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La situation des classes laborieuses au Japon (9)

lundi 5 janvier 2009

Les origines réformistes du syndicalisme ouvrier. Parlementarisme et syndicalisme. Les conflits entre syndicats prennent le pas sur la lutte de classes. La guerre contre la classe ouvrière.

Ce texte est paru dans Echanges n°121 (été 2007).

À partir des dernières années de la première guerre mondiale, le syndicalisme s’invite dans les conflits ouvriers et paysans (1) . La revendication au droit à se syndicaliser accompagne dès lors souvent les demandes de meilleures conditions de travail et d’augmentations de salaires. Alliés ou adversaires, les syndicats servent, dans les années 1920 et suivantes, de médiateurs entre patronat et classes laborieuses.

Comme partout dans le monde, le mouvement syndical est parti au Japon des travailleurs privilégiés, techniciens et professionnels de toutes sortes, et non des milieux les plus exploités du prolétariat industriel naissant (2). Né d’une tendance réformiste au sein de cette partie de la classe ouvrière tentée de préserver ses modes de vie anciens et d’acquérir le plus d’avantages possibles dans les conditions nouvelles, le syndicalisme reflète directement les intérêts spécifiques et l’idéologie de ces couches ouvrières avides de discuter avec les patrons dans le cadre de la société capitaliste.

Le syndicalisme révolutionnaire en Europe et aux Etats-Unis, enterré dans les tranchées de la première guerre mondiale, fut une aberration. L’unique véritable syndicat révolutionnaire à mon sens, les Industrial Workers of the World (IWW) américains, n’avait rien de ce qui constitue un syndicat ; il refusait d’entrer en pourparlers avec le patronat et son but n’était pas d’arrêter une grève mais de l’étendre, toute grève étant une action révolutionnaire en puissance. La Confédération générale du travail (CGT) en France avant 1914 et la Confederación nacional del trabajo (CNT) en Espagne avant 1936 étaient plus louvoyantes sur ces principes d’une impossible conciliation entre patronat et ouvriers. Au Japon, ce type d’organisation orientée vers la révolution sociale n’a jamais existé (3).

Les origines réformistes du syndicalisme ouvrier

L’âge d’or de la classe ouvrière japonaise se termine avec la fin de la première guerre mondiale. Atteinte en 1918 par la hausse du prix du riz, elle est alors menacée par la chute des salaires et l’augmentation du chômage (4).

Le gouvernement tentait de détruire les frontières internes du Japon pour en faire une société moderne depuis 1868 ; les guerres contre la Chine (1894-1895) et contre la Russie (1904-1905) n’étaient pas parvenues à insuffler un esprit patriotique aux paysans japonais partis lutter au loin pour des objectifs qui les dépassaient. Ces guerres furent à la base de l’industrialisation du Japon et de l’apparition d’une classe ouvrière (5), mais cette classe ouvrière, extrêmement minoritaire avant 1914, n’était encore que l’appendice de la paysannerie. Elle restait avant 1914 indisciplinée en termes capitalistes ; les liens avec la campagne demeuraient prédominants et des communautés villageoises se formaient souvent dans les villes qui opposaient leur résistance au collectif ouvrier où tous sont interchangeables ; la main-d’œuvre venue des campagnes ne se pliait pas volontiers au rythme de l’usine. Cependant, contrairement à la classe ouvrière française, la classe ouvrière japonaise n’a jamais connu de grandes explosions sociales telles que 1830, 1848 ou 1871.

Les classes dirigeantes japonaises tentaient depuis le début de la restauration impériale d’inculquer un sentiment d’appartenance nationale à la population. Mais c’est à partir de la première guerre mondiale seulement que la réalité physique de la nation s’inscrit dans les consciences, avec pour effets l’apparition d’un nationalisme qui mènera à l’implication du Japon dans une guerre de quinze ans commencée le 18 septembre 1931 par l’« incident de Mandchourie » (6) et achevée en août 1945 dans le sillage de la défaite des puissances de l’Axe dans la deuxième guerre mondiale. Cette conscience nouvelle d’appartenir à une nation dépassant les simples frontières villageoises fit naître chez les ouvriers et les paysans le besoin de s’organiser nationalement qu’ils trouveront dans le syndicalisme.

