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Huit questions sur la crise économique.

mardi 4 novembre 2008

Ce texte est extrait de "Militant-Lettre de liaison" n° 38 du 2 novembre 2008, publication fortement influencée par le trotskysme. Nous ne partageons pas leur point de vue sur de nombreux points, mais ce texte tente de répondre à des questions que nous nous posons tous dans un langage à peu près compréhensible. Au lecteur d’exercer son sens critique ! (Ni patrie ni frontières)

I. Quelles sont les causes de la crise ?

Indiquons d’abord quelles sont les réponses fausses ou insuffisantes à cette question que tout le monde se pose.

Les partisans du système, tel le bonimenteur de radio bien connu M. Jean-Marc Sylvestre, après nous avoir expliqué que la bourse créait de la valeur, croyance ridicule qui renaît pourtant à chaque boom financier, nous expliquent maintenant que ce sont les "excès" de "certains" qui ont causé tous ces malheurs, et qu’il faut "moraliser" ou "régulariser" le système. Bref, ce serait le manque de morale et de règles qui aurait provoqué la crise. A lire certains articles du Figaro, tout le mal viendrait des subprimes, ces prêts à risque faits à des familles pauvres aux Etats-Unis. A la limite, la faute serait à ces pauvres, souvent nègres de surcroît, pas foutus de rembourser leurs crédits ...

Ce n’est évidemment pas sérieux. Alan Greespan, qui s’il fallait chercher un "coupable" serait certainement le meilleur candidat à ce titre, puisqu’il fut patron de la Fed (la banque centrale des Etats-Unis) pendant la formation de la bulle financière qui a éclaté, a lui-même avoué, dans une déclaration remarquable, son "état de choc et d’incrédulité" pour avoir trouvé dans l’ "idéologie capitaliste" une "faille" dont il ne comprend pas en quoi elle peut bien consister !

Mais réciproquement, se contenter de dire "on l’avait bien dit, c’est le capitalisme", est un peu court, car cela n’explique ni les spécificités ni surtout la gravité de cette crise. Une vraie analyse marxiste doit procéder concrètement et historiquement. Les facteurs fondamentaux correspondent à des faits précis, des modalités concrètes.

Depuis les années 1970, le taux de profit moyen à l’échelle mondiale, c’est-à-dire le taux de profit rapporté aux investissements nécessaires dans la production, a baissé et aurait bien plus fortement baissé encore sans l’augmentation du taux d’exploitation brute des travailleurs obtenu par la diminution des salaires réels et par l’entrée dans la production capitaliste des masses de plusieurs pays pauvres, notamment de la Chine, à une échelle sans précédent depuis une quinzaine d’années.

Ce phénomène de tendance à la baisse du taux général de profit a une signification forte : le capitalisme repose sur l’exploitation de la force humaine de travail, alors qu’il crée les conditions où cette exploitation est de moins en moins rentable et où l’humanité aurait intérêt à s’en passer enfin, alors que lui ne le peut pas.

Contrairement à la croyance que véhicule la propagande qui les entoure, les "NTIC" ("nouvelles technologies de l’information et de la communication") ne font pas remonter le taux général de profit, car ce sont maintenant des investissements obligés -on est pratiquement obligé d’avoir plusieurs ordinateurs pour ouvrir un salon de coiffure ! - qui alourdissent les coûts : ils ne procurent plus de surprofits à ceux qui les font, bien qu’il soit obligatoire de les faire pour tenir dans la concurrence.

Pour les couches supérieures du capital, il a été possible d’échapper à cette tendance à la baisse, pendant trois décennies, au moyen des profits financiers : à partir du moment où l’on détient une certaine masse de capital, ou, même si on n’en est pas propriétaire, à partir du moment où on peut la contrôler si on est actionnaire prépondérant ou investisseur institutionnel drainant l’épargne de la population et la dette des Etats, on peut "faire de l’argent avec de l’argent" en bourse, sur les marchés monétaires et les marchés des produits dérivés de crédit. Cela a évidemment des limites à terme, puisque l’argent ne crée en réalité pas de valeur : la "bulle" n’est pas déconnectée, contrairement à ce que se sont souvent imaginés aussi bien ses détracteurs que ses partisans, et elle doit ou bien éclater en un ou plusieurs krachs boursiers (effondrement des valeurs fictives des actions) ou bien réaliser la valeur qu’elle réclame en la pompant dans l’ "économie réelle", comme on dit. D’ailleurs, même quand elle éclate, les plus puissants capitalistes parviennent à éponger leurs pertes en pompant celle-ci.

En 1997-1998, les pays où la production capitaliste avait le plus progressé les années précédentes, à savoir les "nouveaux pays industriels"’ d’Asie (Thaïlande, Indonésie, Philippines, Malaisie, Corée du Sud), ne pouvant vendre leurs produits à cause de la compression mondiale des salaires et donc de la demande solvable, entrèrent en crise de surproduction, doublée d’une crise de suraccumulation de capital car une grande partie des capitaux flottants de la bulle financière était venue se greffer sur eux. Leurs économies furent alors littéralement siphonnées par ceux-ci (qui n’avaient d’ailleurs pas le choix, car c’était ça ou l’effondrement de la valeur de leurs actions, qui avait commencé), avec la complicité active du FMI (Fonds Monétaire International). L’on vit alors, pour la première fois, le scénario qui domine maintenant l’économie mondiale se mettre en route : crise de surproduction des nouveaux pays industriels, et début de dégazage de la bulle financière. La bulle financière, qui passait pour permettre une accumulation illimitée de dividendes, après avoir été le grand palliatif à l’encontre de la tendance à la baisse du taux général de profit, en devenait un facteur aggravant et moteur, car avec elle il y a encore plus de capitaux et donc proportionnellement encore moins de profits.

