Accueil > Ni patrie ni frontières > 2 - Famille, sexualité et libération de la femme (2002) > Léon Prouvost : Révolutionnaires et quakers devant la guerre

Léon Prouvost : Révolutionnaires et quakers devant la guerre

dimanche 18 janvier 2004, par Yves

L’Idée Libre n°36 - 1921

Il me paraît intéressant, maintenant que plus de deux années se sont écoulées depuis la signature de l’armistice, de montrer quel a été le rôle, lors de la déclaration de la guerre, et pendant sa durée, de ceux qui s’intitulaient « pacifistes » et « antimilitaristes ».
Au moment de la déclaration de guerre, les pacifistes bourgeois ont marché avec les gouvernants : ils ont du reste été, pendant toute la durée de la tuerie, les plus fervents jusqu’auboutistes.

Les socialistes, eux, qui avaient agité l’opinion publique contre la loi de trois ans, qui avaient déclaré dans de nombreux meetings qu’en cas de mobilisation il fallait y répondre par l’insurrection, ont suivi les dirigeants ; et les parlementaires socialistes ont voté par acclamation les crédits, sont entrés dans les conseils des gouvernements et ont poussé à la guerre comme les autres partis.
Bourgeois, socialistes, royalistes, républicains et catholiques, tous ont marché avec le même entrain.
Et lorsque je vois des journaux comme La Vague,et d’autres répéter sans cesse : « Électeurs, nommez des socialistes, et vous éviterez la guerre », je ne puis m’empêcher de rire, surtout lorsque ce sont les mêmes individus qui parlent ainsi et qui ont voté les crédits de la guerre !
Il faut juger les hommes, non sur ce qu’ils disent, mais sur ce qu’ils ont fait.
Voyons maintenant le rôle des « anarchistes ».

Les véritables anarchistes n’ont pas participé à la tuerie : ceux-là ont déserté, se sont terrés en France ou ont employé des « trucs » pour ne pas tuer leurs semblables. Mais les chefs ? Ceux qui pendant dix ans, vingt ans ont participé à tous les mouvements contre le militarisme ? Eh bien, ceux-ci ont fait comme les chefs des autres partis. Ils ont appuyé les gouvernants, alors même que, se trouvant à l’étranger, ils auraient pu tenir une conduite tout autre ou du moins se taire. Ils ont été de fervents jusqu’auboutistes, à ce point même qu’ils ont repoussé - en février 1916 - toute proposition de paix.
Je ne rappellerai pas en entier le manifeste des « Seize » : Christian Cornelissen, Henri Fuss, Jean Grave, P. Kropotkine, Charles Malato, Jules Moineau, M. Pierrot, Paul Reclus, W. Tcherkesoff, etc. Cette publication serait trop longue, mais je tiendrais cependant à citer quelques extraits de ce manifeste pour montrer la mentalité de ces gens qui, pendant plus de vingt ans, ont prêché la révolte et le refus du service militaire - quel que soit le motif de l’agression - et leur attitude dans la tourmente.
« Parler de paix, en ce moment, c’est faire précisément le jeu du parti ministériel allemand, de Bülow et de ses agents.

« En notre profonde conscience, l’agression allemande était une menace, - mise à exécution, - non seulement contre nos espoirs d’émancipation, mais contre toute l’évolution humaine. C’est pourquoi, nous, anarchistes, nous antimilitaristes, nous ennemis de la guerre, nous partisans passionnés de la paix et de la fraternité des peuples, nous nous sommes rangés du côté de la résistance et n’avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population.
« Parler de paix tant que le parti qui, pendant 45 ans, a fait de l’Europe un vaste camp retranché, est à même de dicter ses conditions, serait l’erreur la plus désastreuse que l’on puisse commettre. Résister et faire échouer ses plans, c’est préparer la voie à la nation allemande, restée saine, et lui donner les moyens de se débarrasser de ce parti. »
Et voilà comment les « chefs anarchistes », étaient devenus des guerriers déterminés. L’un d’eux, Jean Grave, n’écrivait-il pas dans La Bataille du 13 novembre 1916 :
« ... Et puis, si je ne me bats pas, je suis prêt à prendre le fusil lorsque l’on appellera les hommes de mon âge.
« ... A l’heure actuelle il n’y a de paix possible et durable que dans l’écrasement du parti militariste qui a déclaré la guerre.
« Au nom de la fraternité des peuples, nous devons continuer la lutte contre ceux qui ont rêvé de faire de l’Europe une vaste caserne. »
Inutile d’insister davantage, « les chefs » sont jugés !

