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Anton Pannekoek : Sur la religion

mercredi 16 mai 2007, par Yves

Ce texte est extrait du livre d’Anton Pannekoek "Les conseils ouvriers", traduit à partir de la version anglaise par le groupe Informations et correspondance ouvrières et publié aux éditions Bélibaste en 1974. Quelques commentaires critiques sont placés à la fin du texte (Ni patrie ni frontières)

La religion est la plus vieille et la plus enracinée des idéologies qui jouent encore un rôle aujourd’hui. De toujours, la religion a été la forme sous laquelle les hommes ont exprimé cette conscience que leur vie était dominée par des forces supérieures et incompréhensibles. Dans la religion se manifestait l’idée d’une cohérence profonde entre l’homme et le monde, entre l’homme et la nature, entre l’homme et les autres hommes. Avec le développement du travail, des divers modes de production, de la connaissance de la nature, avec les changements sociaux et l’évolution des rapports entre les hommes, les conceptions religieuses se modifièrent.

Celles d’aujourd’hui se sont surtout formées il y a quatre siècles au cours de la lutte de classes violente que connut la période de la Réforme. Lutte de la bourgeoisie montante et du Capital commercial contre la domination moyenâgeuse de la propriété foncière, lutte des paysans contre l’exploitation par les nobles et le clergé, elle prit aussi une forme religieuse. A cette époque, on connaissait mal la nature comme la société, et la soumission profonde qui en résultait conduisait également à cette conception qu’une puissance surnaturelle domine et le monde et l’humanité. Mais cette conception variait avec le milieu, la misère et les besoins de la vie du croyant : telle pour le riche et le petit bourgeois, autre pour le prince et le prélat, autre pour le paysan, autre encore pour le prolétaire des villes.

Et l’organisation en chapelles de croyances et de confessions différentes n’est pas sans rappeler celle des partis politiques au XIXe siècle, avec leurs programmes différents, exprimant les intérêts et les oppositions de classe d’alors. Changements de croyances, formations d’Eglises nouvelles, autant de formes d’une lutte sociale pleine de passion. Lorsqu’en 1752 les villes hollandaises se soulevèrent contre l’Espagne et mirent à leur tête Guillaume d’Orange, elles le firent en abandonnant l’Eglise catholique pour rejoindre l’Eglise calviniste.

Les formes et les noms que prirent les diverses confessions, la manière dont la religion se présenta, alors comme plus tard, se rattachent bien entendu aux formes moyenageuses et primitives du christianisme. Mais leur contenu profond, leur caractère essentiel, fut déterminé par la naissance de la société bourgeoise, celle de la production de marchandises. Les forces qui dominaient la vie de l’homme n’étaient plus des forces de la nature - car celles-ci étaient déjà, dans une certaine mesure, maîtrisées par la nouvelle forme de travail qui se développait - mais des forces sociales encore inconnues. Les producteurs sont contraints de transformer les marchandises qu’ils produisent en argent. Savoir si tel producteur peut les vendre et combien dépend d’une instance hors d’atteinte de sa volonté, le marché et ses prix, déterminés par l’ensemble de la production sociale et par la concurrence.

Quels que soient son zèle et son habileté, il peut s’appauvrir et même disparaître, comme réussir et s’enrichir. Cette puissance qui le domine, c’est la marchandise transformée en argent, concentrée sous forme de capital. Il n’est plus maître de son sort : « l’homme propose et Dieu dispose ». Mais ce n’est plus comme autrefois, où c’était l’être intime qui était en cause et qu’une puissance physique pouvait élever ou abaisser ; il s’agit maintenant des actes les plus minimes de l’esprit, de la pensée, du calcul, de la volonté, de la passion ; il s’agit de la puissance spirituelle qui domine l’activité sociale. Et cette société est unique en dépit des différences entre peuples et races : le commerce en lie les diverses parties, en fait un tout homogène. Par conséquent, il n’y a qu’un dieu, un pur esprit tout-puissant, qui règne sur le monde et décide du sort des hommes selon son bon plaisir. Ainsi s’exprime, dans les conceptions religieuses des bourgeois, l’expérience profonde qu’a ce monde des forces sociales qui le dominent.

Mais l’influence du mode de production bourgeois n’est pas moindre sur la conscience morale des hommes, que sur leurs conceptions spirituelles. Les producteurs libres sont indépendants les uns des autres ; chacun pour soi dans cette concurrence effrénée. L’égoïsme est la condition première de l’existence : qu’il vienne à faire défaut et on risque d’être écrasé dans cette lutte implacable de chacun contre tous et de tous contre chacun. Pourtant, les producteurs forment un tout incohérent : ils ont besoin les uns des autres et travaillent pour leurs besoins réciproques. La vente et l’achat les lient : en dépit de toutes les luttes qu’ils se livrent, ils forment une communauté. Et communauté cela signifie que le caprice de chacun est limité par des règles indispensables. Aucun échange régulier de marchandises ne peut se faire si chacun se laisse guider par le bon plaisir de son égoïsme personnel : les échanges réciproques exigent que l’on se conforme à certaines règles de comportement, que l’on sache ce qui est permis et ce qui ne l’est pas.

Sans de telles normes, qui fixent l’honnêteté et la bonne foi, aucun commerce durable n’est possible. Il va sans dire que ces règles ne sont pas toujours respectées par tout le monde. Au contraire, si l’intérêt personnel et les besoins de l’autoconservation l’ordonnent, on les violera, plus ou moins selon les cas. Mais vient-on à le faire qu’on sait qu’on le fait et on n’en garde pas moins présente à la conscience cette norme générale, considérée comme ordre moral éternel. Ce conflit entre l’intérêt personnel et l’intérêt social commun, entre l’acte et la règle, est la manifestation dans le domaine de l’éthique de l’ambiguïté interne du monde bourgeois. La loi morale - selon Kant - ne règne pas parce qu’elle est obéie, mais justement parce qu’elle ne l’est pas. Cette loi n’est pas un fait pratique, mais la conscience intérieure de ce qu’il faut faire. Dans la société bourgeoise domine cette idée que, dans ce monde, l’homme ne peut survivre qu’en péchant contre les règles de la morale. Et c’est bien de péché qu’il s’agit car les forces spirituelles, dont on ne connaît pas l’origine sociale, sont ressenties comme des émanations divines : la loi morale est un ordre venu de Dieu. Et toute offense envers cette loi morale est une offense envers Dieu.

