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EUROPE

Travailleurs immigrés en Roumanie : de nouveaux aspects de la lutte de classe

lundi 5 janvier 2009

La grève des dockers de Constanza. La vie des migrants : femmes philippines ; l’usine ou la prison, immigrés du Bangladesh à Bacau

Après un récit, par deux membres du groupe allemand Wildcat, de la grève des ouvriers de Dacia-Renault en Roumanie (voir Plus audible, plus consciente, plus audacieuse, la grève chez Dacia-Renault marque un tournant ( Echange N°125/2008)), voici des textes émanant de la même source et qui évoquent, comme un prolongement de la grève de Dacia, celle des dockers de Constanza (appelée aussi Constanta, plus rarement Constantza ou même Costantza) mais aussi, dans un tout autre registre, la vie et les résistances des migrants dans ce pays, notamment la lutte des ouvrières philippines.

La grève des dockers de Constanza

Premier jour de grève. A la porte principale du terminal de conteneurs de Constanza Agigea Sud, un tract poussé par le vent annonce une grève illimitée à partir du 17 juillet à 7 heures. Sur le site, aucun mouvement. Les grues sont au repos, silencieuses. La compagnie a décidé le lock-out : environ 150 dockers rassemblés devant la porte crient des slogans « Nous travaillons, nous voulons être payés pour ce que nous faisons », « Voleurs, Voleurs », « Nous ne serons pas des esclaves dans notre propre pays ». Ce terminal moderne, bien équipé, est la propriété de DP World . 85 % de tout le trafic de conteneurs des ports de Roumanie transite par ici. La compagnie a réalisé en 2007 un bénéfice de 12 millions d’euros.

Voilà cinq ans que le terminal a constitué ses premières équipes. Le travail devait s’accomplir selon les normes européennes et les salaires devaient être alignés sur ceux de l’Europe de l’Ouest. Ce n’est toujours pas le cas. Les travailleurs du port gagnent en moyenne l’équivalent de 400 euros par mois. Quant au travail, la pression a été constante ; pour atteindre le nombre de conteneurs devant être chargés ou déchargés par une équipe, il faut faire des heures supplémentaires qui ne sont pas majorées.

La revendication de 700 ron (environ 200 euros) n’est pas très élevée si l’on considère le niveau courant d’inflation. Le prix du gaz (cuisine et chauffage) a grimpé de 20 % de juin à juillet 2008. Le prix de la nourriture est comparable aux prix discount en Europe de l’Ouest. L’inflation signifie que beaucoup ont des problèmes pour faire face aux échéances des crédits.

Outre les salaires, une des plus importantes revendications des dockers est celle d’horaires standard. Le terminal fonctionne avec un système d’équipes 12-24 heures, ce qui signifie qu’une seule équipe travaille 12 heures et se repose ensuite 24 heures. Après avoir ainsi travaillé sur quatre équipes, il y a un repos de 48 heures. Les travailleurs doivent ainsi constamment passer de la nuit au jour. Mais la direction ne s’en tient pas là, ils peuvent être souvent appelés à travailler leur jour de repos et ils sont supposés se présenter dans l’heure qui suit. Ils doivent pouvoir être appelés à chaque instant sur leur portable. S’ils ne répondent pas, cela entraîne une inscription sur leur livret de travail « absent sans motif valable ». Après trois de ces « absences », ils sont licenciés. Les grévistes affirment que cette obligation leur interdit tout projet dans leur vie de famille : « Le travail vous encule, dit crûment l’un d’entre eux, et vous n’êtes même pas payé pour ça. »

L’atmosphère sur le piquet de grève est joyeuse. Le soleil brille. Ils crient leurs slogans et font du vacarme avec des trompes et des sifflets. « La grève ne durera pas trop longtemps, ils doivent céder. Nous bloquons le trafic des marchandises de tout le pays et même des pays voisins. Les plus grandes zones industrielles dépendent de nous », nous déclare un autre docker. De l’autre côté du terminal, des centaines de camions font la queue attendant leur chargement. La grève a de sérieuses conséquences pour les routiers : ils sont payés au kilomètre, pas à l’heure. Mais la plupart d’entre eux ne sont pas hostiles à la grève, même s’ils doivent retourner à vide. Il y a deux syndicats sur le site tous deux affiliés au FNSP, la Fédération nationale des syndicats de dockers. D’après les dires des dockers, il est clair que ce ne sont pas les syndicats qui ont appelé à la grève mais que les dockers la leur ont imposée. « L’an passé, ils ont négocié et signé un contrat sans notre avis et c’était de la merde. Il y a eu de nouvelles négociations pendant cinq mois, mais cette fois, on les a à l’œil… Débrayer est le seul moyen de faire valoir nos revendications. »

