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Pour les fondamentalistes musulmans, la gauche révolutionnaire représente un danger

mardi 15 janvier 2008

L’islam politique utilise fréquemment un vocabulaire anticapitaliste et anti-impérialiste. Et il n’est donc pas rare que la gauche radicale éprouve des sentiments de proximité ou même veuille nouer des alliances avec les fondamentalistes islamiques. Est-ce justifié ? Ces sentiments de proximité et ces intentions de rapprochement sont-ils réciproques ? Comment le monde de l’islam politique considère-t-il aujourd’hui la gauche révolutionnaire ? Cet article présente une analyse des conceptions de deux penseurs fondamentalistes influents : Sayyid Qutb et Sayyid Abu Ala Mawdûdî (1).

Sayyid Qutb est né en 1906 à Musha, en Égypte. Après avoir été fonctionnaire en Égypte et avoir étudié la sociologie aux Etats-Unis, Qutb contacte, au début des années 50, les Frères musulmans, une organisation fondamentaliste. Il devient rapidement l’un des dirigeants idéologiques de ce mouvement qui donna plus tard naissance - entre autres - au Hamas palestinien. Qutb réfléchit notamment au concept de « djahilliya », à l’« ignorance » dans laquelle les musulmans seraient, selon lui, tombés à cause de leurs Etats laïques. Il préconise donc le renversement des gouvernements. Entre 1954 et 1964 il est emprisonné par le régime nationaliste de Nasser. En 1965, il est à nouveau arrêté et en 1966 il est exécuté sous prétexte d’avoir participé à une tentative d’assassinat contre le colonel-président égyptien. Son frère, Mohammed Qutb, fuit alors en Arabie Saoudite, et forme plusieurs personnes dont Oussama Ben Laden. Sayyid Qutb est considéré comme l’un des idéologues les plus importants de l’islam politique.

Sayyid Abu Ala Mawdûdî, quant à lui, est né en 1903 dans l’Hyderabad indien. Très jeune, il commence une carrière journalistique dans des journaux et des magazines musulmans. En 1941, il fonde le Jamaat-e-Islami, parti encore influent aujourd’hui au Pakistan, mais qui a aussi des sections en Inde, au Sri Lanka et au Bangladesh. Après la création du Pakistan en 1947, Mawdûdî s’établit dans ce pays censé devenir la patrie des musulmans indiens. Ses activités attirent l’attention de l’Etat pakistanais qui lance alors des poursuites judiciaires contre lui. Mawdûdî est condamné à mort, mais finalement grâcié.

Tout comme Qutb, Mawdûdî est considéré comme l’un des penseurs les plus importants de l’islam politique, notamment sur les questions de l’Etat islamique, de la position des minorités en islam et de la législation islamique. Mawdûdî est mort en 1979.

Qutb (1906-1966) et Mawdûdî (1903-1979) ont vécu et écrit à l’époque de la guerre froide, époque à laquelle le « communisme », sous ses différentes formes, réprésentait encore une force politique et une menace sérieuses pour le capitalisme. Dans leurs écrits, les deux penseurs n’établissent pas de distinctions entre les différents courants communistes. Ils parlent uniquement du « communisme » en général - parfois du « socialisme » - et ils se réfèrent alors au « socialisme réellement existant », c’est-à-dire au système autoritaire et bureaucratique du bloc de l’Est dont Moscou formait le centre. Les deux idéologues fondamentalistes ne distinguent pas entre les divers courants de gauche, car pour eux tous mènent à l’oppression et à la décadence.

Les critiques de Qutb et Mawdûdî contre le communisme sont néanmoins intéressantes et actuelles pour l’extrême gauche contemporaine pour deux raisons. Ils critiquent les principes de base du marxisme, principes partagés par d’autres courants révolutionnaires, comme l’anarchisme. En outre, les œuvres de Qutb et Mawdûdî sont lues très fréquemment dans les cercles fondamentalistes. Leurs idées, y compris leurs critiques contre la gauche, sont toujours vivantes et actuelles.

La décadence morale

Qutb et Mawdûdî expriment d’abord leur hostilité contre le capitalisme, ce qui les amène ensuite à disqualifier le communisme, et à présenter l’islam comme la troisième voie, l’unique solution politique et économique actuelle. Qutb juge que le capitalisme est contraire à l’islam, à la civilisation humaine et au progrès économique. Selon lui, le capitalisme mène à la décadence morale et à la polarisation entre une élite privilégiée et des millions de pauvres. Sous le capitalisme, l’Etat ne sert pas les intérêts de ces innombrables déshérités mais seulement les intérêts des possesseurs de capitaux, et c’est pourquoi il faut le détruire.