Jusqu’en 1917, les conflits dans les usines ou les mines éclataient indépendamment les uns des autres et ne se liaient quasiment pas entre eux, sinon par hasard. Avant guerre, la population ne concevait son appartenance territoriale que dans les limites du village de naissance ou, au mieux, du village et de ses alentours, sans même aller aux confins d’une région. La première guerre mondiale, par le brassage des classes sociales et le bouleversement des mœurs qu’elle a entraînés, a imprégné le peuple japonais, toutes classes confondues, de son appartenance à une unité nationale.

Le 1er août 1912, Suzuki Bunji (1885-1946) (7) avait fondé avec 15 personnes la Yûaikai (Société fraternelle). A la fin de l’année 1912, celle-ci comptait plus de 260 adhérents ; le 5 janvier 1914, 2 282 hommes et 169 femmes (8). Et elle publiait, à partir du 1er novembre de cette année 1914, une revue, Rôdô oyobi sangyô (Travail et industrie), qui prendra le titre de Rôdô à partir de janvier 1920. Le 23 février 1916, de jeunes membres de la Yûaikai, dont Nosaka Sanzô (9) et Hirasawa Keishichi, forment le Rôdôsha mondai kenkyûkai (Groupe d’études sur la question ouvrière).

Entre 1916 et 1919, la Yûaikai s’étend peu à peu. Le 2 avril 1916, une première fédération régionale est organisée à Iwaki (préfecture de Fukushima) ; jusqu’en mai 1917, d’autres se constitueront à Yokohama, Tôkyô, Kôbe et Ôsaka (10).

L’année 1919 marque le retour, après les années 1897-1900 (11), de la question syndicale au sein du mouvement ouvrier. Le 1er septembre, se forme l’Union des mineurs du Grand Japon (Dai Nihon kôzan rôdô dômeikai) au sein des mines d’Ashio. Le 3, les employés des tramways de la ville de Tôkyô créent le Syndicat des travailleurs des transports du Japon (Nihon kôtsû rôdô kumiai). Et entre le 15 septembre et le 9 octobre, elle s’oppose au choix du gouvernement pour la désignation des délégués ouvriers à l’Organisation internationale du travail. Enfin, la Yûaikai intervient de plus en plus dans les grèves et attire des syndicats autrefois indépendants dans l’ébauche d’une confédération ; en août 1919, elle se transforme en Dai Nihon rôdô sôdômei Yûaikai (Confédération générale du travail du Grand Japon - Société fraternelle), décide dans le même temps d’élire son président et de remplacer l’hymne national, Kimi ga yo (« Gloire à toi [l’empereur] »), chanté jusqu’alors dans les réunions du syndicat, par son propre chant sur des paroles de Kagawa Toyohiko.

Le 26 novembre 1919, la Dai Nihon kôzan rôdô dômeikai des mines d’Ashio réclame la suppression totale du système des hanba (marchandage de la main-d’œuvre) (12) et appelle à la grève. Les dirigeants du syndicat sont arrêtés ; toutefois, le système des hanba disparaîtra petit à petit. Sa disparition avant guerre satisfaisait les ouvriers parce qu’il incite le sous-traitant à négocier au plus juste un contrat pour ensuite employer ceux chargés d’exécuter le travail en les payant le moins possible, ainsi que les grands patrons, le hanba étant une forme de corporation, donc de collectivité en opposition à leur toute-puissance. Ces derniers trouveront une meilleure solution en instaurant après la deuxième guerre mondiale une forme de sous-traitance qui inféode totalement ouvriers et petits patrons aux grandes entreprises.

Parlementarisme et syndicalisme

La Yûaikai que le mouvement ouvrier rejoint en cette année 1919 se sent alors assez forte pour s’immiscer dans la politique de la nation. Le 10 mars, elle organise un mouvement en faveur du suffrage universel et revendique le droit de réunion. D’autres associations la suivent : le 15 décembre, Kagawa Toyohiko fait appel aux quatorze syndicats ouvriers du Kansai (région d’Ôsaka) à s’organiser en une Confédération des ouvriers du Kansai pour l’instauration du suffrage universel (Futsû senkyo kisei Kansai rôdô renmei) et, le 31 janvier 1920, les délégués de quarante-trois organisations ouvrières et citoyennes forment une Fédération nationale pour le suffrage universel (Zenkoku futsû senkyo rengôkai).

