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Les réactions du prolétariat des Etats-Unis à la crise de 1929

jeudi 11 février 2010

La survie dans le chômage a été la première raison de mobilisation, avant que la lutte se transfère sur le terrain du salaire et des conditions de travail

Ce texte est paru dans Echanges n°127 (hiver 2008-2009).

Au cours des années 1930-1933, la situation du prolétariat américain s’est brutalement dégradée. Si, durant cette phase, le prolétariat n’a pas menacé la domination du capital, il n’est pas pour autant resté apathique. Le présent texte cherche seulement à résumer les différentes formes et phases de la résistance du prolétariat américain à la dégradation de ses conditions de reproduction.

Après avoir très brièvement présenté l’offensive du capital dans la crise, je suivrai la chronologie des luttes du prolétariat. On verra que la survie dans le chômage a été la première raison de mobilisation des prolétaires, dès le début de la récession. Un peu plus tard, la lutte s’est transférée sur le terrain du salaire et des conditions de travail.

I – L’offensive du capital : montée du chômage ? baisse des salaires

La crise financière éclate en octobre 1929. Dès l’année suivante, le chômage explose (+ 2,7 millions de chômeurs selon les statistiques officielles). Il faut quatre années supplémentaires pour que la vague arrive à son sommet (presque 13 millions de chômeurs). Cela donne une idée de la masse de capital en excédent qu’il a fallu éliminer.

année Nombre % Indice
de chômeurs de des
(millions) main-d’œuvre salaires
civile (1913=100)
1929 1,5 3,1 224
1930 4,2 8,8 226
1931 7,9 16,1 212
1932 11,9 24,0 194
1933 12,6 25,2 173
1934 10,9 21,6
1935 10,2 19,9
1936 8,6 16,5
1937 7,3 13,8
1938 9,9 18,7

Source : Jacques Néré : La Crise de 1929 (Armand Colin, 1968).

La baisse réelle des salaires est plus forte que ce qui est indiqué par les chiffres ci-dessus, car il s’agit de salaires nominaux, et les chiffres ne tiennent pas compte des temps partiels.

Il faut également signaler une initiative politique peu connue (et à vérifier) de coup d’état fascisant. En 1934, une tentative aurait eu lieu pour lever une armée privée de 500 000 chômeurs, notamment anciens combattants. Le modèle Hitler/Mussolini était ouvertement invoqué. Cette initiative n’est pas celle de quelques illuminés, mais de la droite la plus conservatrice de Wall Street et des affaires, dont le grand-père Bush, déjà connu pour son rôle dans les liens des milieux d’affaires avec l’Allemagne hitlérienne. Le coup fut éventé et étouffé par Roosevelt (1) .

II – Les différentes formes de la résistance prolétarienne

Il semble que l’on assiste d’abord à des luttes dans le secteur du chômage : manifestation pour obtenir des aides, marches de la faim, réquisitions, groupes d’entraide, etc. Ce n’est qu’ensuite que commencent les conflits du travail, et d’abord contre la baisse des salaires.

II-1 – L’organisation et la lutte des chômeurs

Dès le début de 1930, le chômage et l’absence d’assurance-chômage contraignent les prolétaires à toutes sortes de débrouilles, plus ou moins collectives, plus ou moins organisées. Le Parti communiste s’efforce d’être présent sur ce front.

- 11 février : le PC organise 3 000 chômeurs pour envahir la mairie de Cleveland. La police les disperse. Incidents identiques dans plusieurs villes.
- 6 mars : le PC déclare ce jour « Journée internationale du chômage ». Bagarres dans plusieurs villes.
- Juillet 1930 : conférence du PC à Chicago pour la fondation du National Council of Unemployed, avec nombreuses succursales locales, qui se distinguent notamment dans la résistance aux expulsions de Noirs de leur logement. Ces conseils de chômeurs n’ont rien à voir avec une quelconque initiative conseilliste.
- Mars 1930 : attaque spontanée de deux camions livrant de la boulangerie à Manhattan. Les attaquants faisaient la queue devant l’Armée du Salut quand ils ont repéré les camions. C’est un exemple parmi de nombreux autres de la « délinquance chômeuse ».

II-1-1 – Réquisitions, marches de la faim.

L’année 1931 voit se développer d’autres initiatives des chômeurs.