Un problème domine toute la pensée religieuse des siècles passés : comment le pécheur peut-il se racheter devant Dieu, comment peut-il obtenir son salut, comment peut-il éviter la punition qu’il a méritée ? Plus tard, les critiques du XIXe siècle ont posé cette question pleine de logique : en quoi et pourquoi serait-il nécessaire que l’homme ait besoin d’une rémission de ses prétendus péchés, puisque le Créateur lui-même doit être tenu pour seul responsable de sa créature ? Et ils se moquaient à juste titre des étranges élucubrations d’une théologie subtile qui cherchait à faire de tout ça une construction intelligible. Mais ils oubliaient ce fait incontestable, que, dans cette période, l’idée de péché était des plus solides et qu’on ne pouvait l’extirper par des raisonnements. Ceci prouve que cette notion avait une origine profondément ancrée dans la société ; elle tirait sa force, tant à l’époque de la Réforme que dans la période ultérieure, des contradictions de la bourgeoisie, c’est-à-dire des contradictions de la production bourgeoise.

Les luttes religieuses au siècle de la Réforme, formes idéologiques prises par la lutte de classes à cette époque, trouvèrent leur expression théologique dans les discussions sur la Grâce. Dans les pays méridionaux où la bourgeoisie était peu puissante, où régnaient des monarques absolus et où se maintenaient, voire même se renforçaient en se dotant d’une nouvelle organisation, le pouvoir central et l’appareil d’une Eglise catholique moyenâgeuse, cette Eglise affirmait que le salut ne pouvait être obtenu sans elle, qu’il exigeait une soumission totale au clergé. Au contraire, les bourgeois de l’Europe occidentale, dont la puissance allait croissante et qui étaient prêts à conquérir le monde nouveau qui s’ouvrait devant eux, affirmaient leur liberté par l’intermédiaire de la doctrine protestante qui voyait la Grâce comme un résultat de la foi personnelle, sans avoir à faire appel à des prêtres.

En Allemagne où la résistance inévitable à l’exploitation de Rome coïncidait avec le début d’un déclin économique, la foi prit la forme luthérienne, d’une soumission aux ordres des princes. Les paysans pauvres, exploités à mort, et les prolétaires ne se sentaient guère créaures de Dieu, mais plutôt des victimes en ce monde, et ils se considéraient comme chargés d’un devoir sacré : établir sur terre le royaume de Dieu, celui de l’égalité et de la justice. Toutes ces différences religieuses s’incarnaient en autant de doctrines théologiques qui traduisaient les différences et les oppositions entre classes et couches sociales : mais ces différences leur étaient inconnues en réalité ; ils n’en percevaient pas cette origine sociale, bien qu’au XVIe siècle se soient succédées, au cours d’une lutte des classes acharnée, guerres, révolutions et contre-révolutions.

Lorsque ces luttes s’apaisèrent, un nouvel ordre s’établit ; les différences et oppositions perdirent de leur acuité ; les Eglises se sclérosèrent en petits groupes et se dogmatisèrent ; elles recrutaient toujours dans les mêmes familles : on y entrait en naissant et les limites entre les diverses Eglises étaient en fait le résultat de luttes et de guerres d’autrefois, tandis que leur solidité et leur cohésion étaient le résultat de la tradition et de la solidarité de leurs membres. Mais, à l’intérieur de chaque petit groupe, se développaient de nouvelles contradictions de classes : dans chaque Eglise, les siècles suivants virent cohabiter riches et pauvres, propriétaires terriens et fermiers, bourgeois et ouvriers. Toutefois dans les temps qui suivirent immédiatement la Réforme, les différences de classes ne se manifestèrent que sous la forme de différence de croyances et par des luttes pour ces croyances. Mais pour les riches bourgeois, la religion ne revêtait plus une telle importance, elle jouait un rôle beaucoup plus faible que pour les petits bourgeois et les paysans appauvris et opprimés et par conséquent, était beaucoup plus tolérante. Chez ces derniers, elle prit des formes exaltées et fanatiques (comme, par exemple, les Piétistes allemands, les Réformés hollandais et les Méthodistes anglais) et cela put mener dans certains cas, à une scission de l’Eglise initiale.

Au XVIIIe et au XIXe siècle, la lutte de la bourgeoisie pour le pouvoir prend parfois la forme d’un combat idéologique contre la religion traditionnelle. En effet, la puissance des princes, des nobles et du clergé s’appuyait sur une doctrine religieuse, sur l’autorité d’une Eglise (en fait de l’Eglise catholique) qui garantissait le caractère sacré des vieilles institutions. Souvent l’Eglise, comme dans la France d’avant la Révolution de 1789, était le propriétaire terrien le plus important ; l’expropriation de ses terres, leur nouvelle allocation aux paysans, préalable à l’exploitation capitaliste, fut, pour la bourgeoisie, la première source de richesse. Elle eut recours aux sciences de la nature, et favorisa leur développement car elles étaient à la base de la technologie et du machinisme industriels, mais elle ne manqua pas de les utiliser aussi dans sa lutte idéologique, car les lois de la nature qu’elles découvraient montraient qu’il était impossible de s’en tenir aux conceptions primitives de la religion traditionnelle et de la vérité consacrée. Ainsi suivait-elle ses intérêts du moment en utilisant la connaissance nouvelle contre les vieilles doctrines, et cherchait-elle à soustraire les vastes masses petites bourgeoises et paysannes à l’influence de l’Eglise et à les ranger à ses côtés. En faisant passer ces masses de la croyance en l’Eglise à la croyance en la Science, elle minait le pouvoir politique de la classe dominante et renforçait le sien propre.

