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ICO et l’IS — Des réactions (1)

mercredi 31 octobre 2007

Ces deux lettres (et la réponse à la deuxième) sont parues dans Echanges n° 122 (automne 2007). Elles font écho à la brochure ICO et l’IS - Retour sur les relations entre Informations correspondance ouvrières et l’Internationale situationniste.

Sur « ICO et l’IS » :

« Etaient-elles incompatibles, la critique de la vie quotidienne et la critique du système d’exploitation ? »

D’un camarade espagnol de la revue « Archipielago » :

J’ai pu finalement lire la brochure (...) sur les rapports entre ICO et l’IS (1), très intéressante ! Merci, il ne s’agit pas d’un simple règlement de comptes historique (à la seule attention des fétichistes, parmi lesquels je m’inclus !), mais elle essaie de tirer de cet épisode-là des problèmes politiques actuelles : la tension entre la théorie et la pratique, la question de l’organisation, les points possibles de politisation et de lutte (le travail, la vie quotidienne, etc). On ressent le pulse militant de celui qui l’a écrit. Je crois que les problèmes dont tu parles sont toujours d’actualité, même si parfois les conditions « objectives » ont changé : je pense que la production et la reproduction sociale ont une tendance à se confondre aujourd’hui l’une avec l’autre, la plupart de ceux des travailleurs précaires qui ont mené des grèves dans des call-centers à Madrid sont allés à l’université, la culture et l’information sont devenus des secteurs économiques clefs, etc.

Je crois qu’on pourrait parler déjà d’un nouveau type d’aliénation et de malheur qui a beaucoup à voir avec l’instrumentalisation de ce qu’il y a de plus intime : le langage, les affections, les dispositions éthiques (l’obligation de mentir pour les travailleurs des call-centers, par exemple), les capacités créatrices, la pensée, etc. Peut-être que l’un des problèmes que les « formes » des prédateurs de l’IS ont empêché de poser est celui qui parle des points de politisation. On dirait qu’ICO considérait (de façon juste à ce moment-là, je crois) qu’il y avait un processus au cœur de la société capitaliste (exploitation), un lieu privilégié de l’action politique (l’usine) et un acteur fondamental (le prolétariat).

L’IS, malgré ses références un peu vagues et très générales au prolétariat en tant que sujet de l’histoire, invitait à penser (comme Socialisme ou Barbarie [S ou B] depuis 1963 ?) qu’il y avait aussi d’autres « points de politisation » possibles, à savoir : l’art, la ville, la communication, la culture, les rapports, la sexualité, l’université, le désir, etc. C’est peut-être la raison pour laquelle l’IS était en prise plutôt avec les générations les plus jeunes ? Cela pourrait peut-être expliquer l’influence durable de l’IS ? Etaient-elles incompatibles, la critique de la vie quotidienne et la critique du système d’exploitation ? En 1968, ces deux critiques avaient toutes les deux besoin de l’autre, n’est-ce pas vrai ? (les étudiants cherchaient les ouvriers, et ceux-ci étaient inspirés par l’exemple des premiers, les deux se rencontrent parfois, à Censier par exemple).

En tous cas, si je crois que les généralités de Le Glou (2) furent idéologiques, ce n’est pas parce qu’il aurait été hors du circuit de production (je ne pense pas que le mouvement des droits civiques ait été idéologique, par exemple), mais plutôt parce qu’il ne parlait pas à partir d’une pratique réelle !

Dans son livre sur les situationnistes (3), l’Italien Mario Perniola a très bien analysé comment la racine du sectarisme situationniste n’est pas « bolchevique » mais « artistique ». A l’image des surréalistes, l’IS se prenait par une sorte d’« unité mystique » qui monopolise le sens et l’intelligence révolutionnaires. L’IS identifie la subjectivité révolutionnaire avec la subjectivité artistique et la considère non comme un processus mais comme une totalité idéale, un donné absolu.

L’IS - d’abord l’IS, puis son comité central, et finalement Debord - incarne cette subjectivité. D’où le fait que l’IS ne soit pas capable de dialoguer avec tous ceux qui n’étaient pas identiques à elle-même (et cela dans un groupe qui théorise sur la puissance subversive du dialogue face au spectacle !).