Selon Mawdûdî, le capitalisme est fondé sur le principe de la propriété privée, l’Etat joue un rôle central et autorise tout qui conforte la propriété privée. L’Etat autorise aussi les activités qui sont formellement défendues par l’islam, comme le fait de vivre de ses rentes, la corruption, la prostitution, les abus sexuels, l’oppression, le mensonge et la tromperie. « La propriété et les billets de banque, l’argent et l’or » sont placés au-dessus de tout. Sous le capitalisme, les gens mènent une vie matérialiste, sans éthique ni moralité, très éloignée de l’islam. Le capitalisme est, selon Mawdûdî, un système social qui célèbre l’égoïsme, l’hypocrisie et le gaspillage, et concentre de plus en plus le commerce, l’industrie et les biens entre les mains d’un groupe restreint. Les ouvriers et les paysans mènent une existence misérable ; leur cœur se remplit du « feu de la haine », et la disharmonie frappe la société.

Athée

Aux yeux de Mawdûdî et de Qutb, le communisme ne peut apporter aucune amélioration par rapport au monde capitaliste actuel. Une société communiste serait encore pire pour les musulmans car elle entraînerait une régression effrayante et dangereuse. Qutb accuse le capitalisme en Égypte de pousser les masses démunies , notamment les jeunes, dans les bras du communisme. Les masses doivent, selon lui, se débarrasser de la mauvaise gestion des capitalistes, de « ce système honteux », afin d’en finir avec la pauvreté, le féodalisme et l’oppression.

Les deux révolutionnaires islamiques soulignent que l’islam et le communisme n’ont aucun point commun et sont totalement opposés. Le marxisme matérialiste et la conception du monde athée nient l’existence d’Allah et des prophètes. Selon Mawdûdî, les communistes croient que ce sont « les forces de la nature » et non Allah qui déterminent le cours de la vie. D’une façon tout à fait absurde, il accuse le communisme de pousser à des relations sexuelles illimitées entre l’homme et la femme, parce que ce ne serait « pas naturel » de vouloir les freiner. Le communisme et le socialisme conduiraient réellement à « une guerre totale » contre toutes les religions qu’ils considèrent comme des « mythes ».

Qutb prévient que le communisme, une fois au pouvoir, ne se bornera pas à tenir l’islam à l’écart des affaires publiques. Il détruira les croyances sacrées et les valeurs de l’islam, ainsi que « l’honneur des êtres humains ». Les musulmans ne penseront plus qu’à s’habiller et manger. Le communisme se préoccupe uniquement des besoins primaires des hommes et des femmes, parce qu’il s’agit d’une idéologie matérialiste extrémiste selon Qutb. Ce dernier ne cache pas son aversion et sa haine : « Le communisme est une idéologie qui convient à ceux qui pensent uniquement à manger et boire, celui qui connaît les doctrines communistes sait qu’il s’agit d’un système banal, qui ne mérite pas le respect. » En Égypte, tout spécialement, une société communiste serait une société de paresseux qui fumeraient du hashich et le narguilé toute la journée, le pays sombrerait dans l’ignorance, et aboutirait à une société non islamique.

La lutte des classes

Qutb et Mawdûdî sont aussi hostiles au communisme parce que cette idéologie attiserait la haine entre les classes sociales . La théorie de la lutte des classes, qui forme un élément central de la philosophie du marxisme et des autres idéologies révolutionnaires, conduit Qutb à penser que le communisme « est rempli de haine et de ressentiment envers l’humanité ». Le marxisme, mais aussi l’anarchisme, considère l’expropriation des capitalistes, de la bourgeoisie, et la remise des moyens de production entre les mains de la communauté comme une étape nécessaire afin d’arriver à une société sans classes, libre et égalitaire, dans laquelle chacun produit selon ses capacités et consomme selon ses besoins.

Mawdûdî, quant à lui, pense que l’existence de différentes classes est tout à fait « naturelle ». Selon lui, les classes ont été créées par Allah et existeront dans toutes les sociétés. Lutter pour la suppression des classes signifie lutter contre la Création, et se terminera toujours de façon « désastreuse ». Il doit y avoir une mobilité sociale. Avec « l’aide d’Allah » et grâce à ses « talents personnels », chacun peut monter dans l’échelle sociale.