Le 5 février 1920, la Yûaikai s’associe à d’autres syndicats ouvriers pour former une Union des ouvriers du Kantô (Kantô rôdô renmei ; le Kantô est la région de Tôkyô) qui avance plusieurs revendications dont le suffrage universel et la suppression de la Loi de police sur le maintien de l’ordre. Le lendemain, cette organisation fusionne avec son homonyme du Kansai. Le 11 février, cent onze organisations participent à une manifestation en faveur du suffrage universel qui rassemble quelques dizaines de milliers de personnes. Ce mouvement prend une ampleur nationale et rencontre de plus en plus d’écho dans les milieux politiques. Le 14 février, la Chambre des représentants discute des projets de suffrage universel proposés par la Kenseikai, le Kokumintô et le gouvernement. Mais elle se dissout le 26 février pendant l’examen de ces projets. Le 12 juillet, elle les refuse.

On sait que les syndicats théoriquement apolitiques ne sont que de simples agences des partis politiques au sein de la classe ouvrière, et que le travailleur a deux ennemis : le bureaucrate syndical et le patron qui, sans le premier, serait la plupart du temps impuissant. Cette revendication pour les droits électoraux faisait obstacle à la lutte de classes en amenant les classes laborieuses à renoncer à leur autonomie pour remettre leur sort entre les mains d’un élu sur lequel personne n’a de pouvoir.

Les syndicats jouant sur les tableaux politique et syndical passent à partir de 1920 par des phases de gonflement de leurs effectifs, de fusions et de scissions (voir les tableaux pages 26, 28 et 30). Le 2 octobre, la Ligue des mineurs du grand Japon (Dai Nihon kôzan rôdô dômeikai), fondée le 1er septembre 1919, et la section minière de la Yûaikai (Yûaikai kôzanbu) forment une Confédération nationale des mineurs du Japon (Zen Nihon kôfu sôrengôkai). Des désaccords apparaissent au sein de la Yûaikai et l’association se divise en deux factions, l’une favorable à la politique parlementaire et l’autre à l’action directe. Le 20 novembre, 14 syndicats, dont la Yûaikai, la Kôjôkai (Société pour le progrès, syndicat de l’usine d’artillerie d’Ôsaka, fondée le 9 novembre 1919) et le Dengyôin kumiai (Syndicat des ouvriers de l’électricité) s’organisent en Confédération des syndicats ouvriers du Kansai (Kansai rôdô kumiai rengôkai).

La question ouvrière devenait pressante sous les feux conjugués de la croissance de la Yûaikai et de l’intérêt des milieux intellectuels pour les syndicats. Dirigeants politiques et syndicaux, et universitaires se déchiraient à propos du suffrage universel. Le 1er janvier 1921, Tanahashi Kotora critique la direction de la Yûaikai dans un article « Rôdô kumiai ni kaere » (Retour sur les syndicats ouvriers) ; le conflit interne au sein de la Yûaikai entre partisans de l’action politique et partisans de l’action directe s’intensifie. Il éclate au début 1921 lorsque les mineurs d’Ashio se mettent en grève et que les bonzes de la Yûaikai s’entremettent pour entrer en pourparlers avec les directeurs de la mine. L’anarchiste Ôsugi Sakae demande alors « l’expulsion des gradués d’université qui trafiquent de la cause ouvrière (13). »

Les conflits entre syndicats prennent le pas sur la lutte de classes

Le 1er octobre 1921, à l’occasion de son dixième anniversaire, la Yûaikai (Société fraternelle) prend le nom de Nihon rôdô sôdômei (Confédération générale du travail du Japon, en abrégé Sôdômei). Le 29 avril 1922, les syndicats opposés à la Sôdômei créent une Ligue syndicale du travail (Rôdô kumiai dômeikai) dans la région du Kansai. Le 30 septembre 1922, une réunion est organisée à Ôsaka pour fonder une Confédération générale des syndicats ouvriers du Japon (Nihon rôdô kumiai sôrengô) ; 106 délégués représentant 59 syndicats y participent. Les syndicalistes de la Sôdômei proposent une fusion en une seule organisation à ceux de la Rôdô kumiai dômeikai, qui préféreraient une coalition sans obligations. Aucun accord n’étant trouvé, la réunion est suspendue.