L’alerte de 1997-1998, abusivement appelée "crise asiatique’" (en ce temps là, ce n’était pas la faute aux subprimes mais c’était la faute à l’Asie !), fut surmontée par la relance des dépenses d’armements des Etats-Unis (1999 : guerre de l’OTAN dans les Balkans) et par le réinvestissement en Amérique surtout, et en Europe, dans la "bulle Internet", des capitaux siphonnés en Asie puis en Amérique du Sud. Rappelons qu’en ces temps pas si lointains, on nous bassinait avec des discours sur le démarrage d’une "nouvelle onde longue expansive", considérant que les "NTIC" avaient permis de surmonter totalement la période récessive ouverte depuis les années 1970. L’illusion éclata très vite : cette fois-ci, le "krach de la net économie" en 2000-2001, avec la surproduction ne trouvant pas de débouchés, et la suraccumulation de capitaux ne trouvant plus à s’investir et ne procurant donc plus de profits, touchait directement les Etats-Unis. Mais, à nouveau, la crise fut "résorbée", en fait dissimulée sous la moquette en quelque sorte, par une nouvelle fuite en avant impulsée par l’Etat nord-américain. Le 11 septembre 2001 fut décisif pour permettre cela. L’explosion des dépenses militaires d’une part, et d’autre part les baisses d’impôts et de taux d’intérêts, les ménages nord-américains étant invités à s’endetter sans que leurs salaires n’augmentent, assurèrent cette "reprise".

Jusqu’à la culbute présente, donc. Dans cette séquence des années 2001-2007, la financiarisation de l’économie a franchi un nouveau palier, celui des produits dérivés de crédit et de la titrisation des risques, consistant à diluer, comme on feint de le déplorer aujourd’hui, les risques de crédit et donc à les étendre à toute l’économie mondiale, en les rendant opaques. Surtout, au nom de l’idéologie du "tous propriétaires", la majorité des populations des Etats-Unis, du Canada, du Royaume-Uni, de l’Irlande, des Pays-Bas, de l’Espagne, du Portugal, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, et de larges secteurs des "classes moyennes" ailleurs, fut lourdement endettée avec des taux variables et des emprunts immobiliers risqués. Avec le système des fonds de pension pour les retraites, ce dispositif permet au capital de siphonner une grande partie des salaires et cela à l’encontre de la classe ouvrière du plus important pays capitaliste, les Etats-Unis.

Durant la même séquence 2001-2007, autre volet d’un processus mondial unique, la Chine "communiste" prit une place nouvelle, centrale, dans la production mondiale de plus-value réelle, ainsi, à un moindre degré, que l’Inde. La demande de matières premières agricoles et énergétiques provoquée par cet essor permit une accumulation de capital en Russie d’une part, et renforça l’accumulation dans divers pays "émergents" à leur tour demandeurs, démultipliant donc le phénomène, qui par la hausse des prix qu’il produisit sur le pétrole, le gaz et les produits agricoles, mit fin à un autre fait qui, depuis les années 1980, avait contribué à pallier à la baisse du taux général de profit : les prix relativement bas des matières premières. Quand les prodromes de l’éclatement de la bulle immobilière d’une part, et d’une crise de surproduction cette fois-ci en Chine d’autre part, se firent sentir à partir du début de l’année 2007, une effroyable vague de spéculation sur les prix du pétrole, du blé et du riz affama les masses de dizaines de pays. Dés ce moment, l’ "objectif du millénaire" de ces messieurs des Nations Unies, à savoir éradiquer la "faim dans le monde" à l’ "horizon 2015", fut officiellement abandonné, et le nombre de personnes vivant en dessous du minimum alimentaire franchit le cap du milliard : pour l’humanité, la crise avait commencé avant celle des bourses.

Ce bref rappel montre au passage que la croyance selon laquelle il se produirait maintenant un "retour des Etats" repose sur du vent, car les Etats ont toujours été au fondement de l’accumulation capitaliste et plus encore dans les dix dernières années : la politique de G.W. Bush et celle des dirigeants du PC chinois en particulier, sont au fondement de toute la dynamique récente du capitalisme. Pas de "libéralisme" ni de "néolibéralisme" sans la poigne de l’Etat.

Il nous montre aussi la spécificité de la crise actuelle : cela fait en réalité 10-11 ans, depuis la "crise asiatique", que le système mondial combinant bulle financière et accumulation industrielle dans des pays à réservoir de main-d’oeuvre a atteint ses limites, et qu’il a été relancé en une véritable fuite en avant, dont les deux traits massifs ont été l’endettement dramatique de la masse des citoyens nord-américains et de quelques autres pays, d’une part, et la mise au travail salarié de centaines de millions de jeunes chinois et indiens, plus la ruine de centaines de millions de paysans formant la main-d’oeuvre flottante de réserve qui sert à maintenir un bas niveau des salaires, d’autre part. Les projecteurs braqués sur les salles boursières occultent donc les dimensions réelles de la crise :

- celle de la crise de surproduction qui a commencé en Chine et dans les pays dits émergents,

- celle de la crise des prix alimentaires et énergétiques qui est la réalité première pour la majeure partie des habitants de la planète,

- et, à l’intérieur du volet "bulle financière" de la crise, le fait capital que ce sont des dizaines de millions de salariés des pays anglo-saxons notamment, mais aussi d’Espagne, etc., qui sont menacés de saisie et de misère.

II. Le plus gros de la crise est-il passé ?

Pour le capital et donc pour les médias et l’opinion dominante, ce qui compte ce sont les indices boursiers. Pour eux, donc, des dizaines de pays pouvaient bien crever et cramer, la "crise" n’a vraiment commencé qu’en septembre 2008 à partir de la faillite de Lehman Brothers et de l’implosion du système bancaire nord-américain qui a suivi, faisant plonger les bourses dans des proportions qui sont grosso modo entre le double et une fois et demi celles de 1929. Fin octobre, à travers des mouvements de yoyo d’une ampleur sans précédent, ce moment là semble terminé. A un prix monumental : en Europe occidentale, en Amérique du Nord et au Japon, les Etats ont mis sous tutelle le système bancaire et entrepris de socialiser ses pertes. Mais que sera l’étape suivante ?

Rien n’incite à l’optimisme, pour de nombreuses raisons.

