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Les travailleurs de Total à Lindsey restent combatifs

vendredi 18 septembre 2009

Ce texte est paru dans Echanges n° 129 (été 2009). Il fait suite à La lutte de classe telle qu’elle est : racisme et antiracisme et La grève de Lindsey dans quelques publications

« Pour moi et pour les 900 autres, les dés sont jetés.

Je n’ai jamais encore fait grève de ma vie.

Total doit comprendre

que les chiens sont lâchés »

(un ouvrier sur le site de Lindsey)

La grève sauvage de travailleurs contractuels employés par des sous-traitants sur des chantiers de centrales électriques au Royaume-Uni a fait grand bruit, en février, en raison de certaines connotations nationalistes et xénophobes ; nous avions souligné, dans La lutte de classe telle qu’elle est : racisme et antiracisme, qu’au-delà de cet aspect cette lutte avait signé un événement important pour la lutte de classe dans le Royaume-Uni : le retour des grèves sauvages et de grèves de solidarité de grande ampleur, que la législation conservatrice des années 1990 élaborée par Margaret Thatcher, et préservée par les gouvernements Labour, avait cherché à éliminer.

La grève sauvage qui vient de se dérouler dans la deuxième quinzaine de juin présente les mêmes caractères. Le fait qu’elle ait éclaté sur le même site de Total à Lindsey et se soit étendue dans les mêmes chantiers qu’en février confirme cette tendance d’une libération de la camisole de force que la législation prétendait imposer aux luttes. Avant d’aborder cette dernière lutte, il nous paraît nécessaire de rappeler brièvement les contraintes législatives s’opposant à toute initiative de base dans le conflit capital-travail.

La grève n’est légale que si elle a été précédée d’un vote majoritaire par correspondance à bulletins secrets organisé par un syndicat sur une revendication précise concernant uniquement les conditions de travail des seuls salariés liés par contrat à une entreprise juridiquement définie (ce qui exclut toute grève à caractère politique ou toute grève de solidarité). Toute action découlant de ce vote majoritaire ne peut être lancée que pour une revendication définie et seulement dans un délai de six semaines après le vote en question. Les piquets de grève qui peuvent être établis au cours de cette action sont limités à six travailleurs et ne peuvent concerner que l’entreprise considérée : tout piquet « secondaire » qui pourrait être établi ailleurs pour soutenir ou étendre la grève est interdit. Une grève qui ne respecterait pas strictement cet arsenal de conditions est illégale car il est interdit, sous peine de sanctions sévères, à un syndicat de la patronner et de la soutenir même « officieusement ». Les sanctions pour le syndicat qui se placerait dans l’illégalité peuvent aller jusqu’à la confiscation de tous ses biens, ce qui n’est pas de pure forme car une telle confiscation a été prononcée à plusieurs reprises. En fait, aujourd’hui, aucun syndicat ne se risque à soutenir une grève sauvage, encore moins à organiser une grève « illégale ».

Le théâtre d’origine de la présente grève sauvage est donc de nouveau la raffinerie Total de Lindsey (Lincolnshire) (Lindsey Oil Refinery, LOR), et la grève va s’étendre vers les autres sites en réparation ou construction des raffineries et des centrales électriques.

Le point qui mérite d’être souligné est que tous ces mouvements touchent d’une part le secteur privé (alors que la plupart des luttes concernaient le secteur public ou parapublic) et d’autre part le secteur crucial de l’énergie – au point que certains ont pu parler de coupures possibles d’alimentation électrique (une réminiscence des jours sombres de 1973 où l’Angleterre s’était trouvée sans chauffage, sans trains et contrainte à trois jours de travail par semaine) (1).

Vague de grèves

Au moment où éclate ce nouveau conflit, la Grande-Bretagne connaît depuis des mois une récurrence de grèves notamment dans les transports, les services municipaux et les postes ; la crise a aussi aggravé les difficultés de beaucoup des « assistés » (2). Une vague de grèves dans ce secteur clé de l’énergie pourrait entraîner une crise sociale beaucoup plus grave. C’est la raison pour laquelle le porte-parole du gouvernement, tout en affirmant que cette nouvelle grève de Lindsey est une affaire privée « entre la compagnie et les travailleurs », ajoute que le premier ministre « espère que cette situation sera résolue aussi rapidement que possible ».

Ces propos sont assortis d’une observation lourde de menace mais sonnant aussi comme un aveu d’impuissance, selon laquelle « la position du gouvernement est que les grèves sauvages et les manifestations ne sont jamais la bonne réponse aux problèmes de relations sociales » Sur le site de Lindsey, neuf entreprises sous-traitantes œuvrent pour la construction d’une unité d’hydrodésulphurisation du pétrole de la raffinerie Total. Cette multinationale a déjà, lors de la grève de février, souligné le retard pris dans cette construction (plus de six mois aujourd’hui) et que des commentateurs financiers avait attribué à l’impossibilité d’imposer aux prolétaires britanniques une productivité « normale » (3). Total en rajoutera cette fois-ci en soulignant la « performance excessivement médiocre » et la « faible productivité » des travailleurs sur le site.