Je dois ajouter toutefois que le manifeste des « Seize » avait soulevé une protestation de la part des anarchistes restés sincères. Malatesta, dans une publication datée de Londres, répondit à nos anarchistes de gouvernement et en mai 1916, une déclaration était lancée en réponse à celle des « Seize ». Cette proposition, dont les anarchistes communistes russes résidant à Paris avaient pris l’initiative, était aussitôt recouverte des signatures des membres du groupe d’étude des anarchistes communistes (20 signatures), du groupe de secours à la presse anarchiste, et de 40 signatures individuelles par l’intermédiaire des dits groupements.
Mais si du côté des « chefs » anarchistes et socialistes, nous avons eu à déplorer une triste attitude, combien est douce la consolation de deux sectes qui, sans bruit, sans tapage, se sont refusé à participer à la tuerie. Nous voulons parler des « doukhobors » et des « quakers » dont nous allons admirer la conduite.
Mais qu’est-ce que les doukhobors ?
Les doukhobors constituent une secte qui fit son apparition en Russie vers la moitié du XVIIIe siècle. Ces « iconoclastes », comme les appela le gouvernement russe, niaient non seulement toutes les coutumes et tous les rites de l’Église orthodoxe, mais n’acceptaient ni baptême, ni communion. Ils se refusaient à porter les armes, ne reconnaissaient pas la propriété privée et refusaient de s’incliner devant l’autorité et devant les lois.
Aussi, lorsque cette secte se développa en Russie, les persécutions commencèrent contre elle.

En 1792, le gouverneur d’Ekatérinoslav écrivit alors à Pétersbourg que « les Iconoclastes ne méritent pas de pitié », et que leur hérésie est surtout dangereuse par la contagion de l’exemple, car « la vie des doukhobors est basée sur les règles les plus honnêtes, leurs principaux soins se rapportent au bien commun, et ils attendent leur salut des bonnes œuvres ». Les doukhobors furent condamnés au bûcher, mais graciés et déportés en Sibérie. En 1801, les sénateurs Lopoukhine et Meketzky, les premiers, montrèrent à l’empereur ces hommes sous leur vrai jour, et sur le rapport des envoyés, l’empereur voulant séparer les doukhobors des autres habitants, leur permit d’émigrer en Molotchnia Podi.
Les doukhobors n’ont pas de prêtres. La vertu la plus estimée parmi eux, c’est l’amour du prochain : ils n’ont pas de propriétés personnelles, chacun considère son bien comme appartenant à tous. Dans leur société, il n’y a aucun chef qui « administre », elle est dirigée par tous. Ils n’ont pas le culte de la mort et ainsi, ils ne prient jamais pour les morts, croyant cela inutile.

Les conceptions morales des doukhobors sont les suivantes : tous les hommes sont égaux, et les distinctions extérieures n’ont aucune valeur. Les doukhobors ont transporté sur les autorités gouvernementales cette idée de l’égalité. Les fils de Dieu, disent-ils, doivent faire eux-mêmes ce qu’il faut, sans contrainte, et, par suite, les autorités sont inutiles. Il ne doit exister sur terre aucun pouvoir ni spirituel, ni civil, parce que les hommes sont égaux et également soumis à la tentation des péchés. C’est pourquoi les doukhobors ne se soumettent pas au pouvoir établi, sans toutefois se révolter contre lui.
Les tribunaux ne sont pas nécessaires. « Pourquoi faut-il des tribunaux, disent-ils, à celui qui ne veut lui-même outrager personne ? » Le serment n’est pas permis, c’est pourquoi ils refusent de prêter serment en n’importe quelle occasion, et en particulier lors du recrutement. Ils ont pensé aussi qu’il ne leur était pas possible de porter les armes et de se battre contre « l’ennemi ».
Dans leurs relations sociales, ils sont doux, polis et un peu solennels. Ils mènent une vie laborieuse et honnête. Dans la vie familiale, les relations entre parents et enfants sont également dignes d’attention. La fraternité est extrêmement développée parmi eux.