Les réquisitions dans les magasins se multiplient. En juillet, 300 chômeurs se présentent aux commerçants de Henryetta (Oklahoma). Ils précisent qu’ils ne demandent pas la charité, qu’il leur faut des produits alimentaires, et qu’ils sont prêts à utiliser la violence. Quelques notables s’interposent et la question est résolue sans heurts. Ce phénomène de pillage organisé deviendra commun dans tout le pays en 1932. La plupart du temps, les propriétaires des magasins essayaient d’éviter la mauvaise publicité des incidents en ne faisant pas appel à la police (2).

- En décembre 1931, le Parti communiste organise une Marche de la faim sur Washington. Les annonces du PC (« plus de 1 100 camions… »), les exagérations de la police (complot communiste) contrastent avec l’événement réel : 71 camions, 1 600 marcheurs. Principale revendication : l’assurance chômage. Les marches de la faim sont nombreuses. La plupart restent limitées à une ville ou une région.
- En janvier 1932 un prêtre populiste, financé par les petits commerçants opposés aux grandes surfaces, organise une « marche des affamés » de Pennsylvanie sur Washington. 12 000 marcheurs revendiquent des secours, des grands travaux, la taxation des riches.
- En mars 1932, ce sont les émeutes de Dearborn : le PC organise une marche de 3 000 chômeurs en direction de l’usine Ford de River Rouge. Revendications : du travail pour les chômeurs, versement de 50 % des salaires, journée de sept heures, baisse des cadences, pas de discrimination contre les Noirs, soins gratuits, charbon gratuit, prise en charge des crédits immobiliers par la compagnie, secours de 50 dollars pour l’hiver… La police tire, tuant plusieurs manifestants. Grande manif pour les funérailles, mais pas de suite pour le PC.

II-1-2 – La Bonus Army.

La plus grande tentative des chômeurs pour se faire entendre est la grande marche de la Bonus Army (3). Des anciens combattants au chômage convergent sur Washington pour obtenir le paiement anticipé d’un bonus qui leur est promis depuis 1924 pour 1945. Ils échouent.

Le signal du départ est donné par un projet de loi en ce sens, qui n’a aucune chance de passer. Cependant, la discussion de ce projet de loi donne lieu à des départs spontanés d’anciens combattants vers Washington pour soutenir le projet. Au début en tout cas, il ne semble pas y avoir d’organisateur national. Les départs sont spontanés, solitaires, en groupe ou en famille. Beaucoup disent qu’ils partent parce que de toute façon ils n’ont rien d’autre à faire là où ils vivent. La première initiative vient de l’Oregon, d’où 300 hommes partent en mai 1932 sous la direction d’un dénommé Waters, en utilisant les trains de marchandises. Cela donne lieu à des bagarres à St Louis, et donc aussi à de la publicité médiatique, qui provoque le départ de nouveaux groupes.

A l’arrivée, les contingents d’anciens combattants installent des campements proches du centre de Washington. Au plus haut (fin juillet 1932), on estime qu’ils étaient 23 000. Leur but est de faire pression sur le vote du Congrès. Ils sont très pacifiques, peu revendicatifs, très disciplinés et détestent les communistes qui essaient de les infiltrer.

- Le groupe de l’Oregon arrive à Washington le 29 mai 1932. Le 31, une organisation formelle est mise en place sous le nom de Bonus Expeditionary Force (BEF). Waters en est le commandant en chef. Glassford, patron de la police de Washington, en est le secrétaire trésorier. Il est en première ligne pour organiser des campements, réquisitionner des immeubles vides afin d’installer les marcheurs. La principale installation, cependant, est improvisée à Anacostia, un terrain libre de l’autre côté de la rivière, en face du quartier gouvernemental, et se développe comme un bidonville. C’est aussi Glassford qui se démène pour nourrir et soigner les campeurs. Mais ceux-ci se dotent de leur propre service d’ordre, qui met un embargo sur l’alcool et les armes, met en quarantaine les communistes. Ces derniers, qui n’avaient rien vu venir, essaient avec acharnement de prendre le contrôle du BEF. En vain. Quand ils se rendent à Anacostia, l’anti-communisme est si violent que Glassford doit les sauver en les exfiltrant du camp.
- Le 17 juin, le Sénat rejette le projet de loi sur le versement anticipé du bonus. Cependant, non seulement les anciens combattants restent sur place, mais ils sont de plus en plus rejoints par femmes et enfants. Les bidonvilles se développent. En juillet une loi est votée pour avancer 100 000 dollars aux anciens combattants pour qu’ils rentrent chez eux. L’argent est un prêt sans intérêt déductible du bonus payable en 1945. Certains prennent l’argent, le plus souvent pour rester à Washington. Cela suscite de plus en plus d’oppostion dans la classe politique, qui commence à lâcher Glassford.
- Le 28 juillet, on contraint Glassford à faire évacuer les bâtiments occupés par les anciens combattants. A son insu, on envoie simultanément la troupe, menée par les futurs héros de la seconde guerre mondiale : MacArthur, Eisenhower, Patton. L’armée évacue et incendie tous les bâtiments occupés, détruit tous les campements du centre ville et repousse les anciens combattants. Puis elle traverse le pont vers Anacostia, chasse les occupants du bidonville et y met le feu.