Les années suivantes, les tensions entre syndicalistes s’immiscent dans les conflits ouvriers. En mars 1923, Watanabe Seinosuke et Sugiura Keiichi organisent les partisans de gauche au sein des syndicats et créent le goupe Refuto (Left [Gauche]). Le 1er mai, à l’occasion d’un conflit dans l’usine de Tôkyô de la Société de construction des véhicules ferroviaires (Kisha seizô gaisha), l’antagonisme entre les partisans de la Sôdômei et de ses opposants s’intensifie. Le 14 novembre, la Sôdômei prend publiquement parti pour l’action parlementaire après s’être déclarée en faveur des Soviets le 1er octobre 1922. Le 15 décembre, les syndicats opposés à la Sôdômei s’organisent en Confédération syndicale du travail du Japon (Nihon rôdô kumiai rengôkai). Le 20 avril 1924, le Syndicat de la métallurgie du Kantô appartenant à la Confédération générale du travail (Sôdômei Kantô tekkô kumiai) se déchire lors de l’élection de ses dirigeants.

Entre mai et juillet, de nombreux conflits du travail éclatent dans les companies de transport de la région du Kansai : Nankai, Hanshin, Keihan, Ôsaka shiden etc. Le 5 octobre, quatre syndicats de gauche quittent la réunion organisée par la Ligue des travailleurs du Kantô appartenant à la Confédération générale du travail (Sôdômei Kantô rôdô dômeikai). Le 16 novembre, les dirigeants de la Sôdômei excluent six de ses membres, dont Watanabe Seinosuke et Sugiyama Keiichi et, le 10 décembre, les quatre syndicats dissidents. Le 20 décembre, six syndicats de gauche, y compris les quatre susmentionnés, se constituent en Confédération générale du travail - Conseil régional du Kantô (Sôdômei Kantôchihô hyôgikai) et s’affilient à la Sôdômei.

Le 16 mars 1925, une conférence de la Sôdômei décide de créer un parti politique prolétarien et le 27, ordonne la dissolution du Conseil régional du Kantô (Kantô chihô hyôgikai), effective le 16 avril. Le 12 avril, trente syndicats ouvriers de gauche forment une Confédération générale du travail - Confédération rénovatrice (Nihon rôdô sôdômei kakushin dômei) ; le 16 mai, vingt-trois de ces syndicats rénovateurs sont exclus de la Sôdômei. Le 24 mai, la Confédération rénovatrice se sépare de la Sôdômei et crée le Conseil des syndicats de travailleurs du Japon (Nihon rôdô kumiai hyôgikai, en abrégé Hyôgikai). C’est la première des nombreuses scissions que connaîtra la Sôdômei. Le 22 novembre, lors d’un conflit du travail dans l’usine de Kawasaki des filatures Fuji (Fuji bôseki), les membres de la Sôdômei se heurtent violemment à ceux du Hyôgikai.

Entre temps, le Syndicat des paysans du Japon (Nihon nômin kumiai, en abrégé Nichinô), fondé le 9 avril 1922 par Sugiyama Motojirô, et divers syndicats ouvriers s’accordent pour se retrouver à Ôsaka le 10 août 1925 en vue de fonder un Parti politique prolétarien (Musan seitô soshikijunbi kyôgikai). Le 29, la Sôdômei se retire, suivie le 30 par le Hyôgikai. Ce dernier sera interdit le 10 avril 1928. Les années suivantes, les grèves se poursuivent ; mais elles sont de plus en plus inféodées aux syndicats et aux partis qui les utilisent pour régler leurs propres comptes.