Nationaliser les moyens de production, comme le souhaitent les communistes et les socialistes, revient selon Mawdûdî à combattre « une petite maladie » par « une maladie beaucoup plus grande ». Cela aboutirait à concentrer tous les moyens de production entre les mains de l’Etat et celui-ci deviendrait ainsi un super-capitaliste et un super-propriétaire terrien. Pour lui, le socialisme n’est rien d’autre qu’ « une forme extrême de capitalisme ».

La nature humaine

Une affirmation revient constamment dans les critiques de Qutb et Mawdûdî contre le communisme : celui-ci serait contraire à la « nature humaine ». L’homme a un penchant naturel à posséder des biens, selon Qutb. Le communisme rejette l’idée de la propriété privée et va donc à l’encontre de la « nature humaine », affirme le penseur fondamentaliste. Selon lui, il existe une opposition fondamentale entre l’islam et le communisme, car l’islam reconnaît et respecte le principe de la propriété privée.

Mawdûdî, quant à lui, trouve étrange que le communisme pense que « la nature » est une force dominante, tout en niant « l’aspiration des hommes à posséder des biens ». D’après lui, « toutes les variantes du socialisme » ont déclaré une « guerre totale » à l’amour des hommes pour la possession de biens et la propriété privée, et il les accuse de vouloir détruire cet amour « grâce à une forme d’oppression mortelle et effrayante ». En effet, sous le socialisme tous les revenus reviendront à l’Etat, et les hommes ne seront plus stimulés pour se dépasser. Même si un ouvrier travaille dur dans un régime socialiste, il gagne le même salaire. Comme les travailleurs ne sont pas motivés, les produits finis sont de mauvaise qualité sous le communisme, et cela conduit à la stagnation économique parce que l’innovation est bloquée. Mawdûdî en conclut que le socialisme est contraire « à la création de l’homme et à la nature de l’humanité » et qu’il s’agit pour cette raison « d’un ordre pourri ». Le socialisme « ne peut donc se perpétuer qu’en employant les armes de la contrainte et de l’oppression ».

Selon Mawdûdî, l’islam tient compte de l’aspiration humaine à posséder des biens, aspiration qui « surgit en même temps que la naissance de l’homme ». Pour le bien-être et le bonheur des individus et de la société, l’islam accepte et protège la propriété privée, souligne Mawdûdî, qui se hâte de préciser que tous les biens sur cette terre appartiennent à Allah.

Qutb et Mawdûdî détestent aussi le communisme à cause de son lieu de naissance. Mawdûdî souligne que le communisme est un produit de la pensée occidentale. Pour Qutb, le communisme est « un produit entièrement étranger » au monde islamique, et les musulmans qui ont cherché à utiliser ses « formules toxiques » ont sombré dans « le marais de l’imitation ». Les formules occidentales, y compris le communisme, ne proviennent pas, selon Qutb, « du corps social de la nation », de l’histoire, de la tradition ou des mœurs islamiques. À ses yeux, pour sortir de l’esclavage il ne faut pas emprunter la voie du communisme, mais renouer avec « le grand esprit » de l’islam. L’islam n’a nul besoin d’aller « mendier » dans des pays éloignés. « Les formules étrangères ne conviennent ni à nos corps, ni même à notre coeur. » Les orientaux qui combattent sous la bannière du communisme « se trahissent d’abord eux-mêmes », affirme Qutb.

Authentique

Qutb et Mawdûdî soulignent que l’islam représente la meilleure et la plus authentique des alternatives au capitalisme. Une solution fondée, comme nous l’avons déjà dit, sur le principe de la propriété privée, y compris des moyens de production. Qutb souligne que l’islam respecte scrupuleusement les biens privés. L’islam accorde de l’importance à « l’aspiration » des individus à posséder des biens et les incite à en tirer le rendement maximal. C’est cependant le travail qui doit être à la base de ce rendement ou de ce bénéfice, prévient Qutb, et non les activités interdites par l’islam comme le fait de vivre de ses rentes, de jouer de l’argent, de duper autrui, de commercer de façon illicite, de voler, de piller ou d’exproprier quelqu’un.

Mawdûdî répète plusieurs fois que l’islam accepte uniquement les bénéfices « honnêtes ». Donc même si Qutb et Mawdûdî prétendent le contraire, ils ne touchent pas au cœur du capitalisme : la propriété privée des moyens de production. La législation islamique pose seulement des limites morales à la propriété privée.

