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LECTURE

« Cellatex, quand l’acide a coulé » : un chef-d’œuvre de récupération

vendredi 14 décembre 2007

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Cellatex, quand l’acide a coulé,

de Christian Larose, Sophie Béraud, René Mouriaux, Maurad Rabhi. Préface de Bernard Thibault.

Ed. Syllepse-VO Editions

70 F - 175 page.

On s’en voudrait de recommander cet ouvrage, pas seulement vu son prix en regard de son peu d’intérêt, mais parce qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre de récupération habile par la CGT d’un mouvement qui fut si contradictoire avec le mot d’ordre syndical présent encore dans les esprits de « protection de l’outil de travail ». L’imposture éclate dès le début dans cette page où, sous le titre « Les acteurs du conflit » suit une énumération de dirigeants de tous ordres, depuis les ministres et les autorités administratives, jusqu’aux responsables syndicaux nationaux et locaux, les « élus », pour s’arrêter à quatre travailleurs Cellatex dont le secrétaire CGT du comité d’entreprise, deux adhérents CGT et une simple salariée. Les 149 autres travailleurs Cellatex ne sont pas comptés, même collectivement, parmi les « acteurs du conflit », sauf par représentation de quatre d’entre eux - bien choisis.

L’imposture se prolonge tout au long du livre, présenté comme le « carnet de bord d’un conflit ». On aurait pu penser y trouver le journal d’un gréviste, fût-il cégétiste ou responsable syndical Cellatex. Que non : ce journal de bord est celui de Christian Larose, bonze syndical national, secrétaire général de la fédération textile-habillement-cuir CGT, membre de la commission exécutive CGT, président de la section du travail au Conseil économique et social (n’en jetez plus, ils ont dû en oublier). De ce fait, le livre est intéressant, non en ce qu’il montre de la grève (bien qu’il soit contraint de livrer des détails qui en révèlent la spontanéité et l’autonomie), mais en ce qu’il détaille des arcanes de l’intervention des bureaucraties syndicales pour émasculer la radicalité d’un tel mouvement et le faire rentrer dans les routines de la négociation.

Comme l’écrit Bernard Thibault, secrétaire national de la CGT, dans sa préface : « Le rôle d’une organisation syndicale expérimentée (admirer le qualificatif - NDLR) est d’essayer d’exprimer au mieux la force de l’action collective, en respectant l’expression des salariés qui en sont les acteurs (acteurs escamotés quelques lignes plus loin - NDLR) en évitant les pièges, les provocations et les dérives finalement préjudiciables à leurs intérêts (le vieux langage plus ou moins stalinien refait surface - NDLR) et en inscrivant partiellement ses résultats dans l’évolution positive des droits et du droit ». Ah ! qu’en termes savants ces choses-là sont dites !

Pour le reste, avec en conclusion, les analyses pâteuses du sociologue de service mises à part, ce « carnet de bord » du bureaucrate national se déroule comme un scénario bien huilé, avec du suspense jusqu’à sa fin « heureuse » de la fête aux merguez de la victoire, le tout conté sur un ton paterne du bon papa bureaucrate enchaîné à sa tâche de médiateur, entre une nostalgie de pêcheur à la ligne et les remontrances de Bobonne parce qu’il « pavane à la télé ».

L’intéressant pourtant, c’est que Larose, pour faire bonne mesure quant à son rôle de pompier (au sens propre comme au figuré) révèle que des « Cellatex », il y en a eu dans sa branche à Bordeaux, à Charitelle, chez Myrys où l’on a incendié des camions de camelote... chez les Lacoste venus à Roland-Garros... il signale des séquestrations à la pelle (tiens, tiens, on n’en a jamais entendu parler).

On y apprend aussi - authentifiées par le label bureaucratique - toutes les manifestations diverses de l’autonomie des Cellatex - surprenant tout l’appareil syndical qui « mobilise » mais parvient bien mal à contrôler. On peut donner quelques citations prises au hasard : - de Maurad Rabhi, secrétaire CGT du comité d’entreprise Cellatex, au sujet de la première rencontre-séquestration (page 118) :

« Les salariés ont voulu que la réunion se déroule à l’intérieur de l’entreprise. J’ai alors dû convaincre toutes les personnalités de venir sur le site et il y a eu sequestration.  » j’ai appelé Christian Larose pour qu’il descende de toute urgence, je ne voyais plus aucune porte de sortie.