Au cours du XIXe siècle, et dans tous les pays, la lutte contre la religion traditionnelle conduisit à un recul de l’obscurantisme et à un progrès indéniable ; mais d’une manière qui différait chaque fois avec la situation particulière. Là où, comme en Angleterre, régnait une bourgeoisie riche, celle-ci se montrait prudente et tolérante car elle ne voulait pas briser ses liens avec la noblesse et l’Eglise, et par conséquent ce furent les petits bourgeois et les ouvriers qui menèrent la lutte spirituelle la plus violente et la plus radicale. Mais là au contraire où la bourgeoisie avait encore à s’élever et rencontrait une résistance opiniâtre (comme en Allemagne), la lutte religieuse prit tout de suite des formes plus radicales. Savants et intellectuels en général se mirent au premier rang des propagandistes : une marée de livres et d’articles destinés à vulgariser les découvertes scientifiques, se répandit. Et justement parce que la lutte pratique, politique, de la bourgeoisie allemande était d’une faiblesse insigne, la théorie devait se développer. Et elle le fit avec les conséquences les plus diverses, allant d’un christianisme bénin et libéral à l’athéisme le plus total.

La lutte menée par la bourgeoisie, soit pour, soit contre la religion, en resta au plan idéologique : celui de la Vérité, celui des conceptions générales et abstraites. Sous cette forme, elle n’avait rien à voir avec des buts sociaux. Il va sans dire que la bourgeoisie ne pouvait guère révéler son but social, celui d’instaurer la domination de l’exploitation capitaliste ; elle devait le masquer derrière des idées, des idéaux, ceux d’une liberté politique et juridique abstraite. Ainsi la lutte entre Religion et Science en resta-t-elle apparemment au niveau des idées. Les adversaires les plus radicaux de la religion, le plus souvent des petits bourgeois, se qualifiaient eux-mêmes de « libres penseurs », voulant montrer ainsi qu’ils étaient libérés des dogmes et des anciens enseignements des Eglises et qu’ils recherchaient la vérité, par leur propre pensée, dans la plus entière des libertés. Mais cette idée que la pensée des hommes est déterminée par la société, que les conceptions religieuses ou antireligieuses naissent en fait du mode de production, ne pouvait leur venir à l’esprit, car leur propre science ne s’étendait pas au-delà des sciences de la nature. Mais ils devaient en avoir une belle illustration, en faire l’expérience vivante par l’intermédiaire du destin de leur propre doctrine.

Pour la majorité de la classe bourgeoise, en effet, l’athéisme ne représentait pas la meilleure théorie. Dans son enthousiasme premier, il est possible qu’elle ait cru qu’avec l’avènement de l’ordre bourgeois commençait une époque de bien-être général, de bonheur universel et que tous les problèmes de la vie pratique seraient résolus : par conséquent, aucune puissance surnaturelle et inconnue ne pouvait disposer du sort de l’homme. L’humanité, en résolvant les problèmes pratiques de la vie matérielle grâce à la science et ses applications techniques, résolvait du même coup tous les problèmes théoriques. Mais ce ne fut là qu’une illusion éphémère. Car, au fin fond de son subconscient, demeurait cette idée qu’avec la lutte de l’un contre l’autre, qu’avec la concurrence, aucun homme n’était en fait maître de son sort. Et il apparut bientôt que dans ce monde nouveau d’autres forces nouvelles étaient à l’œuvre. Crises commerciales et industrielles périodiques, catastrophes imprévisibles et mystérieuses interrompaient brutalement le progrès. La croissance irrésistible de l’industrie réduisait à la plus atroce des misères ouvriers et artisans : des insurrections d’affamés, en Angleterre, montraient déjà le début d’une lutte de classe organisée.

Des profondeurs de ces masses insurgées jaillissaient de nouvelles idées qui, comme un nouveau Mane, Thecel, Pharès (1) tracé en lettres de feu par une main prophétique, annonçaient à la bourgeoisie son futur déclin. Mais celle-ci ne pouvait atteindre à une conscience claire, scientifique, du véritable caractère de la société, qui lui aurait révélé du même coup son propre caractère d’exploitrice et d’esclavagiste, et qui lui aurait enseigné que son mode de production est transitoire. Car cela aurait signifié qu’elle devait se sacrifier d’elle-même, et par conséquent la force intérieure lui aurait manqué pour poursuivre sa lutte. Or, la bourgeoisie se sentait une force assez jeune pour continuer à se battre, pour conquérir le monde et imposer sa domination aux masses travailleuses. Une classe qui se sent capable de mener en pratique une lutte ne peut le faire sans la conviction théorique d’avoir raison et d’aboutir à la victoire ; elle se construit donc une conception théorique convenable et la répand. C’est pourquoi il fallait à la bourgeoisie puiser sa force dans une croyance instinctive qui affirmait que ce n’étaient pas des puissances matérielles, mais des puissances spirituelles transcendantes qui dominaient le monde et son avenir propre. Ainsi la bourgeoisie en tant que classe devait laisser vivre la religion ; ce mode de pensée était tout à fait adapté à sa situation sociale.

Mais cette religion était bien entendu tout autre chose que la doctrine traditionnelle de l’Eglise. Aux dogmes intolérants et intransigeants succèdaient des conceptions plus élastiques, plus rationnelles et le sentiment vague qu’au lieu du Dieu vengeur, le terrible Jéhovah, régnait au ciel un dieu tolérant et débonnaire, parfois même si vague et si peu existant qu’il se transformait en simple idéal moral.

Mais dans la mesure où plus tard le mouvement ouvrier se dressait menaçant, la bourgeoisie revenait de plus en plus vers la religion. Des conceptions mystiques s’emparaient de plus en plus de la pensée générale et des productions de ses porte-parole. De temps en temps, on voyait bien ressurgir quelque manifestation de rationalisme, surtout à l’époque où la grande bourgeoisie se sentait assez forte pour conquérir l’univers avec son industrie et son capital ; mais, renforcé par les crises mondiales violentes et par les guerres destructrices, le sentiment d’incertitude, d’angoisse face à l’avenir, se développait dans la classe bourgeoise, et avec lui croissaient des tendances mystiques et religieuses.