Le gouvernement russe entama des persécutions contre les doukhobors, surtout pour leur refus de porter les armes. Le récit de ces persécutions serait trop long à donner en détail et j’engage mes lecteurs qui voudraient se documenter sur cette secte intéressante à lire l’ouvrage : Tolstoï et les doukhobors,éditeur Stock (1902). Ce livre se trouve dans la Bibliothèque Circulante de l’Idée Libre.
Ces persécutions redoublèrent en 1895 et en voici les causes : grâce à diverses influences, au cours de cette année, environ 15 000 doukhobors revenaient avec une nouvelle force à leur ancienne croyance chrétienne, la loi qui leur interdit de résister au mal par la violence.
Cette décision les a conduits, d’une part à détruire leurs armes, estimées comme si nécessaires au Caucase, et, par suite, à renoncer à toute possibilité de résistance par la violence, et à s’abandonner au pouvoir de toute violence, et, d’autre part, à ne participer en aucun cas à aucune œuvre de violence exigée d’eux par le gouvernement, c’est-à-dire à ne participer ni au service militaire, ni à tout autre service qui demande la violence.
Le gouvernement ne pouvait admettre que quelques milliers d’hommes s’affranchissent des obligations établies par la loi, et la lutte commença. Quelques doukhobors firent cependant leur soumission au gouvernement, mais ce fut très rare.

L’homme qui reconnaît l’illégalité morale du meurtre peut, sous l’influence de telle ou telle cause, entrer à contre-cœur au service militaire, mais ne peut absolument pas, dans la profondeur de son âme, justifier cette conduite ; et qu’il vive seulement jusqu’au rétablissement de son équilibre moral, il reviendra à lui et refusera de servir. C’est ce qui arriva avec les doukhobors.
Le gouvernement russe voyant qu’il n’aurait jamais raison de cette secte, qu’elle se développait au contraire, après l’avoir isolée, donna l’autorisation à ses membres d’émigrer au Canada.
C’est donc vers l’année 1900 que les doukhobors s’embarquèrent et s’y installèrent définitivement. Mais quelques années après, de nouvelles difficultés surgirent avec ce gouvernement par rapport à la propriété bâtie, propriété que les doukhobors se refusaient à reconnaître, estimant que sans violence et sans meurtre, la propriété se saurait se maintenir. Un autre sujet de division avec les autorités canadiennes se présenta également. L’État voulait imposer aux doukhobors l’obligation pour toute personne mariée de se faire inscrire sur des registres et de même pour les naissances et les décès. Que fit le gouvernement du Canada ? Il continua une politique d’attente qu’il a sagement adoptée et ce n’est qu’au moment de la guerre que de nouveaux conflits surgirent. Mais grâce à l’attitude énergique (quoique passive) des doukhobors, ceux-ci furent laissés tranquilles.

Au surplus, comme jamais aucun doukhobor ne fut jugé pour délit civil ou criminel, le gouvernement du Canada avait donc tout intérêt à ne pas inquiéter des gens vivant paisiblement en dehors d’une société faite de meurtres et de haines.
Qu’est que le quakérisme ?
Le quakérisme est une secte à base religieuse qui prit naissance en Angleterre vers 1650. Le véritable fondateur fut un berger du comté de Leicester, George Fox, son législateur fut William Penn et son théologien Robert Barclay.
Le quakérisme affiche le plus grand mépris pour les formes extérieures des religions ; il condamne le serment, restaure le tutoiement, proscrit le luxe, place l’inspiration intérieure au-dessus de la fidélité à la lettre ; ses membres se refusent, comme les doukhobors, à porter les armes et à se servir du moindre outil de meurtre. Ce sont donc des antimilitaristes. Ils eurent rapidement des partisans. Pendant la République et durant tout le règne de Charles II, le nombre des quakers s’accrut constamment en Grande-Bretagne, de telle sorte que vers 1690, ils formaient un peuple nombreux et bien organisé.