II-1-3 – Trocs et autres méthodes de survie.

Par ailleurs, les chômeurs s’efforcent de se regrouper pour organiser leur survie. Ils créent des centres d’entraide (selfhelp) qui essaient de résoudre toutes les difficultés de la vie sans travail.

En ville.

- Le premier centre de self help est fondé à Seattle pendant l’été 1931 sous le nom de Unemployed Citizen’s League. Il connaît une croissance rapide : 12 000 membres fin 1931, 80 000 un an plus tard dans l’ensemble de l’Etat de Washington. Les objectifs sont triples : auto-assistance, secours, recherche d’emplois. La ville est divisée en 22 centres, qui envoient 5 membres chacun à une réunion centrale hebdomadaire. Il n’y a rien à payer et le secrétariat est assuré gratuitement par des membres.
- Durant l’été 1931, la League marche assez bien, organisant des trocs, obtenant des autorisations de fermiers pour aller glaner des patates ou des fruits dans les champs, se faisant prêter des véhicules, organisant des femmes pour échanger de la couture contre des produits alimentaires. Au cours de l’hiver 1931-1932, les choses se gâtent et la League doit demander une aide à la municipalité. Elle obtient 462 000 dollars. La League devient la bureaucratie de l’aide sociale municipale, assez efficace et peu coûteuse d’ailleurs. Il faut dire qu’un tiers de l’électorat était membre de la League. Après les élections municipales, le nouveau maire reprend à sa charge l’administration de l’assistance et menace d’utiliser des armes contre les manifestations de chômeurs.
- L’hiver 1932-1933 est encore plus difficile que le précédent pour la League, qui est en plein déclin au moment où le Parti communiste en prend le contrôle.
- A la même époque, des développements similaires ont lieu en Californie, où la douceur du climat permettait de faire plus de travaux agricoles. Une bourse de troc fut même fondée à Los Angeles, qui payaient en bons ce que les gens y apportaient. Bien que le système ait été très vite ingérable, ces bons servaient entre autres à payer du travail à ceux qui en proposaient, système illégal qui fut bientôt attaqué par les syndicats. Au début de 1933, les communistes commencèrent à infiltrer le mouvement de Los Angeles.
- Parti de l’ouest, le mouvement d’entraide se répand dans tout le pays, avec pour fonction principale l’organisation de centres de troc. Comparé au nombre total des chômeurs, ce mouvement garde cependant des dimensions modestes : 300 000 membres en tout, regroupés en 330 centres dans 37 Etats. De plus, le système des trocs devint rapidement la victime de faussaires qui faisaient de faux bons, comme cela s’est passé aussi en Argentine au cours de la crise de 2001.

Retour à la campagne

- En partie organisé par des utopistes (par exemple Ralph Borsodi) et des nostalgiques, mais aussi soutenu par de grands patrons et les autorités, une tendance au retour à la campagne se développa nettement pendant les années de la dépression. Dès 1931, il y eut des aides publiques pour racheter des petites fermes. En réalité, je suppose que ces aides étaient, de la part des autorités, une façon de se débarrasser de chômeurs urbains, car la situation de l’agriculture durant ces années était sans doute encore pire que celle de l’industrie.

Le Bootleg Mining

- L’expression « Bootleg Mining » désigne l’extraction illégale de charbon. Celle-ci prit des proportions importantes dans les régions minières de Pennsylvanie. Quelques hommes creusent un trou sur un terrain appartenant à la compagnie minière, sans se cacher. Cela peut leur prendre deux semaines ou deux mois avant d’atteindre la veine, si tout va bien. Ils sortent alors le charbon avec des cordes et des seaux, et le vendent ouvertement. Il y eut de nombreux accidents dans ces mines primitives.
- En 1931, on estime que les « vols » de charbon sont restés limités à 500 000 tonnes. En 1933, c’était devenu une petite industrie, dont les petites villes minières dépendaient pour leur survie. Les mineurs s’étaient équipés de camions pour aller vendre leur charbon dans les grandes villes. On estime que cette activité a engendré 15 000 à 20 000 emplois, et le nombre de camions utilisés à 3500-5000. La production aurait atteint 5 millions de tonnes en 1934.
- Il semble que les propriétaires étaient impuissants à arrêter le phénomène. Les mines illégales qu’elles faisaient sauter à la dynamite étaient aussitôt remplacées par de nouveaux tunnels. Et les autorités ont toléré ces activités pour éviter pire ou par solidarité.

