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Russie

Que sait-on de la Russie d’aujourd’hui et des luttes qui s’y déroulent ?

mercredi 26 décembre 2007

Ce texte est paru dans Echanges n° 94 (été 2000).

Un camarade russe d’un petit noyau de Moscou regroupant libertaires et communistes de conseils, retrace ce qu’il a appris lors des visites qu’il fit avec ses compagnons à Yasnogorsk pour prendre contact et discuter avec les travailleurs de l’usine métallurgique, en grève en 1998-1999.

Les informations qui peuvent parvenir par des voies diverses (médias - notamment Internet - ou contacts politiques ou personnels) sur la lutte de classe en Russie sont ou parcellaires, ou incompréhensibles ou désespérants, ou triomphalistes. La plupart du temps, on n’en connaît que l’existence ponctuelle, pas exactement son déroulement et encore moins les enjeux et le résultat final.

De plus en plus, une bonne part de ces informations nous parviennent par des canaux politiques de contacts directs de groupes, lesdits canaux infléchissant le sens des luttes ou ne faisant que reporter l’intervention marginale de tel ou tel petit noyau militant. Ainsi en fut-il des luttes des mineurs sibériens ou, plus récemment, de celle de l’usine métallurgique de Yasnogorsk, ou bien de celle de pâte à papier de Vyborg. Ce n’est pas par hasard si, après plus de dix années de rupture avec le système autarcique soviétique, on trouve bien peu d’études globales sur la lutte de classe en Russie ou dans les Etats « indépendants » nouveaux surgis à sa périphérie. Alors que les ouvrages ou les gloses sur cette lutte de classe du passé ou les péripéties des diverses analyses sur la Russie soviétique sont relativement fréquentes, axés souvent sur la révolution de 1917 et ses vicissitudes ultérieures alimentant des débats devenus académiques. Il est vrai que l’ouverture relative des archives des organes soviétiques de la dictature du parti bolchevique, léniniste et stalinienne, apporte quelque aliment nouveau aux historiens et théoriciens de l’ultra gauche. Paradoxalement, les possibilités nouvelles de circulation de l’ information et des hommes n’apportent guère sur les événements présents hors du spectaculaire médiatique. L’immensité de la Russie et l’éclatement de l’autorité centrale en entités régionales plus ou moins autonomes et les censures qui émanent tant de ces dernières autorités que des tentatives actuelles de renforcement du pouvoir central n’expliquent pas entièrement cette situation.

Sans aucun doute, certaines luttes plus globales ou plus significatives arrivent à être (mal) connues hors de Russie par les canaux que nous venons d’évoquer, mais, comme toujours, rien ne transpire des luttes quotidiennes, souvent plus axées sur la simple survie dans un univers qui confine au chaos, tout au moins par rapport à « l’ordre social » qui prévalait antérieurement. Ordre social et lutte pour la survie qui, dans le système actuel, prolongent le système soviétique avec la même classe dominante qui assure ses marques et son pouvoir dans le passage d’un capitalisme étatique plus ou moins autarcique vers un capitalisme « de marché » fortement structuré autour de quasi-monopoles.

Un camarade russe d’un petit noyau de Moscou regroupant libertaires et communistes de conseils, de passage à Paris, a bien voulu - avec ses propres réflexions - nous retracer ce qu’il a appris lors des visites qu’il fit avec ses camarades à Yasnogorsk pour prendre contact et discuter avec les travailleurs de l’usine en grève.

Bien qu’il s’agisse d’une grève isolée dans une situation spécifique, nous pensons que ce que nous avons ainsi appris illustre bien les difficultés qu’affronte la classe ouvrière et la manière dont les luttes se trouvent inévitablement intégrées dans cette évolution chaotique que nous venons d’évoquer et les mouvantes relations de pouvoir qui s’y tissent. Dans ce réseau de contradictions et dans une démerde individuelle (et pourtant solidaire) vers une simple survie, peut-on déceler les courants d’une lutte de classe ? Cela existe sans aucun doute, mais c’est le futur de l’Etat russe tout comme le futur de la lutte de classe internationale qui les feront passer à un autre stade que celui que modèlent les vicissitudes de l’économie capitaliste russe.