Si la bulle financière des subprimes a éclaté, toutes les autres bulles financières ne sont pas encore dégonflées, et les "actifs toxiques" sont loin de se réduire à ceux qui comportaient des subprimes titrisés. En fait la seconde phase de la crise financière a commencé : après l’explosion des subprimes s’est produit le dégonflage du Yen Carry Trade, spéculation consistant à acheter des titres en yen japonais (sous-évalué) pour les revendre en dollars par exemple, dont la plaque tournante était ... l’Islande, le premier Etat officiellement en faillite de cette crise. Plus généralement ce sont des masses monétaires bien supérieures encore à celles des subprimes, comme les CDS (Credit Default Swaps : contrats d’assurance entre acheteurs et vendeurs de produits financiers), LBO (leveraged buy-out, achats de sociétés financés par des emprunts eux-mêmes alimentés par des titres de dettes ...) et autres, que représentent la plupart des produits dérivés de crédit désormais tenus pour "toxiques" sur les marchés financiers. La crise financière au sens strict (éclatement de la bulle) n’est donc pas terminée. Les interventions des Etats et des banques centrales, en saucissonnant son éclatement, l’étalent aussi dans le temps.

De plus, le fait que la crise financière ait éclaté dans le secteur immobilier n’est pas fortuit. La rente foncière et immobilière reste un rapport social fondamental du capitalisme contemporain, qui s’est durement réaffirmé dans ces évènements. Par les prix fonciers et immobiliers, par le niveau des loyers, et par les intérêts d’emprunts, il permet un prélèvement considérable sur l’ensemble de la société, et en particulier sur les salariés. Les hausses de taux vont, aux Etats-Unis, s’abattre sur les emprunts subprimes ou même "prime" (censés non risqués, mais qui le deviennent vu le recul général des revenus des salariés) faits en 2005-2007 : même la bulle immobilière proprement dite n’a donc pas fini d’éclater, et par nature ce type de crise est long -le référent est la crise immobilière japonaise, commencée en 1987-1989 et qui a duré ... 15 ans.

Cependant, la crise financière est d’ores et déjà devenue une crise des changes monétaires, mettant donc évidemment en jeu les rapports de force entre Etats. Fondamentalement, on assiste à l’épuisement des Etats-Unis comme pilier de l’ordre mondial, devenus progressivement épicentre du désordre (première étape : la chute du Mur de Berlin qui les laisse "tout seuls", deuxième étape : le 11 septembre 2001, troisième étape : maintenant). Mais ils s’effondrent en l’absence de toute solution de remplacement. Après avoir initié le mouvement de socialisation étatique des pertes des banques, ils ont dû s’aligner sur les procédures mises en place, dans la panique, en Europe pour opérer ce mouvement : le plan Paulson s’applique par des prises de participation dans les banques, ce qui n’était pas encore évident lors de sa laborieuse adoption par le Congrès, le 3 octobre. Mais il est interdit aux autres puissances capitalistes de trop profiter de la situation des Etats-Unis dont l’effondrement les entraînerait tous dans le gouffre. A défaut d’en profiter, ils peuvent être simplement tentés de se mettre à l’abri : Argentine et Brésil viennent de décider de ne plus facturer leurs échanges en dollars ...

Mais, chose significative, c’est le premier ministre chinois qui a fait à ce sujet le rappel à l’ordre de rigueur :

"Nous devons nous unir. En ces temps difficiles, la Chine a rejoint les Etats-Unis. Et nous pensons qu’un tel coup de main devra aider à stabiliser l’économie et la finance mondiales, et empêcher un chaos majeur. Je crois que la coopération est indispensable. Si cela allait mal du côté du secteur financier américain [admirons ce conditionnel !!!] nous serions inquiets pour la sécurité des capitaux chinois." (Wen Jiabao, premier ministre chinois, au magazine Newsweek, 6 octobre 2008).

D’où ce paradoxe monétaire du mois d’octobre 2008 : une remontée du dollar par rapport à l’euro, qui baisse aussi par rapport au franc suisse et connaît des variations erratiques envers la livre Sterling qui baisse elle aussi par rapport au dollar, cependant que la forte remontée du yen a produit un krach boursier à Tokyo, mettant fin au système spéculatif du Yen Carry Trade.

Une réaffirmation extrêmement brutale de la domination nord-américaine, à la suite des élections présidentielles du 4 novembre, devrait donc logiquement se préparer. Tout étant lié, l’agression aérienne contre un village syrien frontalier de l’Irak par les forces nord-américaines doit être située dans ce contexte. Si la Russie a marqué des points en Géorgie en août 2008, elle a perdu sur le front financier et monétaire en octobre : à la différence des racines du capitalisme chinois, celles du capitalisme russe sont beaucoup plus fragiles et fondées sur les matières premières. Or, le krach boursier s’est, à Moscou, combiné avec le reflux des prix pétroliers et gaziers, produisant une véritable catastrophe qui met fin aux "années Gazprom" qui furent aussi les "années Poutine", les années 1999-2008.

Le quasi arrêt du marché boursier russe a sonné comme un signal d’alarme pour l’ensemble des bulles financières formées sur les "marchés émergents" (comme la Hongrie en Europe centrale, l’Argentine en Amérique latine, la Corée et le Vietnam en Asie, certains à peine remis des siphonages subis dans les deux dernières décennies ...), désignés par un responsable de la banque Morgan Stanley comme le "deuxième épicentre" -après les subprimes- "de la crise financière mondiale".

Sauf que cette fois-ci ce sont les banques des pays de la zone euro qui sont en première ligne. La marche des Etats vers la faillite, annoncée par l’Islande, a donc vraiment commencé avec la Hongrie, puis l’Ukraine. Bulgarie, Croatie, Roumanie, Serbie sont menacées, ainsi que le Pakistan, tous retombés sous la tutelle du FMI de Mister DSK, dont les fonds sont en réalité faibles au vu de ce qui s’annonce, et qui devra donc négocier, contre contreparties, avec les pays ayant encore des réserves -Chine et golfe persique. Les vieux pays capitalistes de la ligne de front bancaire de l’Europe occidentale faisant face aux pays soi-disant "émergents" -la Suisse hors Union Européenne (UE), la Suède dans l’UE mais hors zone euro,le Danemark dont la monnaie a touché le plancher de sa bande de fluctuation "autorisée" par rapport à l’euro, l’Autriche et la Grèce dans la zone euro, voire l’Italie- sont directement menacés par cette crise là, car ils sont les principaux créanciers de la zone en faillite que pourrait devenir, Pologne comprise, l’Europe centrale.