On a considéré le bootleg mining comme une forme proche de l’autogestion, devant servir de modèle pour la révolution future. Paul Mattick commente élogieusement cette expérience qui montre selon lui que « tout ce que les travailleurs ont à faire pour mettre fin à leurs misères consiste en des choses aussi simples que de prendre là où il y a, sans considération pour les principes établis de la propriété… et de commencer à produire pour eux-mêmes… L’absence si déplorée d’idéologie socialiste chez les travailleurs ne les empêche pas d’agir de façon absolument anti-capitaliste selon leurs propres besoins. [L’action des bootleg miners] est une manifestation de la part la plus importante de la conscience de classe – à savoir que les problèmes des travailleurs ne peuvent être résolus que par les travailleurs eux-mêmes » (4) .

II-2 – Les trois vagues de grèves des années 1930.

Une courbe statistique des grèves entre 1927 et 1939 montre trois poussée de mouvements des travailleurs : en 1932, en 1934 et en 1937 et après. Ces trois vagues de grèves sont de natures différentes et seules les deux premières s’inscrivent véritablement dans la réaction prolétarienne à l’éclatement de la crise de 1929.

II-2-1 – 1932 - Première vague de grèves. Il s’agit de grèves contre des baisses de salaires que les patrons cherchent à imposer.

Grève des mineurs de l’Illinois.
- En avril 1932, la United Mineworkers of America signe un accord de baisse de salaires. Il est rejeté deux fois par les 150 000 grévistes. Seuls 3 000 d’entre eux reprennent le travail quand l’UMA confirme l’accord. Menaces armées contre les grévistes. La ville de Franklin est déclarée zone interdite. Le 22 août 1932, 25 000 mineurs marchent sur la ville. Quand ils en franchissent la limite, la police tire. Plusieurs morts, élargissement de la révolte. Finalement, il faut appeler la garde nationale, qui terrorise toute la région.

Grève des ouvriers du textile de Caroline du Nord
- Le 18 juillet 1932, quelques centaines de travailleurs dans six usines de bonneterie de High Point se mettent en grève contre une baisse de 25 % du tarif aux pièces, deuxième baisse de l’année. Le mouvement fait tache d’huile dans la région. Le soir du 19, cent usines sont à l’arrêt, dans le secteur du meuble également. La grève générale commence à Kernesville, Jamestown, Lexington et Thomasville.
- Le 20 juillet, des grévistes de High Point cherchent à entrer gratuitement dans un cinéma. Ils sont repoussés et procèdent à des déprédations. Devant la généralisation de la grève, le gouverneur propose son arbitrage, parvient à obtenir l’annulation de la baisse des salaires de High Point. Le travail reprend progressivement, jusqu’au 16 octobre. Tout ce mouvement est spontané, sans organisateurs du Parti communiste ou d’autres groupes. Mais il en sort l’Industrial Association of High Point, syndicat de type industriel qui regroupe à ce moment 4 000 membres (5) .

II-2-2 – 1933 - le New Deal.

Le vote du National Industrial Recovery Act (NIRA) met en place les conditions d’une relance keynésienne. Sa section 7a, qui reconnaît le syndicat dans l’entreprise, entraîne un véritable afflux des travailleurs vers les syndicats. Ils espèrent que ces organisations, avec l’aide de Roosevelt (dont le portrait se trouve affiché dans tous les ménages ouvriers), vont faire plier les patrons sur les salaires et les cadences – deux thèmes évoqués dans de nombreuses professions. Avec la crise, les patrons ont réduit le personnel et les heures de travail, mais augmenté les cadences .
- Les syndicats accueillent bien sûr les nouveaux venus, s’efforcent parfois de les organiser sur une base de métier qui ne leur convient pas (Akron), mais ne sont pas très offensifs sur les problèmes des travailleurs. Il s’ensuit une deuxième vague de grève plus ou moins sauvages en 1934.

II-2-3 – deuxième vague de grèves (1934).