Nous avons estimé que les détails de cet exposé ne sont nullement inutiles pour la compréhension du tout. Il est possible que certains de ces détails ne soient pas totalement exacts ou relatifs, qu’ils aient été interprétés dans un certain sens ou négligés par le camarade russe ou par nous-mêmes (l’obstacle de la langue de communication - l’anglais - pouvant y avoir contribué). Mais nous pensons que ce récit, pour relatif qu’il soit, peut aider à comprendre ce qu’est la lutte de classe actuellement en Russie. Pour éviter des répétitions inévitables dans un entretien, nous n’avons pas adopté la forme questions-réponses mais celle d’un récit reprenant l’essentiel de ce qui a été dit.

Yasnogorsk est une petite ville de 20 000 habitants dans le district de Toula, à 150 kilomètres environ au sud de Moscou, le long de lignes de chemin de fer importantes desservant l’Ukraine et le sud de la Russie y compris le Caucase (et naturellement la Tchétchénie). Cette situation géographique mérite d’être soulignée, à la fois comme « position stratégique » et parce qu’elle a permis que des groupes politiques centrés essentiellement sur la capitale aient pu prendre des contacts pour recueillir des informations sur la lutte, proposer une aide et/ou conseiller des orientations, voire pêcher de futurs militants.

Comme on peut le voir souvent ailleurs dans le monde capitaliste, il n’y a qu’une seule usine dans la ville et cela modèle certains caractères de la lutte. On y fabrique des équipements lourds de terrassement, notamment pour les mines de toutes sortes. D’après le camarade russe, avant sa privatisation, l’usine avait une excellente réputation pour la qualité de son matériel. Elle pouvait aisément surpasser une dizaine de concurrents russes beaucoup moins importants. C’est-à-dire qu’elle était jugée viable, même dans une « économie de marché » face à la concurrence tant intérieure qu’internationale : elle jouissait ainsi, à ce titre, d’une position dominante sur le territoire russe.

De plus, c’était une usine totalement intégrée (ayant même une fonderie) c’est-à-dire capable de fabriquer elle-même pratiquement toutes les pièces nécessaires à partir des matières premières. Ce qui, dans la situation économique et structurelle de la Russie, constituait un double atout supplémentaire. D’une part, contrairement à la plupart des entreprises russes, elle n’était pas, en raison de cette intégration, trop dépendante de tout un ensemble de fournisseurs, ce qui simplifiait les problèmes financiers trop connus. D’autre part, le fait de fabriquer du matériel minier lui garantissait pour une bonne part la fourniture des matières premières (charbon ou minerai) qui lui étaient nécessaires, par le troc des machines ou des pièces détachées. Mais, on le verra, ces problèmes financiers viendront pourtant au premier plan - mais, pourtant, pas directement en liaison avec le fonctionnement de l’entreprise.

On doit souligner ici le problème principal des entreprises post-soviétiques dans le paiement des marchandises, y compris de la marchandise force de travail. Les fournisseurs ne reçoivent que difficilement l’argent de leurs livraisons et, en conséquence, ne peuvent régler leurs propres fournisseurs, y compris les travailleurs pourvoyeurs de la force de travail. Ce cercle vicieux se complique en partie à cause du manque de structures juridiques et judiciaires garanties par l’autorité d’un pouvoir central, auxquelles se substituent des rapports directs de chantage, de violence, de manipulations politico-économiques etc., rapports exacerbés par la recherche d’un profit facile et immédiat.

Pour en revenir à l’usine de Yasnogorsk, comme elle pouvait échapper pour une bonne part à ces problèmes spécifiques au capitalisme russe, elle se trouvait en position meilleure pour échapper au chantage des fournisseurs et des clients. Nous verrons plus loin que, pour d’autres raisons, tenant d’ailleurs à ces mêmes problèmes du capitalisme de marché à la russe, les travailleurs de cette usine ne seront pourtant pas mieux lotis que les autres travailleurs de Russie. Il est possible que la contradiction entre la situation potentielle de l’usine et la situation réelle telle qu’elle était créée par le propriétaire en titre donne la clé du conflit de Yasnogorsk.

