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Cellatex et la suite : correspondance

vendredi 14 décembre 2007

Ces textes sont parus dans Echanges n° 96 (printemps 2001).

Les articles publiés dans Echanges : A Givet, une nouvelle forme de la lutte de classe ? (n° 94, p 3) et Cellatex : quelques précisions. Des travailleurs devant les tribunaux « révolutionnaires » (n° 95, p.3) ont suscité des réactions diverses dont nous ne pouvons donner le contenu intégral (question de place) mais auxquelles nous répondrons brièvement

D’un camarade français de la région parisienne. La première de ces lettres a été publiée par le bulletin allemand Wildcat comme une sorte de critique d’un texte envoyé par Echanges qui constituait le premier jet du texte publié dans le n° 94. En voici le texte original en français :

« Cette action parfaitement médiatisée n’attaque pas le patron »

- A propos de la « grève » chez Cellatex. Il ne s’agit pas ici de dénigrer une lutte mais, au contraire de l’article de H. S., d’énoncer d’abord des faits et ensuite d’en tirer une analyse du mouvement - et non de postuler d’abord l’existence d’aspects merveilleux, nouveaux ou radicaux.

Cellatex est une usine de 153 salariés produisant un produit obsolète (la Viscose) dans une région sinistrée (plus de 22 % de chômeurs) et dont le patron ne veut que la fermeture. Que font les ouvriers dès le début du mouvement (5 juillet) ? Ils n’attaquent pas le patron (par exemple aller voir des salariés d’autres usines du groupe RP) mais d’entrée de jeu ils s’adressent à l’Etat (préfet des Ardennes, ministère du travail) pour les sortir de la situation et se retranchent dans l’usine transformée en « forteresse ». Cette attitude à l’assentiment des ouvriers puisque environ 17 salariés sur 153 participent, par équipes de 25, à l’occupation la nuit. Ce qui va faire l’originalité de ce mouvement, c’est que les syndicats vont jouer à fond la carte de la médiatisation. Et pour ce faire, ils vont brandir la menace de « tout faire sauter » des 47 000 litres de sulfure de carbone (alors qu’on le sait maintenant, cela n’a jamais été leur intention). Mais cela a servi de déclencheur aux négociations du 13 juillet. « Quelques travailleurs montrent des bouteilles de bière contenant une faible quantité du liquide dangereux qui éventuellement, enflammé par une mèche peut creuser un cratère de trois mètres de large et 50 cm de profondeur et en même temps un nuage toxique. » Non c’est du pipeau, seulement un mélange non explosif assemblé sous le contrôle d’un spécialiste des pompiers (voir Libération du 21 juillet 2000) .

Pour faire monter la pression lors des négociations, les syndicats décident de procéder au vidage de fûts d’acide sulfurique mélangé à du colorant dans un bras de la Meuse le 17 juillet. Cette action parfaitement médiatisée, là encore, n’attaque absolument pas le patron. On peut même s’interroger sur son bien-fondé. Lors de l’arrêt de la « lutte », le 20 juillet, seuls quelques énervés ont voté contre car ils pensaient naïvement qu’ils allaient faire sauter l’usine. Ce sont certainement eux qui ont fait circuler le tract (dont je n’ai pu trouver malheureusement le contenu nulle part) signé la « branche dure de Cellatex » le 15 juillet. Les grévistes ont obtenu des compensations financières notables mais rien dans la lutte ne ressort d’une nouveauté, d’un quelconque recours à « l’action directe » ou d’un retour à « l’anarcho-syndicalisme ».