Les récits de grèves qui suivent sont les plus couramment cités dans les ouvrages sur la dépression. On suppose qu’ils sont à peu près représentatives d’un mouvement plus général.

Grève des dockers de la côte ouest (6)
- Au début de l’été 1933, 95 % des dockers de San Francisco ont rejoint l’International Longshoremen Association.
- Début 1934, la base de l’International Longshoremen’s Association cherche à imposer à la direction syndicale de s’attaquer au système d’embauche des patrons, qui utilisent le shape up, un « marché aux esclaves » où, tous les matins, les contremaîtres choisissent ceux qu’ils veulent dans les équipes de travail de la journée. Les dockers veulent que cela soit remplacé par un contrôle syndical des embauches. Les bureaucrates de l’ILA ne sont pas chauds. La base est notamment animée par des membres du PC.

Une proposition de compromis entre les patrons et la direction de l’ILA est rejetée, et le travail s’arrête sur 2 000 km de côte le 9 mai 1934. Le recours aux jaunes risque de compromettre la grève, mais au bout de quatre jours, les Teamsters s’engagent à ne pas transporter des marchandises manipulées par des jaunes. D’autres professions de la mer rejoignent le mouvement (matelots, stewards, cuisiniers, pompiers…).
- Le 21 mai est fondé le Comité conjoint de la grève maritime, intersyndicale comportant 5 représentants de chaque syndicat. La grève dure des semaines, avec plusieurs tentatives de médiations qui sont rejetées sous les huées de la base. Avec quelques batailles rangées, également.
- Le soir du 5 juillet, après une journée de bataille, le gouverneur fait appel à la garde nationale. Le travail reprend.
- La violence de la répression cristallise l’idée d’une grève générale qui était en discussion depuis plusieurs semaines entre les syndicats de l’AFL (bien que les bureaucrates de l’AFL San Francisco soient contre). A la mi-juillet, la grève générale est en place. Il y 130.000 grévistes, la ville est à l’arrêt. Le sommet de l’AFL se porte à la tête des grévistes en formant un Comité Général de Grève, qui sabote autant qu’il peut les initiatives de la base. La grève générale s’arrête au bout de quatre jours, et les dockers perdent sur leurs principales revendications.(7).

Minneapolis : Grève des Teamsters
- Début 1934, le syndicat, pour obtenir sa reconnaissance officielle, bloque 65 des 67 dépôts de charbon de la ville. Trois jours après,il atteint son but, et recrute largement, sur le mode du syndicalisme industriel. Il semble que le syndicat local soit dirigé par des trotskystes.
- Une fois reconnu, le syndicat veut passer un accord avec les patrons, qui refusent. Le syndicat décide la grève le 12 mai. Pratiquement tous les transports s’arrêtent, la ville est bloquée. La grève est très organisée, avec un garage central servant de QG, en liaison téléphonique constante avec tous les piquets. Il y a toujours 500 hommes au moins au QG, prêts à aller aider les piquets dans un point ou un autre de la ville. 120 cuisiniers s’occupent de servir 10 000 repas par jour. Une équipe médicale s’occupe des grévistes, une équipe de mécaniciens s’occupe des 100 véhicules du comité de grève. Le comité de grève officiel est formé de cent teamsters de base. AG tous les soirs..
- Du côté des patrons la riposte est très organisée aussi, autour de la Citizens Alliance, dont l’objectif depuis vingt-cinq5 ans est de tenir les syndicats en dehors de la ville.
- Il y a des batailles rangées. La première (21 mai) n’est pas décisive et, le lendemain, la deuxième est une victoire sans conteste pour les ouvriers, qui sont venus en masse et ont vidé les flics de la ville. Le travail reprend sans que rien soit réglé, et chaque camp se prépare à un second affrontement.
- La grève reprend le 16 juillet, encore plus organisée qu’en mai, et très soutenue par l’opinion publique. Le 20, la police provoque un incident et tire dans la foule. Ce qui donne lieu à d’énormes manifestations de protestation. Le gouverneur déclare la loi martiale, fait donner la Garde nationale. Mais les piquets reprennent de plus belle. Les autorités, qui avaient occupé le QG de la grève et arrêté les leaders, sont obligées de faire machine arrière. Elles vont au contraire occuper le QG de la Citizens Alliance.
- Après un mois de grève et d’immobilisation de la ville, les patrons cèdent (8).