Comment des capitalistes russes gèrent une usine prospère

Près de 4 000 « travailleurs » œuvrent ou plutôt sont censés œuvrer dans l’usine, parce qu’il y émargent. Sur ces 4 000, seulement 800 sont pour la plupart des ouvriers hautement qualifiés, c’est-à-dire des professionnels ayant poursuivi des études techniques. Les 3 200 « autres travailleurs » sont des ingénieurs, des bureaucrates divers, des administratifs de toutes sortes, y compris des directeurs. Situation actuelle typique de nombre d’usines russes, sans qu’il soit possible de dire si cette situation préexistait à la perestroika ou s’est développée après celle-ci, autour d’un clientélisme local, avant ou après la privatisation.

Ce qui est certain par contre, quelle que soit la réponse apportée à ce dilemme, c’est que toute la ville vit pratiquement de l’activité de l’usine. Comme dans le passé, tout y est lié, depuis les services publics (enseignement, services de santé, retraites, coopérative...), l’infrastructure locale, l’administration municipale et les services privés qui ont pu se développer avec la « liberté du marché ». Si l’usine est prospère, la ville l’est aussi ; si l’activité se ralentit, celle de la ville aussi.

Mais il y a plus : en quelque sorte, l’héritage des relations de type soviétique. Les restrictions (plus administratives autrefois et plus financières aujourd’hui) à la mobilité des individus font que les habitants de la ville le sont de longue date, qu’ils se connaissent, quelle que soit leur position sociale et même ont pu tisser depuis l’enfance des relations personnelles. Comme toutes les structures de fonctionnement de la vie sociale sont fortement localisées autour de l’usine et interdépendantes avec la vie de l’usine, les différences entre classes et couches sociales sont quelque peu estompées, ce qui également rend plus difficiles les tentatives de transgression de la légalité. C’est une situation que l’on peut retrouver dans la branche occidentale du capital lors des restructurations industrielles.

On pouvait voir les conséquences de cet état de fait dans certains aspects de la grève. Un point assez important, confirmé par les activistes dans le conflit et par les responsables de la police eux-mêmes, est que les flics locaux ne taperaient pas sur les travailleurs de l’usine : ils y ont des parents, des voisins, et ils ont les mêmes problèmes de retard dans le paiement des salaires et, partant, les mêmes activités parallèles de survie - qui peuvent même, éventuellement, renforcer ces rapports. D’autres rapports sociaux vont à l’encontre de certaines formes de solidarité locales : l’emprise d’un clientélisme dont nous parlerons plus loin à propos de l’usine elle-même ; ils prolongent les rapports bureaucratiques de la société soviétique (notamment dans les contrôles encore exercés par les membres de l’ex-parti communiste (le KPRF) et par l’ex-syndicat officiel (le FNPR) ; il se double de la collusion de ce qui subsiste de ces appareils et des antennes locales des mafias économiques et criminelles dont la frontière est difficile à tracer.

Un autre aspect de la société russe, c’est que tout le monde est armé, y compris les travailleurs. Pour ceux-ci, la possession d’une arme de chasse fait partie de ces expédients de survie auxquels doivent obligatoirement recourir l’ensemble des travailleurs russes, avec les moyens du bord qui peuvent beaucoup varier suivant les situations. Les armes servent à la chasse dans les forêts (et il y en a beaucoup autour de Yasnogorsk), ce qui constitue un complément non négligeable de nourriture avec d’autres activités extra-travail. Comme beaucoup d’autres travailleurs russes, ceux de Yasnogorsk ne perçoivent la plupart du temps qu’une partie de leur salaire (30 % ou même moins pendant près d’un an) et de temps à autre une attribution de nourriture ; en moyenne ils touchent mensuellement l’équivalent de 5 dollars (350 francs). Pratiquement, tout le monde exploite un morceau de terrain dont il tire l’essentiel de sa nourriture ; certains disposent d’un surplus qu’ils vont vendre sur les marchés de Moscou (ce qui n’est pas, nous le verrons, sans poser quelques problèmes) ou qu’ils échangent ; le troc, sous toutes ses formes, relations familiales ou autres, tient aussi sa place dans cette économie de survie.