Pourtant, la sui-référence narcissiste de l’IS était loin d’être stérile : ses membres ont reniflé et théorisé beaucoup de phénomènes et de tendances de leur époque, même si leur lien avec la réalité n’était pas fait à partir du « témoignage ouvrier ». Mais c’est aussi vrai que leur théorie conserve toujours une présomption dirigeante : elle explique la révolte inconsciente qui a lieu ici et là-bas (Watts, etc.), et la révolution devrait tout simplement l’exécuter après en termes pratiques.

Je trouve que la procédure d’ICO est plus intéressante (et actuelle) : l’idée que la théorie vient des mouvements politiques mêmes, que la théorie doit être « le point de vue des luttes », l’union entre la théorie et l’expérience. Je ne connais pas assez l’histoire d’ICO : est-ce qu’elle a produit cette sorte de conceptualisations en prise avec l’expérience qui fournissent de la force aux luttes ? Ou bien y avait-il séparation entre des récits informatifs d’un côté et des discussions abstraites sur l’avenir (Conseils ouvriers, etc.) de l’autre ?

(...) Je crois aussi que l’idée d’organisation est plus « contemporaine » chez ICO que chez l’IS, mais il serait trop long d’expliquer ici ce que j’en pense. (...) Je t’envoie ci-joints deux textes : dans le premier (en français, mais pas dans une traduction définitive), j’essaie avec une copine à moi de rendre compte et de réfléchir sur l’expérience politique d’« accompagnement » des victimes des attentats du 11 mars 2004 à Madrid (une expérience assez étrange peut-être) ; le deuxième (cette fois en espagnol) est la préface à une anthologie de textes de Daniel Blanchard (4) qu’on vient de publier chez Acuarela (là j’exprime quelques idées sur le rapport entre théorie et pratique). (...)

A.

Notes : (1) ICO et l’IS - Retour sur les relations entre Informations correspondance ouvrières et l’Internationale situationniste, d’Henri Simon, Echanges et Mouvement, octobre 2006.

(2) Jacques Le Glou, producteur de cinéma, alors jeune membre du « Groupe révolutionnaire de Ménilmontant », intervint à des rencontres organisées en 1967 par ICO. Voir ICO et l’IS, op. cit., p. 20 et suiv.

(3) Mario Perniola, I Situazionisti, Roma, Castelvecchi, 1998, 2005. et 15. L’Alienazione artistica, Milano, Mursia, 1971, trad. fr. : L’Aliénation artistique, Paris, UGE 10/18, 1977.

(4) Daniel Blanchard, poète, traducteur de Murray Bookchin, participa à Socialisme ou Barbarie sous le pseudonyme de P. Canjuers et rédigea en 1960 avec Guy Debord les Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire. Ce texte est reproduit notamment dans Daniel Blanchard, Debord dans le bruit de la cataracte du temps, éd. Sens et Tonka, 2000. Notre correspondant parle de : Error del sistema ; notas a partir de Daniel Blanchard (Prólogo a Crisis de palabras ; notas a partir de Cornelius Castoriadis y Guy Debord, Acuarela Libros & A. Machado, 2007 (en castillan) et Les Luttes du vide (en français), approfondissement des thèmes d’une conférence tenue lors de la présentation de la revue Espai en Blanc, (Amador Fernandez Savati, Margerita Padilla).


Sur « ICO et l’IS » :

« Le problème de l’égale participation de tous »

« C’est la lecture de la brochure ICO et l’IS - Retour sur les relations entre Informations correspondance ouvrières et l’Internationale situationniste qui m’a fait m’intéresser à ICO (...). Puisque vous m’y invitez, et aussi parce que ce que vous pouvez répondre m’intéresse, je vous livre quelques commentaires. Je précise que ceux-ci ne se fondent pas sur une expérience particulièrement intéressante et qui me donnerait qualification spéciale, seulement sur ma vie de tous les jours et la réflexion politique qui l’accompagne. La plupart des questions soulevées par ICO restent d’actualité : celle des relations entre un groupe constitué et animé hors d’une lutte intense et massive et les « gens normaux » ou en tout cas les autres ; celle de l’importance et du rôle de la théorie (comprise comme tentative de compréhension, d’analyse rigoureuse et cohérente du monde) et de l’observation et de l’information sur les luttes dans le monde (qui dovent être le point de départ et de confrontation constante avec toute théorie).