Auto-Lite, Toledo, avril 1934
- L’AFL organise sans grand succès une grève chez Auto-Lite, une usine de pièces automobiles. Le fait remarquable est que les piquets de grèves, peu efficaces pour empêcher l’entrée des jaunes, reçoivent le soutien d’une organisation de chômeurs, la Lucas County Unemployed League, affiliée à l’American Workers Party de Muste. La direction conteste la légalité de ces piquets de masse, mais rien n’y fait.

En trois jours, les piquets passent de 1 000 à 6 000 ouvriers et chômeurs devant l’usine.
- La police fait appel à une force privée (les flics n’étaient pas sûrs politiquement), payée par Auto-Lite, pour déloger les piquets. Cela donne lieu à une bataille de sept heures, où les piquets entrent trois fois dans l’usine avant d’en être délogés dans des combats très durs. Le lendemain à l’aube arrive la Garde nationale. Mais la bataille des ouvriers et chômeurs continue contre elle, qui finit par tirer et faire deux morts et quinze blessés.
- Finalement, Auto-Lite reconnaît le syndicat, accorde une augmentation de salaire et réembauche les grévistes.

Grève du textile, septembre 1934
- La profession s’adapte à la crise en réduisant le temps de travail et en baissant les salaires. Le syndicat (United Textile Workers) collabore ouvertement. Il isole une première grève (Alabama, juillet 1934). Finalement, la grève générale de tout le secteur commence le 3 septembre.
- 65 000 travailleurs arrêtent le travail en Caroline du Nord. En deux jours, la grève atteint 325 000 grévistes. La tactique des piquets volants est largement utilisée, est d’une efficacité reconnue, et est bientôt dénoncée par les leaders syndicaux de l’UTW. Il y a 50 escadrons, regroupant 200 à 650 grévistes, dans les deux Caroline. Ils laissent des garnisons dans les villes où ils passent pour surveiller que le travail ne reprend pas.
- Le gouverneur de Caroline du Sud doit rapidement faire appel à la Garde nationale et établit la loi martiale le 9 septembre. De nombreuses milices patronales se mettent en place. Un affrontement armé qui fait sept morts chez les grévistes fait entrer la grève dans sa deuxième phase. L’organisation se renforce, la solidarité des autres secteurs aussi, bien que le leader de l’AFL appelle à ne pas se mettre en grève dans les autres professions.
- Le 11 septembre, 25.000 grévistes bloquent la ville de Hazelton (Pennsylvanie) pendant vingt-quatre heures. La grève s’étend le long de la côte Est, jusqu’en Nouvelle-Angleterre, où il y a des batailles rangées entre grévistes et Garde nationale.

Dans l’Etat de Rhode Island, la révolte prend de telles proportions (bataille de Woonsocket, 12 septembre), que la Garde Nationale ne suffit plus. Le gouverneur fait appel à l’Armée Fédérale. Approuvé par la direction syndicale, il déclare qu’il ne s’agit plus d’une grève du textile, mais d’un soulèvement communiste.
- Le 20 septembre, alors que des grévistes rejoignent encore le mouvement (421 000 au plus haut), le travail reprend dans certains endroits. Le comité de médiation nommé par Roosevelt publie son rapport ce jour-là. A part demander aux grévistes de reprendre le travail, les médiateurs se limitent à proposer des commissions pour étudier les différents aspects du conflit. Le Comité de grève déclare que c’est une victoire et appelle à la reprise du travail le 22 septembre.

II-2-3 – Apparition des sit-down strikes.

Déçus, les travailleurs quittent en masse les syndicats. On voit alors apparaître les premières sit-down strikes, qui relèvent clairement de la révolte des OS. L’expression viendrait d’un incident dans un stade de basket. Deux équipes d’usine devant s’affronter refusent de jouer si l’arbitre n’est pas syndiqué. Elles s’assoient sur le parquet jusqu’à ce qu’ils obtiennent satisfaction.
- Une grève sit-down est une grève sauvage sur le tas. C’est souvent une grève partielle, courte (quickie) mais perturbant fortement le travail à la chaîne. C’est une forme de lutte qui semble spécifique à ce contexte fordiste. C’est sur impulsion syndicale que les sit-downs vont se transformer en occupation d’usine.

II-2-4 – Troisième vague de grèves : les grèves avec occupation de 1936-1937

Firestone (Akron), janvier 1936
- La section des pneus pour camion arrête le travail contre la baisse du tarif et pour protester contre le licenciement d’un membre du syndicat. Les hommes avaient préparé le coup : celui qui était le plus proche de l’interrupteur général le coupe à l’heure dite. Le jour même, tous les travailleurs de l’usine s’arrêtent, et la deuxième usine le lendemain. La direction capitule.