Enfin, bien sûr, le tarissement du crédit est le véhicule par lequel la menace d’insolvabilité des banques est répercutée sur l’ensemble des entreprises capitalistes et donc sur les salariés. Les mesures prises par les Etats injectant des milliards ont maintenu le crédit à un niveau minimum, n’hésitant pas à voler les fonds de nature salariale (comme les allocations chômages) ou provenant des économies des salariés (comme les livrets A) pour aider les "PME" (petites et moyennes entreprises), c’est-à-dire leurs créanciers. Une montée rapide du chômage, plusieurs centaines de licenciements étant maintenant annoncés tous les jours -beaucoup plus rapide, en France, qu’en 1929, pour reprendre cette comparaison ...-, une diminution des salaires réels sous l’impact du chômage et des prix des biens de subsistance, des loyers et des crédits, sont en train, comme chacun peut le constater, de produire une récession générale. A cet égard, tout le monde se rend également compte de l’inanité des statistiques officielles et de leur manipulation : la récession est là, et elle était là depuis quelques mois déjà, ce qui n’enlève rien à la brutalité de la détérioration en cours pour un nombre croissant de foyers.

Dernier point qui conduit à dire que nous ne sommes pas au terme de cette crise : sa combinaison avec les catastrophes qui menacent et atteignent déjà l’environnement. Naomie Klein, dans La stratégie du choc. Le capitalisme du désastre (Acte Sud, 2008) décrit de façon réaliste, documentée et saisissante la façon dont le capitalisme contemporain, qu’elle appelle "libéralisme", loin d’être perturbé par les désastres -guerres, coups d’Etat, massacres, catastrophes naturelles- cherche systématiquement à en profiter, spéculant à l’avance sur les millions de morts de guerres et d’épidémie, liquidant les services publics ou ce qui en reste, écrasant les populations par la violence et la spoliation à la faveur, par exemple, du tsunami sur les côtes d’Asie début 2005 ou de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans, qui furent des bonnes occasions pour le capital, non de réparer les dégâts, mais d’en profiter.

Aucune illusion ne doit être de mise : pour le capital et ses hommes d’Etat, la crise actuelle est une telle occasion. Non qu’il seraient intrinsèquement méchants ou convertis à une idéologie particulière (ici réside la seule faiblesse du livre de Naomie Klein qui rapporte cette attitude seulement à une idéologie, celle du néolibéralisme), mais ils n’ont pas le choix : après le choc, devant le désastre, celui-là et les prochains, le capitalisme doit poursuivre sa fuite en avant ou être détruit par celles et ceux qui veulent vivre, s’ils parviennent à s’organiser pour en finir.

III. Quelle est la portée historique exacte de cette crise ?

Nous n’avons pas affaire à une simple fluctuation cyclique conjoncturelle, mais à une crise majeure.

La situant dans la période de recul du taux général de profit ouverte depuis les années 1970, nous pourrions dire que cette crise là met fin, non à cette période, mais à la parenthèse ouverte par la politique de Reagan et Thatcher qui avait permis de reconstituer des marges de profits, en combinant à l’échelle mondiale la financiarisation de l’économie, la hausse du taux d’exploitation et la conquête de tout ce qui échappait encore en tout ou en partie à l’accumulation capitaliste où que ce soit.

Cet effondrement est bien lisible dans les indices boursiers. Les indices boursiers ne résument pas toute la crise, mais ils sont une chose que les militants ouvriers doivent apprendre à comprendre : une sorte de baromètre de la confiance des capitalistes dans leurs possibilités futures de faire des profits (quelle qu’en soit la source). Grosso modo depuis 2007 le Dow Jones, l’indice nord-américain, est tombé de 14 400 points à 9000, le CAC 40 français de 6100 à 3400. Dans les deux cas ceci ramène la valeur des actions, parts de capital des entreprises dont les bourses sont la foire permanente, à leur niveau de 1995 pour le Dow Jones, 1997 pour le CAC 40. Leurs trajectoires sont différentes : le CAC avait frôlé les 7000 points en 2000 et était tombé à 2400 points en mars 2003, alors que le Dow Jones tout en étant à la source des fluctuations du CAC 40 et des autres indices boursiers mondiaux, se portait beaucoup mieux jusqu’à maintenant. Ces différences sont celles de l’impérialisme dominant et d’un impérialisme secondaire qu’est la France. Ceci dit, l’image de l’effacement de la capitalisation effectuée depuis la veille de la crise dite "asiatique" de 1997-1998 est sommairement assez juste pour mesurer ce qui vient de se produire, et qui n’est pas fini.

Il est dans la pratique impossible de dire à quel moment commence la capitalisation fictive -c’est-à-dire lorsque la valeur des actifs (actions et obligations, qui sont des titres de propriété, des parts de capital) est surestimée par rapport à la part de propriété "réelle" de l’entreprise capitaliste sur laquelle elle repose- mais dans le cas du CAC 40 on pourrait estimer que les 3000 points sont à peu prés le niveau moyen d’une estimation "au réel" de ces parts (obtenue en additionnant la valeur des biens immobiliers des entreprises plus les stocks plus les titres boursiers à leur prix de lancement plus ou moins les créances plus les liquidités de l’entreprise), et 3000 points finiraient de ramener le CAC 40 à 1995, comme le Dow Jones. Cependant il peut très bien y avoir sous-évaluation des actions et descente en dessous, surtout si la liquidation des bulles de produits dérivés de crédit, qui ne sont pas des actions mais des produits circulant parallèlement entre les banques, les fonds spéculatifs et les Etats, et représentant une valeur théorique bien plus grande, réclame son tribut en exigeant paiement des dettes et des titres "toxiques" : le marché monétaire (échanges de titres et de crédits interbancaires) représentait plus de 10 fois la valeur des marchés boursiers avant la crise, et les marchés des dérivés de crédit ... 35 à 40 fois. Que signifie tout ce micmac ? Que les capitalistes ont le pouvoir social de siphonner les capitalistes plus petits qu’eux et finalement toute la société, de réduire tout le monde à la misère, de raser la nature et la société, pour éponger leurs pertes en capital fictif, même si cela ne suffira pas à les sauver tous ...