La médiatisation voulue par les délégués a été subtilement complétée par les déclarations des uns et des autres. Si les délégués évidemment ont soutenu l’action, le responsable de la fédération du textile CGT (C. Larose) n’a rien fait contre tout en disant qu’il n’était pas d’accord, B. Thibault (secrétaire de la CGT) a déclaré que ce n’était pas son problème et R. Hue (secrétaire du PCF) a indiqué qu’il était opposé à ce type d’action. Le PS a indiqué qu’il comprenait le désespoir des ouvriers mais que ce n’était pas correct. Et les gauchistes (LCR, LO) ont soutenu. Il reste un point positif, c’est le début de remise en cause de l’outil de travail, mais un début qui n’a pas été réalisé. u Adelshoffen. Là le scénario n’est pas le même. Heineken, propriétaire de la brasserie à Schiltigheim, propose la fermeture du site et le reclassement et la pré-retraite vers Saint Omer. Le 18 juillet, 30 salariés sur une centaine occupent l’usine derrière leur délégué CGT, T. Durr, et menacent dès le 20 juillet de faire sauter les citernes de gaz. Les négociations menées dès le 25 juillet ont abouti le 27 à la fermeture du site pour le 1er septembre. Bilan : 30 reclassés au sein de Heineken, 20 dans une entreprise de transport, les 50 autres en FNE ou en attente de reclassement avec des primes allant de 50 000 à 330 000 francs. »

C,. août 2000

Une brève réponse d’Echanges :

On peut se demander ce qu’ajoute ce texte au premier article sur Cellatex publié dans Echanges n° 94, p 3 ; il prétend « énoncer d’abord des faits » alors que l’article d’Echanges ne fait pratiquement que cela ; ensuite il ajoute qu’il ne faut pas « postuler d’abord l’existence d’aspects merveilleux, nouveaux ou radicaux ». Il semble ignorer que le début de l’article pose des questions auxquelles il est essayé de répondre et, précisément, ainsi qu’il a été développé ensuite dans « Quelques précisions... » (n° 95 p. 3), critique toutes les formes d’un quelconque triomphalisme.

Ce que nous tentions de faire et qui bien sûr peut être discuté, c’était de rattacher ce type de lutte aux tendances générales de la lutte de classe en France telles que nous pensons les dégager des luttes de la décennie écoulée. Nous constatons aussi que, d’une certaine façon, une telle critique reprend l’idée, adoptée par d’autres puristes de l’action révolutionnaire, que cette lutte fut totalement manipulée par les organisations syndicales et politiques autour d’une orchestration médiatique. Il ne s’agit nullement d’abstraire ce contexte toujours présent mais de le saisir dans ses aspects dialectiques.

Même si cette lutte comportait une grande part de bluff, le dire ne suffit pas ; il faut expliquer pourquoi, en réponse à un type de lutte contre fermeture et licenciements fréquent depuis des dizaines d’années, de telles formes d’actions radicales (même sous forme d’intentions) voient le jour maintenant, véhiculées et revendiquées par ceux qui s’y opposaient véhémentement il y a peu.

Nul doute que cela ne réponde à une tendance du mouvement ouvrier actuel, non pas sous cette forme précise de sabotage, mais d’une combativité dans la recherche de nouvelles formes de lutte. C’est un peu ce que dit C. en une ligne à la fin de sa lettre après l’avoir quelque peu nié dans ses développements. Les patrons ne s’y trompent pas qui, ainsi que nous l’exposons plus loin, refusent d’embaucher les Cellatex ; c’est aussi le silence total sur des faits récents semblables, dont nous parlons également.

Le passé et le présent des travailleurs

D’un camarade de Lyon, de Temps critiques, nous avons reçu un assez long texte intitulé « Néo-luddisme et résistances ouvrières » que nous ne pouvons faute de place reproduire ici mais dont nous pouvons adresser copie à tout intéressé.

L’auteur semble plus tenté de replacer la lutte Cellatex dans l’ensemble du mouvement social et des théories qui l’accompagne. Parlant d’un « grand désarroi syndical et politique et plus généralement d’une crise de toutes les médiations chargées d’assurer la pérennité des rapports sociaux » (ce que les articles d’Echanges soulignaient précisément), l’article ajoute qu’Echanges « semble se réjouir de cette tendance en occultant le fait que c’est bien plus de leur passé de travailleurs que de la société capitaliste que semblent se délivrer les salariés en lutte ».