La guerre contre la classe ouvrière

Tandis que le syndicalisme, le bolchevisme et l’anarchisme minent le mouvement ouvrier de l’intérieur, un nouvel acteur se fait un chemin dans le Japon des années 1930 : l’armée (14). Les grandes manœuvres des syndicats et des partis, de gauche ou de droite, se conforment au jeu de la politique parlementaire : le 25 juin, les syndicats Sôhyô, Zenrô et Sôrengô tentent de former une ligue anticommuniste et antifasciste avec d’autres syndicats de moindre importance ; la tentative échoue et entraîne une scission au sein du Zenrô. Les trois forces conjuguées militaires, syndicales et politiques n’empêchent pas l’année 1931 de connaître le plus important nombre de conflits de l’entre-deux-guerres : on dénombre, cette année-là, 818 syndicats ouvriers comptant 368 975 adhérents et 864 conflits du travail impliquant 54 515 participants. Dans les usines répondant aux critères de la loi sur les fabriques (Kôjôhô) de 1911, on enregistre 598 incendies, 284 morts et 34 923 blessés, et dans les mines, 691 morts et 7 955 blessés.

L’évolution de la société japonaise, accélérée par la crise de 1929, vers une plus grande soumission des travailleurs à la mécanisation du travail (15), la manipulation politique et électorale de leurs conflits avec le capital, et le poids croissant de la police et de l’armée au sein du gouvernement, change la donne pour les ouvriers à partir de l’année 1932. De-ci de-là, certains obtiennent de conserver des privilèges obtenus antérieurement de haute lutte : le 20 mars 1932, par exemple, les employés du métro de Tôkyô entrent en grève à l’appel du Zenkyô pour des augmentations de salaire et de meilleures conditions de travail, et obtiennent gain de cause le 23. Mais ce ne sont que des combats d’arrière-garde. Les ouvriers doivent se soumettre aux syndicats pour négocier et les syndicats les utilisent comme masse de manœuvre pour asseoir leur propre pouvoir.

A partir de 1932, le mouvement syndical se plie à la politique expansionniste du Japon en Asie. Le 25 septembre, les syndicats de tendance droitière s’unifient en Conseil des syndicats ouvriers japonais (Nihon rôdô kumiai kaigi) ; et le 20 novembre voit la formation d’une Confédération du travail du Japon (Nihon rôdô dômei) sous l’influence du Parti national-socialiste japonais (Nihon kokka shakaitô). Le 6 avril 1933, les marins de la région de Kôbe imposent au patronat d’employer des Japonais à la place des Chinois. Le 23 septembre, la Sôdômei renonce à la grève comme moyen d’action et demande, dans le cadre de l’économie de guerre, l’intervention de l’Etat en cas de conflit du travail, la formation d’un ministère du Travail industriel ainsi que la nationalisation des principales industries. Cette année 1933, 4 288 personnes sont arrêtées, et 1 282 condamnées, pour infraction à la Loi de préservation de la sécurité publique (Chian iji hô), promulguée en 1925, chiffres qui indiquent que la mise au pas de la population japonaise ne se passe pas aussi harmonieusement que son encadrement par les syndicats, les partis et la police le laisserait supposer.

Le 3 avril 1934, le Club des ouvriers d’industrie (Sangyô rôdô kurabu) et le Sôrengô organisent une journée des travailleurs du Japon (Nihon rôdôsai) en opposition au 1er mai. Le 26 octobre, lors de sa treizième assemblée, l’Union des syndicats ouvriers de la marine (Kaigun rôdô kumiai renmei) rédige une plate-forme dans laquelle le travail est expressément assujetti au service de l’Etat. Le 18 novembre, les tendances syndicales de gauche s’unissent, à leur tour, pour former un Conseil national des syndicats ouviers du Japon (Nihon rôdô kumiai zenkoku hyôgikai, en abrégé Zenpyô) avec pour secrétaire général Katô Kanjû.

Cette année 1934, l’emploi précaire se répand : plus de 30 % des entreprises employant plus de 100 personnes, soit 754 usines, embauchent environ 80 000 personnes sous contrats temporaires. Le 29 mai 1935, la Sôdômei et les autres syndicats décident unanimement de s’opposer à l’emploi précaire qui ne cesse de se développer et, le 1er août, remettent une pétition comportant 30 000 signatures au ministère de l’Intérieur ; sans résultats. Le nombre d’accidents du travail s’accroît en 1934 : on compte 521 morts et 13 955 blessés, soit respectivement 47 % et 51 % de plus que l’année précédente. Dans les mines, les chiffres sont de 911 morts et 73 134 blessés. En 1935, l’espérance de vie est de 44,8 ans pour les hommes et de 48,5 ans pour les femmes.