La fin de la grève de février n’avait pas atténué la combativité sur le site de Lindsey. Le 6 mai, 30 travailleurs du site s’étaient mis en grève, semble-t-il pour la même question de l’emploi de travailleurs non britanniques qui avait été au cœur de la grève de février. En mai encore, une grève similaire avait éclaté sur le site de Milford Haven et avait commencé à faire aussi boule de neige (4).

Il est possible que les sous-traitants tout comme Total aient voulu reprendre le dessus suite à la capitulation de février et risquer ainsi l’épreuve de force. Il est difficile de dire si le moment était bien ou mal choisi : les deux syndicats GMB et Unite impliqués dans la représentation des 30 000 métallos de la construction de ces unités industrielles organisaient alors un vote dans l’éventualité d’une grève sur les salaires et la sécurité d’emploi ; dans les préparatifs de ce vote, ils se heurtaient à un refus de coopération, de la part des entreprises concernées comme du syndicat patronal de ce secteur. Il est difficile de démêler l’origine du conflit tant du côté patronal que du côté ouvrier. La position patronale peut sembler dans la logique du monde des affaires : le sous-traitant Shaw terminant son programme de travaux trouve normal de licencier 51 (5) des travailleurs qu’il a employés jusqu’alors sur le chantier. Cela alors qu’au même moment un autre sous-traitant auquel est confiée une autre tâche embauche pour les travaux qu’il a sous-traité : il n’a, en principe, aucune obligation d’embaucher les travailleurs licenciés par l’autre sous-traitant. Mais l’ensemble des travailleurs de la sous-traitance voient les choses différemment, au nom de conventions qui semblent plus coutumières qu’écrites (il est question dans les récits de la grève d’un « Blue Book » qui comporterait de tels engagements) et que leur respect dépende autant du rapport de forces que du bon vouloir patronal : s’il y a de l’embauche sur le chantier, les licenciés auraient une priorité d’embauche chez les autres sous-traitants.

Une telle promesse aurait été réitérée lors du règlement de la grève de février 2009. Il semblait aussi entendu qu’aucun licenciement n’aurait lieu tant que des ouvriers étrangers travailleraient sur le site.Tout le conflit va porter au départ sur le non-respect de cette « convention ». Au-delà de ce non-respect, il est impossible de ne pas voir dans l’enchaînement de ce qui va suivre un prétexte pour tenter de mettre au pas des travailleurs dans une complicité tacite tant des sous-traitants que de Total.

Les 51 licenciements sont annoncés le jeudi 11 juin 2009. Presque dans l’instant 600 contractuels du chantier de construction salariés de différents sous-traitants débraient et installent des piquets. 50 d’abord qui seraient plus de 300 le soir même, plus de 600 le lendemain, rejoints par des centaines d’ouvriers d’une raffinerie voisine (Conoco Philips) avec lesquels ils barrent la route interdisant toute circulation notamment des camions-citernes. Toute tentative de conciliation par le biais de l’instance officielle ACAS (6) se heurte à l’intransigeance tant des sous-traitants que de Total : le vendredi 19 juin, tous ceux qui se sont mis en grève par solidarité sont licenciés – 647 reçoivent une lettre de licenciement précisant qu’ils pourront être réembauchés le lundi 22 juin au cas par cas, dans l’intention évidente de « faire le tri ». A ce moment 1 200 travailleurs (sur 1 550 au total sur le site de la raffinerie, permanents et temporaires) sont en grève. « Virés par des patrons cupides. Pas de travail au rabais. Rejoins la grève. Partage du travail », affirment les pancartes fabriquées à la hâte sur l’entrée bloquée du site. Les lettres de licenciement sont brûlées de façon spectaculaire à la porte de la centrale.

C’est alors que, suivant le même schéma de propagation qu’en février, la grève s’étend sur tous les autres sites des raffineries et centrales électriques. Le message envoyé par les grévistes de Lindsey est clair : « Cometh the hour, cometh the man (7). Si tu veux soutenir tes frères dans tout le pays, merci. Si tu n’es pas prêt à le faire, sache que la prochaine fois ce pourrait être toi. Tu dois te battre dès maintenant. » Le lundi 22 juin, 17 sites sont ainsi touchés par la grève dans toute la Grande-Bretagne (8) ; il est aisé de deviner les raisons de la rapidité de l’extension de la grève sauvage de solidarité indépendamment d’une similarité de situation : des piquets volants ont essaimé dans les sites proches (c’est tout aussi interdit que les piquets de masse) (9), l’utilisation des portables et du réseau (préexistant en partie) qui s’était constitué lors de la grève de février.