Juste une observation d’Echanges : on ne se réjouit pas d’un courant dont nous ne savons pas de quoi il est porteur, on constate et on essaie de le relier à d’autres phénomènes sociaux, à d’autres formes de lutte, sachant tout autant fort bien, et nous le soulignons à la fin d’un article, que la dialectique de la lutte de classe amènera inévitablement des mesures tendant à contrecarrer, à dévier, voire à éliminer ce qui peut apparaître comme un obstacle au fonctionnement du système capitaliste. Quant à ce qu’on occulterait dans les « intentions » des travailleurs dans leur lutte, nous continuons de répéter que ce que font les travailleurs dans un but bien défini (en l’occurrence c’était obtenir plus de fric, ne croyant guère à la remise en activité de l’usine) il ont utilisé (ou menacé d’utiliser, peu importe), innovant eux-mêmes ou entraînés par des syndicalistes de base (peu importe encore, car là aussi il faut être deux à se répondre pour jouer le jeu), n’est pas porteur d’intentions globales sur leur destin de travailleurs ou sur le système capitaliste. C’est aussi ce que nous avons essayé - peut être bien mal - de faire ressortir dans l’analyse de cette lutte, en montrant que les conséquences et le sens global (non exprimés et non voulus comme tels) n’étaient pas forcément présents dans la « conscience » de ces travailleurs.

Les parias de Cellatex (19 janvier 2001)

Les travailleurs au chômage de Cellatex semblent si peu se soucier de se « délivrer de leur passé de travailleurs » qu’ils sont contraints tout simplement pour survivre de chercher du boulot et de s’enchaîner dans leur présent de travailleurs qui sera, à peu de chose près parfaitement identique à leur passé de travailleurs.

Nous soulignions à la fin d’un des articles, en examinant les réponses que le capital ne manquerait pas d’apporter en face de cette forme de lutte, que les Cellatex étaient certainement sur une liste rouge et citions les propos d’un patron qui avouait franchement qu’il hésiterait à embaucher l’un d’eux, même bien qualifié. C’est précisément ce qui se produit. En janvier 2001, sur les 153 Cellatex seulement 15 d’entre eux avaient pu retrouver du travail alors qu’au moins 70 avaient les qualifications requises pour occuper les emplois offerts dans le secteur et qu’on leur avait garanti des priorités à l’embauche. En particulier, aucune des femmes licenciées de Cellatex n’a retrouvé d’emploi. Pour ceux qui voyaient dans Cellatex et les suites des manipulations patronales, syndicales bien orchestrées médiatiquement, ces travailleurs furent finalement sanctionnés pour avoir été dupés...

« La lutte de Cellatex et celles qui ont suivi n’ont pas de sens caché »

D’un camarade du Vaucluse, du groupe Théorie Communiste :

J’avais rédigé, courant octobre, ces remarques à propos de la lutte de Cellatex et des commentaires publiés dans Echanges n° 94. Beaucoup par négligence, un peu par hésitation devant leur intérêt, je ne vous avais pas fait parvenir ces quelques lignes. Ce sont les commentaires supplémentaires du n° 95 qui me décident à vous les envoyer tels quels et à les faire suivre d’un post-scriptum sur ce que j’ai trouvé « choquant » dans le n° 95.

Il faudrait comprendre les conflits violents de cet été dans le cadre général des transformations du rapport salarial. Cellatex (Givet) : « D’une certaine façon, c’était encore, même sous forme de vestiges, une structure industrielle du passé avec des travailleurs pas du tout prêts à accepter les faits et méfaits de la récente flexibilité géographique moderne. (...) Tout ceci peut expliquer pourquoi ces travailleurs ont accepté tant de mesures restrictives » (Echanges, n° 94). « Une attitude quasi suicidaire ». « Faire sauter l’usine si personne ne discutait de leurs revendications, soit pour une reprise de l’usine, soit pour de l’argent et des garanties de reclassement beaucoup plus importante que ce qui est accordé par la loi ». « L’usine est occupée mais apparemment hors du contrôle des bureaucraties syndicales (...) Les bureaux furent totalement pillés et tous les ordinateurs disparurent. Le 10 juillet, la situation est hors des contrôles légaux, les menaces visent à contraindre les autorités à discuter. Le 13, discussion au ministère du Travail, ce qui avait été refusé devient d’un coup accessible. Le 19, les ouvriers acceptent les propositions : une indemnité beaucoup plus égalitaire et importante que ce à quoi donne droit le régime légal des licenciés économiques. On peut dire que les concessions obtenus par les ouvriers de Cellatex sont plus importantes au niveau national que les longs débats syndicaux sur la réforme de l’indemnisation du chômage, que c’est la réponse ouvrière à de telles palabres. »

