ne se réclame plus de la révolution et du marxisme depuis belle lurette, Rifondazione comunista se réclame encore du communisme et ouvre grand ses portes aux trotskystes italiens, y compris dans sa direction. Mais sur le fond, aucun de ces partis n’est plus "digne" de se faire passer pour un adversaire du capitalisme. ! Les jeunes et moins jeunes de Rifondazione comunista étaient sacrément nombreux à la manif parisienne et personne n’a empêché leurs représentants de s’exprimer au FSE.

Quelle est la différence entre Bertinotti, le secrétaire général de Rifondazione, grand démagogue qui se réclame de l’altermondialisme et Hollande, le secrétaire général du PS ? Une seule : le premier a réussi à mystifier une grande partie des altermondialistes italiens, tandis que le second rame un tout petit peu pour le faire en France. Mais tous deux sont des ennemis, alors pourquoi dénoncer les uns et se taire sur les autres ? Pourquoi prôner des actions contre les uns et pas contre les autres ?

Les Totos nagent en pleine incohérence politique. De plus, les « autonomes » renforcent délibérément l’illusion que le mouvement altermondialiste pourrait être autre chose que ce qu’il est : un mouvement extrêmement modéré et peu exigeant, prêt à toutes les alliances politiques possibles et à tous les compromis. Deux exemples : la présence du millionnaire Edward Goldsmith, écologiste de la Nouvelle Droite, dans l’International Forum on Globalization, regroupement à la base de toutes les luttes contre l’AMI puis contre l’OMC ; les déclarations de Susan George vice-présidente d’ATTAC sur l’union nécessaire de la droite et de la gauche contre Bush.

Purger le mouvement altermondialiste de ses politiciens réformards, de ses intellos carriéristes, de ses syndicalistes collaborationnistes, de ses curés de gauche et de ses hauts fonctionnaires, c’est un peu comme si l’on voulait purger le MEDEF de ses capitalistes. Lutter contre la prétendue "récupération" de l’altermondialisme est absurde, pour la bonne raison qu’il ne sera jamais révolutionnaire, ni même sérieusement réformiste, quelles que soient les illusions des millions de jeunes qui descendent dans la rue et qui servent de fantassins à des arrivistes aux dents pourtant tellement longues qu’on s’étonne de la naïveté des manifestants.

Mais sont-ils vraiment si naïfs ou leur volonté de construire un « autre monde » ne se satisferait-elle pas rapidement d’un capitalisme malthusien, retranché derrière les frontières de chaque Etat et défendant farouchement chaque culture dite nationale, ethnique ou régionale ? L’ambiguité sur toutes les questions fondamentales n’est-elle pas la principale raison du succès du mouvement altermondialiste ? (Y.C.)

15/11/2003

P.S. : Il existe peut-être d autres voies que la critique (nécessaire) de l’idéologie altermondialiste. Celle que tente la campagne No Sweat en Grande-Bretagne, en nouant des liens avec des syndicalistes mexicains, indonésiens, etc., et en organisant en Europe des tournées de dénonciation des conditions de travail dans les pays du Sud, mais aussi en s’intéressant aux ateliers clandestins ou aux petites entreprises où les travailleurs n’ont aucune organisation syndicale et sont « surexploités ». Ou encore le travail que fait le groupe communiste libertaire néerlandais (De Fabel van de illegaal) vis-à-vis des sans-papiers et des réfugiés. Si de telles actions pour la défense des travailleurs immigrés « illégaux » étaient coordonnées à l’échelle européenne, la lutte de classe ferait un grand pas en avant. Mais voilà, ce n’est pas vraiment une priorité pour ATTAC.

Je n’ai aucun moyen de vérifier la portée réelle de ces actions mais en tout cas, leurs initiateurs essayent de sortir du champ clos de la critique négative pour faire des propositions positives qui peuvent intéresser la « base » du mouvement dit altermondialiste - si elle veut vraiment changer le monde.

Commentaire judicieux d’un camarade :

« Cependant, tant pour le PS que pour Rifundazione, il y a un argument que tu n’emploies pas car tu ne fais pas le distinguo entre le SO du PS/Fabius-DSK-Strauss-Khan et ....les milliers de militants PS qui sont dans les syndicats, les assoc’, les manifs, les comités, les grèves et qui agissent honnêtement ...à l’opposé de l’orientation de leur direction et avec attachement sincère à leur parti dont ils pensent qu’il est un outil utile. Cet argument est : l’orientation d’un mouvement n’est pas (n’a pas à être) déterminée par les coups de barres de fer mais par les débats entre les différentes composantes idéologiques et politiques, entre tous ces participants. Le problème dans le mouvement alter’ c’est de débattre clairement de quelle orientation politique, de quels buts se fixer pour lutter efficacement contre le système :

- donc pas d’exclusives ni d’exclusions ni de violences à l’égard de qui que ce soit dans le mouvement ouvrier

- donc le mouvement alter’ a beaucoup de défauts, mais ceux-ci peuvent être corrigés par la discussion et non par le baston..

D’autre part, tout le mouvement ouvrier (parti et syndicat ou lutte concrète) est toujours soumis à l’effet de la différence entre base et sommet, militants et directions et c’est toujours par la tête que la pression de la classe adverse se transmet dans le mouvement ouvrier... » P.E.

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