La raison d’Etat, devant cette extension et la menace d’un conflit social de grande ampleur, fait mettre au pas Total et ses sous-traitants qui finissent par accepter la médiation d’ACAS, d’autant plus facile que les syndicats GMB et Unite, arguant qu’il s’agit non d’une grève sauvage mais d’un lock-out, soutiennent maintenant la grève en se sachant bien protégés par le rapport de forces créé, malgré leurs réticences du début, par l’action des travailleurs. Rapidement un accord est conclu : réintégration de tous les licenciés, pour les 60 licenciés d’origine il leur est garanti quatre semaines de travail et l’intégration dans un autre emploi ou une indemnisation.

Cet accord est accepté par les grévistes et les grèves de solidarité sur les autres sites cessent immédiatement.

Problèmes

Ces grèves sauvages répétées depuis le début de l’année posent des problèmes sur le front de la guerre de classe –qui ne concernent pas seulement les travailleurs britanniques.

Tout d’abord, on ne peut que souligner que toute législation visant à régler « pacifiquement » les conflits du travail ou a limiter le droit de grève ne pèse rien en face de travailleurs déterminés dans une solidarité de classe dont l’extension contraint le pouvoir à céder pour ne pas se trouver devant un mouvement de plus grande ampleur.

Même en période de récession, les travailleurs qui se trouvent engagés dans un rapport de forces, conscients en même temps de leur puissance collective, peuvent s’opposer non seulement à leurs employeurs mais aussi au pouvoir politique.

La guerre de classes se mène avec deux adversaires face à face. Dans le mouvement dont nous venons de parler comme dans les autres concernant ce secteur, on assiste à une offensive patronale qui tend, face à la détérioration économique, à rétablir une rentabilité aux dépens des travailleurs et, partant, à affirmer son autorité, au besoin en reniant les engagements antérieurs. Pour les travailleurs, la défense, dans cette période de crise ne concerne pas les salaires mais directement les conditions de travail et l’emploi. Même si cette lutte ne concerne qu’un secteur, son extension spontanée à l’ensemble de ce secteur sur tout le territoire national ne peut manquer d’avoir une influence sur d’autres luttes, pour l’ensemble des travailleurs ; mais il est difficile de savoir comment, où et quand. D’autant que l’adversaire le sait également et tente de parer d’avance à cette inconnue.

H. S.

Notes

(1) Voir Lutte de classe autonome en Grande-Bretagne, 1945-1977, de Cajo Brendel, éd. Echanges et Mouvement.

(2) Le chômage au Royaume-Uni a été masqué pendant longtemps par la mise en invalidité plus que libérale de chômeurs par centaines de milliers. Aujourd’hui la crise et le manque de moyens financiers contraignent le gouvernement à promouvoir la « mise au travail » de ces « invalides ».

(3) Financial Times, 7 février 2009.

4) Sur le site de construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel de South Hook (Pays de Galles) un accord (Supplementary Project Agreement) stipulait qu’aucun travailleur étranger ne pouvait être embauché sur le site tant que des travailleurs britanniques pouvaient être recrutés pour le même emploi qualifié. Prétextant un manque de candidats britanniques, un sous-traitant Hertel amène sur le site 40 travailleurs polonais. Immédiatement, le 20 mai, 200 travailleurs débraient y compris les 40 nouveaux. La grève s’étend sur 16 autres sites voisins et même jusqu’à Lindsey. Le 21 mai, la firme renonce à cette nouvelle embauche et la grève cesse après un vote.

(5) Suivant les sources les chiffres de ces premiers licenciés varient de 51 à 65.

(6) Advisory Conciliation and Arbitration Service (ACAS), organisme officiel de médiation créé par les conservateurs lors des grandes réformes du droit de grève pour tenter de régler « pacifiquement » les conflits sociaux.

(7) Proverbe anglais remontant au XIVe siècle et que l’on retrouve au XIXe dans différentes œuvres littéraires dont celle de Walter Scott, et qui peut se traduire par « l’opportunité fait l’homme » ou « l’occasion fait le larron ». A l’origine, le proverbe aurait été « cometh the hour, cometh the thief ».

(8) Les principaux sites touchés sont les centrales de Sellaffield ( centrale atomique, Cumbria, 900 grévistes), Fiddlers Ferry (Cheshire) (450 en grève), Ratcliffe et Staythorpe (Nottinghamshire) (450 en grève), Didcot (Oxfordshire) ( 360 en grève), Aberthaw (300 en grève) et South Hook (Pays de Galles sud) (600 en grève), Drax, Feerybridge et Eggborough (Yorkshire) (600 en grève), la raffinerie BP de Hull, 1 000 grévistes à Wilton Teeside (usine de biocarburant en construction).

(9) Par exemple, 200 travailleurs installent un piquet de grève à l’entrée de la centrale électrique Eggborough dans le Yorkshire.

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