 » C’est vrai qu’il y avait une dizaine de personnes incontrôlables. J’entendais d’ailleurs des propos qui laissaient penser que des fusils de chasse étaient entrés dans l’usine. Un salarié est venu me voir et m’a demandé de l’argent pour aller acheter des détonateurs à Anvers.

 » Après le lâcher d’acide, c’est lui (Larose) qui a maîtrisé le conflit et conduit toutes les négociations officielles ou officieuses ».

- Larose (page 85) : « les médias veulent montrer qu’il s’agit de nouvelles méthodes de lutte de la CGT, ce qui n’est pas le cas ».

- Larose (page 77) : « Nous sommes dans un bourbier dont j’ignore comment nous allons nous extirper. Je propose à Jean-Louis et à Maurad d’aller dîner en ville pour discuter tranquillement. A peine installés, je leur fais part des liaisons inexistantes, mais pourtant nécessaires entre la CGT, les ministres, le préfet, la presse. Il convient d’organiser tout cela autrement et vite, c’est un peu trop la pagaille à mon goût. Il est urgent de prendre les plus durs avec nous afin de couvrir l’ensemble des contacts avec les autres salariés. Il est en outre nécessaire d’en inclure un ou deux dans les délégations qui négocient. Même si c’est difficile à gérer, il vaut mieux qu’ils soient avec nous car c’est avant tout une question d’efficacité pour la gestion immédiate du conflit.

 » Il faut aussi faire venir de Paris des dirigeants pour encadrer plus efficacement le conflit et nos relations avec la presse. Il est par ailleurs utile qu’il y ait toujours un dirigeant CGT national au milieu des salariés quand nous sommes occupés ailleurs. Pour reprendre les choses en mains, il y a besoin de monde sur le site. Je propose donc la venue immédiate à Givet de plusieurs camarades du bureau fédéral. Dans l’après-midi, ils seront en effet tous sur place. »

Qu’y a-t-il a ajouter à cette brillante démonstration de la manière dont une bureaucratie syndicale encadre un mouvement autonome de lutte ? Ajoutons pourtant en conclusion :

- Larose (page 77) : « Notre prise de parti claire aux côtés de salariés et notre volonté affirmée de la nécessité d’une issue raisonnable passent bien »

Si vous voulez découvrir d’autres paroles de la manipulation, lisez le livre ; si vous êtes blasés, utilisez vos 70 francs à des fins plus utiles.

H. S.

"N’oubliez pas Cellatex !“

L’opinion d’un autre sociologue, Henri Vaquin

(Lu dans Le Parisien du 9 avril 2001)

Henri Vaquin. C’est d’abord l’expression d’un énorme ras-le-bol et d’une angoisse profonde ! Aujourd’hui, les Français sont totalement paumés. Est-ce que j’aurai une retraite suffisante ? Qu’est-ce que je peux manger en toute sécurité, compte tenu de la crise de la vache folle ? A quoi bon me dévouer à une entreprise si elle peut me jeter du jour au lendemain ? Qui décide réellement quoi ? Qui contrôle quoi ? Quelles sont les règles du jeu ? Que ce soit en tant que consommateurs ou salariés, ils ne sont plus sûrs de rien. Pis, ils ont de plus en plus l’impression qu’on les manipule. D’où une perte totale de confiance vis-à-vis de tous les décideurs, politiques, économiques et syndicaux. Et, comme on le voit chez Danone, la volonté des salariés viscéralement attachés à leur entreprise de rendre œil pour œil, dent pour dent à une direction qui fera pourtant sans doute tout pour éviter la casse sociale. Le boycott, c’est quoi ? Sinon une façon de dire : “Tu me frappes au portefeuille, je fais pareil !”

Que peut faire l’équipe Jospin ?

H. V. : N’importe quel gouvernement aurait été dans la même panade. Et ce n’est pas en donnant un coup de barre à gauche ou en donnant de l’argent aux plus démunis qu’on résoudra ce malaise. Les gens sont avant tout demandeurs de règles du jeu claires. D’une vraie rigueur dans les débats. D’une vraie médiation et régulation sociales. Quand ils voient le conflit à la SNCF, ils voient bien que le syndicalisme va mal en France.

La situation peut-elle déraper ?

H. V. : Oui, les gens se sentent tellement impuissants qu’il suffit d’une allumette pour que tout saute. A trop jouer avec le feu, à trop pratiquer la provoc, comme le fait par exemple le Medef, il peut y avoir de sérieux dérapages. N’oubliez pas Cellatex !

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