Au XIXe siècle, on vit naître, au sein de la classe ouvrière, en liaison avec son mode de vie et sa position de classe, une conception matérialiste complètement différente. Elle divergeait de l’athéisme qui avait joué son rôle dans la lutte de la bourgeoisie. L’athéisme s’oppose au déisme, à la croyance en Dieu ; pour lui, le problème essentiel est : existe-t-il un dieu qui règne sur le monde ? Le matérialisme ne traite pas ce problème, il s’intéresse aux véritables forces qui dominent le monde : ce sont des forces matérielles, c’est-à-dire des forces réelles et observables. Car les forces qui dominent les ouvriers sont visibles et distinctement identifiables : ce sont des forces sociales. Dès que les ouvriers en arrivent à la conscience de leur position de classe, ils comprennent que leur sort commun est déterminé par le capitalisme ; ils comprennent que leur exploitation est le résultat naturel de la vente de leur force de travail ; ils comprennent que leur misère est le résultat d’une nécessité, celle pour le capital d’accumuler en faisant des profits ; ils comprennent que, par cette lutte qu’ils mèneront en nombre croissant, ils seront capables de renverser le Capital et de supprimer l’exploitation. Leur pensée se meut au sein des réalités du monde ; la vieille question de l’existence d’un Dieu qui dirige le monde ne se pose pas pour eux. Elle est vide de sens, tout comme cette question que se posait le Moyen Age : mille anges peuvent-ils se tenir ensemble sur la pointe d’une seule anguille ? Questions et problèmes religieux n’ont aucun intérêt pour les ouvriers car ils ne jouent aucun rôle au sein des problèmes qui les mettent véritablement en mouvement. Ils n’en ont rien à faire et, comme ils n’en font rien, questions et problèmes religieux disparaissent de leur conscience, et finalement disparaissent totalement.

Telle est donc la différence entre athéisme et matérialisme. L’athéisme s’en prend essentiellement à la religion, la considère comme cause principale de la stupidité et de l’oppression et la combat car il voit en elle l’ennemi le plus dangereux du progrès. Le matérialisme voit en la religion une conséquence des relations sociales et, par suite, ne s’intéresse pas du tout aux questions religieuses en tant que telles, mais ce faisant il n’en mine pas moins la religion elle-même. Il n’a à en traiter que du seul point de vue théorique, montrer qu’elle est un phénomène hjstorique important, et ainsi la comprendre et l’expliquer. Toutefois, dans la pratique, athéisme et matérialisme ont coexisté dans le mouvement ouvrier. Il arrive souvent en effet qu’un ouvrier élevé au sein d’une tradition religieuse, se mette à penser à partir de son expérience personnelle de la réalité, c’est-à-dire de manière matérialiste, et constate alors que ses anciennes croyances s’évanouissent. Dans cette période de doute et de contradictions internes, il recourt aux ouvrages athées et aux livres de vulgarisation scientifique pour triompher de la tradition par sa prise de conscience.

L’athéisme n’a joué de rôle important qu’une seule fois : au cours de la Révolution russe. Au XIXe siècle, la Russie était un pays immense peuplé de paysans incultes et misérables, tout juste libérés du servage, vivant dans une pauvreté toute primitive et soumis à l’oppression du despotisme à la fois cruel et incapable du Tsar et des propriétaires terriens nobles. Le capitalisme de l’Europe occidentale exploitait le pays comme une sorte de colonie : les paysans affamés devaient payer de lourds impôts qui servaient à rembourser les dettes contractées par le Tsar pour financer sa politique de guerre et ses dépenses de gaspillage. Dans quelques grandes villes on trouvait quand même quelques usines dirigées par des étrangers et qui employaient une population ouvrière, privée de tous droits, en augmentation constante, et issue de paysans ruinés. La lutte contre l’absolutisme tsariste, et celle pour l’obtention de structures politiques plus libres furent menées par de petits groupes d’intellectuels. Comme en Europe occidentale, ils formaient les porte-parole de la bourgeoisie et luttaient à ses côtés.

Mais ici, en Russie, où n’existait pas de bourgeoisie puissante, les premières luttes - les plus connues étant celles menées par les nihilistes - furent brutalement écrasées. Ce n’est qu’au début du siècle, lorsque naquit le mouvement ouvrier avec ses grèves, que les actions des intellectuels eurent un fondement solide. Les intellectuels révolutionnaires devinrent alors porte-parole, propagandistes et éducateurs de la classe ouvrière. Et dans ce but ils se tournèrent vers le mouvement ouvrier d’Europe occidentale, et plus particulièrement vers la social-démocratie. Ils leur empruntèrent idées et théories et plus particulièrement la théorie marxiste de la lutte de classes et du développement économique du capitalisme. Ils se consacrèrents corps et âmes au combat, menèrent une propagande acharnée pour organiser les ouvriers au sein du « parti bolchévique » et ainsi sapèrent l’autorité tsariste. Et, lorsque le régime du Tsar, épuisé par deux guerres malheureuses, tomba en ruines, ce parti prit le pouvoir en 1917, au cours d’une révolution paysanne et ouvrière.

Le caractère du parti bolchévique, de sa doctrine, de ses conceptions, de sa propagande était donc ambigu. Il avait à accomplir une tâche qui, en Europe occidentale, avait été le fait de la révolution bourgeoise : mener la lutte contre l’absolutisme royal, contre la domination des nobles et de l’Eglise et dégager le chemin du développement industriel et de l’instruction du peuple. Mais, ici, la force qui devait accomplir cette tâche c’était la classe ouvrière et celle-ci faisait déjà preuve de tendances socialistes visant au-delà du capitalisme. La doctrine socialiste qui y correspondait se trouvait sous l’influence des idées liées à la lutte de la bourgeoisie naissante contre les princes, les nobles et l’Eglise. La religion russe était par nature une bigoterie encore plus stupide et primitive qu’en Europe occidentale, reposant plus encore sur une liturgie clinquante et sur l’adoration d’images, les icônes faiseuses de miracles. Il fallait orienter en grande partie la lutte spirituelle contre cette stupidité sur laquelle s’appuyait le tsarisme et pour cela il fallait explicitement recourir à une propagande athée et antireligieuse. C’est pourquoi les écrits du « jeune Marx », c’est-à-dire ses ouvrages antérieurs à 1846, datant d’une époque où leur auteur était un des plus importants combattants d’une révolution allemande au premier chef bourgeoise, fournirent à ce combat arguments et slogans de première importance.