Le lendemain, à 15 heures, la direction de DP World a engagé de nouvelles négociations ; ça discute ferme chez les dockers parce que ces discussions vont se dérouler à l’hôtel Ibis, à 12 km des piquets. A 19 heures, l’équipe de nuit prend la relève du piquet. Selon les grévistes, la compagnie n’a trouvé personne pour jouer les jaunes, car tous les travailleurs qualifiés ont émigré à l’étranger.

Cinq gros porte-conteneurs attendent devant le terminal. DP World essaie de les dérouter vers le port d’Odessa en Ukraine.

La télévision nationale parle à peine de la grève. Seule la chaîne locale en parle un peu. Mais un des dockers précise très convaincu : « Cela ne nous soucie guère qu’ils ne parlent pas de nous. Ce qui est important c’est qu’ici tout soit arrêté. »

Tard dans l’après-midi, les 150 participants au piquet sont rassemblés devant le bureau principal. Ils sont tendus. Les pourparlers ont échoué. La direction prétend ne pas être touchée et maintient ses positions. Elle a même menacé de retirer sa proposition antérieure d’une augmentation d’environ 100 euros. Un leader syndical, lui-même docker et membre de la délégation, raconte : « A un moment, toute la direction quitta la salle en déclarant “Bien, nous nous retrouverons devant le tribunal et on verra si la grève est légale. Nous n’avons pas de temps à perdre.” Ils ont dit aussi que leur week-end était déjà rempli, qu’ils avaient une partie de pêche sur le delta du Danube. »

Les discussions parmi les dockers vont bon train. : quelles seraient les conséquences d’une suspension légale de la grève ? Qu’est-ce que le syndicat paierait si la grève durait longtemps ? Mais aucune hésitation quant à la nécessité de continuer la grève. « Quand on reviendra lundi, nous ne demanderons plus 700 ron, mais 700 euros. »

Alors que des centaines de milliers de vacanciers se prélassent sur les plages proches de la mer Noire, à quelques kilomètres de là les grévistes se préparent à une longue lutte. Le syndicat FNSP a annoncé une grève de solidarité de tout le port de Constanza.

Après treize jours de grève, syndicat et direction concluent un accord le 29 juillet. Les travailleurs du port ont obtenu quelques concessions : une augmentation de salaires d’environ 650 ron (180 euros) qui doit être appliquée en deux étapes (voir encadré ci-dessus), un jour supplémentaire de vacances, 30 % d’augmentation des primes de Pâques et de Noël, et la promesse de respecter les temps de repos. Mais la direction a refusé d’appliquer la loi en ce qui concerne les droits à l’ancienneté. La question va être soumise à ce qui correspond en Roumanie à l’inspection du travail. Bien qu’aucune des revendications des grévistes n’ait été satisfaite, la majorité accepte les propositions et arrête la grève. Pourtant quelques-uns d’entre eux ne s’en satisfont pas du tout. « Si nous avions continué deux ou trois jours, ils auraient cédé sur tout. Mais que pouvons-nous faire ? Nous ne sommes qu’une cinquantaine à vouloir continuer. Les autres ont peur ou pensent que nous n’obtiendrons rien de plus », déplore un chauffeur . Il est écoeuré : « Ces derniers jours on manquait de cohésion. Trop d’entre nous se satisfont de ce résultat. »

Le samedi, il y avait eu une dernière séance de négociations. La direction modifia ses propositions trois fois. Trois fois les négociateurs ouvriers et ceux qui étaient venus les soutenir, refusèrent. Les ouvriers acceptèrent dans un premier temps que l’augmentation soit appliquée en deux étapes (la première en juillet 2008, l’autre en janvier 2009) peu après l’ouverture des négociations.