Le 15 janvier 1936, la Sôdômei et la Confédération syndicale nationale du travail (Zenkoku rôdô kumiai dômei) fusionnent pour former une Confédération nationale générale du travail du Japon (Zen Nihon rôdô sôdômei, en abrégé Zensô). Selon le ministère de l’Intérieur, cette nouvelle confédération regroupe 72 000 adhérents, soit 17 % des ouvriers organisés. Le 19 avril, les syndicats nationalistes s’organisent en une Amicale des syndicats ouvriers patriotiques (Aikoku rôdô kumiai zenkoku konwakai) ; elle compte 47 000 adhérents. Le 29 août, les syndicats de gauche proposent au Parti social des masses (Shakai taishûtô) une action commune pour lutter contre le fascisme ; celui-ci refuse et le 15 novembre, le Conseil national des syndicats ouvriers du Japon (Nihon rôdô kumiai zenkoku hyôgikai) appelle à un front populaire (jinmin sensen) pour lutter contre le facisme. L’armée, elle, ne se paye pas de mots : le 10 septembre 1936, l’armée de terre réprime le mouvement syndical au sein des usines d’artillerie ; le 2 octobre, les syndicats des arsenaux se réorganisent et s’engagent à servir loyalement l’Etat.

L’année 1937 s’ouvre sur une multitude de conflits ouvriers : 229 en janvier, 292 en février, 252 en mars, 225 en avril et 326 en mai, mais à partir du mois de juillet leur nombre diminue soudainement à la suite de l’entrée en guerre officielle du Japon contre la Chine le 7. Le 4 février, le Syndicat des ouvriers des transports de Tôkyô (Tôkyô kôtsu rôdô kumiai) appelle les employés de la Compagnie des autobus Keisei à la grève pour s’opposer à un projet de faire d’un jour de congé un jour travaillé ; la direction licencie les meneurs mais le mouvement s’étend à d’autres compagnies. La police sert de médiateur et, le 12 mars, l’entreprise réintègre les licenciés, mais le 7 mai, une trentaine de syndicalistes sont arrêtés. Par ailleurs, le 8 février, deux mille ouvriers de la Fabrique d’aciers spéciaux du Japon (Nihon tokushukô) se mettent en grève pour réclamer des augmentations de salaire et le droit de se syndiquer ; après médiation policière, ils obtiennent satisfaction.

Le 17 octobre de cette année 1937, le syndicat Zensô décide de renoncer à la grève afin de ne pas aggraver les difficultés de la Nation lors d’une assemblée nationale. Le 22 décembre, le Conseil national des syndicats du Japon (Nihon rôdô kumiai zenkoku hyôgikai), affilié à l’Internationale des syndicats ouvriers rouges (Profintern), le Conseil général des syndicats ouvriers du Japon (Nihon rôdô kumiai sôhyôgikai) et le Parti prolétarien du Japon sont interdits. Plusieurs syndicats proclament leur soutien au gouvernement dans la guerre. Le 28 janvier 1938, la Confédération nationale générale du travail du Japon (Zen Nihon rôdô sôdômei, Zensô) invite des militaires et des patrons à une assemblée pour discuter de la coopération entre salariés et patronat afin de défendre le pays. Le 24 mars, naît un Club de coopération tripartite (Sankyô kurabu), sous l’égide de la confédération Zensô, qui se donne pour tâche de concilier travailleurs, patrons et gestionnaires afin d’éviter les conflits du travail. Le 30 juillet, est instituée une Union patriotique industrielle (Sangyô hôkoku renmei) dont le but est de promouvoir la formation de corporations ouvrières au service de l’Etat dans chaque entreprise. Il y en aura 1 158 dès la fin de l’année ; 7 929, comptant 1 690 000 adhérents, en août 1939 ; et en novembre 1940, au moment de la formation de l’Association patriotique industrielle du Grand Japon (Dai Nihon sangyô hôkokukai), il y en aura 54 429 regroupant 4 560 000 personnes, la quasi-totalité des ouvriers des industries de transformation, des mines et des employés des transport.

