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Castoriadis-Pannekoek

Mise au point

publié le mardi 15 mai 2007

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Suite de la bro­chure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » : Préliminaires  ; Premiers contacts ; Première rép­onse de Chaulieu (Castoriadis) ; Deuxième lettre de Pannekoek ; Un silence dif­fi­cile à expli­quer ? ; 6 et 7. “Encore sur la ques­tion du parti” (I et II) ; Les voiles com­men­cent à se lever

En 1973, Castoriadis com­mença la publi­ca­tion de ses écrits antérieurs dans la col­lec­tion de livres au format de poche 10/18. Cette publi­ca­tion s’échel­onna dans le temps, en plu­sieurs volu­mes regrou­pant ces écrits par thèmes généraux. Dans le tome inti­tulé L’Expérience du mou­ve­ment ouvrier - Prolétariat et orga­ni­sa­tion, paru en 1974 (10/18 n° 825), Castoriadis inclut, sous une « Réponse au cama­rade Pannekoek » (pp. 249 et sui­van­tes) le texte de la seconde lettre de la cor­res­pon­dance, sa rép­onse, « ferme et brillante cri­ti­que » à la pre­mière lettre de Pannekoek. Bien qu’étant effec­ti­ve­ment signée par Chaulieu (pseu­do­nyme de Castoriadis), elle était quand même, comme Castoriadis le reven­di­quera pour jus­ti­fier sa posi­tion par rap­port à cette cor­res­pon­dance, non pas sa chose per­son­nelle mais celle du groupe Socialisme ou Barbarie. De plus, isolée de son contexte et du reste de la cor­res­pon­dance, elle n’avait aucun sens. Castoriadis se trou­vait donc obligé de faire suivre ce qu’il reven­di­quait comme son œuvre des deux autres let­tres de Pannekoek qui l’avaient enca­drée. Et en même temps il se devait de trou­ver une expli­ca­tion - un plai­doyer pro domo - qu’il prés­entait, avant les deux let­tres de Pannekoek, dans une « post­face à la rép­onse au cama­rade Pannekoek ». Postface qui se lit comme suit (pp. 261 et sui­van­tes.) :

« La rép­onse qu’on a lue plus haut était précédée, dans le n° 11 de Socialisme ou bar­ba­rie, de la lettre de Pannekeok et d’une note intro­duc­tive, repro­dui­tes ci-des­sous.

 » Depuis, j’ai appris pour mon amu­se­ment que j’aurais “sup­primé” une deuxième lettre de Pannekoek, “de la même façon que Staline a sup­primé le tes­ta­ment de Lénine” (sic !) [NDE : voir note 37], pour des rai­sons qui me res­tent obs­cu­res, même après lec­ture de cette deuxième lettre, et que le lec­teur que cela intér­esse pourra essayer de démêler dans un libelle publié dans le n°8 (mai 1971) des Cahiers du com­mu­nisme des Conseils [sic, NDE] (où il appren­dra aussi, s’il ne le sait déjà, que le men­songe, l’insi­nua­tion, le procès d’inten­tion et la hargne ne sont nul­le­ment le pri­vilège des sta­li­niens, et que des gens se pro­cla­mant prêts à mourir pour la vérité et l’auto­no­mie de la classe ouvrière sont tout autant que d’autres capa­bles de s’en servir et d’en être motivés). Sur la seule ques­tion qui appelle, de ma part, une mise au point, celle de la non-publi­ca­tion de cette deuxième lettre, il y a sim­ple­ment ceci à noter :

 » 1° Il était matéri­el­lement impos­si­ble que moi (qui n’ai jamais reçu per­son­nel­le­ment le cour­rier de la revue), ou qui que ce soit d’autre, aie sup­primé cette lettre - ou n’importe quelle autre - car ce cour­rier était amené à la réunion du groupe et son contenu com­mu­ni­qué à celui-ci (comme l’auteur du libelle en ques­tion le sait par­fai­te­ment, pour avoir assisté lui-même à nombre de ces réunions) (38).

 » 2° Une telle “sup­pres­sion” aurait donc exigé la com­pli­cité de tous les cama­ra­des du groupe, notam­ment de Mothé, Vivier, Lefort, Guillaume, Véga, Garros, Simon, René Neuvil, G. Pétro, etc. (39). Comme la “ques­tion de l’orga­ni­sa­tion”, objet de cette cor­res­pon­dance, a cons­tam­ment engen­dré de vives dis­cus­sions, des ten­sions, et deux scis­sions dans le groupe, une telle com­pli­cité eût été impos­si­ble. Outre l’injure gra­tui­te­ment faite à ces cama­ra­des (dont cer­tains étaient beau­coup plus pro­ches de la posi­tion de Pannekoek sur la ques­tion de l’orga­ni­sa­tion que de la mienne), le libel­liste prés­ente aussi une image calom­nieuse du fonc­tion­ne­ment du groupe S ou B, qui, s’il n’a pas été un modèle d’orga­ni­sa­tion, a tou­jours été très jaloux de son indép­end­ance et ultra-sen­si­ble à tout ce qui pou­vait appa­raître comme germe d’un “pou­voir” cris­tal­lisé en son sein. (Combien peu je “domi­nais” le groupe le montre par exem­ple le fait que deux de mes textes les plus impor­tants à mes yeux, Sur le contenu du socia­lisme et Le mou­ve­ment révo­luti­onn­aire sous le capi­ta­lisme moderne, n’ont été publiés qu’après d’âpres contro­ver­ses et avec la men­tion qu’ils “ouvraient une dis­cus­sion” et que les idées qu’ils expri­maient n’étaient “pas néc­ess­ai­rement par­tagées par l’ensem­ble du groupe”) (40).