Ces hommes sérieux et tempérants, qui refusaient de se soumettre aux gouvernants et à l’Église, subirent alors de grandes persécutions. Ils durent s’exiler pour conserver leur foi. Les gouvernants ne demandaient pas mieux que d’en être débarrassés : ils donnaient au monde l’exemple de toutes les vertus et ils auraient établi à la longue que l’on pouvait se passer des gouvernants et des prêtres. C’est ce que ne pouvaient tolérer les dirigeants anglais.
Pour préparer aux quakers un asile en Amérique, Penn obtint du roi d’Angleterre la concession d’un vaste territoire qui fut appelé de son nom, la Pennsylvanie. La liberté de conscience fut la caractéristique du nouvel État.

Mais les quakers restés en Angleterre ne se tenaient pas pour battus et malgré toutes les persécutions de toutes sortes, ils obtinrent en 1689, avec les autres citoyens, l’égalité civile et religieuse. En outre, un acte du Parlement les dispensa du serment en 1695 ; mais pour en arriver à ce résultat, les quakers endurèrent de pénibles souffrances durant les quarante premières années de leur histoire.
En 1659, alors que George Fox était en prison, on le recruta pour l’armée. On lui offrit un poste d’officier. Il refusa « vu qu’il était entré dans le pacte de la paix qui existait avant que les guerres et la lutte ne fussent ». Il savait que toutes les guerres ne proviennent que de la convoitise.

Cet incident illustra la position des quakers à l’égard de la guerre, position basée sur ce fait que le royaume du Christ est un royaume de paix et que par conséquent la guerre, sous quelque forme que ce soit, est incompatible avec le Bien.
La cause de la paix internationale progresse lentement, mais les quakers n’ont cessé de témoigner en sa faveur, et leurs convictions à cet égard sont choses connues, grâce aux souffrances et à l’impopularité qu’ils endurèrent.
Au XVIIe siècle, des groupes quakers se constituèrent en Hollande, en Danemark, dans les pays scandinaves et en Allemagne, mais dans les pays où le service militaire obligatoire a été introduit, cette obligation a paralysé la propagande en forçant les quakers à s’expatrier.

En effet, les quakers doivent, ou renoncer à l’une de leurs meilleures convictions, ou rechercher un refuge dans un pays respectueux de la liberté de leur conscience. Et c’est pour ce motif que le plus grand nombre se trouve dans le Nouveau Monde (150 000 environ) et en Angleterre, où, grâce à une intangible volonté et en dépit de persécutions épouvantables, ils surent s’imposer, ils conquirent ainsi pour eux et pour d’autres, un certain nombre de libertés civiles et religieuses.

Le quakérisme est essentiellement une règle de vie plutôt qu’un ensemble de croyances. Il demande beaucoup à ceux qui le professent et qui malheureusement s’affranchissent trop souvent de la règle qu’il propose. Néanmoins, une existence de plus de 250 années a manifesté une succession de vies fidèles, parfois mêmes héroïques et les événements des cinq dernières années ont clairement démontré que les principes que les quakers ont essayé de vivre n’ont rien perdu de leur utilité pour notre époque.
La grande guerre venue, quels ont été le rôle et l’attitude des quakers ?
Il y avait en Angleterre, lors de la déclaration de guerre, environ 20 000 quakers en état de porter les armes.

Le nombre des réfractaires anglais se monta à environ 15.000 hommes ; les uns se réclamaient des opinions préconisées par les quakers, quoique n’étant pas membres actifs, et c’était le plus grand nombre, les autres étaient des anarchistes.

5 600 objecteurs de conscience ont été jugés par des cours martiales parce qu’ils se sont refusés à faire partie de l’armée. (Ce sont les absolutistes.)

Voici au surplus quelle était la situation à fin mars 1919, d’après un document officiel :

1 200 réfractaires étaient encore en prison.

230 avaient été jugés depuis l’armistice et recondamnés la plupart d’entre eux à deux années de travaux forcés.

890 ont été en prison pendant plus de deux ans.

25 sectes religieuses se réclamaient des 800 réfractaires qui avaient fait plus de deux ans de prison.

60 Unions ouvrières étaient représentées par les réfractaires qui avaient fait plus de deux ans de prison.

3.400 réfractaires travaillaient sous le contrôle du ministère de l’Intérieur, la plupart d’entre eux dans des camps de concentration.