Le mouvement ouvrier se déroule à l’intérieur de ce cadre s’il est à son profit ou à l’extérieur s’il veut obtenir plus que le gouvernement et les syndicats sont prêts à lui concéder : le 14 février 1938, 206 ouvriers de l’Entreprise générale de construction automobile (Kyôritsu jidôsha seisakusho) se mettent en grève pour obtenir des augmentations de salaire ; le 16, ce sont les mineurs de charbon des mines d’Iwaki (Iwaki tankô) qui protestent contre le licenciement de certains de leurs camarades ; imités par 197 ouvriers d’une usine de caoutchouc de Hokkaidô (Hokkaidô gomu) qui réclament, eux aussi, la réintégration de camarades licenciés. Cette année 1938, pour la première fois, le nombre des ouvriers des industries lourde et chimique dépasse celui des ouvriers de l’industrie légère.

Les mois de janvier et février 1940 sont marqués par de nombreux conflits ouvriers. Le 16 février, le ministre de la Santé publique, Yoshida Shigeru (1878-1967) demande aux syndicats de se dissoudre spontanément. A partir de cette année-là, le gouvernement interdit au fur et à mesure tous les syndicats (voir les tableaux) et partis politiques qui ne l’avaient pas été antérieurement. Un des derniers, la Fédération des syndicats de mineurs et d’employés des mines d’Ashio (Ashio dôzan kôshokufu kumiai rengôkai), le sera le 30 mars 1941.

Les autorités ne se limitent pas à réprimer syndicats et partis : le 13 septembre 1940, l’Association des conteurs de rakugo (16) (Rakugoka kyôkai), il est difficile de savoir si contrainte ou non, décide de ne plus raconter d’histoires érotiques, ni de yakuza (les gangsters japonais) ni de voleurs ; le 31 octobre, toutes les salles de danse sont fermées à Tôkyô. Et pour parachever le tout, des festivités sont organisées pour le 2 600e anniversaire mythique de la fondation du Japon le 10 novembre.

Le 7 décembre 1941, le Japon attaque la flotte américaine à Pearl Harbor. Le 22, les 1 400 ouvriers de l’entreprise de câbles électriques Furukawa de Yokohama (Furukawa denkô Yokohama densen seizôsho) organisent le sabotage de leur travail pour manifester contre une augmentation annuelle qu’ils jugent insuffisante de leurs salaires ; le 24 décembre, la police sert de médiateur et conseille aux patrons et aux ouvriers d’entrer en pourparlers. Cette année 1941, on dénombre 159 conflits du travail auxquels ont participé 10 867 personnes. Je reviendrai dans un chapitre ultérieur sur ces conflits pendant la deuxième guerre mondiale.

(à suivre)

J.-P. V.


La situation de la classe laborieuse au Japon dans Echanges :
- I. Introduction. La bureaucratie. Les employeurs. Les travailleurs n° 107, hiver 2003-2004, p. 37.
- II. La guerre sino-japonaise (1894-1895). L’entre-deux guerres (1896-1904). La guerre russo-japonaise (1904-1905). Lutte de clans au sein du gouvernement n° 108, printemps 2004, p. 35.
- III. Avant 1914 : La composition de la classe ouvrière. La discipline du travail et l’enseignement. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syndicats n° 109, été 2004, p. 25.
- IV. Les origines du socialisme japonais : Le socialisme sans prolétariat. Ses origines intellectuelles japonaises, le bushidó. Ses origines intellectuelles étrangères. Marxisme contre anarchisme n° 110, automne 2004, p. 25.
- IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914 n° 112, printemps 2005, p. 18.
- V. Bouleversements économiques et sociaux pendant la Grande Guerre. Un ennemi : l’Allemagne. Le commerce. L’industrie. La classe ouvrière. Les Coréens au Japon n° 114, automne 2005, p. 32.
- VI. Les grèves pendant la première guerre mondiale. Les conflits du travail de 1914 à 1916. Un tournant : 1917-1918. Les émeutes du riz . n° 115, hiver 2005-2006, p. 41
- VII. La dépression de 1920-1923. Le grand tremblement de terre du Kantô. La crise bancaire de 1927. La crise de 1929 n° 117, été 2006, p. 39.
- VIII. Entre première et deuxième guerres mondiales. Le taylorisme. Les zaibatsu. La lutte des classes. Les Coréens n° 119, hiver 2006-2007, p. 24.
- IX. Les origines réformistes du syndicalisme ouvrier. Parlementarisme et syndicalisme. Les conflits entre syndicats prennent le pas sur la lutte de classes. La guerre contre la classe ouvrière n° 121, été 2007, p. 21.
- X. Les travailleurs des campagnes. Les Coréens. Les burakumin. Patronat et fonctionnaires. Les yakuza n°124, printemps 2008, p. 23.]
- XI. Les partis de gouvernement. Les socialistes. Les anarchistes. Le bolchevisme.. - Osugi Sakae. - Kawakami Hajime. - Katayama Sen.
- XII, 1. Qu’est-ce que la littérature prolétarienne ? Les écrivains prolétariens japonais. Les Semeurs. Revues et organisations.
- XII, 2. Le roman prolétarien, Echanges n° 119, p. 29.