Goodyear (Akron), février-mars 1936
- Après plusieurs tentatives, une grève sit-down éclate le 14 février 1936. Le syndicat fait évacuer les ouvriers. Ce n’est que le sixième jour que le CIO envoie des délégués et que l’United Rubber Workers sanctionne la grève. Jusque-là, tout s’est fait à la base. Des piquets surveillent les 45 portes qui entourent l’usine sur plus de 15 km ; ils mettent en place une coordination et une cuisine collective.
- En mars, une rumeur court que les grévistes vont être attaqués. Le syndicat passe toute la nuit à la radio pour tenir les ouvriers au courant, chez eux, et leur dire de se tenir prêts à intervenir à l’endroit où l’attaque aurait lieu. Une proposition de médiation de Roosevelt est rejetée par les travailleurs. Après plus d’un mois de grève, Goodyear capitule sur presque toutes les revendications, mais pas sur la reconnaissance du syndicat. Après la reprise du travail, l’indiscipline reste élevée dans l’usine, avec de nombreuses grèves surprises (quickie strikes). Cette situation fait penser à la révolte des OS dans les années 1960.

Industrie automobile 1936-1937
- La même chose peut-être dite de l’atmosphère qui règne dans l’industrie automobile, où le problème des cadences est omniprésent. Les ouvriers s’entendent pour plafonner leur production et résister à la pression patronale. Dès 1934, la tension monte partout dans l’industrie automobile, et les travailleurs affluent vers les syndicats pour le pousser à organiser une grève. L’AFL, cependant, temporise continuellement. A tel point que le président du syndicat fait appel à Roosevelt pour qu’il demande aux ouvriers de repousser la grève. Ce qu’ils font, bien que le compromis proposé par Roosevelt soit en fait une défaite importante pour eux. Ils comprennent bientôt qu’ils ont été trahis et quittent le syndicat. Ce qu’il reste de militants se rapproche du CIO (9). C’est à partir de là que les sit-downs se développent dans l’industrie automobile, et la nouvelle tendance syndicale surfe sur cette indiscipline pour s’implanter et obtenir la reconnaissance syndicale de la part des patrons.

Fin 1936, de nombreuses grèves ont lieu dans l’industrie automobile, le plus souvent à l’initiative de la base (syndiquée ou non) et contre la volonté de la haute hiérarchie de l’UAW.

General Motors , 18 novembre 1936-11 février 1937 (10)

C’est dans ce contexte que démarre la grande grève à GM. Depuis des mois, même les syndicats de base ne semblent pas avoir été associés aux nombreux sit-downs qui ont lieu.. Mais en décembre 1936, le sit-down se transforme en occupation syndicale. Résumé des événements :
- Atlanta, usine Fisher Body, 18novembre 1936 : grève avec occupation d’une nuit.
- Kansas City, 15 décembre 1936 : Occupation de l’usine jusqu’au 23 décembre pour protester contre le licenciement d’un syndicaliste. Le syndicat met fin à l’occupation (mais pas à la grève) en raison de difficultés à nourrir les occupants.
- Cleveland, 28 décembre 1936 : grève sur initiative syndicale de base. La direction demande l’évacuation de l’usine. Tout le monde s’en va sauf 259 salariés (sur 7 200).
- Flint, 30 décembre 1936 : Les deux usines Fisher Body (1 000 et 7 300 salariés) s’arrêtent. La première de façon spontanée, la seconde sur initiative syndicale.
- Autres usines GM : Flint devient le centre de la grève, mais 13 autres usines du groupe s’arrêtent aussi, plus ou moins longtemps, dans les jours qui suivent (11).
- Les occupations se font sur le modèle militaire. Discipline, entretien du matériel et des locaux, autodéfense, pas d’alcool, pas de femmes, distractions. Une AG par jour. La cuisine de Flint a compté un maximum de 2 000 repas à servir. Ce qui ne donne une idée du nombre d’occupants que si l’on prend en compte les nombreux grévistes non occupants qui venaient manger là. En réalité, le nombre d’occupants à Flint Fisher Body n° 2 était de 450 le 5 janvier, et de 17 le 26 janvier (12). « Le problème auquel étaient confrontés les organisateurs n’était pas de convaincre les occupants de partir parce qu’il était difficile de les nourrir ou parce qu’on avait besoin d’eux ailleurs, mais plutôt d’avoir assez d’hommes à l’intérieur pour être capable de tenir les usines (13). » Les permissions sont limitées et un certain nombre d’occupants sont retenus contre leur volonté. Des membres de l’UAW d’autres entreprises viennent participer à l’occupation. On fait paraître dans le journal local des articles expliquant aux femmes que la présence de leurs hommes dans l’usine est absolument indispensable.
- Malgré cela, une tentative policière de forcer l’entrée de FB2 fut repoussée avec succès par les occupants. C’est la Bataille des Running Bulls du 11 janvier 1937. Quelle conviction avait la police ? Ni le gouverneur, ni la direction de GM ne souhaitaient l’éviction par la force des occupants.
- La grève dure quarante-quatre jours, au terme desquels GM reconnaît les syndicats dans les usines occupées et accepte de négocier avec eux, à l’exclusion de toute autre organisation syndicale pendant six mois. Ce monopole de six mois donné à l’UAW lui permit de s’établir fermement dans les usines du groupe. Le meneur de la grève à FB1 fit remarquer que « ce n’est pas pour cela que nous faisons la grève » et les hommes observèrent qu’il n’y avait rien sur les cadences (14).