Près de 3 000 quakers sont entrés dans des œuvres civiles volontaires (ambulances, reconstruction des pays envahis, etc.).

Ces œuvres sont volontaires, entièrement indépendantes de la Croix-Rouge officielle et sont soutenues par des dons provenant des membres de la Société, en Angleterre et en Amérique. Plusieurs millions de francs ont été dépensés pendant la guerre. Le Comité de secours aux victimes civiles a des branches en France, en Hollande et en Russie (plus d’un million de francs ont été envoyés dans ce dernier pays en vue de combattre la famine dans le district de Buzuluk) Depuis la Révolution russe, les quakers seuls sont restés en Russie,toutes les autres missions étrangères ayant rappelé leurs membres. Les quakers sont avant tout les amis de ceux qui souffrent ! Ils ne reconnaissent ni ennemis ni patrie.
Une grande partie de la jeunesse quaker est entrée dans ces œuvres de secours, en dehors du nombre de ceux qui sont en prison pour refus absolu de participer en quoi que ce soit à la tuerie.

Un Comité a été fondé également à Londres pour venir en aide aux familles des internés civils en Angleterre, secours immédiats aux familles d’Allemands et d’Autrichiens dont les maris étaient dans des camps de concentration, et dont la misère était profonde du fait de la guerre et de la perte des situations de ces hommes.
Il y a eu des condamnations à mort pour refus de porter les armes (une dizaine au maximum) toutes commuées en travaux forcés (dix ans au maximum). Les autres réfractaires absolus ont encouru des peines variant de 6 mois à 2 ans de prison, mais la peine était renouvelée automatiquement à l’expiration de celle en cours, d’où emprisonnement prolongé et répété pour le même délit, après un simulacre de jugement.

La loi anglaise avait bien une clause concernant les objecteurs de conscience, mais les juges ne l’ont appliquée qu’exceptionnellement. Cette clause concédait la mise en liberté immédiate, une fois la légitimité reconnue de l’objection de conscience. Elle est restée lettre morte.
Plusieurs sont morts en prison pour diverses causes : mauvais traitements, abrutissement causé par le silence absolu imposé dans les geôles, etc. Au début, les coups étaient fréquents de la part des sous-officiers anglais, les quakers furent extrêmement maltraités jusque vers 1917, époque où l’opinion publique a fait cesser les horreurs des prisons. Au Canada, même régime qu’en Angleterre.
En Allemagne, à notre connaissance, 4 000 réfractaires ont été fusillés dès le début de la guerre, mais ils n’appartenaient pas aux quakers. De même, 300 hommes ont été arrêtés pour la même cause en Hollande et une bonne centaine en Suisse.

En Amérique, les réfractaires sont entrés, pour la plupart, dans la branche américaine de la Mission de secours aux victimes de la guerre, avec leurs camarades anglais. Les « absolutistes » ont été internés dans des camps ou ont été condamnés jusqu’à dix ans de travaux forcés ou de prison. Leur nombre est complètement inconnu, car la loi du service obligatoire n’a pas eu le temps d’avoir son plein effet par suite de la fin de la guerre. Il se compose certainement de plusieurs milliers.
Les quakers ont aussi subi en Angleterre, pendant la guerre, des persécutions nombreuses pour le refus qu’ils ont toujours opposé de soumettre leurs écrits, tracts, brochures à la censure : ils se sont du reste toujours refusé à reconnaître les lois non naturelles.

Je tiens à citer le procès-verbal de la séance tenue par le Comité exécutif le 7 décembre 1917, il montre ainsi l’attitude officielle de la société vis-à-vis de la censure :
« Le devoir de tout bon citoyen d’exprimer son opinion sur les affaires de son pays est, par cela même, mis en danger et comme d’autant plus, nous croyons que le christianisme réclame la tolérance pour les opinions qui ne sont pas les nôtres, nous ne voudrions pas, à notre insu, empêcher l’œuvre de l’esprit de Dieu. C’est un devoir suprême pour les chrétiens d’être libres, d’obéir, d’agir et de parler en accord avec la loi de Dieu, loi plus haute que celle de l’État et aucun membre du gouvernement ne peut relever les hommes de ce devoir. Nous avons conscience de la rareté des occasions où le devoir d’un corps organisé de citoyens se trouve en conflit avec la loi et c’est avec le sentiment de la gravité de sa décision que la Société des quakers doit, en cette occasion, agir contrairement au règlement et continuer à publier livres et brochures sur la guerre, et sur la paix, sans les soumettre à la censure. Elle est convaincue qu’en luttant ainsi pour la liberté spirituelle, elle agit dans l’intérêt supérieur de la nation. »