Lorsque, une fois au pouvoir, les bolchéviques commencèrent à organiser l’industrie et durent consolider leur domination sur les masses paysannes, la propagande antireligieuse et athée prit encore plus de sens et d’importance. Elle fut une partie essentielle de l’intense campagne pour l’éducation du peuple : elle en fut même le fondement premier. Les moujiks analphabètes étaient peu sensibles à des arguments tirés des sciences de la nature, mais le fait que les propagandistes athées n’eussent pas été réduits en poussière par la foudre leur parut une preuve suffisante pour les entraîner à brûler les images des saints et à laisser les popes mourir de faim. Les jeunes paysans fréquentèrent volontiers les écoles agricoles et professionnelles pour acquérir les connaissances nouvelles. Ainsi en Russie apparut une nouvelle génération, éduquée hors de toute tradition religieuse.

Sous la domination bolchévique, l’industrie, avec sa planification centralisée, son organisation reposant sur des techniques scientifiques, se développa à une rapidité impressionnante, en dépit des difficultés de modifier les anciennes habitudes de travail, de les adapter aux cadences des machines. Et l’agriculture, elle aussi, subit une transformation, imposée par la force, qui en fit un ensemble de grandes entreprises mécanisées. Une bureaucratie nombreuse de dirigeants politiques et techniques devint maîtresse de l’Etat, des moyens de production et des produits. Et, malgré le nom de communisme qu’on attribue communément à ce régime, et qui en fait est fallacieux, ce n’était pas la classe ouvrière qui régnait sur l’industrie : elle recevait de bas salaires, fixés par les autorités supérieures, et était en fait exploitée, la plus-value étant à la disposition du gouvernement qui l’utilisait pour le développement ultérieur de l’appareil de production et pour son propre usage. Dans ce système économique, le capitalisme d’Etat, la bureaucratie joue le rôle d’une nouvelle classe dominante, rôle à bien des égards identiques à celui joué par la bourgeoisie en Europe occidentale.

La lourde oppression que faisait régner ce système sur les masses ouvrières et la lutte souvent acharnée que menèrent les paysans contre la formation de grandes entreprises agricoles et pour la défense de la propriété privée menèrent à une résistance qui souvent, en l’absence de liberté politique, prenait des formes idéologiques. Et, dans bien des cas, on assista à une renaissance de la religion. Car, ayant conscience de son impuissance face au pouvoir central, la résistance ne pouvait que prendre la forme d’une hostilité contre la doctrine officielle des dirigeants du régime et redonner ainsi des forces aux anciennes ignorances : la croyance religieuse était la seule possibilité d’opposition active et de protestation collective. Et cette renaissance entraîna en représailles les poursuites antireligieuses.

Telle est la base de ce regain de la religion que l’on signale souvent en Russie. Et cette évolution prouve l’absence de fondement de la thèse athée qui veut voir dans la religion la conséquence d’une tradition imposée de force aux enfants et résultant de l’escroquerie des prêtres, qui disparaîtrait donc avec ces pratiques et avec l’étude de la vérité scientifique. En réalité, la religion repose sur le mode de production et elle ne pourra disparaître que lorsque l’humanité travailleuse sera libre et maîtresse de son travail, de son sort, ou lorsqu’elle en verra la possibilité se dessiner. En ce qui concerne la Russie, on peut donc dire que, dans la mesure où le capitalisme d’Etat, par un développement permanent de la production, soit mettra les masses face à la nécessité de prendre entièrement leur sort en main, par une lutte de plus en plus acharnée pour leur libération, soit au contraire mènera à un renforcement de la dictature, l’idéologie athée, soit se transformera en matérialisme conscient, soit reculera devant un retour des croyances religieuses.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité apparaît, au sein des masses ouvrières, une vie sans religion. Mais il ne s’agit pas d’une attitude antireligieuse aggressive, d’un combat contre la religion en tant que telle ; d’importantes fractions de la classe ouvrière restent, en effet, en apparence et de manière toute formelle, fidèle aux Eglises et aux formes religieuses. Mais, en réalité, elles ont appris à considérer les phénomènes du monde et les événements de la vie comme gouvernés par des forces naturelles, si bien que les idées et les croyances religieuses traditionnelles passent au second plan.

Voilà la raison pour laquelle la conception matérialiste, si elle progresse dans les esprits, ne le fait pas en pleine conscience, ni de manière absolue, ni partout. Là où la force de travail des ouvriers s’oppose en permanence à des forces naturelles teribles, mal dominées par suite de l’impuissance du capitalisme, et qui les menacent de mort (comme, par exemple, dans le cas des mineurs et des pêcheurs), il est naturel que la conscience de ceux-ci reste pleine d’idées et de croyances religieuses. De plus, là où l’Eglise, dont on connaît l’ensemble hétéroclite des positions politiques, choisit le parti des travailleurs et met ses forces à leur disposition dans leur lutte contre le Capital, comme s’il s’agissait de sa propre cause, les ouvriers se sentiront liés à elle pour des dizaines d’années, même si plus tard la position de l’Eglise vient à changer. Le développement de la conception matérialiste est donc lui-même soumis aux variations des conditions historiques.