(2) Voir La situation des classes laborieuses au Japon (3), Echanges n° 109, p. 34.

(3) Ibid.

(4) Voir La situation des classes laborieuses (2), Echanges n° 115, p. 41.

(5) Voir La situation des classes laborieuses au Japon (6), Echanges n° 108, p. 38.

(6) Le 18 septembre 1931, les services secrets japonais organisaient un pseudo-attentat, attribué à des terroristes chinois, sur la ligne de chemin de fer près de Moukden (actuellement ville de Shenyang, qui portait le nom de Fengtian sous la dynastie mandchoue des Qing [1644-1911]) qui donnait le prétexte à l’armée japonaise déployée dans la région de s’emparer de la partie septentrionale de la Mandchourie (actuellement Heilongjiang) jusque-là soumise à l’influence russe, et d’instaurer un Etat indépendant le 1er mars 1932, le Mandchukuo, avec Pu Yi (sous le nom de Kang De), le dernier empereur de Chine de la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) qui avait été destitué en 1912 à la suite de la proclamation de la République chinoise. Voir Sommaire du numéro 18-19 : Religions, nationalismes, racismes, des idéologies mortifères, Echanges n° 117, p. 47.

(7) Voir La situation des classes laborieuses au Japon (3), Echanges n° 109, p. 34 et 36.

(8) Tous les chiffres cités ci-après proviennent de la Kindai Nihon sôgô nenpyô (Chronologie générale du Japon moderne), Iwanami shoten, 2001 ; complétée par la Shakai rôdô undô dai nenpyô (Grande chronologie des mouvements ouvriers et sociaux), Ôhara shakai mondai kenkyûsho (Institut Ôhara de recherche sur les questions sociales), Rôdô junpôsha, 1995.

(9) Nosaka Sanzô (1892-1993) fut membre du Parti communiste britannique alors qu’il étudiait en Grande-Bretagne, puis cofondateur du Parti communiste japonais en 1922. Condamné à une peine de prison au Japon, il fuit en 1931 en URSS et semble avoir participé à la lutte des communistes chinois sous Mao Zedong à partir de 1940. Il est rentré au Japon en 1946 et a été élu à la Chambre basse. Dirigeant du Parti communiste japonais de 1958 à 1982.

(10) Voir La situation des classes laborieuses (2), Echanges n° 115, p. 44.

(11) Voir La situation des classes laborieuses au Japon (3), Echanges n° 109, p. 36.

(12) Voir La situation des classes laborieuses au Japon (I), Echanges n° 107, p. 46.

(13) Voir Albert Maybon, Le Japon d’aujourd’hui, Ernest Flammarion éditeur, 1924, p. 209.

(14) Voir La situation des classes laborieuses au Japon (7), Echanges n° 117, p. 47.

(15) Ibid., p. 45.

(16) Le rakugo est, aujourd’hui encore, très populaire dans la ville basse (shitamachi) de Tôkyô. Un conteur se moque des travers de la société et de la politique, à la manière des chansonniers français d’antan, dans de petits lieux de spectacle. Le lecteur intéressé, qui n’aura pas l’occasion d’aller au Japon s’imprégner de l’atmosphère de ces théâtres de poche, peut se reporter à Anne Sakai, La Parole comme art. Le Rakugo japonais, éd. L’Harmattan, 1992.

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