Accueil > Echanges et mouvements > Théorie > Correspondance de Pierre Chaulieu (Castoriadis) et Anton Pannekoek > Mise au point

Castoriadis-Pannekoek

Mise au point

mardi 15 mai 2007

Suite de la brochure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » : Préliminaires  ; Premiers contacts ; Première réponse de Chaulieu (Castoriadis) ; Deuxième lettre de Pannekoek ; Un silence difficile à expliquer ? ; 6 et 7. « Encore sur la question du parti » (I et II) ; Les voiles commencent à se lever

En 1973, Castoriadis commença la publication de ses écrits antérieurs dans la collection de livres au format de poche 10/18. Cette publication s’échelonna dans le temps, en plusieurs volumes regroupant ces écrits par thèmes généraux. Dans le tome intitulé L’Expérience du mouvement ouvrier - Prolétariat et organisation, paru en 1974 (10/18 n° 825), Castoriadis inclut, sous une « Réponse au camarade Pannekoek » (pp. 249 et suivantes) le texte de la seconde lettre de la correspondance, sa réponse, « ferme et brillante critique » à la première lettre de Pannekoek. Bien qu’étant effectivement signée par Chaulieu (pseudonyme de Castoriadis), elle était quand même, comme Castoriadis le revendiquera pour justifier sa position par rapport à cette correspondance, non pas sa chose personnelle mais celle du groupe Socialisme ou Barbarie. De plus, isolée de son contexte et du reste de la correspondance, elle n’avait aucun sens. Castoriadis se trouvait donc obligé de faire suivre ce qu’il revendiquait comme son œuvre des deux autres lettres de Pannekoek qui l’avaient encadrée. Et en même temps il se devait de trouver une explication - un plaidoyer pro domo - qu’il présentait, avant les deux lettres de Pannekoek, dans une « postface à la réponse au camarade Pannekoek ». Postface qui se lit comme suit (pp. 261 et suivantes.) :

« La réponse qu’on a lue plus haut était précédée, dans le
n° 11 de Socialisme ou barbarie, de la lettre de Pannekeok et d’une note introductive, reproduites ci-dessous.

 » Depuis, j’ai appris pour mon amusement que j’aurais “supprimé” une deuxième lettre de Pannekoek, “de la même façon que Staline a supprimé le testament de Lénine” (sic !) [NDE : voir note 37], pour des raisons qui me restent obscures, même après lecture de cette deuxième lettre, et que le lecteur que cela intéresse pourra essayer de démêler dans un libelle publié dans le n°8 (mai 1971) des Cahiers du communisme des Conseils [sic, NDE] (où il apprendra aussi, s’il ne le sait déjà, que le mensonge, l’insinuation, le procès d’intention et la hargne ne sont nullement le privilège des staliniens, et que des gens se proclamant prêts à mourir pour la vérité et l’autonomie de la classe ouvrière sont tout autant que d’autres capables de s’en servir et d’en être motivés). Sur la seule question qui appelle, de ma part, une mise au point, celle de la non-publication de cette deuxième lettre, il y a simplement ceci à noter :

 » 1° Il était matériellement impossible que moi (qui n’ai jamais reçu personnellement le courrier de la revue), ou qui que ce soit d’autre, aie supprimé cette lettre - ou n’importe quelle autre - car ce courrier était amené à la réunion du groupe et son contenu communiqué à celui-ci (comme l’auteur du libelle en question le sait parfaitement, pour avoir assisté lui-même à nombre de ces réunions) (38).