Ce type de phénomène apparut pour la première fois dans le mouvement ouvrier anglais, au cours de la lutte ardente que mena le Chartisme. Les ouvriers anglais, les premiers à le faire, durent trouver leur propre chemin, aussi bien pratiquement que théoriquement. Leur lutte coïncidait avec celle de la bourgeoisie contre la propriété foncière : c’est pourquoi le radicalisme bourgeois eut une telle influence sur les ouvriers anglais. Il n’en est que plus remarquable que l’on puisse trouver dans la presse chartiste, au milieu de conceptions traditionnelles, et s’exprimant déjà avec une force considérable, de nouvelles idées radicales, athées, matérialistes. Bien sûr, une bonne partie d’entre elles viennent d’hier, héritage d’une tradition radicale, celle de la pensée rationnelle. Mais lorsqu’après 1848 la bourgeoisie anglaise eut atteint ses buts et se fut rendue maîtresse des richesses mondiales grâce à son industrie et à son commerce, elle reprit à son compte presque entièrement la doctrine traditionnelle de l’Eglise ; et lorsque la classe ouvrière elle-même eut pris sa place dans le capitalisme grâce au mouvement syndical et à l’obtention du droit de vote et reçut sa part des profits du capital monopolistique - autrement dit qu’elle acceptait en fait le capitalisme - elle adapta ses conceptions à cette nouvelle situation. Elle se mit à adopter les idées de la bourgeoisie : ses modes de pensée furent des modes de pensée bourgeois, mais qui suivaient les modes de pensée radicaux, petits bourgeois. Par exemple, il en allait ainsi de son acceptation de la tradition religieuse, des croyances régnantes, qui le plus souvent prit la forme d’une adhésion à l’Eglise protestante petite bourgeoise (Low Church) par opposition à l’Eglise anglicane officielle (High Church).

Il en alla tout autrement en Allemagne où, pendant la seconde moitié du XIXe siècle, naissaient simultanément capitalisme et mouvement ouvrier. Le développement accéléré de la grande industrie, l’accord entre la bourgeoisie et les propriétaires fonciers qui tenaient alors le pouvoir, mirent les ouvriers dans l’obligation de combattre simultanément ces deux ennemis ; le résultat en fut la rapide croissance de la social-démocratie. La classe ouvrière allemande bénéficia d’un avantage important dans la formation de sa nouvelle conception du monde ; celui de disposer des études scientifiques de Karl Marx. Celles-ci dégageaient les forces et les tendances du développement social qui règlent la naissance et le déclin futur du mode de production capitaliste et montraient ainsi à la classe ouvrière quels étaient sa tâche et son destin. En même temps, Karl Marx, au cours de ses études historiques, mettaient au point une méthode, le matérialisme historique, qui non seulement mettait au jour la relation de dépendance entre processus historique et développement économique de la société mais encore traçait le chemin qui mène à une conception naturaliste de tous les phénomènes spirituels qui, jusqu’alors, étaient rattachés à des théories religieuses et mystiques.

Grâce à cette méthode, les idées matérialistes des ouvriers social-démocrates pouvaient se développer sans entraves et s’affirmer. Elles s’exprimaient dans toute une littérature. Mais cela ne se fit ni sans lutte ni sans discussion. Car on avait hérité du monde bourgeois des modes de pensée à la fois religieux et athées. Et il arrive souvent que, lorsque la bourgeoisie renonce à ses positions de combat antérieures, celles-ci sont reprises par la petite bourgeoisie et les travailleurs qui ne veulent pas admettre cette « trahison des principes » et qui poursuivent la vieille tradition. Il en est allé ainsi de l’athéisme qu’on en vint à considérer comme un principe fondamental et radical. Mais l’athéisme ne faisait que considérer les formes idéologiques sans s’attacher aux différences fondamentales plus profondes entre révolution bourgeoise et révolution prolétarienne. Il eut peu d’influence sur les conceptions marxistes. Ce fait apparut pratiquement dans le programme du parti social démocrate où on pouvait lire que la religion est une affaire privée. Toutefois, ce point de vue n’eut pas seulement comme résultat de limiter avec juste raison les buts du parti à la transformation économique du mode de production, mais de servir de porte ouverte par laquelle purent s’engouffrer dans la propagande toutes sortes de conceptions opportunistes. Finalement il devint et demeura un sujet d’affrontements dans les discussions politiques au sein du parti.

Plus tard, lorsqu’au XXe siècle le réformisme, lié à la prospérité, en vint à dominer les esprits de manière de plus en plus consciente, les points de vue bourgeois s’emparèrent progressivement de tous les domaines. La bourgeoisie, sa puissance raffermie, contraignit la classe ouvrière à épouser sa cause dans la lutte pour la domination mondiale ; c’est pourquoi la certitude de l’avènement du socialisme s’estompa. Et ce doute nouveau eut pour conséquence une renaissance des sentiments religieux parmi les travailleurs. En Allemagne aussi l’acceptation du leadership de la bourgeoisie eut pour conséquence un recul des conceptions indépendantes et matérialistes. Il en fut de même partout.

Mais dès que la classe ouvrière mènera sa lutte pour le pouvoir, pour la conquête des usines, pour la maîtrise de la production, tout changera. Plus que jamais cette lutte exige une conscience encore plus claire du but économique. Plus que jamais il y faut l’unité d’action. Le personnel doit former des unités cohérentes dans l’action : il est impossible d’y admettre des divergences idéologiques comme dans le mouvement syndical. Le personnel discute de son action en tant qu’unité effectuant le travail ; et, si on devait admettre les divergences religieuses, l’unité de cet ensemble serait menacée et toute action pratique deviendrait impossible. C’est pourquoi elles doivent rester entièrement en dehors de ces discussions entre membres d’une usine. Car ici se développe la lutte sociale la plus ardente et la plus profonde, la plus consciente d’elle-même, celle qui ne se déguise plus sous des oripeaux idéologiques. Une conscience claire de la réalité s’empare des combattants. Sans cesse tout écart hors de la direction qui mène au but doit être corrigé, car il entraîne affaiblissement et défaite.