Cependant, de là à dire que de telles luttes « brisent tous les cadres de domination des relations de travail » (d°), ou que l’on se trouve « devant l’affirmation brutale du refus de la globalité du capital » ; il faut raison garder. Quand la lutte se fixe comme objectif la continuation de l’activité de l’usine, de contraindre à des discussions, d’obtenir les meilleures conditions de licenciement possibles, il est hasardeux de dire que « tous les cadres de domination des relations de travail furent brisés ». Dans la foulée de Cellatex : à Forgeval, il est question de plus d’argent et de réembauchage (ils n’obtiennent pas plus que les garanties légales) ; Adelshoffen : les ouvriers ne comprennent pas la raison de la fermeture car « l’usine est viable ». La lutte des ouvriers est ce qu’elle est, selon leurs intérêts du moment, les conditions et les rapports de force du moment, en un mot la situation, il est assez vain d’y plaquer toutes ses espérances idéologiques parce que quelques délégués syndicaux furent momentanément mis hors jeu ou que le conflit aurait révélé « la véritable nature de l’Etat dans un conflit de classe ».

Beaucoup plus intéressante est la considération selon laquelle Cellatex « était l’histoire de ceux qui ne se reconnaissent pas dans les histoires de la révolution Internet, la croissance florissante et le rétrécissement des files d’attente de chômeurs ». Pour Cellatex, je pense que parler de conflit « suicidaire », c’est se refuser à voir dans une lutte ce qui n’y est pas : « du passé faisons table rase, telle aurait pu être la devise, involontaire, des prolétaires de Cellatex » (d°) ; malheureusement, c’est le capital qui faisait table rase de leur passé, et les prolétaires de Cellatex n’avaient aucun avenir dans la situation présente du rapport de force entre les classes, parce que précisément ce rapport de force c’est celui que met en forme les « palabres » du PARE. Et toute leur lutte s’inscrivait dans les limites de ce rapport de force et de cette situation : obtenir le meilleur plan social possible. C’est la lutte de classe, sans fioritures idéologique et il ne s’agit pas de le regretter sans en avoir l’air. Le prolétaire sait qu’il n’est, pour le capital, que le support d’une marchandise : sa force de travail. Il sait que dès que le capital n’a plus besoin pour se valoriser de la valeur d’usage de sa force de travail, il n’est plus rien. Est-ce que la conscience de cela est immédiatement une situation révolutionnaire comme le laissent entendre les formules utilisées dans le texte d’Echanges (si les mots ont encore un sens) ?

La lutte de Cellatex et celles qui suivirent n’ont pas un sens caché, ce ne sont pas des faits qui « refusent de révéler en clair ce que parfois ils ne contiennent pas directement, mais expriment néanmoins lorsqu’on les replace dans le contexte plus global de résistance au capital dans le monde d’aujourd’hui ». Formule emberlificotée pour dire que si « les faits - tels qu’ils se déroulent - multiformes de la lutte de classe ont la tête dure », il faut les contourner pour tout de même leur donner le sens qu’on voudrait qu’ils aient et qu’ils ne « contiennent pas directement ». Echanges tombe dans le travers qu’il dénonce chez tout le monde.

Dire que la lutte de Cellatex était « suicidaire », ce n’est en aucune façon « regarder par le petit bout de la lorgnette », ou lui enlever toute son importance. Elle est, avec d’autres, un moment très important de ce conflit qui oppose le prolétariat aux nouvelles modalités de l’exploitation, mais, ici, le conflit ne se situait pas à l’intérieur de ces nouvelles modalités mais contre leur installation, c’est en cela que la lutte ne pouvait que demeurer isolée et prendre cet aspect « suicidaire ».