Un recul de la capitalisation boursière mondiale de son niveau de 2007 à son niveau de 1995, sans même parler d’un éventuel plongeon en dessous de la valeur "réelle" des actifs, signifie que la plus-value réelle produite par les travailleurs, dont le supplément important apporté par les travailleurs chinois dans cette période, n’aurait finalement rien rapporté de plus au capital par rapport à l’ensemble de ses investissements -ce qui nous renvoie à la tendance à la baisse du taux général de profit. La capitalisation fictive réalisée dans cet intervalle se serait envolée, soit dans des circuits financiers non productifs, soit dans la consommation délirante du 1% le plus riche de la population mondiale, soit encore dans des opérations de destructions et de "sécurité", qui ont un coût (Irak, Israël, Congo ...), et finalement en partie purement et simplement perdue. Par le prix du crédit et des marchandises de première nécessité, alimentaires et énergétiques, le capital financier récupère une partie de ses pertes sur le dos des autres capitaux et surtout sur le dos des travailleurs. En clair, tout ce qui a été produit par les travailleurs pendant 12 ans doit en principe de nouveau leur être arraché, brutalement, sans pitié et sans délais. La crise débouche donc sur des situations de "choc" au sens de Naomi Klein, de guerre et de famine.

Nous n’exagérons pas. L’une des nouvelles de ce mois d’octobre 2008 est que la production mondiale de blé a diminué de prés de 4,5% cette fois-ci ni à cause de la météo, ni à cause du réchauffement climatique qui a déjà produit une grave contraction en Australie, mais à cause du tarissement du crédit qui empêche les achats d’engrais. Forme spectaculaire du gel des crédits : au Brésil on se dirige vers une recul de 20% de la récolte de maïs car les clients nord-américains n’ont pas avancé, comme auparavant, de fonds avant la récolte. En Russie les taux d’intérêts aux fermiers et aux kolkhozes devenus des "entreprises" atteignent couramment 20%. Ces données vont se cumuler avec le scénario 2008 des "émeutes de la faim" pour composer un scénario encore plus noir en 2009.

Voila qui condamne le capitalisme au regard des intérêts réels de l’humanité et de la planète. L’absence de redémarrage, malgré la production de plus-value chinoise et indienne, vers une "nouvelle onde longue expansive", après maintenant 35 ans d’entrée dans une phase de taux de profits réels, hors capitalisation fictive, orientés à la baisse, est une donnée importante si on la compare aux fluctuations antérieures du taux de profit général, car cette période est exceptionnellement longue. Les phases ascendantes du capitalisme, auparavant, avaient été portées par des innovations technologiques et organisationnelles du travail, dans le mode de production lui-même. De telles innovations aujourd’hui, consisteraient en une sortie du machinisme et de l’automation traditionnels depuis la révolution industrielle, où le capitalisme excelle, et dans l’entrée dans les technologies du vivant, de caractère durable voire réparateur pour le milieu terrestre : nous en sommes très loin, non pas au plan des connaissances scientifiques, mais au plan de la capacité, de l’intérêt financier et de la volonté du capital d’aller dans ce sens. Soyons clairs : ce qu’ils appellent "développement durable", c’est la capacité durable à toujours faire des profits quel que soit l’état du milieu. Aujourd’hui, les meilleures valorisations boursières affectent les entreprises de sécurité, de destruction, de gestion des situations de catastrophes, pas les secteurs susceptibles de refonder une agriculture, une aquaculture, une sylviculture et des systèmes de santé humains, efficaces et réellement durables. Voila où en est le capitalisme : dans une fuite en avant destructrice.

N’empêche que cette crise, pas plus que toute autre, n’est la crise finale du capitalisme. Par nature le capitalisme, valorisation du capital, n’a pas de fin. Soit il prendra par inadvertance fin en détruisant la nature et la société dont il pompe la substance vitale, soit nous y mettrons fin. Ce qui est la seule solution raisonnable, rationnelle et prudente.

IV. Que faut-il faire pour en sortir ?

S’il s’agit d’en sortir dans le cadre du capitalisme, il faut faire exactement ce qui est fait par tous les gouvernements du monde :

- socialiser les pertes des banques en alourdissant la dette publique dont ces messieurs nous rebattrons encore les oreilles pour qu’on se serre la ceinture,

- encadrer temporairement le crédit, entrer si besoin au capital des banques, ce que réclame Ségolène Royal de Nicolas Sarkozy dans une interview au journal La Tribune.

- licencier en masse et baisser les salaires réels, poursuivre la privatisation des services publics comme La Poste en France,

- se battre entre eux pour déterminer qui paiera le plus, et préparer la guerre en relançant encore les budgets militaires, dont il vient d’être confirmé, en France, que pour eux ce n’est pas "la crise".

- dans la mesure du nécessaire, jouer la petite musique compassionnelle pour les travailleurs victimes de la crise en leur proposant de s’en remettre à Dieu, à la patrie, ou aux mafias, mais surtout pas de s’organiser par eux-mêmes pour exiger leur dû.

Les paragraphes précédents indiquent dans quelle mesure ces politiques conduiront à la sortie de la crise : en beaucoup de temps, et avec un maximum de dégâts, mais l’essentiel sera sauf puisque le capital sera toujours là et qu’une partie des riches se seront encore bien plus riches.

Inversement, les mesures de protection pour le plus grand nombre devraient consister :

- à interdire les licenciements pour motif de "crise" comme les licenciements boursiers, ce qui conduirait pour que ce soit possible à des moratoires ou des suppressions de dettes pour les PME prises à la gorge, et souvent à leur mise en tutelle publique.

- à réguler les prix alimentaires, de l’énergie et des loyers à la baisse, en supprimant au passage les impôts indirects sur la consommation populaire (TVA et TIPP).