L’ensemble de ces expédients permettent de comprendre pourquoi si peu de luttes, même localisées voient le jour, en dépit des conditions particulièrement difficiles dans lesquelles se trouvent projetés les travailleurs russes. On doit, pour trouver une explication, non seulement se référer à la situation que nous venons de décrire et qui, sous certains aspects, ne fait que prolonger la situation existant sous le régime soviétique, mais aussi voir le traumatisme totalement déstabilisant que la chute de ce régime, l’introduction de l’économie de marché, les privatisations et tous les maux faisant cortège à ces mutations, pouvaient causer dans la vie quotidienne des travailleurs habitués à une certaine routine dans les relations avec les dirigeants d’entreprise et avec le pouvoir.

Il est bien certain que, dans l’usine et dans la ville, il existe un clivage entre les 800 ouvriers « productifs » et les 3 000 « travailleurs non productifs » qui, de plus gagnent souvent plus que les autres. Ce groupe pléthorique est à coup sûr le vivier d’un clientélisme pour les managers et les politiques ; leurs relatifs privilèges en font le soutien du clan qui peut leur assurer le maintien du statu quo et un frein à toute aventure qui pourrait le remettre en cause. Lorsqu’on voit une telle situation, on ne peut s’empêcher de penser à un pays du tiers monde, où le maintien au pouvoir d’une classe politico-affairiste quasi dictatoriale est le paravent d’intérêts capitalistes étrangers puissants.

Comme nous l’avons évoqué, l’usine dispose d’équipements modernes et, si elle fonctionnait « normalement » (en termes capitalistes), elle pourrait être prospère et dégager de gros bénéfices. Mais cela supposerait que le propriétaire actuel de l’usine ait - toujours en termes capitalistes - la capacité et la mentalité de gestionnaire. Ce qui est loin d’être le cas. Selon les termes mêmes du camarade russe, ce propriétaire est un gangster de Moscou qui s’est approprié l’usine il y a deux ans par des moyens plus ou moins illégaux. La privatisation, à l’origine, a été effectuée, en bonne partie par attribution de parts aux travailleurs de l’usine... Mais le chaos économique de 1997-1998 et la dévaluation vertigineuse du rouble les a contraint à vendre leurs parts au gangster en question. Processus classique dans la Russie de Yeltsin. Ce « propriétaire » ignorant tout de la gestion économique d’une entreprise ne s’en souciait guère ; il n’a vu dans cette opération que l’opportunité de blanchir de l’argent sale. La vente du matériel produit lui rapportait quelque peu, mais il dépense le moins possible ; pas de renouvellement de matériel, pas de réserves pour amortissements, les salaires payés partiellement et le plus tardivement possible. Bien sûr les dirigeants désignés par lui exécutent cette « politique » primaire et s’entourent, parmi les « travailleurs » de l’usine, de la clientèle qui garantit leur pouvoir et celui de leur patron. Il faut ajouter pour ce dernier, outre cette incapacité de bon gestionnaire capitaliste, la « psychologie du gangster » qui, dans l’accès au fric facile, voit dans les rapports avec ceux qui sont supposés lui « rapporter de l’argent » des rapports de forces immédiats et violents. Pas le rapport de forces que l’on trouve habituellement dans l’entreprise capitaliste dont l’équilibre, souvent précaire, garantit quand même le fonctionnement et la productivité capitalistes. Dans l’exemple de Yasnogorsk - qui n’est pas particulier dans la Russie d’aujourd’hui -, le minimum de rapports de confiance qui pourrait contrebalancer ce rapport de forces n’existe guère : dans le rapport direct de violence qui s’y substitue, si vous ne résistez pas à la volonté du maître et à ses exigences, vous n’êtes rien et il n’y a aucune raison de ne pas vous pressurer davantage, quelles qu’en puissent être les conséquences ; si vous résistez, vous êtes « respectés » pour le moment mais la relation peut verser à tout moment dans l’utilisation d’une plus grande violence directe pour vous faire céder.

Une première grève rituelle

A cause du retard dans le paiement, pas même des salaires, mais d’une fraction variable depuis six à huit mois, le syndicat officiel en place dans l’usine (héritier du syndicat unique du système soviétique), le FNPR, lance en 1998 une première grève - d’une journée - manifestement pour « faire quelque chose » en face d’un mécontentement grandissant.