Le contenu des numéros d’ICO m’a aussi paru intéressant à titre dcumentaire, sur l’histoire sociale de son époque (grèves, conditions de travail, rôle et évolution des syndicats à l’époque, etc.). Et on peut dire que beaucoup de choses n’ont pas vraiment changé depuis - rôle des syndicats et autres organisations existant en dehors des luttes, par exemple. Il y a aussi le cumul des différentes sources d’information : expérience directe des participants sur leur lieu de travail, renseignements obtenus par enquête et par la presse. Sur la question de l’organisation à adopter par un groupe indépendant de luttes particulières, je crois qu’il ne faut pas conclure (pour ICO ou pour l’IS, par exemple) sans prendre en compte le but qu’un tel groupe se donne. Même si, comme vous le dites, il n’y eut que communication imparfaite entre ICO et l’IS, on pourrait dire qu’il y a eu débat pratique, par l’existence de chaque groupe et leur confrontation. Le problème de l’égale participation de tous se posait dans les deux cas, mais pas pour faire la même chose. L’IS a utilisé l’exclusion afin d’éviter toute hiérarchie (par un certain point en tout cas) en son sein. Je ne crois pas qu’il faille y voir un élément léniniste : l’IS n’était pas un parti, encore moins de masse, et l’exclusion en elle-même ne se présentait pas comme une infamie mais comme le rétablissement formel de relations d’indépendance. La tolérance et la liberté dans ICO se justifient évidemment aussi ; elles permettent d’être plus nombreux, de ne pas se priver de l’apport de personnes moins disponibles, etc. Encore une fois, cela dépend de ce qu’on veut faire ensemble.

C’est un peu comme le style tranchant, l’emploi de l’insulte, une autre caractéristique de l’IS très étrangère à ICO. On comprend, et vous l’expliquez, la position de relativement vieux militants identifiant cette attitude à la violence et au sectarisme des staliniens. Mais l’intérêt de systématiquement refuser d’éluder les désaccords entre ceux qui tiennent des positions plutôt proches est de pousser chacun à l’approfondissement, à la vérification, plus fructueuses sans doute, pour la recherche théorique en tout cas. Là encore, il s’agit au fond de définir le minimum d’accord pour travailler ensemble en fonction de ce que l’on veut faire, de sa fin.

[Nous avons édité la deuxième partie de cette lettre, qui passait à un autre sujet, dans article 1029.]

Questions anciennes, conditions nouvelles

Réponse d’Echanges (H.S.) :

Il est tout à fait normal que tu ne prennes pas pour du bon pain ce que nous pouvons écrire. Même si une brochure comme celle sur les relations entre ICO et l’IS est le reflet de ce que certains d’entre nous ont alors vécu, nous n’estimons pas pour autant anormal que d’autres, au nom de leur expérience présente, puissent en tirer d’autres conclusions. Il est bien certain que les questions d’alors sur les relations entre travailleurs et intellectuels, sur le rôle de la théorie, sur la diffusion éventuelle de cette théorie restent tout à fait d’actualité mais il est tout autant évident que les réponses peuvent se modifier en fonction de l’évolution actuelle des rapports de production, des structures du capital et de la lutte des classes consécutive.

Si, fondamentalement, la société capitaliste fonctionne sur la même base de l’exploitation du travail et de l’accumulation, ce ne sont pas seulement l’ensemble des techniques de production et l’expansion du capital (à la fois géographiquement et en profondeur) qui ont pu modifier ces données concernant les relations capital-travail. Mais aussi, pour tout travail militant ou tout simplement pour la connaissance des faits sociaux (et leur analyse critique éventuelle), l’irruption de ces mêmes techniques a considérablement modifié les réponses aux questions ainsi posées :