De telles mesures sont totalement impossibles si l’on "sauve les banques" en même temps. Il faut donc choisir. Mais, dira-t-on, on ne peut laisser choir le système de crédit, car celui-ci n’est pas seulement parasitaire, c’est aussi lui qui assure la ventilation des investissements nécessaires et des moyens de fonctionnement de tout ce qui est vital et utile. Exact. On ne laissera donc pas tomber le système de crédit. Les aides massives apportées aux banques par les Etats ont montré qu’il est parfaitement possible de les mettre en tutelles. Tout le monde parle de nationalisations, hé bien c’est une vraie nationalisation qui s’impose : le crédit doit passer sous contrôle public et les directions qu’il prend, donc les choix d’investissements, faire l’objet de débats et de décisions publics. Moins pour les armes, plus pour la santé, les transports publics, les investissements utiles en général ...

Une telle politique de bon sens résorberait la crise très rapidement, car elle n’a aucun fondement dans la nature des choses. Naturellement, à condition de ne pas s’imaginer qu’il faut payer les dettes aux capitalistes, d’autant plus qu’elles ont déjà été payées plusieurs fois : l’abrogation de la dette publique, ce matelas de la finance mondialisée, serait une mesure salutaire pour libérer nos enfants et petits-enfants d’un poids inadmissible dont les moralisateurs du vol généralisé osent aujourd’hui nous rebattre les oreilles, comme si cette dette était la notre.

Une fois la crise résorbée et les engagements futurs pris par les exploiteurs jetés aux orties, il resterait à s’occuper du plus important : assurer de bonnes conditions de vie et de culture à l’humanité en préservant ou en restaurant le milieu naturel. Cela demandera du temps, mais pour avoir ce temps il faut justement se débarrasser au plus vite de l’héritage du capitalisme.

Précisons que le petit commerce et les activités privées et individuelles n’ont aucune raison d’être supprimés par cette politique de bon sens, mais pourraient probablement trouver un sens et des champs d’application nouveaux.

Le seul problème, c’est que même si un gouvernement élu voulait engager cette politique anticapitaliste de bon sens, il se heurterait à son propre appareil d’Etat et à ses voisins. Les Etats ne sont pas neutres. Ce sont les Etats du capital. Ces mesures de bon sens ne sont donc possibles que par de puissants mouvements populaires contre les capitalistes et leurs Etats et dans plusieurs pays. C’est cela qui rend la partie difficile, et pas l’aspect économique en soi : la question est politique, elle nécessite l’organisation politique des exploités.

V. Quel jeu joue Sarkozy ?

Les médias français sont inénarrables. Un seul chef d’Etat étranger les surpasse. C’est Chavez, qui vient de donner un brevet de "socialisme" au "camarade Sarkozy", qui s’en tenait les côtes en tapant dans le dos de son camarade militaire. En dehors des médias français et du président Chavez, personne au monde ne fait croire que Sarkozy "régule le capitalisme".

La vérité est qu’il a joué un rôle remarquablement bien réglé en faisant croire qu’il était à l’origine de décisions similaires prises sous l’emprise de la panique, et qui ne relèvent en rien d’une quelconque coordination européenne, mais bien au contraire qui se sont imposées par le jeu de la concurrence à partir du moment où un pays (en l’occurrence l’Irlande) a décidé de "garantir les dépôts" et que tout le monde a été obligé d’en faire autant pour éviter la fuite des capitaux. Mais, pendant que les médias français (et Chavez) cherchent à nous faire croire en un Sarkozy "régulateur" et "socialiste", le vrai Sarkozy a décidé :

- d’engager des centaines de milliards d’euro pour aider les banques,

- de voler les cotisations chômages pour "aider les PME" à payer leurs banquiers ...

- de baisser les taux sur les livrets A pour que le différentiel aille aussi aux banques ...

- d’imposer le travail le dimanche,

- de déréguler l’embauche de contrats à durée déterminée (CDD) pour que les patrons puissent embaucher et débaucher plus vite, "en temps réel", en tant que de besoin.

- de mettre un coup d’accélérateur au "contrats de transition professionnelle" qu’il a mis au point dés 2004 pour mettre les chômeurs à disposition du patronat local pour un moindre salaire.

- de reporter la possibilité de partir en retraite de 55 à 65 ans pour les hôtesses et stewards d’Air France, et de 60 à 65 ans pour les pilotes, prolongeant ainsi la contre-réforme des régimes dits spéciaux de retraite et annonçant ce qui se prépare contre toute la population. Et au moment où sont écrites ces lignes, on voit où ils veulent en venir : "La retraite à 70 ans ? On en parle ! " titre la presse indépendante ...

- d’instaurer les salaires au mérite pour 200.000 fonctionnaires dits d’autorité, avant d’étendre ce système à tous les fonctionnaires afin de pouvoir baisser massivement leurs salaires (parmi les nouveaux "méritants", les intendants des établissements scolaires, dont le travail consiste à contrôler les comptes en appliquant des règles légales et les ordres des chefs d’établissement et conseils d’administration : quelle peut bien être la marge du "mérite" là-dedans, mystère ... à moins qu’il ne s’agisse de faire des établissements scolaires des petites entreprises ?)

- d’accélérer la suppression des postes de fonctionnaires,

- de relancer les embauches de contrats aidés et contrats dits d’accession à l’emploi, contrats temporaires sous-payés permettant d’entretenir un volant de chômage chronique.

- de supprimer les ... départements comme échelon de la fonction publique, et les "dépenses" afférentes.

- de réaffirmer la pire des politiques en matière d’immigration, dite "choisie" (par l’Etat et les patrons) : sélections de personnels sous-payé, refus du regroupement familial, négation du droit d’asile (sauf pour les criminels contre l’humanité rwandais).

Et ce n’est qu’un début. En même temps, les patrons licencient, dans les services et les banques, mais aussi le bâtiment, mais aussi la métallurgie et l’automobile qui sont tout bonnement en train de s’arrêter complètement par le jeu du chômage technique et de la restriction des carnets de commandes. La première grande faillite est emblématique, c’est celle de la CAMIF, l’ancienne "coopérative" des enseignants, devenue une vraie entreprise, improductive et siphonnée par ses patrons comme seule peut l’être une entreprise !