« Suicidaire », également, parce que les formes autonomes de la lutte de classe ne sont plus de mise, ayant jeté leurs derniers feux avec les coordinations des années 1980 (et encore). La lutte de Cellatex ne fut pas une lutte autonome (à moins d’employer le terme comme synonyme d’absence d’encadrement officiel). Elle déborda l’encadrement syndical pour pouvoir affirmer que le prolétariat n’est rien sans le capital, la force de cette lutte fut dans cette affirmation qui ne contient pas l’autonomie du prolétariat mais sa négation. C’est là l’importance de cette lutte.

Le « contre-feu » à de telles luttes ne se trouvent pas dans le « contrôle plus efficace des produits dangereux pouvant servir à l’occasion » ou dans la mise en place de « fusibles d’intervention syndicaux, politiques ou administratifs », même si cela se fera, mais plus fondamentalement dans des modalités d’utilisation de la force de travail déjà largement mise en place par le capital et que le PARE vient seulement formaliser. Plus qu’au « contrôle des produits dangereux », c’est sans doute à cela que pensait « le baron du Medef ».

Dans la forme, Cellatex peut faire école (la violence est une vieille histoire dans la lutte de classe), mais aussi dans le fond. La dynamique profonde, à l’œuvre dans ce type de luttes, réside en ce que le prolétariat n’est rien en soi, mais un rien plein de rapports sociaux qui font que, contre le capital, le prolétariat n’a d’autres perspectives que sa disparition.

Octobre 2000

P.-S. : J’ai vu dans le n° 95 une sorte de rectification du tir. On peut rectifier des positions, il n’y a rien là de déshonorant, si ce n’est pour ceux qui pensent avoir toujours raison et détenir la clé de la lutte des classes. Ce n’est pas votre cas, c’est pour cela que cette rectification, pour conserver la posture de celui qui a toujours raison, m’a, je le reconnais, un peu choqué.

« ...l’idée que la seule issue, face à un monde non seulement étranger mais ennemi, était de faire table rase de tout ce qu’on niait ainsi de toutes les réalisations de leur vie ». D’accord, mais n’est-ce pas là la définition d’une action suicidaire, au vrai sens du terme ? Dans le n° précédent, la « table rase » s’appliquait au passé, c’est-à-dire, dans l’analyse d’alors « tous les cadres de domination du capital » ; ce n’est tout de même pas la même chose.

Ce qui, quelques lignes plus loin, ne vous empêche pas d’écrire : « ...c’était, au plus profond d’eux-mêmes, sans qu’ils l’expriment ainsi (souligné par moi), le rejet total de leur condition de prolétaire. ». Il me semble que vous tombez, à nouveau, dans le travers que vous dénoncez (avec raison) systématiquement chez les autres. On est ici dans les mêmes contradictions que celles de la phrase emberlificotée relevée précédemment. Mais voilà que, à nouveau, quelques lignes plus loin, ces ouvriers qui rejettent, il est vrai sans le dire, leur condition de prolétaire, ne « mettent guère leur menace à exécution (ou si peu) » et ne cherchent qu’une chose « que l’on s’intéresse à eux ».

Vous reconnaissez alors (de façon un peu embarrassée) que s’exerce bien ici un chantage, peut-être même « un coup de pouce réformiste », mais « il n’en reste pas moins que ces méthodes de luttes ponctuelles et/ou récurrentes apparaissent comme une constante d’une violence sociale de classe... ». D’accord, mais vous ne répondez pas à la question posée par la remarque précédente, le « réformisme », à sa façon, peut également être violent. De toute façon, se poser la question du « réformisme » de la lutte de classe n’a aucun sens, autant reprocher à un ouvrier d’être un ouvrier. Comment pouvez-vous, après de telles considérations, écrire : « on ne peut plaquer sur elles (les luttes) aucune conscience » (ce qui est exact car ce n’est pas la peine) et à la page suivante « nous n’en tirons donc aucune conclusion ou jugement. ». Vous reprochez à la CNT (Vignoles), entre autres « oppositions organisées » critiquées, de se présenter comme « porteuses de ce qui - d’après eux - animait ces prolétaires ». C’est ce que vous n’avez pas arrêté de faire : sans qu’il l’exprime vous savez, vous, « ce qu’il y a au plus profond (souligné par moi) » de chaque ouvrier de Cellatex.