- on peut sans aucun doute critiquer l’utilisation par le système des médias, mais les innombrables possibilité d’accès à toutes sources d’information modifie sensiblement la connaissance des faits - y compris ceux de la lutte de classes - même si cette profusion d’information est la cause d’une grande confusion qui nécessite un travail de confrontation et d’analyse critique ;
- il en est de même de la théorie. De même qu’il y a un libre-service dans un supermarché de l’information, on trouve tout sur Internet, dans le supermarché de la théorie alimenté tant par des groupes que par des individus. S’il y a confrontations et débats, où cela mène-t-il, car qui y a accès et en fait autre chose qu’un passe-temps (par exemple dans une activité militante ou tout simplement dans son comportement face à l’exploitation) ?
- la connaissance étendue des faits et de la théorie par ces nouveaux canaux a considérablement réduit le rôle que s’assumaient les organisations traditionnelles, partis et syndicats grands ou petits, ce que l’on peut aussi relier à l’élévation du niveau global de l’instruction. Ce qu’ils prétendaient faire par la propagande liée à l’action et à l’intervention, un travail de formation et d’éducation (de recrutement bien sûr) en gros d’« élévation de la conscience de classe » est battu en brèche par cette connaissance parallèle aisément accessible. Les avant-gardes organisées ont fait place à des avant-gardes diffuses, ce qui rejoint les conséquences de l’individualisation dans l’organisation du travail et la précarisation.

Il en est ainsi en particulier du rôle des syndicats que tu soulèves dans ta lettre. Il est certain qu’objectivement, les syndicats jouent toujours le même rôle d’intermédiaires dans les relations capital-travail et la fixation du prix de la force de travail. Mais là aussi, les conditions dans lesquelles ils exercent cette fonction ont été grandement modifiées, ne fut-ce que depuis 1968. D’une part ils subissent les conséquences de l’évolution des structures du capital (disparition de ce qui était leurs bastions traditionnels), de l’individualisation dans l’exploitation qui en résulte et de l’effritement du rôle qu’ils pouvaient jouer dans l’information sur les conditions d’exploitation et les luttes. D’autre part, comme pour tout ce qui relève de l’activité politique, la mondialisation et accessoirement la constitution de l’Union européenne font ressortir leur incapacité d’exercer même la fonction réformiste qui leur était dévolue. Ce qui fait que la distance entre la base des travailleurs (membres ou pas) et leur bureaucratie s’est accrue d’autant, renforçant leur pouvoir légal et la connaissance par cette base de leur fonction réelle dans le système (je ne mentionne pas ici l’existence de syndicats parallèles très minoritaires, une situation très spécifique à la France).

Au cours des trente dernières années, la manière dont les grands syndicats ont contrôlé les mouvements de base s’est considérablement modifiée : l’apparition au cours de luttes sous des formes diverses d’organismes spécifiques de lutte et de ce que l’on pourrait appeler une démocratie de base les a contraints, pour tenter de garder ce contrôle et accomplir leur fonction de modifier leur pratique. Si j’insiste sur cette question, c’est qu’elle n’est que la conséquence de l’évolution globale à laquelle j’ai fait allusion ci-dessus et qui influe également sur l’analyse que tu livres des relations entre ICO et l’IS.

Sur ces relations (tu as raison de souligner que s’il n’y eut pas relations directes il y eut quand même débat pratique), j’aborderai la question par une constatation : pourquoi les deux groupes- tendances ont-ils disparu dans l’après-1968, comme si l’un et l’autre ne répondaient plus à une situation nouvelle, figés qu’ils étaient dans des débats appartenant à un autre âge ? Si j’ai une réponse pour ICO, je n’en ai pas pour l’IS, mis à part ce que les situs eux-mêmes (individuellement et non collectivement) ont pu écrire à ce sujet. A mon avis, d’après les rapports personnels de ceux qui ont approché le CMDO (1) en mai 1968 (certains y ont même participé), leur pratique apparaissait assez contradictoire avec ce qu’ils pouvaient prôner par ailleurs et s’apparentait plus à l’activité de ceux qu’ils critiquaient qu’à quelque chose d’innovant. Même si ce débat peut m’intéresser, je le laisse volontiers à ceux qui auraient le loisir de l’approfondir.

Le véritable débat, et c’était au cœur des critiques de l’IS vis-à-vis d’ICO, ne portait pas tant sur les pratiques de l’IS (justifiant une certaine forme de rejet), mais le concept même de groupe et de son activité (le débat sur ce point se prolongea au sein même d’ICO après 1968). Il n’était d’ailleurs pas un des moindres paradoxes de l’IS, que son refus (justifié) d’être une organisation politique, et la construction dans l’événement d’une structure ayant un but défini et par ailleurs le fait de se poser en quelque sorte comme les gardiens du temple révolutionnaire, formulant des jugements sur les organisations existantes qui ne répondaient pas à l’organisation modèle, dont ils affirment souhaiter la création par d’autres qu’eux-mêmes (par les travailleurs eux-mêmes).

H. S.


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