Si Sarkozy a pu commencer à "réagir" ainsi à la crise, c’est parce qu’il n’a pas d’opposition politique et que les sommets syndicaux sont occupés à se diviser sur fond de participation aux accords de "dialogue social" qu’il leur a fait signer pendant la première moitié de l’année 2008 : accord sur le marché du travail (signé par FO et CFDT), sur la représentativité ouvrant la voie à la destruction du principe de faveur dans le droit social (signé par CGT et CFDT), sur le "dialogue social dans la fonction publique (signe par FSU, Solidaires, CGT, UNSA ...).

L’ampleur de la crise pourrait l’acculer à une "stratégie du choc" à la française qui correspondrait à son programme politique. Mais il sait que même sans cela tout conduit à l’affrontement social, cette fois-ci centralement, dans les entreprises. Le déroulement de la crise et la politique de Sarkozy nous donnent la direction "naturelle" que doit prendre la lutte des classes en France prochainement : à partir des entreprises et contre le pouvoir exécutif de l’Etat.

VI. Et l’Union Européenne ?

On lit assez souvent en cette fin octobre que finalement, l’ "euro nous a protégés". Ce sont les mêmes qui prétendent que "l’Europe parle d’une seule voix" et qui ajoutent que tout ça, c’est grâce à Sarkozy !

Il y a là un véritable tour de prestidigitation qui risque de s’estomper rapidement. En effet, comme nous l’avons dit, la similitude des politiques envers les banques, non seulement des pays de l’Union Européenne, mais avec eux des Etats-Unis, du Japon et de la Suisse, ne résulte pas d’une concertation qui, lorsqu’elle a commencé, a montré en fait l’inégalité -Sarkozy commençant par réunir les seules puissances impérialistes dominantes de l’UE en un "G4", Allemagne, Royaume-Uni, France, Italie, à l’exclusion des autres- et la cacophonie dans le "G4". Cette similitude est l’effet d’une seule et même panique qui a conduit tout le monde aux mêmes mesures en catastrophe, et le pays qui a donné le ton en Europe a été ... l’Irlande (dont le peuple avait vote Non en juin), suivie du Royaume-Uni.

Le repli de l’euro par rapport au dollar en octobre, alors que jamais les Etats-Unis n’ont été autant en difficulté, indique que pour remplacer le dollar comme monnaie mondiale de réserve et premier moyen des échanges internationaux, l’euro manque de quelque chose de fondamental : être la monnaie d’une puissance impérialiste unique.

La crise financière des Etats d’Europe centrale et orientale met bien en évidence les stratégies divergentes des puissances européennes. Il semblerait que l’Allemagne ou certains cercles financiers allemands poussent à cette crise dans l’espoir de contraindre ces pays à une entrée brutale et soumise dans l’euro, le chômage et l’inflation y cassant les mobilisations ouvrières nombreuses cette année (Pologne, Roumanie), alors que le Royaume-Uni demande que le FMI et l’UE les aident rapidement pour éviter des faillites d’Etat, la France tenant une position intermédiaire et jouant, là encore, les grands coordonnateurs, l’Italie enfin étant partiellement dans la même posture que l’Autriche, à savoir que la contagion la menace directement.

Son agitation de mouche du coche se faisant passer pour le sauveur suprême du capitalisme, conduit Sarkozy à prétendre assumer la présidence de la zone euro durant le premier semestre 2009, alors même qu’il ne sera plus "président de l’Europe", ce qui a produit les protestations tchèque et allemande. Le pouvoir exécutif allemand est de plus en plus irrité par cette agitation.

Le tout se produisant sur fond de dépression grave de toute la zone, partie pour être plus grave que celle que connaissent les Etats-Unis, étant donné qu’une grande partie des fonds des pays européens débloqués pour "sauver les banques" iront en fait en Amérique.

Pour résumer, la crise est en train de mettre au clair que l’euro n’est pas une alternative au dollar et que l’Union Européenne ne peut pas fonctionner comme un Etat unifié.

VII. Et les élections présidentielles américaines ?

Ces lignes sont écrites deux jours avant le scrutin.

Il est clair que le capital financier a choisi Barack Obama, et c’est pour cela qu’il sera probablement élu. En tous cas, une élection de Mc-Cain serait maintenant un facteur d’aggravation de la crise : lui même ne mise pas dessus, car elle résulterait de la mobilisation d’un électorat "petit blanc" frappé par la crise et hostile au grand capital. Ce qui a définitivement perdu Mc-Cain, ce sont ses variations face au plan Paulson, alors qu’Obama a été de bout en bout "responsable" du point de vue du capital.

Le visage de repoussoirs de Mc-Cain et de la vice-présidente Sara Pahlin dont il s’est affublé fait ressortir, en contraste, Barack Obama comme un jeune homme ouvert et éminemment sympathique. N’ayons nulle illusion : sitôt élu, il sera l’homme d’une nouvelle tentative de "retour de l’Amérique", sans doute appuyée au moins dans un premier temps par une remontée de Wall Street, et ce "retour" veut d’ores et déjà dire drones et bombes pour les irakiens, les frontaliers syriens, les afghans et les villageois des zones frontières pakistanaises. Le Pakistan a été, dés le début de la campagne, désigné par Obama comme la cible.

Nous ne devons cependant pas négliger l’aspiration au changement et la volonté d’en bas qui s’exprimera en partie dans le vote Obama. Dans Militant n° 15, notre camarade John Reimann, syndicaliste charpentier à San Francisco, tout en estimant avec sa raison que Obama rendra (au moins dans un premier temps, ajouterons-nous) plus difficile l’organisation indépendante des travailleurs américains, ne cache pas qu’avec son coeur, "je dois admettre qu’une partie de moi espère qu’Obama va être élu.", ne serait-ce que par la rigolade que ce sera de voir les têtes de certains devant un président noir. Cet état d’esprit est répandu : beaucoup ne se font pas d’illusions réelles sur Obama mais ont envie de se faire un petit peu plaisir, pour repasser très bientôt aux choses sérieuses.