Le comité exécutif, par conséquent, publia le pamphlet traitant de la position des objecteurs de conscience, tract qui fut largement répandu. Le dénouement de l’affaire fut que les trois membres du comité furent tenus pour responsables, arrêtés et condamnés à des peines sévères de prison.
Le présent article avait pour but d’opposer les doukhobors et les quakers à nos ex-anarchistes guerriers qui pendant vingt ans n’ont cessé de prêcher le refus du service militaire, braillards qui, dans leurs journaux faisaient un antimilitarisme violent et qui, au moment de se montrer... se sont rangés auprès des dirigeants !
Combien est plus logique l’attitude des deux sectes dont je viens de décrire les principes et les idées directrices et qui ont su en imposer aux gouvernants et les faire reculer.

Mais il est bien entendu que je ne fais aucune confusion entre les ex-anarchistes guerriers et les sincères qui ont su se soustraire au service militaire ou qui ont été fusillés pour leur refus de tuer. Autant les premiers sont des individus méprisables, autant les autres sont dignes de notre sympathie.
Pour ne citer que quelques-uns de nos amis, révoltés contre le stupide militarisme barbare et criminel, je tiens à rappeler les actes de courage de Lecoin, de Savigny, de Derbault, de Barbet et récemment encore de l’anarchiste Bévant qui, comparaissant le 18 août 1920 devant les juges du Conseil de guerre de Grenoble, faisait cette fière déclaration : « Quant aux soi-disant anarchistes, s’il y en a, qui se sont enrôlés, je leur dénie le droit de se titrer tels, car ils n’ont jamais été anarchistes, et ne le seront jamais. Je vous le répète, messieurs, c’est à mes conceptions philosophiques, anarchistes, auxquelles je dois de n’avoir pas tué mon semblable et de n’avoir pas participé à la grande boucherie. »
Et cette belle déclaration atteignait en plein visage nos ex-anarchistes guerriers jusqu’auboutistes ! !

Maintenant, comme conclusion de cet article, je reprends les quelques idées exposées par Max Nettlau dans le Libertaire du 18 janvier 1920.
Les anarchistes luttent toujours pour les meilleures et les plus justes causes, ils se gaspillent dans mille luttes isolées avec l’autorité. Mais une collectivité d’anarchistes qui ne se laisseraient pas faire et qui diraient que l’heure est arrivée de les laisser tranquilles aurait certainement raison des tracasseries gouvernementales.

N’est-ce pas ce qui est arrivé aux doukhobors et aux quakers, qui ont su imposer leurs idées ? Mais pour cela, il faut que les efforts portent sur un unique point .Et je suis partisan de suivre la voie tracée par les doukhobors et les quakers : Le refus du service militaire en temps de paix comme en temps de guerre.
Le Congrès de l’Alliance Internationale Antimilitariste doit se tenir en mars 1921 à La Haye. Que nos amis y envoient une délégation et qu’une entente survienne entre les anarchistes et tous les antimilitaristes des divers pays, pour se refuser à l’avenir de servir de chair à canon aux capitalistes.

La voie étant toute tracée par les deux sectes dont je viens de parler, il me semble que la réalisation de mon projet serait facile, mais c’est aux intéressés de le vouloir.

Pour les lecteurs que la question du quakérisme intéresse, je leur recommande les deux ouvrages suivants :
1°. - Qu’est-ce que le quakérisme ?par Edward Grubb. Un fort volume de 270 pages en vente 4 francs (franco, 5 francs).
2°. - Comment les quakers ont servi pendant la guerre, par Élisabeth Fox Howard. Brochure de 48 pages que l’on peut demander contre 0,35 (franco), soit à l’Idée Libre,à Conflans-Honorine (Seine-et-Oise), ou à moi-même, à Raphaël (Var).

Léon Prouvost.