On doit préciser que ce syndicat « indépendant » n’est pas indépendant du tout. Il a hérité avec la même bureaucratie des actifs, des fonctions sociales et de la mentalité du syndicat officiel de toute la période bolchevique. C’est-à-dire qu’il dispose d’un pouvoir tenant à la distribution d’avantages sociaux (bien que cela se soit trouvé réduit dans le système actuel) et d’une pratique bien rodée de courroie de transmission des décisions de la direction - quelles qu’elles soient. De plus, sa dépendance étroite antérieure parrapport au parti communiste fait qu’il est souvent dans ses orientations et ses pratiques porteur d’une fraction - locale ou pas - de ce qui subsiste des clans du parti ou d’organisations actuelles en dérivant.

On peut donc voir dans cette première grève organisée et contrôlée par le syndicat FNPR, avec un comité de grève bureaucratiquement désigné par lui, une timide revendication sollicitant de la direction « un peu d’argent » en acompte sur les salaires impayés.

Il est possible aussi que ce conflit, comme tant d’autres dans la Russie d’aujourd’hui, ait été manipulé par les différents groupes dirigeants (gangsters ou clans patronaux ou politiques) qui se disputent les profits de telle ou telle entreprise. Ils cherchent alors le soutien des travailleurs de l’usine. Cette première grève à Yaroslav répondait à un tel schéma et était ainsi un soutien à la direction en place. Rien d’étonnant si elle n’eut aucun résultat tangible.

Rien n’ayant changé et devant le mécontentement persistant, deux hommes de la direction organisèrent une réunion des travailleurs de l’usine expliquant - ce qui était vrai - que l’usine avait été privatisée de mauvaise manière et que par des pratiques illégales douteuses, des criminels en étaient devenus propriétaires. C’est pour cela que les salaires n’étaient pas payés. Les travailleurs devaient lutter pour tenter de changer radicalement cette situation. Ils proposaient que ces criminels soient licenciés par l’assemblée des travailleurs et qu’eux-mêmes soient élus comme « people’s managers ». Ils s’occuperaient de tout et redresseraient l’entreprise.

Changement de direction

Cette proposition - qui s’apparente à la manipulation des luttes, clan dirigeant contre clan dirigeant dont nous venons de parler - trouve crédit auprès des travailleurs . Fin 1998, une assemblée générale des travailleurs (apparemment seulement les 800 ouvriers « productifs » et bien peu des 3 000 autres, sans doute à cause de leur situation ambiguë) prononcent la destitution du propriétaire en titre et de ses représentants à la direction. Ils élisent comme responsables de l’usine les deux dirigeants qui leur avaient présenté cette proposition. Les plus marqués de l’ancienne direction doivent quitter immédiatement l’usine.

Les deux nouveaux responsables de direction, les « people’s managers » comme on les dénomme, ont respectivement 70 et 80 ans (c’est dire qu’ils ont aussi appartenu autrefois aux cercles du pouvoir local autour du parti communiste) . S’ils sont respectés, ils ne bénéficient pas pourtant d’une confiance illimitée de la part des travailleurs. Ils sont devenus « people’s managers » un peu par force, et le mouvement, qui semblait au départ quelque peu manipulé, est devenu de plus en plus indépendant - tout en se rattachant à eux puisqu’ils restent quand même les dirigeants. C’était inévitable, désignés par une assemblée générale, ils devenaient tributaires de celle-ci. Cette indépendance relative se matérialise dans l’élection par l’assemblée, à la place du comité de grève précédent contrôlé par le syndicat FNPR, d’un nouveau comité de grève échappant à ce contrôle.

Pendant le mois qui suivit ces décisions, il n’y eut pas de grève : l’usine fonctionnait sous la nouvelle direction, la production était vendue cash, partie des recettes servant à payer les salaires. Mais le propriétaire en titre et les anciens dirigeants tentent de reprendre les rênes : sa richesse, son pouvoir de pression et ses relations avec l’administration de Yaroslav et de la région de Toula (toujours contrôlée par le KPRF - ex-PC) font qu’il n’a pas de difficultés pour récupérer sa mise et son pouvoir dirigeant. Non seulement tous les comptes de l’usine sont bloqués mais ses manœuvres conduisent à l’arrestation des deux « nouveaux dirigeants ». La vague de protestation locale et la menace de couper l’importante voie de chemin de fer qui passe par la ville les font relâcher après une journée de détention (le blocage des voies ne fut jamais effectif à cause de la présence des forces spéciales de police). Une procédure est engagée contre eux ; ils perdent bien sûr leur place de « people’s managers » et, à leur place, se réinstallent les hommes du patron gangster, propriétaire en titre.