N’ayons aucune illusion : les choses sérieuses commenceront tout de suite, et elles opposeront sans délais la présidence nord-américaine à la classe ouvrière. La hausse des salaires, le moratoire de toute les dettes populaires et expulsions, le remplacement des fonds de pension en faillite par de vrais systèmes de retraite, et le retour de tous les boys immédiatement non seulement d’Irak, mais aussi d’Afghanistan et du Pakistan, voila quelles seront les lignes immédiates de l’affrontement ... contre Obama.

VIII. Et la Chine ?

Après Nicolas Sarkozy, l’Union Européenne et Barack Obama, la Chine fait partie des gri-gri régulièrement invoqués par la presse française dans la catégorie de ce qui doit nous protéger et protéger le monde de la crise.

Cet espoir capitaliste envers la crise trouve son reflet chez quelques militants qui pensent encore qu’il y aurait une certaine dose (10% ? 20 % ? 60% ? ... !) de "socialisme" ou de "communisme" dans ce régime, et que ceci aurait assuré un plus grand contrôle de l’Etat et une meilleure "régulation", ainsi qu’une moindre exposition aux produits financiers dérivés. Comme si l’antithèse du capitalisme et du libéralisme était l’étatisme alors qu’ils vont si bien ensemble ...

Le contrôle étatique du sol et du crédit en Chine n’est plus une conquête socialiste, mais la garantie pour le capital chinois de se développer de manière relativement indépendante par rapport aux capitaux étrangers auquel il fait massivement appel, d’une part, et un moyen de coercition contre la paysannerie et les habitants des villes, d’autre part.

En réalité, la crise présente a l’une de ses racines en Chine, puisque le développement capitaliste mondial des années 2001-2007, qui a directement débouché dans la culbute actuelle, avait l’un de ses deux piliers en Chine. En Chine, la production réelle de plus-value, aux Etats-Unis, le parasitisme financier et militaire, en simplifiant un peu.

De même que ce système mondial a abouti en Amérique à la crise financière, il s’est parallèlement développé en crise de surproduction pour le capitalisme chinois, d’abord au niveau de ses exportations vers les Etats-Unis, et maintenant, de plein fouet, vers l’Union Européenne (qui est passée devant les EU dans ses revenus d’exportations depuis 2006), ensuite au niveau du marché intérieur, insuffisamment développé bien qu’énorme en soi, car consistant avant tout en dépenses des "nouvelles classes moyennes urbaines", soit environ 80 à 100 millions de nouveaux riches aux bases cependant fragiles, et en dépenses étatiques d’infrastructures. Ce parallélisme est visible dés le printemps 2007 quand la crise des subprimes pointe à l’horizon (cf. la lettre de Liaisons n° 208 du 3 mars 2007).

Justement, le marché intérieur chinois est souvent invoqué comme la planche de salut : il devrait déjà assurer des arrières qui épargnent le plus dur de la crise à la Chine et lui permettent ensuite, éventuellement, de sauver le monde en commençant par le dollar.

Mais la préoccupation première des dirigeants chinois dans leurs déclarations actuelles est justement de développer ce marché intérieur, indiquant par là même qu’il ne l’est pas assez pour assurer des débouchés à une industrie dont la crise est d’ores et déjà la plus grave à l’échelle mondiale : de 1 à 2 millions de licenciements sont à prévoir dans le semestre à venir dans la seule zone de la rivière des perles (Hong Kong, Shenzhen) !

On veut aussi se rassurer en expliquant qu’une "récession" de la croissance chinoise ne ferait selon toute probabilité qu’effacer la "surchauffe" et faire tomber le rythme annuel de croissance de 11-14% du PIB à 6-7%, chiffre qui en soi reste de l’ordre de la rêverie érotique pour n’importe quel "décideur" européen ...

C’est négliger que, surtout en matière d’accumulation du capital, ce qui compte vraiment, plus que les chiffres absolus, ce sont les proportions, et que la proportion dont il est ici question est une contraction de moitié de la croissance chinoise. Ce qui signifie : aggravation radicale de la lutte des classes en Chine. Entre capitalistes et appareil du parti, d’un côté, ouvriers et paysans, de l’autre.

Enfin, en ce qui concerne la moindre insertion de la Chine dans les circuits de produits financiers dérivés, notons cette phrase de Martine Bullard dans un article de fond du Monde diplomatique de novembre consacré justement à caresser l’espoir que la Chine et quelques autres pays vont damer le pion des méchants américains :

"On peut cependant s’interroger sur la récente décision d’autoriser les ventes à terme dans les Bourses chinoises, alors que certains pays occidentaux en ont limité l’usage pour cause de spirale spéculative."

Martine Bullard note aussi, mais pour ne surtout pas s’y attarder, l’existence d’une belle "bulle immobilière", en Chine aussi ...

Mais rassurons-nous, les "communistes" chinois sont des gens vertueux, de véritables auvergnats, la main sur la tirelire en permanence !

Ces remarques sur la Chine valent, à plus forte raison car la Chine est l’Etat de loin le plus fort du groupe, pour les autres pays "émergents" qu’un discours plus ou moins altermondialiste aimerait voir s’affirmer pour bâtir un monde "multipolaire", Inde, Russie, Brésil (on a même inventé un acronyme qui a déjà contaminé les manuels de Géo de Terminale, réceptacles de toutes les modes idéologiques : BRIC, pour Brésil-Russie-Inde-Chine !).

La crise de l’impérialisme nord-américain, historiquement sans issue hors guerre mondiale, est le fondement de ces espoirs d’alternative ... capitaliste au capitalisme.

Mais pas plus que l’UE, les pays "émergents", régimes bureaucratiques staliniens transformés en nouveaux impérialismes comme la Chine et la Russie, ce qui conduit à la confrontation violente avec les Etats-Unis (Géorgie, missiles anti-missiles, Tibet, Corée, Taiwan ...), ou pays capitalistes périphériques ayant une place clef dans la division internationale du travail (industrielle pour l’Inde, agricole pour le Brésil, minière pour l’Afrique du Sud ...), n’ont la capacité, ni d’ailleurs la volonté politique, de faire front contre les Etats-Unis.

Soyons clairs : même s’il existait, nous ne serions pas de ce front ! Notre camp, c’est le camp ouvrier internationaliste.

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