 » 2° Une telle “suppression” aurait donc exigé la complicité de tous les camarades du groupe, notamment de Mothé, Vivier, Lefort, Guillaume, Véga, Garros, Simon, René Neuvil, G. Pétro, etc. (39). Comme la “question de l’organisation”, objet de cette correspondance, a constamment engendré de vives discussions, des tensions, et deux scissions dans le groupe, une telle complicité eût été impossible. Outre l’injure gratuitement faite à ces camarades (dont certains étaient beaucoup plus proches de la position de Pannekoek sur la question de l’organisation que de la mienne), le libelliste présente aussi une image calomnieuse du fonctionnement du groupe S ou B, qui, s’il n’a pas été un modèle d’organisation, a toujours été très jaloux de son indépendance et ultra-sensible à tout ce qui pouvait apparaître comme germe d’un “pouvoir” cristallisé en son sein. (Combien peu je “dominais” le groupe le montre par exemple le fait que deux de mes textes les plus importants à mes yeux, Sur le contenu du socialisme et Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne, n’ont été publiés qu’après d’âpres controverses et avec la mention qu’ils “ouvraient une discussion” et que les idées qu’ils exprimaient n’étaient “pas nécessairement partagées par l’ensemble du groupe”) (40).

 » 3° Enfin, il semble curieux que j’aie “supprimé” la lettre de Pannekeok, et que je n’aie pas supprimé, une fois sur cette bonne voie, la lettre d’un autre camarade hollandais du groupe Spartacus, Théo Maassen, qui reprend les arguments de Pannekeok (publiée dans le n° 18 de S ou B, janvier-mars 1956) (41).

 » Pour ma part, je ne me souviens plus, vingt ans après, des circonstances entourant la non-publication de cette lettre. Mais je suis certain d’une chose, c’est qu’une telle non-publication n’a pu être décidée que par l’ensemble de notre groupe (et l’on pourra remarquer que Pannekoek lui-même note, à la fin de cette deuxième lettre, qu’“elle ne contient pas d’éléments nouveaux”). En tout cas, elle est reproduite ici sans la permission des Cahiers du communisme des conseils (re-sic) (nouvelle manifestation de mon arbitraire bureaucratique) et dans la traduction qu’ils en fournissent dans le numéro cité plus haut. En la lisant, on comprendra peut-être pourquoi, me sentant incapable d’y répondre, j’aurais décidé de la “supprimer” » (42 [lire page 52])

Sans trop insister sur les indéniables talents de Chaulieu- Castoriadis de manœuvrier à l’intérieur du groupe Socialisme ou Barbarie qui, à mon avis, expliquent l’escamotage du débat avec Pannekoek et le silence ultérieur sur tout le courant communiste de conseils, remarquons quand même une dérobade et une contradiction. La dérobade consiste à se cacher derrière le groupe tout entier dans une simple affirmation de principe ; il ne se « souvient plus des circonstances » - qu’il eût été facile de
retrouver, soit par une plongée dans les archives qu’il possède sans aucun doute, soit par le concours des survivants du groupe ; si, effectivement, il ne se souvient plus, comment peut-il se rappeler si les membres cités assistaient à cette réunion et ont ou non décidé de la mise à l’écart de cette correspondance ? La contradiction consiste à mentionner que même ses textes n’étaient publiés - avec mention de ce qu’ils « ouvraient une discussion » - qu’après des controverses au cours des réunions : pourquoi alors la non-publication de la correspondance avec Pannekoek n’au-
rait-elle pas donné lieu à la même publication - avec mention ? Le problème ne réside d’ailleurs pas sur ces points relativement mineurs, qui traduisent la volonté d’une majorité du groupe d’alors, fortement soutenue par Chaulieu-Castoriadis, non seulement d’écarter tout contact avec Pannekoek, mais de mettre au placard un important mouvement historique, celui des conseils allemands, parce qu’il contredisait tout simplement toutes les théories fondatrices de Socialisme ou Barbarie, théories que Castoriadis soutiendra même après la disparition de Socialisme ou Barbarie.
Il est intéressant de reporter ici l’opinion donnée sur cet épisode Chaulieu-Pannekoek par Philippe Gottreaux dans son livre Socialisme ou Barbarie, un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre (43) :