Selon Qutb, l’Etat islamique doit collecter des impôts, comme la « zakat », l’aumône, afin de satisfaire les besoins sociaux et de réduire la pauvreté. Ainsi l’islam se montrera « plus équitable, plus efficace et plus généreux » que le communisme. Plus équitable, parce que l’islam ne s’attaque pas inutilement à la propriété privée ; plus efficace, parce que les individus continueront à être motivés pour travailler « de toutes leurs forces » ; et plus généreux, parce que l’individu se soucie de la société, mais que la société se préoccupe aussi de l’individu.

Il existe une différence importante entre les conceptions de Qutb et Mawdûdî, en ce qui concerne le concept de « justice sociale ». Cette notion joue un rôle central dans la pensée de Qutb. Il croit, par exemple, que les revenus des entreprises d’utilité publique doivent revenir à l’Etat et non aux particuliers. Il veut également redistribuer à grande échelle les terres cultivables. Mawdûdî est, quant à lui, beaucoup moins explicite au sujet des fonctions sociales possibles de l’Etat islamique.

Les positions du groupe Kalifaatstaat (l’Etat du califat)

Bien que le « communisme » soit aujourd’hui affaibli et n’apparaisse plus comme une solution alternative réaliste, et que les groupes fondamentalistes n’aient plus comme priorité de se livrer à une critique idéologique du marxisme, on retrouve les traces des idées anticommunistes de Qutb et Mawdûdî dans les publications des groupes islamistes contemporains. Ainsi Hizb ut-Tahrir reprend à son compte les propos des deux idéologues sur le communisme : selon ce parti, le communisme étouffe la créativité humaine et bloque le progrès de la société. Ce mouvement affirme en outre, : « Un système qui ignore les efforts que fait la société pour redistribuer les richesses est par essence déjà profondément injuste et contraire à la nature. En outre il enlève à l’individu toute motivation pour travailler (2). »

L’organisation fondamentaliste islamique Kalifaatstaat qui a aussi quelques partisans aux Pays-Bas, et dont le dirigeant Metin Kaplan a été extradé en 2004 par l’Allemagne vers la Turquie, écrit que toutes les tentatives socialistes de planification économique ont échoué, parce qu’elles ont éliminé « le capital » et « liquidé » les possesseurs de capitaux ». Mais le capitalisme « pur » est, selon Kalifaatstaat, tout « aussi trompeur » que le communisme : le capitalisme « élimine » le travail et « liquide » les travailleurs. Et ce groupe souligne que l’islam reconnaît le principe de la propriété privée et personnelle (3)

Une rhétorique trompeuse

Qutb et Mawdûdî donnent une image fausse de l’idéologie marxiste. Les marxistes ne sont évidemment pas contre la proprité privée en général, mais contre celle des moyens de production. Il est également frappant de constater à quel point les critiques de Qutb et Mawdûdî, mais aussi celles de groupes comme le Hizb ut-Tahrir, au sujet du communisme, de son conflit avec la « nature humaine » et de la stagnation économique qui en découle ressemblent comme deux gouttes d’eau à la critique libérale du marxisme et d’autres courants révolutionnaires. Cela n’est nullement le fruit du hasard. L’islam fondamentaliste cherche en effet à maintenir l’harmonie entre les classes sociales, et n’émet pas de réserves à propos de la propriété privée des moyens de production. Pire même, il encourage et protège le droit à la propriété privée qui s’oppose à la lutte des classes et à une société sans classes et laïque. La société islamique ne représente pas une solution alternative au capitalisme, mais une forme théocratique dans laquelle la propriété privée n’est moralement limitée que par la législation islamique. La gauche révolutionnaire ne doit donc pas se laisser abuser par la rhétorique anticapitaliste des groupes fondamentalistes musulmans et y déceler la moindre convergence avec ses propres positions. L’anticapitalisme de l’islam politique est incohérent et dénué de toute sincérité. Ces groupes ne peuvent pas être de notre côté, mais uniquement contre nous.

Mehmet Kirmaci, De Fabel van de illegaal n° 89/90, hiver 2007

1. Pour cet article, j’ai utilisé « De l’islam comme ordre du monde universel », « Les étapes » et « La lutte entre l’islam et le capitalisme » de Qutb ; ainsi que « Changeons ce monde » et « De l’ordre islamique » de Mawdûdî.

2. « Le système économique dans l’islam, première partie ». Sur le site Expliciet.

3. Dans : « De l’islam comme Alternative » n° 10, mensuel du groupe Kalifaatstaat.

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