 » 3° Enfin, il semble curieux que j’aie “sup­primé” la lettre de Pannekeok, et que je n’aie pas sup­primé, une fois sur cette bonne voie, la lettre d’un autre cama­rade hol­lan­dais du groupe Spartacus, Théo Maassen, qui reprend les argu­ments de Pannekeok (publiée dans le n° 18 de S ou B, jan­vier-mars 1956) (41).

 » Pour ma part, je ne me sou­viens plus, vingt ans après, des cir­cons­tan­ces entou­rant la non-publi­ca­tion de cette lettre. Mais je suis cer­tain d’une chose, c’est qu’une telle non-publi­ca­tion n’a pu être décidée que par l’ensem­ble de notre groupe (et l’on pourra remar­quer que Pannekoek lui-même note, à la fin de cette deuxième lettre, qu’“elle ne contient pas d’éléments nou­veaux”). En tout cas, elle est repro­duite ici sans la per­mis­sion des Cahiers du com­mu­nisme des conseils (re-sic) (nou­velle mani­fes­ta­tion de mon arbi­traire bureau­cra­ti­que) et dans la tra­duc­tion qu’ils en four­nis­sent dans le numéro cité plus haut. En la lisant, on com­pren­dra peut-être pour­quoi, me sen­tant inca­pa­ble d’y rép­ondre, j’aurais décidé de la “sup­pri­mer” » (42 [lire page 52])

Sans trop insis­ter sur les indén­iables talents de Chaulieu- Castoriadis de manœuvrier à l’intérieur du groupe Socialisme ou Barbarie qui, à mon avis, expli­quent l’esca­mo­tage du débat avec Pannekoek et le silence ultérieur sur tout le cou­rant com­mu­niste de conseils, remar­quons quand même une déro­bade et une contra­dic­tion. La déro­bade consiste à se cacher der­rière le groupe tout entier dans une simple affir­ma­tion de prin­cipe ; il ne se « sou­vient plus des cir­cons­tan­ces » - qu’il eût été facile de retrou­ver, soit par une plongée dans les archi­ves qu’il possède sans aucun doute, soit par le concours des sur­vi­vants du groupe ; si, effec­ti­ve­ment, il ne se sou­vient plus, com­ment peut-il se rap­pe­ler si les mem­bres cités assis­taient à cette réunion et ont ou non décidé de la mise à l’écart de cette cor­res­pon­dance ? La contra­dic­tion consiste à men­tion­ner que même ses textes n’étaient publiés - avec men­tion de ce qu’ils « ouvraient une dis­cus­sion » - qu’après des contro­ver­ses au cours des réunions : pour­quoi alors la non-publi­ca­tion de la cor­res­pon­dance avec Pannekoek n’au- rait-elle pas donné lieu à la même publi­ca­tion - avec men­tion ? Le pro­blème ne réside d’ailleurs pas sur ces points rela­ti­ve­ment mineurs, qui tra­dui­sent la volonté d’une majo­rité du groupe d’alors, for­te­ment sou­te­nue par Chaulieu-Castoriadis, non seu­le­ment d’écarter tout contact avec Pannekoek, mais de mettre au pla­card un impor­tant mou­ve­ment his­to­ri­que, celui des conseils alle­mands, parce qu’il contre­di­sait tout sim­ple­ment toutes les théories fon­da­tri­ces de Socialisme ou Barbarie, théories que Castoriadis sou­tien­dra même après la dis­pa­ri­tion de Socialisme ou Barbarie. Il est intér­essant de repor­ter ici l’opi­nion donnée sur cet épi­sode Chaulieu-Pannekoek par Philippe Gottreaux dans son livre Socialisme ou Barbarie, un enga­ge­ment poli­ti­que et intel­lec­tuel dans la France de l’après-guerre (43) :