Mais beaucoup pensaient que c’était un piège pour retarder le plus possible l’augmentation. Il y eut des discussions passionnées entre les grévistes et des désillusions sur le fait qu’une bonne partie des grévistes ne s’était pas déplacée bien qu’ils aient été informés des négociations en cours. Aucun accord ne fut conclu ce samedi. La dernière proposition patronale comportait même une réduction de 50 ron sur ses propositions initiales offrant à la place des bons d’achat d’une valeur de 100 ron. Cette proposition n’en faisait pas un salaire et cela déclencha une grande colère et la poursuite de la grève fut alors décidée.

Malgré les concessions à ce moment, un point important reste non résolu, l’intensité du travail et la nécessité pour les dockers d’être toujours disponibles. En plus de cette obligation, s’il n’y a pas suffisamment de travail une équipe peut être supprimée sans préavis et n’est alors pas payée. Ce qu’ils revendiquaient c’était l’application stricte du statut de docker et une majoration de 100% en cas d’appel pendant la période de repos qu’ils seraient libres d’accepter ou de refuser. De plus en cas d’annulation d’une équipe, le salaire devrait être payé à 75%.

Aucune de ces dernières revendications ne fut prise en considération. Il n’y eut qu’une recommandation selon laquelle le système d’équipes 12/24 et 12/48 (12 heures de travail, 24 heures de repos ou 12 heures de travail, 48 heures de repos) devait être strictement appliqué. Et l’assurance qu’une liste de tous les ouvriers acceptant de faire des heures supplémentaires serait établie et que seuls ceux-ci pourraient être appelés à tout moment. Apparemment, refuser de faire des heures supplémentaires ne serait plus pénalisé. Mais ces heures seraient payées sans majorations tout comme la suppression d’équipes ne serait pas indemnisée.

A. C.


« Comme des chevaux ! » : femmes philippines en Roumanie

Comme beaucoup d’autres entreprises roumaines du textile et du bâtiment, la société Mondostar doit faire face depuis des années à un manque de main-d’œuvre. Aucun Roumain ne veut travailler pour les bas salaires de l’industrie textile. Au printemps 2008, Mondastar a recruté 96 femmes philippines pour tenter de pallier la réduction progressive de sa main-d’œuvre. Il y a seulement trois ans, cette société textile employait environ 1 500 ouvrières, toutes de la main-d’œuvre locale, qui fabriquaient des costumes pour l’Allemagne et la Suisse. Aujourd’hui, la main-d’œuvre locale n’est plus que de 400 personnes, principalement de vieilles femmes dont le salaire n’est qu’un complément du revenu familial. Hors ces femmes, personne ne veut travailler là pour un salaire mensuel équivalant à à peine plus de 200 euros (Le salaire minimum mensuel en Roumanie équivaut à 150 euros. Dans l’industrie textile, les salaires en moyenne sont juste un peu au dessus.). Les jeunes émigrent ou vont travailler dans d’autres secteurs. La plupart des anciens ouvriers de Mondostar travaillent maintenant chez l’équipementier automobile Takata qui fabrique des air-bags . La nouvelle usine, construite en plein champ à l’ouest de la ville, paie des salaires plus élevés et offre de meilleures conditions de travail (Les équipementiers paient habituellement des salaires plus élevés pour attirer les ouvriers qualifiés en raison des difficultés de recrutement.). D’après un représentant syndical de Mondostar, la société textile a récemment tenté de recruter dans d’autres régions de Roumanie, mais sans succès. Les gens des campagnes qui pratiquent une agriculture de subsistance ne sont pas dépendants du travail en usine et la société aurait aussi des problèmes avec des travailleurs pas du tout motivés, qui prendraient des congés maladie ou s’absenteraient, ce qui entraînerait aussi un turn-over important.

Mondostar a toujours beaucoup de commandes, les machines sont là mais les travailleurs n’y sont pas. Dans sa quête de travailleurs productifs et pour trouver une issue à cette crise, l’entreprise a finalement passé contrat avec Eastwind International Agency, de Manille, qui a recruté des femmes qualifiées pour ce travail.

Namibie, Taïwan, Brunei...