En fait, ce qui différencie votre analyse de celles de tous ces groupes que vous critiquez, c’est que, avec raison, vous n’avez rien à proposer, ni une meilleure forme de lutte, ni une organisation syndicale à renforcer ou un parti à construire, ni un plus de conscience à apporter. Le problème c’est que vous plaquez directement sur cette lutte vos propres présupposés théoriques.

Ce qui vous contraint à certaines acrobaties, mal maîtrisés par la dialectique, entre ces prolétaires qui « brisent tous les cadres du capitalisme » et simultanément « fidèles suiveurs des syndicats traditionnels... ». Après les déclarations enflammées du n° 94, vous écrivez tranquillement, dans le n° 95 : « ...l’article d’Echanges développait simplement (souligné par moi) l’idée que ces luttes marquent une évolution dans les rapports de classes en France... et expriment des tendances que l’on doit relier au développement de courants autonomes et à l’affaiblissement des médiations politiques et syndicales depuis vingt ans ».

Les prolétaires de Cellatex n’ont pas « brisé tous les cadres du capitalisme », ils ont lutté, dans leur situation, avec leurs armes, selon leurs possibilités et l’actualité du rapport social capitaliste qui les définit comme prolétaires. Vous le dites, mais vous avez un tel besoin de vous démarquer de tous les groupuscules et syndicaluscules et de montrer leur impuissance et leur inutilité (parce que vous avez des bases théoriques communes - ce n’est pas le lieu de développer), que c’est à leur insu que vous déclarez les prolétaires révolutionnaires.

R. S.

Décembre 2000

Une autre brève réponse d’Echanges

Une première observation concernant le début du dernier paragraphe de cette deuxième partie de la lettre : la citation ne reproduit pas correctement celle exacte citée plus haut que les Cellatex ont brisé « tous les cadres de domination des relations de travail » ; on peut discuter bien sûr ce dernier point mais il ne s’agit pas des « cadres du capitalisme ».

Cela dit, ainsi que le reconnaît l’auteur de la lettre, nous avons essayé de montrer ce qu’était la lutte de ces travailleurs et les conséquences qu’impliquait leur méthode de lutte. Il est possible que les mots que nous avons employés pour ce faire aient, peut-être dépassé notre pensée (cela peut effectivement arriver et ce camarade a raison de relever ce qui peut paraître impliquer une certaine démesure), et certainement pris une charge émotive en déviant le sens que nous y mettions.

D’autre part, nous n’essayons pas de nous démarquer à tout prix de ce que d’autres groupes ou militants peuvent exprimer par ailleurs. Le second article du n° 95 ne visait pas à « rectifier le tir », mais à développer certains points trop résumés dans le premier article et à exposer en les critiquant d’autres réflexions sur cette lutte. C’est d’ailleurs ce qui nous laisse quelque peu perplexe sur la fin de ce même paragraphe (les « bases théoriques communes » et les prolétaires déclarés révolutionnaires « à leur insu ») et nous semble impliquer que la critique qui nous est ainsi faite part de présuppositions - non exprimées clairement - concernant les positions qui peuvent être apparaître dans Echanges (qui ne sont d’ailleurs pas monolithiques).

Documentation

- Le Prolétaire n° 455 (oct.-nov.-déc. —organe du Parti Communiste International- Editions Progamme, 3 Rue Basse-Combalot 69007 Lyon) reprend, contre les positions du CCI à propos de Cellatex, les mêmes critiques qu’Echanges, et développe plus amplement et justement ce que fut le Luddisme - mouvement quasi insurrectionnel du prolétariat anglais au début du xixe siècle.

On ne trouve pas cet article sur Internet, mais la réponse que lui a dressé le CCI : http://fr.internationalism.org/ri31...

- Dans A contre-courant n° 121 (février 2001) : « Rétrospective et prospective sur la lutte de classe » et un retour sur Cellatex and Co : « Les habits neufs du général Nedd Ludd ».

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