Il est cependant probable que, même au cours d’une telle lutte, la religion jouera un rôle car elle domine encore la pensée de la petite bourgeoisie et des paysans. La bourgeoisie tentera d’organiser ces classes et de les dresser contre les ouvriers. Elle fera tout d’abord appel à l’instinct de propriété, masquant ainsi ses intérêts d’exploitrice. Mais elle essaiera aussi de donner une forme idéologique à ce combat et le présentera comme un affrontement entre croyance et incroyance. Et ceci durcira encore la lutte de classe qui en deviendra plus cruelle, car un fanatisme aveugle dominera et remplacera toute discussion au sujet des intérêts de ces classes. Mais, là encore, la force de la classe ouvrière réside en ce qu’elle met au premier plan le but économique : l’organisation du travail par les classes travailleuses et productrices elles-mêmes, qui exclut toute domination par les intérêts des exploiteurs. C’est ainsi que toute trace de l’oppresssion des anciens modes de pensée disparaîtra car, avec la gestion collective de la production, apparaissent le fondement et la condition d’une véritable expansion de la pensée et de la vie culturelle de tous. Enfin, si les nécessités économiques forcent ces classes à collaborer avec la classe ouvrière, si leur participation au travail de la grande unification leur promet l’affranchissement de toute exploitation capitaliste, si les vieilles relations de classes disparaissent ainsi, il faut s’attendre à ce que pour elles aussi, fleurisse une nouvelle vie culturelle qui prendra la place des anciennes convictions religieuses.

Ainsi, selon toute vraisemblance, se tariront les sources qui, dans l’histoire de l’humanité jusqu’aujourd’hui, ont alimenté les forces de la religion. Aucune puissance naturelle ne peut plus effrayer l’homme ; aucune catastrophe naturelle, aucune tempête, aucune inondation, aucun tremblement de terre ou épidémie ne peuvent mettre en danger son existence. Par des prédictions toujours plus exactes, par un développement toujours plus poussé des sciences et d’une technique toujours admirable, les dangers seront limités au maximum : aucune vie humaine ne sera gaspillée. La science et ses applications feront de l’humanité la maîtresse des forces naturelles qu’elle utilisera pour ses besoins propres Aucune force sociale toute-puissante et incomprise ne pourra attaquer ou effrayer l’humanité : celle-ci maîtrise son sort par l’organisation de son travail, et elle maîtrise du même coup toutes les forces spirituelles de la volonté et de la passion. L’angoisse d’avoir à se présenter devant un juge suprême qui détermine le sort de chaque homme pour l’éternité - angoisse qui était responsible au cours des siècles de tant de frayeurs pour une humanité sans défense - disparaîtra dès que la collaboration entre hommes et le sacrifice pour la communauté ne seront plus entravés par des lois morales. Ainsi toutes les fonctions que remplissait la religion dans la pensée et les sentiments des hommes seront remplies par d’autres manières de penser et de sentir.

Mais ne reste-t-il pas cette fonction de toujours de la religion : donner consolation et certitude dans ces pénibles moments de l’agonie et de la mort ? La certitude de pouvoir assurer sa vie par son travail, la disparition de beaucoup de causes de mort prématurée, de misère, de maladie, d’accident sont sans influence sur cet impératif biologique : tout être vivant a une existence temporaire. Mais la signification de ce fait, son influence sur les conceptions de l’humanité dépendent fortement des relations sociales. La croyance en une survie de l’esprit, de l’âme, base psychologique de toute religion et que l’on voit déjà se former chez les peuples primitifs à partir du rêve, est, dans le développement que l’on en connaît actuellement, un résultat du mode de production bourgeois.

Le très fort sentiment de la personnalité individuelle, qui prend racine dans le travail individuel effectué sous sa responsabilité propre, dans la séparation d’avec l’activité d’autrui, ramenait cette croyance au besoin de croire, d’être convaincu que la personne, dans son essence véritable, c’est-à-dire spirituelle, est éternelle. Chaque individu était isolé - ou simplement tenu par les liens très lâches qui unissaient les membres d’un même groupe - dans sa lutte pour la vie. Pourtant, autour de chaque individu existait un petit groupe, la famille par exemple, une sorte de petite ville fortifiée isolée et indépendante en guerre avec d’autres villes. C’est ainsi que les liens biologiques entre couples, parents et enfants devinrent les seuls liens solides entre hommes, tant au niveau économique et matériel que spirituel. La rupture de ces liens, que ce soit de manière attendue ou inattendue, était aux yeux de tous la plus grande des catastrophes possibles : les soucis que se faisaient les mourants pour ceux qu’ils laissaient derrière eux, la solitude de ces derniers, souvent aggravée par la ruine économique, n’étaient que faiblement compensés par la présence des parents et des amis, eux-mêmes surtout préoccupés par leur propre lutte pour la vie. C’est pourquoi, au cours des siècles, la religion servait de consolatrice, grâce à la croyance en une nouvelle rencontre dans l’éternité de ceux qui se séparent, à la foi en une providence à laquelle les hommes devaient se soumettre pour pouvoir supporter les caprices du destin.

Avec la mise en place du nouveau mode de production beaucoup de raisons de croire disparaîtront, et en particulier celles que nous venons d’examiner. Le sentiment de la personnalité sera profondément transformé par le sentiment de solidarité qui se développera, solidarité à laquelle on se consacrera et dont on tirera ses meilleures forces. Alors plus n’est besoin de cette illusion, de cette croyance en la vie éternelle de la personne ou de l’âme : c’est la communauté à laquelle on appartient qui, en réalité est éternelle. Tout ce qui a été produit par l’homme, tout ce à quoi il a consacré le meilleur de ses forces, reste au sein de cette communauté. Son être spirituel est éternel en ce qu’il fait partie de la spiritualité de toute l’humanité et n’a pas besoin de se survivre dans quelque spectre séparé d’elle. Un lien solide, bien plus puissant que celui qui unissait hier les membres d’une même famille, unit tous les hommes. On n’a plus à se soucier des conséquences économiques de la mort, ni à se préoccuper pour les survivants - soucis qui, autrefois, rendaient souvent l’agonie plus pénible. Et s’affaiblit aussi la peine de se quitter pour toujours car les liens renforcés de la fraternité humaine ne cèdent plus la place à des sentiments d’isolement et de solitude. La mort a perdu de ses caractères effrayants pour une génération qui a appris au cours d’une lutte acharnée pour sa libération à sacrifier sa propre vie. Et le sentiment d’amour pour la communauté qui dominera ensuite se renforcera dans cette communauté de travail qui regroupera les producteurs libres. Dans la précieuse génération où naîtra la nouvelle humanité, chaque vie individuelle ne sera que l’apparence temporaire que prendra une vie sociale qui se développe de plus en plus.