Les Philippines sont arrivées à Sibiu à la fin mai 2008. Une des conditions de leur embauche était une qualification de couturière. Chacune d’elles devait verser à l’agence 120 000 pesos (un peu moins de 2 000 euros) pour être recrutée et pour le billet d’avion vers l’Europe de l’Est. Elles ont dû emprunter l’argent auprès d’une banque ou en hypothéquant leur propriété ou celle de parents. Le contrat signé aux Philippines leur garantissait un salaire mensuel de base de 325 euros et double paie pour les heures supplémentaires. La plupart de ces femmes, âgées de 26 à 52 ans, avaient déjà travaillé comme couturières dans des usines textiles de Namibie, de Taiwan ou de Brunei. Toutes nous ont dit qu’il était courant de faire des heures supplémentaires payées en extra. D’après leur calcul, Mondostar aurait dû les payer avec les heures supplémentaires entre 500 à presque 600 euros par mois après déduction de la nourriture et du logement.

Pourtant, peu de temps après leur arrivée, elles se sont rendu compte que la société roumaine ne respectait pas les termes du contrat. Elle essayait au contraire d’extorquer plus de travail à moindre coût.

En arrivant à Sibiu, ces femmes avaient dû signer un second contrat, rédigé en roumain, et qui apparemment codifiait les réductions de salaires et d’autres détails. Pendant les deux premiers mois elles travaillaient quotidiennement de 6 h 30 à 18 heures, y compris le samedi. A la fin du mois, la feuille de paie déclinait 570 ron (155 euros). Le deuxième mois la paie était la même. Chaque mois, il était déduit de leur salaire 130 euros pour la nourriture et le logement. Etant donné l’horaire de travail, 60 heures par semaine, les heures supplémentaires auraient dû être payées plus de 320 euros, mais elles n’étaient pas payées du tout.

Boycottage des heures supplémentaires

Dans le bâtiment qui jouxte l’usine, huit femmes doivent se partager chaque pièce. Petit déjeuner et déjeuner leur sont fournis mais elles doivent pourvoir à leur dîner. La nourriture de la cantine est infecte, parfois si mauvaise qu’elles préfèrent ne pas manger. Dans l’usine, elles sont séparées des travailleuses roumaines. Les contremaîtres sont tous roumains. « Ils sont toujours sur notre dos et nous forcent à travailler toujours plus dur. On doit trimer comme des chevaux ! »

Les femmes sont déçues par l’attitude de l’encadrement et en colère pour leurs faibles salaires. Elles ne peuvent même pas payer les mensualités du prêt qu’elles ont dû contracter, encore moins envoyer de l’argent à leur famille. Elles ont décidé de se défendre et, le troisième mois, elles ont refusé de faire des heures supplémentaires. Elles lancèrent un ultimatum : à la mi-août, leur salaire et les heures supplémentaires devaient leur être payées complètement. Début août, elles ont adressé une plainte officielle auprès de l’ambassade philippine de Bucarest. Suite à cette plainte, l’ambassade intervint pour stopper le recrutement de couturières pour Mondostar. Une tuile pour la société qui avait engagé des démarches pour recruter 180 ouvrières supplémentaires. Une autre plainte fut adressée à l’organisme roumain équivalent de l’inspection du travail.

Les ouvrières philippines ne sont pas dans une situation très confortable. Leur autorisation de rester en Roumanie est liée au contrat d’un an passé avec Mondostar. Si elles rompent le contrat plus tôt, elles n’ont pas l’argent pour retourner aux Philippines, et à Manille elles trouveront une énorme dette. Et il faudra bien longtemps pour qu’un procès pour tromperie avec l’agence de recrutement puisse leur apporter une indemnisation. Si elles continuent à travailler à Sibiu dans les conditions qu’on leur impose, elle ne pourront jamais épargner quoi que ce soit. Et elles gagneront encore moins que si elles étaient resté aux Philippines.

Pendant ce temps, la direction montrait ce qu’elle savait faire pour mettre au pas les ouvrières rebelles. Les quatre porte-parole que les femmes s’étaient choisies furent licenciées avec deux autres. Du coup elles ont perdu leur permis de séjour et dû prendre l’avion pour Manille. L’ambassade des Philippines organisa cette « déportation ». Dans l’usine, les ouvrières avaient déjà élu de nouvelles porte-parole.