C’est à ce moment que les travailleurs de l’usine se mettent en grève et occupent l’usine.

Une grève qui n’ose pas dépasser les limites légales

Le but de la grève est d’obtenir le paiement des salaires et le retour des « people’s managers ». Cela se déroule pendant l’hiver 1998-1999. Dans l’usine occupée, le matériel déjà fabriqué et bloqué peut être livré mais seulement contre paiement cash, l’argent utilisé pour payer les salaires (ce qui se produit en fait de temps à autre). L’occupation se fait sous le contrôle du comité de grève et se fait nuit et jour par rotation d’équipes de 50 à 100 ouvriers. Les managers « officiels » en appellent à la police locale pour faire évacuer l’usine, mais cela est refusé. Soucieux de son image locale, le KPRF (ex-PC) ne veut pas risquer une confrontation violente et pousser à la répression.

Ce « contrôle ouvrier » (sans que l’usine tourne réellement) va durer tout l’hiver, jusqu’à mai 1999. Chaque semaine une assemblée générale réunit 700 à 800 ouvriers et prend les décisions concernant la grève. Le comité de grève, en principe 12 à 15 délégués élus, se tient en permanence dans l’usine et celle-ci reste ouverte à tous les travailleurs présents pour l’occupation, qui participent aux discussions comme aux décisions. C’est parfois chaotique mais élimine toute bureaucratie. Les discussions dans les assemblées générales débordent les strictes questions de la grève pour toucher tous les problèmes de la vie de chacun.

Ne pouvant avoir recours à la force, les dirigeants « officiels » et le propriétaire en titre tentent la diplomatie. A vrai dire, ils sont quelque peu déroutés par ce qui se passe. Travaillant habituellement avec le KPRF et le FNPR, les ex-bureaucraties de la période soviétique, ils ne peuvent voir dans les délégués et dans le comité de grève élu qu’une courroie de transmission qui devrait imposer leurs décisions à la base. Comme cela ne marche pas de cette façon, ils essaient même de prendre la parole directement dans une assemblée mais ils sont incapables de répondre aux questions directes que leur posent les travailleurs.

Les semaines passent et aucune solution n’apparaît : c’est l’impasse. Alors même qu’il y avait des velléités de dépasser ce statu quo dans d’autres initiatives, tout restait bloqué par plusieurs facteurs :

Les deux « people’s managers » en instance de jugement veulent absolument rester dans le cadre légal, espérant sans doute que la « justice » annulerait ou modifierait l’appropriation frauduleuse de l’usine ou bien parvenir à un compromis avec le propriétaire en titre. Ce faisant, il joue un rôle négatif et pas celui de leaders éventuels vers un dépassement. Leurs liens antérieurs et actuels ne les prédisposent nullement à assumer une telle perspective. On doit pourtant ajouter qu’il n’y a guère de pression de base vers un tel dépassement.

Effectivement, pour aller plus loin, il aurait fallu transgresser encore plus. Mais vers où ? Economiquement, l’usine ne peut fonctionner « normalement », tous les obstacles ayant été mis à cela ; la seule solution d’une autogestion avec paiements cash ne peut se faire dans un tel ensemble industriel, dans un environnement hostile car trop tributaire des autres fonctions du système - ne serait-ce que les transports. D’autre part, les menaces d’intervention des troupes spéciales pour faire évacuer l’usine étaient toujours présente. Le pouvoir, appuyant le propriétaire en titre, disposait d’assez de moyens légaux ou illégaux pour empêcher un tel fonctionnement, l’appareil judiciaire étant aussi, de fait, particulièrement corrompu et dangereux.