« Les rap­ports inter­na­tio­naux de S ou B ne pren­nent pas un tour aussi laco­ni­que lorsqu’ils sont sus­cep­ti­bles d’appor­ter des pro­fits pour le groupe, essen­tiel­le­ment sym­bo­li­ques. C’est ainsi que l’on peut inter­préter la dis­cus­sion qui se noue en 1954 entre Castoriadis, au nom de S ou B, et Anton Pannekoek, figure emblé­ma­tique du cou­rant révo­luti­onn­aire appelé “com­mu­nisme de conseils”. Le pres­tige déc­oulant d’une telle cor­res­pon­dance est du reste reconnu par Castoriadis dans sa “Réponse au cama­rade Pannekoek”. Il sou­li­gne d’emblée la satis­fac­tion pro­curée par cette cor­res­pon­dance et notam­ment de voir le tra­vail de S ou B “apprécié par un cama­rade honoré comme vous l’êtes et qui a consa­cré toute sa vie au prolé­tariat et au socia­lisme”. Castoriadis se dit éga­lement satis­fait qu’il existe “un accord pro­fond entre vous et nous sur les points fon­da­men­taux”, comme par exem­ple sur la concep­tion du socia­lisme en terme de pou­voir des tra­vailleurs orga­nisés en conseils. Pourtant cet accord demeure très général, au point même que son évo­cation res­sem­ble à une préc­aution ora­toire. La conver­gence reven­di­quée sur les prin­ci­pes vole en effet très vite en éclats quand il s’agit de conce­voir une stratégie : dans cet éch­ange de let­tres, Pannekoek et Castoriadis diver­gent tota­le­ment sur la ques­tion du parti. Le pre­mier réfute sa néc­essité alors que le second la défend très fer­me­ment... »

Notes

38) Il eût été facile à Castoriadis, plutôt que de se livrer à cet exer­cice polé­mique, de se repor­ter pour rétablir la vérité aux comp­tes rendus établis à cette époque après chaque réunion, et qu’il pou­vait faci­le­ment retrou­ver dans ses archi­ves ou auprès d’autres cama­ra­des du groupe. Il aurait pu ainsi expli­quer que, effec­ti­ve­ment, une réunion du groupe du 9 sep­tem­bre 1954 avait décidé de reve­nir sur les enga­ge­ments antérieurs concer­nant la publi­ca­tion de la seconde lettre de Pannekeok. La mép­rise et l’inter­pré­tation erronée de Cajo Brendel rela­ti­ve­ment à cette ques­tion vien­nent du fait que les­dits comp­tes rendus, qui lui auraient été acces­si­bles par ses rela­tions poli­ti­ques d’alors, avaient été empruntés par un cama­rade ita­lien et ne furent res­ti­tués qu’en 1982 ; C. Brendel, cons­ta­tant sa mép­rise, adressa une lettre d’excu­ses à Castoriadis, qui en accusa réc­eption.

(39) Tout en se déf­endant ici de mani­pu­la­tion et en se retran­chant der­rière le groupe, Castoriadis pra­ti­que un amal­game, met­tant en cause l’ensem­ble des cama­ra­des du groupe dont cer­tains ont (ou auraient, pour autant qu’ils aient assisté à cette réunion) insisté pour cette publi­ca­tion. Dans les réunions, la majo­rité l’empor­tait. Mais indép­end­amment de ces cir­cons­tan­ces de pure procé­dure, le fond du pro­blème n’est pas abordé.

(40) Castoriadis montre ici une bien fausse modes­tie. Sa place préé­min­ente dans le groupe, la véhém­ence avec laquelle il déf­endait ses posi­tions, sa contri­bu­tion matéri­elle impor­tante à la revue, fai­saient que ses textes étaient iné­vi­tab­lement publiés avec seu­le­ment des modi­fi­ca­tions mineu­res et éventu­el­lement un « cha­peau » pour ménager les oppo­si­tions. Ainsi que nous l’avons sou­li­gné, cette atti­tude intran­si­geante entraîna à diver­ses repri­ses des scis­sions, Castoriadis res­tant le « maître » du nom et de la revue.

(41) La publi­ca­tion du texte de Theo Maassen inter­vint sur l’insis­tance par­ti­cu­lière de la « mino­rité », vrai­sem­bla­ble­ment par souci de main­te­nir un cer­tain consen­sus dans le groupe. Mais en même temps, cette publi­ca­tion posait une sorte de point final à la dis­cus­sion de base. Menée avec Pannekoek, cette dis­cus­sion aurait eu un tout autre poids. Le « cha­peau » du texte l’excluait d’avance, avec qui que ce fût, puisqu’il posait, avant tout débat, que les mem­bres de Socialisme ou Barbarie (la majo­rité) ne se reconnais­saient nul­le­ment dans le dis­cours de Theo Maassen.

(42) Ici, la mani­pu­la­tion de Castoriadis est évid­ente. Il se déc­lare « inca­pa­ble de rép­ondre » alors que plu­sieurs let­tres furent échangées ultéri­eu­rement entre lui et Pannekoek.

(43) L’ouvrage de Philippe Gottraux Socialisme ou Barbarie, un enga­ge­ment poli­ti­que et intel­lec­tuel dans la France de l’après-guerre (éd. Payot-Lausanne), auquel nous nous sommes déjà référés, est une appro­che soli­de­ment docu­mentée pour tous ceux qui vou­draient en savoir plus sur l’acti­vité de Socialisme ou Barbarie et sur l’ensem­ble des par­ti­ci­pants à ce groupe.


Lire la suite de la bro­chure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » :

arti­cle 933

Le rejet par S ou B du cou­rant com­mu­niste de conseils

Castoriadis et la ques­tion de l’orga­ni­sa­tion révo­luti­onn­aire

Castoriadis-Pannekoek : 12. bio­gra­phies, biblio­gra­phies

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