La direction veut maintenant changer le mode de rémunération, pour payer au rendement, mais les objectifs sont absurdement élevés. Environ 50 ouvrières sont supposées fabriquer 500 paires de pantalons par équipe de huit heures. Elles ne peuvent en faire que 280 à 300, même après qu’on leur ait adjoint sept ouvrières roumaines. Dans les usines où ces femmes avaient travaillé auparavant dans les mêmes conditions l’objectif était de 250 pantalons.

Les femmes se plaisent à Sibiu et voudraient bien y rester. La population se montre amicale. « C’est seulement la situation chez Mondostar que nous ne pouvons supporter. » Elles ont souvent vu les gens se pincer le nez quand elles disaient qu’elles travaillaient chez Mondostar, tant cette société est impopulaire et connue pour ses faibles salaires.

Phase expérimentale

En fait, peu de sociétés emploient des travailleurs étrangers en Roumanie. Les quelques tentatives de les exploiter sont souvent accompagnées de grèves et d’autres actes de résistance. Pour ces entreprises, de plus, employer des immigrés signifie des efforts bureaucratiques et des coûts. Ils espèrent par ce moyen disposer d’une main-d’œuvre docile, toujours disponible, et plus facilement contrôlée que les autres travailleurs. Le fait que le permis de séjour soit lié au contrat de travail donne à l’employeur un moyen de pression inégalé. Il peut ainsi accroître la charge de travail et extorquer des heures supplémentaires sans les payer. En outre les dépenses pour la nourriture et le logement sont réduites à leur plus strict minimum bien que leur facturation entraîne une importante réduction des salaires.

Mais il n’est pas possible de faire travailler comme des bêtes des Asiatiques dociles et industrieux, d’en faire juste des numéros et de les tenir en lisière. Ils n’accepteront pas tout. L’intimidation a des limites. La plupart des ouvrières philippines ont l’expérience du travail sous d’autres cieux, hors de leur pays, et peuvent comparer leur condition avec d’autres, elles savent comment s’organiser et comment faire valoir leur intérêt.

A. C.

http://www.labournet.de/internation...


Usine ou prison : venus du Bangladesh, ils sont enfermés par leur employeur

En janvier 2007, la BBC évoquait une grève impliquant 400 ouvrières chinoises travaillant pour la société Wear Company à Bacau dans l’Est de la Roumanie. Au cours de cette grève, Sorin Nicolescu, le directeur de l’entreprise, avait été physiquement attaqué par une centaine d’ouvrières en colère : « Au lieu de travailler, elles se sont jetées sur moi avec des fourchettes et des cuillères. J’ai appelé la police et la sécurité. Ce n’est pas acceptable d’être attaqué dans mon propre pays, dans ma propre usine, par des ouvrières pour lesquelles j’ai fait tant de concessions », a-t-il déclaré à la presse. Après la grève, alors que leurs revendications ne touchaient que les salaires et les conditions de travail, un certain nombre de ces ouvrières furent licenciées et réexpédiées en Chine. (Le reportage de la BBC peut être écouté en ligne : http://news.bbc.co.uk/2/hi/europe/6....)

Poussée par le manque de main-d’œuvre,Wear Company a de nouveau cherché à recruter en Asie, cette fois 500 ouvriers du Bangladesh. Ce texte est basé sur les conversations que nous avons eues avec plusieurs d’entre eux.

Les premiers ouvriers du Bangladesh que nous avons rencontrés étaient employés dans le centre-ville de Bacau et faisaient partie d’un contingent de 74 ouvriers engagés pour trois mois sur un chantier de la société Rombet SA. Ils travaillaient avec d’autres ouvriers locaux sur un grand bâtiment devant contenir un centre commercial. Ils ne se plaignaient pas de la nourriture ni du logement. « Mais les salaires sont beaucoup trop bas ! disent-ils. Le contrat prévoyait 500 dollars [environ 400 euros] pour 8 heures par jour, mais nous travaillons 10 heures par jour y compris le samedi et nous n’avons que 375 dollars [environ 300 euros]. »