Anton Pannekoek

(1) Allusion à un passage de la Bible (Daniel, ch. V) où une main écrit en lettres de feu ces mots sur le mur de la salle où festoie Balthazar, roi de Chaldée, au moment où Cyrus pénètre dans Babylone. Ce message énigmatique est expliqué au roi par le prophète Daniel. Il s’agit en fait de trois mots chaldéens. Mane : compté (Dieu a compté ton règne et y a mis fin). Thecel (ou mieux thekel) : pesé (Tu as été pesé dans la balance et tu as été trouvé trop léger). Pharès (ou mieux upharsin) : divisé (Ton royaume sera divisé et donné aux Mèdes et aux Perses). (NdT).

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Quelques commentaires de Ni patrie ni frontières

Ce texte de Pannakoek a beaucoup de qualités mais il pêche aussi par un certain dogmatisme sur plusieurs points et se termine par une tirade idéaliste très décevante :

- Tout d’abord il tente d’établir un rapport mécanique entre l’unification du marché mondial et le monothéisme, ce qui est pour le moins contestable. Le panorama religieux est en constante mutation notamment dans les zones les plus peuplées de l’humanité (Inde, Pakistan, Chine) et pour le moment on n’assiste pas à une progression du monothéisme mais plutôt à une diversification des croyances. Son hypothèse semble ne s’appliquer qu’au continent européen et à l’Amérique du Nord.

- Il insiste sur le rôle du péché dans le développement du capitalisme, or la notion de péché est absente du bouddhisme, ce qui n’a pas entravé le capitalisme au Japon.

- « les conceptions religieuses ou antireligieuses naissent en fait du mode de production », affirme-t-il. La démonstration détaillée, précise et scientifique reste à faire.

- « L’athéisme est né au sein de la classe ouvrière », déclare Pannekoek. Si l’on parle des philosophies matérialistes et athées, cela est inexact. Si l’on veut dire que les prolétaires seraient automatiquement athées en fonction de leur place dans les rapports de production, cela n’est pas non plus exact.

- Selon Pannekoek, les ouvriers comprennent « immédiatement » que leur « sort est dicté par le capitalisme ». Cette affirmation est extrêmement mécanique et n’explique pas, par exemple, l’emprise du catholicisme chez les ouvriers brésiliens ou polonais. Ou plus exactement, une vision religieuse du monde n’est pas incompatible avec la conscience d’appartenir à une classe exploitée.

- Pannekoek reprend les mêmes arguments que Lénine, Berneri et Bordiga : la religion n’est pas « l’ennemi le plus dangereux du progrès ». Mais une fois que l’on a dit cela, on n’a rien dit sur la religion... ni sur le progrès d’ailleurs !

- Sa description de la politique des bolcheviks est intéressante pour ce qui concerne les rapports avec l’orthodoxie russe, mais Pannekoek ignore totalement ce qui s’est passé dans les républiques musulmanes d’URSS.

- Il explique que la résurgence de l’orthodoxie en URSS démontrerait la fausseté de la « thèse athée qui veut voir dans la religion la conséquence d’une tradition imposée de force aux enfants et résultant de l’escroquerie des prêtres ». D’une part, cette thèse n’est pas fausse, elle ne décrit et n’explique qu’une partie des causes de l’influence de la religion ; d’autre part, s’il faut attendre le communisme intégral, pour lutter contre l’influence de la religion sur les enfants, cette position est défaitiste.

- Dans la lutte pour le pouvoir « tout changera », nous promet Pannekoek, donc l’unité d’action croyants-incroyants est indispensable. Mais en attendant la révolution sociale que fait-on ? On lutte dans l’usine, et là aussi en ignorant le rôle réactionnaire de la religion ?

- La conclusion de ce texte est lyrique mais totalement décalée par rapport à la situation écologique dramatique dans laquelle vit l’humanité, par rapport à l’épidémie du Sida, à la résurgence en Afrique de maladies éradiquées en Europe, etc. : « Ainsi, selon toute vraisemblance, écrit Pannekoek, se tariront les sources qui, dans l’histoire de l’humanité jusqu’aujourd’hui, ont alimenté les forces de la religion. Aucune puissance naturelle ne peut plus effrayer l’homme ; aucune catastrophe naturelle, aucune tempête, aucune inondation, aucun tremblement de terre ou épidémie ne peuvent mettre en danger son existence. »

- Pannekoek fait preuve d’un volontarisme et d’un idéalisme très proches des vieilles utopies religieuses à propos de la classe ouvrière : « celle-ci maîtrise[ra] son sort par l’organisation de son travail, et elle maîtrise[ra] du même coup toutes les forces spirituelles de la volonté et de la passion », écrit-il. Et ce n’est pas tout : « c’est la communauté à laquelle on appartient qui, en réalité est éternelle ». Le communisme ouvrira donc la porte à un sentiment d’éternité pour les êtres humains, puisque la mort perdra « de ses caractères effrayants pour une génération qui a appris au cours d’une lutte acharnée pour sa libération à sacrifier sa propre vie. Et le sentiment d’amour pour la communauté » lui ôtera tout besoin de croire en une force supérieure. Ce qu’il nous propose, en fait de disparition de la religion, ce n’est rien d’autre qu’un recyclage des thèmes religieux traditionnels : l’éternité, l’amour, la communauté, le sacrifice... Y.C.