Le travail reprend néanmoins.

III – Brève synthèse

D’après les éléments ci-dessus, la réaction du prolétariat à la crise s’est faite en plusieurs étapes :
- La première réaction se fait comme organisation et lutte pour la survie dans le chômage.
- Il faut attendre 1932 pour voir apparaître des grèves contre la baisse des salaires.
- En 1934, une deuxième vague de grèves mêle la revendication de reconnaissance des syndicats (autorisée par le NIRA) à celles de refus de la baisse des salaires. Elles sont gagnantes dans certains secteurs porteurs (automobile, transports) et perdantes dans d’autres (textile).
- En 1936-1937, la troisième vague de grève appartient déjà à la nouvelle époque d’après-crise. C’est, au travers de luttes certes très fortes contre le travail à la chaîne, la mise en place des nouvelles conditions syndicales du fordisme. Comme en 1968 en France, le principal gagnant des grèves avec occupation est le syndicat, pas les travailleurs. « Grâce au Wagner Act (1935) et au National Labor Relations Board, qui créait un cadre institutionnel rigide pour les négociations collectives, le CIO a pu canaliser le mouvement des sitdowns dans des formes d’organisations qui, loin de remettre en cause le pouvoir des patrons, renforçait au contraire leur autorité sur les travailleurs » (15).

- On observera également que, malgré le dynamisme des ouvriers dans leurs affrontements avec les patrons, aucun groupe ou parti « révolutionnaire » n’a pu s’implanter de façon durable. Le dynamisme du prolétariat pour défendre ses droits s’est, semble-t-il, toujours arrêté avant de remettre en cause le pouvoir, même au niveau local. Les illusions sur Roosevelt semblaient massives, même si on a entendu bien des désillusions sur le NIRA.

- Si mon analyse des trois vagues de grève est pertinente, elle signifie que, au moins pour une part, l’énergie indéniable de l’activité de crise du prolétariat a été consacrée à la refonte syndicale. Imposer la reconnaissance du syndicat dans l’entreprise, imposer la forme du syndicalisme industriel, tel aurait été l’agenda du prolétariat américain dans la grande crise de 1929.

B. A.

Octobre 2008

Notes

(1) Alan Nasser : « FDR’s Response to the Plot to Overthrow Him », Counterpunch, 3-5 octobre 2008.

(2) Irving Bernstein, The Lean Years-A History of the American Worker, 1920-1933, Boston, Houghton Mifflin 1960, p. 422.

(3) Irving Bernstein, op.cit.

(4) Cité par Howard Zin : A People’s History of the United States, 1492-Present, HarperCollins, p. 386 ; traduction française Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Agone, 2002.

(5) Pour ces deux grèves, voir Irving Bernstein, op. cit., et Jeremy Brecher, Strike !, 1972, p. 148. Rééd. Cambridge (Massachussets, South End Press.

(6) Jeremy Brecher, op. cit., p. 150 sq.

(7) J. Brecher, op. cit., p. 150 sq.

(8) J. Brecher, op. cit., p. 160.

(9) A cette date, le Committee for Industrial Organzation fait encore partie de l’AFL.

(10) Pour ce qui suit, les sources sont : Jeremy Brecher : op. cit., et Sidney Fine : Sit Down, Ann Arbor 1969.

(11) S. Fine, op. cit., p. 146.

(12) S. Fine, op. cit., p. 168.

(13) S. Fine, op. cit., p. 168.

(14) J. Brecher : op. cit., p. 202.

(15) Ibid., p. 216

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