Ils connaissent certains de leurs compatriotes de Dacca (capitale du Bangladesh) ; tous ont signé avec l’agence Al Abas International qui les a fait embaucher en Roumanie. Ils lui ont versé chacun 3 500 dollars [2 800 euros] et ont emprunté auprès des banques ou hypothéqué la maison familiale ; bien sûr, les mensualités sont déduites de leurs salaires. Le dimanche est leur seul jour libre de la semaine . En général, ils vont en bus au centre-ville, se promènent en groupes dans le parc. Ces dernières semaines, aucun n’a pu sortir. « Les ouvriers de Wear Company ont été enfermés pendant deux mois. Ils ne pouvaient pas sortir de l’usine. C’était comme une prison », nous dit un des ouvriers du chantier de Rombet. Mais le dimanche où nous nous trouvons à Bacau, ils sont de nouveau autorisées à sortir et nous pouvons discuter avec eux.

Ils nous racontent que la direction a prétendu qu’il y avait des problèmes avec les services d’immigration et que c’est pour cela qu’ils n’avaient pu quitter l’usine. Eux soupçonnent la société d’avoir pris cette mesure après la disparition de vingt de leurs collègues, qui vraisemblablement ont passé la frontière pour gagner les autres pays d’Europe pour y trouver un meilleur travail.

La farce des heures supplémentaires

Début septembre on apprend que de nouveau les ouvriers sont consignées dans l’usine parce que 16 d’entre elles ont de nouveau « disparu ».

Les ouvriers du Bangladesh (contrairement aux Philippines qui « exportent » de la force de travail féminine, le Bangladesh « exporte « des hommes) sont des tailleurs qui ont signé un contrat pour 8 heures par jour et une semaine de 40 heures pour lesquelles ils devraient recevoir 400 dollars [environ 320 euros] par mois. En fait, ils travaillent régulièrement 60 heures et sont payés 640 ron [moins de 200 euros]. « C’est bien trop peu. Nos familles dépendent de ce que nous gagnons et on doit rembourser les mensualités de l’emprunt. » Et en plus, Western Union prélève 10 % sur les transferts d’argent au pays.

Le patron déduit chaque mois, des 400 dollars promis, 147 dollars [118 euros] pour le logement en dortoir dans les bâtiments de l’usine, où neuf doivent dormir dans des lits superposés sur trois niveaux. Est déduite aussi la nourriture fournie par la société, en quantité insuffisante : ils se plaignent d’avoir encore faim après le repas.

La législation roumaine du travail autorise jusqu’à 38 heures supplémentaires qui doivent être compensées sur les horaires des mois suivants. Chaque heure supplémentaire venant en plus doit être payée double. Wear Company s’arrange pour faire plafonner ces heures à 20 heures et vole ainsi près de 400 dollars chaque mois.

Ce tour de passe-passe sur les heures supplémentaires est bien connu. A Sibiu, à deux cents kilomètres de Bacau, des ouvrières philippines ont fait grève pour ce motif (voir ci-dessus).

Mais contrairement aux ouvrières philippines, chez Mondostar, seulement quelques ouvriers venant du Bangladesh ont pu acquérir une expérience du travail à l’étranger. Beaucoup ont quitté leur pays pour la première fois, de toute évidence pour trouver de meilleures conditions de vie (voir Une révolte ouvrière au Bangladesh, Au Bangladesh : Luna, la « chance » de gagner 25 euros par mois, Bangladesh : quelle suite aux émeutes généralisées de 2006 ? ).

Comme d’habitude, contrat et permis de séjour sont connectés. Une fois que les travailleurs sont en Roumanie, les entreprises sont tentées de dévaluer le contrat, en diminuant les salaires et en obtenant plus de travail. Les passeports et tous les documents qui s’y rapportent sont confisqués par la société, qui n’en remet que des copies aux intéressées.

Ainsi il est très facile de licencier les « indésirables » et de les faire expulser. Trente ouvriers viennent juste d’être renvoyés à Dacca. « Si l’on se plaint, il disent “Si ça ne vous va pas, retournez au Bangladesh.” ». L’activité de la Wear Company à Bacau repose entièrement sur la force de travail des immigrés. Selon une récente étude de l’agence de travail temporaire Manpower, la Roumanie est le pays du monde où le manque de main-d’œuvre est le plus criant. 73% des sociétés du pays indiquent qu’elles ne parviennent pas à recruter du personnel (Etude publiée le 22 avril 2008 sur http://www.euractiv.com/en/socialeu.... Le textile et le bâtiment sont les plus lourdement touchés.