« Les rapports internationaux de S ou B ne prennent pas un tour aussi laconique lorsqu’ils sont susceptibles d’apporter des profits pour le groupe, essentiellement symboliques. C’est ainsi que l’on peut interpréter la discussion qui se noue en 1954 entre Castoriadis, au nom de S ou B, et Anton Pannekoek, figure emblématique du courant révolutionnaire appelé “communisme de conseils”. Le prestige découlant d’une telle correspondance est du reste reconnu par Castoriadis dans sa “Réponse au camarade Pannekoek”. Il souligne d’emblée la satisfaction procurée par cette correspondance et notamment de voir le travail de S ou B “apprécié par un camarade honoré comme vous l’êtes et qui a consacré toute sa vie au prolétariat et au socialisme”. Castoriadis se dit également satisfait qu’il existe “un accord profond entre vous et nous sur les points fondamentaux”, comme par exemple sur la conception du socialisme en terme de pouvoir des travailleurs organisés en conseils. Pourtant cet accord demeure très général, au point même que son évocation ressemble à une précaution oratoire. La convergence revendiquée sur les principes vole en effet très vite en éclats quand il s’agit de concevoir une stratégie : dans cet échange de lettres, Pannekoek et Castoriadis divergent totalement sur la question du parti. Le premier réfute sa nécessité alors que le second la défend très fermement... »

Notes

38) Il eût été facile à Castoriadis, plutôt que de se livrer à cet exercice polémique, de se reporter pour rétablir la vérité aux comptes rendus établis à cette époque après chaque réunion, et qu’il pouvait facilement retrouver dans ses archives ou auprès d’autres camarades du groupe. Il aurait pu ainsi expliquer que, effectivement, une réunion du groupe du 9 septembre 1954 avait décidé de revenir sur les engagements antérieurs concernant la publication de la seconde lettre de Pannekeok. La méprise et l’interprétation erronée de Cajo Brendel relativement à cette question viennent du fait que lesdits comptes rendus, qui lui auraient été accessibles par ses relations politiques d’alors, avaient été empruntés par un camarade italien et ne furent restitués qu’en 1982 ; C. Brendel, constatant sa méprise, adressa une lettre d’excuses à Castoriadis, qui en accusa réception.

(39) Tout en se défendant ici de manipulation et en se retranchant derrière le groupe, Castoriadis pratique un amalgame, mettant en cause l’ensemble des camarades du groupe dont certains ont (ou auraient, pour autant qu’ils aient assisté à cette réunion) insisté pour cette publication. Dans les réunions, la majorité l’emportait. Mais indépendamment de ces circonstances de pure procédure, le fond du problème n’est pas abordé.

(40) Castoriadis montre ici une bien fausse modestie. Sa place prééminente dans le groupe, la véhémence avec laquelle il défendait ses positions, sa contribution matérielle importante à la revue, faisaient que ses textes étaient inévitablement publiés avec seulement des modifications mineures et éventuellement un « chapeau » pour ménager les oppositions. Ainsi que nous l’avons souligné, cette attitude intransigeante entraîna à diverses reprises des scissions, Castoriadis restant le « maître » du nom et de la revue.

(41) La publication du texte de Theo Maassen intervint sur l’insistance particulière de la « minorité », vraisemblablement par souci de maintenir un certain consensus dans le groupe. Mais en même temps, cette publication posait une sorte de point final à la discussion de base. Menée avec Pannekoek, cette discussion aurait eu un tout autre poids. Le « chapeau » du texte l’excluait d’avance, avec qui que ce fût, puisqu’il posait, avant tout débat, que les membres de Socialisme ou Barbarie (la majorité) ne se reconnaissaient nullement dans le discours de Theo Maassen.

(42) Ici, la manipulation de Castoriadis est évidente. Il se déclare « incapable de répondre » alors que plusieurs lettres furent échangées ultérieurement entre lui et Pannekoek.

(43) L’ouvrage de Philippe Gottraux Socialisme ou Barbarie, un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre (éd. Payot-Lausanne), auquel nous nous sommes déjà référés, est une approche solidement documentée pour tous ceux qui voudraient en savoir plus sur l’activité de Socialisme ou Barbarie et sur l’ensemble des participants à ce groupe.


Lire la suite de la brochure « Correspondance Chaulieu (Castoriadis)- Pannekoek - 1953-1954 » :

article 933

Le rejet par S ou B du courant communiste de conseils

Castoriadis et la question de l’organisation révolutionnaire

Castoriadis-Pannekoek : 12. biographies, bibliographies