Les quelques tentatives d’établir des contacts avec l’extérieur, soit vers la population locale, soit vers d’autres usines avaient été timides et guère fructueuses. Bien sûr, elles se heurtaient d’abord à des difficultés matérielles, mais tout autant aux relations sociales de pouvoir existant et aux mentalités en découlant. Les travailleurs de l’usine jugeaient même que ce n’était pas à eux d’aller aux autres travailleurs mais à ceux-ci de venir à eux. Ceux qui étaient venus finalement étaient pour l’essentiel des militants de petits groupes politiques de la capitale, les uns proposant une aide en argent ou nourriture, les autres (souvent les mêmes) des débats, des conseils ou du recrutement. Tous ne dispensaient, faute de moyens, qu’une assistance matérielle dérisoire et encore moins de réels contacts extérieurs.

C’est à travers ces groupes que la grève de Yasnogorsk fut connue à l’étranger (peut-être plus qu’en Russie même et pourtant dans des cercles fort limités et avec le prisme déformant des idéologies). Un journal de grève fut même publié avec le soutien de ces groupes mais il paraît avoir été plus destiné aux habitants de Yasnogorsk qu’aux autres usines de la région. Il n’eut d’ailleurs que quelques numéros.

L’enlisement d’une lutte sans perspectives

De plus en plus, à mesure que le conflit s’enlisait dans cette impasse, se précisait une cassure entre les 800 « travailleurs productifs », les 3 000 « autres travailleurs » et l’ensemble de la population de Yasnogorsk. D’autant plus que, résultat non voulu et indirect de la grève, dans une habile manipulation, les autorités de la ville payèrent la plus grosse partie des salaires arriérés aux travailleurs des superstructures de la ville : manifestement, le pouvoir visait à détruire la solidarité qui pouvait exister avec les travailleurs en grève.

Inévitablement la grève s’acheminait vers sa fin. Après trois mois, la lassitude s’amplifia par l’amenuisement des participants aux assemblées et au comité de grève. Peu à peu aussi, le besoin d’argent et le manque de perspectives poussèrent de plus en plus de travailleurs à reprendre le chemin du travail, creusant encore plus le fossé entre « activistes » et « jaunes ».

A l’unité évidente du début de la grève se substituèrent des divisions de plus en plus importantes au sein même du comité de grève. La dégradation de la lutte, son pourrissement fit réapparaître les comportements de défense individuelle, familiale et/ou de clans. Des problèmes plus ou moins sordides d’argent vinrent exacerber ces divisions dans le comité de grève même : un des membres « responsables », en relation avec un groupe « maoïste » de Moscou ayant des liaisons aux Etats-Unis se vit confier 1 500 dollars (10 000 F environ), solidarité pour tous les travailleurs en grève, mais de la main à la main, à l’insu de ces travailleurs ; seuls étaient au courant certains membres du comité de grève ; c’était une petite fortune dans la Russie actuelle et l’intéressé la conserva pour son usage personnel, ce qui, on le comprendra aisément, déclencha des rancœurs et pas mal d’hostilités. Le camarade russe, tout en désapprouvant ce fait, souligna qu’il comprenait cette attitude de la part de cet « activiste » ; ce qui peut faire réfléchir sur les comportements et les relations sociales dans la Russie d’aujourd’hui. La fin de la grève ne fut jamais votée ou annoncée par le comité de grève, encore moins par l’assemblée (à ce moment les assemblées générales ne réunissaient guère plus de 70 participants). Les travailleurs - productifs ou pas - avaient repris le travail, vidant ainsi la grève de tout contenu. L’activité de l’usine se réduisait à quelques heures de travail par jour et la direction redevenue « officielle », ayant tout repris en mains, payait de 20 % à 30 % des salaires, comme avant la grève.

L’usine meurt peu à peu, les équipements non remplacés devenant de plus en plus fragiles et/ou obsolètes. On prête au « gangster propriétaire » l’intention de fermer définitivement, de vendre tout le matériel et de convertir les locaux en entrepôts : la position géographique de la ville, avec le voisinage de la ligne de chemin de fer et la relative proximité de Moscou, peut permettre d’en faire une affaire spéculative rentable sans aucun des soucis de gestion d’une importante affaire industrielle : image d’un capitalisme affairiste et peut-être de la Russie.

D’après un camarade russe de Moscou,

M. B., février 2000

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