On estime qu’au moins 10 % de la population travaille temporairement ou définitivement à l’étranger, principalement en Espagne et en Italie où les salaires sont six à sept plus élevés qu’en Roumanie (ces émigrés seraient près de 3 millions sur une population de 22 millions d’habitants). Dans le pays, la propagande quotidienne insiste sur l’aggravation des conditions de travail des Roumains à l’étranger, sur les effets sociaux catastrophiques sur les familles (les enfants laissés à l’abandon, les vieux dont personne ne se soucie) et sur l’invasion du marché national du travail par les Asiatiques.

Bacau est situé dans la province de Moldavie, où le taux d’émigration des habitants est bien supérieur à la moyenne. Il y a chaque semaine, à partir de cette ville de 185 000 habitants, six vols directs à destination de l’Italie.

A. C.

Version anglaise : http://www.labournet.de/internation...


Ouvriers indiens à Marsa

Voilà six mois, une usine métallurgique de Marsa, ville proche de Sibiu, a connu un conflit similaire à celui de Mondostar. Depuis mai 2007, l’usine emploie 43 ouvriers indiens, les payant mensuellement 568 dollars brut. Le patron de l’usine Granda Mecanica Marsa les désigne chacun par un numéro, parce qu’il ne peut ou ne veut pas les appeler par leur nom. Il ne communique avec eux qu’en les appelant « Sorin 1, Sorin 2, etc ».

Début janvier 2008, le contrat de 30 de ces ouvriers fut résilié. Selon les journaux, ils étaient licenciés pour ne pas s’être présentés au travail depuis le 20 décembre. Mais les mêmes sources indiquent que pendant cette période, l’usine était fermée en raison des vacances de fin d’année. Les ouvriers se plaignaient d’avoir été forcés de travailler en heures supplémentaires sans être payés. « D’après notre contrat, nous devons dix heures par jours, six jours par semaine. Mais la société ne respecte pas le contrat et nous fait travailler 115 ou même 130 heures [sic] par semaine. » (1). En octobre 2007, les Indiens avaient fait parvenir aux médias une lettre ouverte expliquant que la direction les traitaient comme des esclaves. « Chaque jour, nous subissons des pressions psychologiques. On dirait que la direction veut se venger de notre plainte auprès de l’ambassade de l’Inde. Par exemple, avant de commencer, quand nous mettons nos vêtements de protection, le contremaître nous dit que ce n’est pas lemoment. La direction nous tourne autour en nous disant “Plus vite, plus vite”. Et de plus, nous sommes constamment surveillés par des caméras » (2).

(1) Sources : Realitatea.net (23 janvier 2008), Sibiu Standard (15 janvier 2008), Ziarul de Sibiu (25 mai et 8 octobre 2007).

(2) D’après la lettre ouverte des ouvriers indiens publiée dans les journaux le 8 octobre 2007. Voir www.ziaruldesibiu.ro


Des Chinois aussi…

Wear Company et Sonoma, les deux plus grandes usines textiles de Bacau, produisent des articles de sport pour l’exportation. Ces deux sociétés sont la propriété de l’italien Antonella Gamba, le premier entrepreneur à avoir obtenu l’autorisation d’employer 1 000 travailleurs venus de Chine. Depuis la grève à Wear Company en janvier 2007, les travailleurs chinois restants ont été transférés de la zone sud à l’usine Sonoma, dans la zone nord-ouest de la ville ; ils y travaillent avec une centaine de travailleurs locaux.

Depuis les Chinois ont été remplacés par 500 travailleurs du Bangladesh, même leur contremaître est du Bangladesh. On n’en sait pas plus sur le sort des 250 Chinois travaillant pour Sonoma. Le 5 août, l’un d’entre eux s’est rendu dans le centre de Bacau et y a affiché, pour attirer l’attention, un papier expliquant sa situation. Son contrat était près d’expirer et il devait retourner en Chine, mais la société refusait de le payer. Et il répétait : « Pas d’argent, pas de retour en Chine, pas de lendemain. »

(En roumain : http://www.desteptarea.ro/articol_1...)

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