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Ilan Halimi : meurtre antisémite ou ’fait divers" ? (débat)

mercredi 29 avril 2009, par Yves

Les textes ci-dessous ont été rédigés en 2006. Le premier a été écrit par un lecteur de la revue (Damien) qui répond à un texte intitulé "Le malaise de la gauche multiculturaliste face au meurtre d’Ilan Halimi".

Vous le trouverez sur ce site ainsi que d’autres textes sur le même sujet

Des caricatures de Mahomet à l’assassinat d’Ilan Halimi

http://www.mondialisme.org/article.php3?id_article=630

Le meurtre d’Ilan Halimi et le malaise de la gauche multiculturaliste

http://mondialisme.org/spip.php?article632

Du meurtre d’Ilan Halimi à celui de Chaïb Zehaf : le racisme dans sa continuité

http://www.mondialisme.org/article.php3?id_article=639

Le second texte répond à Damien et aux objections d’autres lecteurs ou internautes et a été actualisé en 2007.

(Ni patrie ni frontières)

Damien

Droite communautariste contre gauche « multiculturaliste » ?

(...) J’ai préféré laisser passer quelque temps afin d’avoir une vue plus claire, de voir de quelle manière ce tragique évènement allait être traité et surtout dans quelle mesure la gau-che « multiculturaliste » était plus à blâmer que la droite ou encore ces « jeunes des banlieues », que l’on nous présente de plus en plus comme de véritables dangers potentiels pour notre « beau » pays, terre des droits de l’homme.

Tout d’abord pourquoi le communiqué de l’UJFP ou l’article de Mme Benbassa appelant à ne pas crier au loups seraient « multicultura-listes » ? Cette position, honorable à mon hum-ble avis, semble juste vouloir éviter de mettre de l’huile sur le feu. La preuve, à ce jour, le principal accusé maintient toujours que ce rapt n’avait rien de raciste mais visait simplement un but lucratif. Jusqu’à preuve du contraire, on est innocent jusqu’à ce que la culpabilité ait été prouvée. Par contre les organisations réaction-naires ne se sont pas privées de crier à l’anti-sémitisme alors que le corps de ce pauvre gar-çon n’était même pas encore froid. Lors de la manifestation qui a été organisée, n’a-t’on pas retrouvé tout ce que l’extrême droite juive (CRIF, LDJ, Betar) ou bleu-blanc-rouge peut compter de plus abject et haineux ? N’a-t’on pas entendu l’hymne national français et israélien repris à pleins poumons ? Quelle attitude est la plus provocatrice ?
J’en profite pour citer certaines déclarations parues dans Le Monde après l’article de Mme Benbassa pour bien montrer que ce qui a été écrit par ces journalistes est certainement plus néfaste qu’un appel au calme ou au supposé amalgame :

Le Monde du 25/02/2006 « A Créteil, le sen-timent d’insécurité de la communauté juive : Henriette Hamias, 32 ans, française de confes-sion juive, a choisi de faire évoluer son appa-rence pour paraître moins typée. Pour faire française et moins juive, elle porte des lentilles teintées bleues (...).
« Sa tante Lydia, 53 ans, raconte que sa fille de 20 ans est toujours accompagnée pour aller à ses cours de Torah. Elle dit avoir peur à cha-que fois que sa fille de 10 ans sort les poubel-les ou va faire des courses : “Ce qui est arrivé à Ilan peut arriver à n’importe qui.” »

Ou encore Moshe S qui « perçoit » la menace autour de lui. Le journaliste prend le soin de préciser qu’ils n’ont jamais été victimes d’actes antisémites, mais qu’ils peuvent raconter d’innombrables actes. Lesquels ? Tant qu’à raconter sa vie autant apporter des preuves et des arguments autres qu’un sentiment. Notre chère Henriette se permet même de déclarer : « Mes enfants peuvent devenir amis d’un Arabe, mais j’aurai toujours peur d’un coup de poignard dans le dos » ou encore « que tout les oppose aux Arabes dans le mode de vie, le comportement et même la façon de marcher ».
Ensuite Yves nous parle d’une gauche qui monte au créneau quand il s’agit d’un jeune Maghrébin ou Africain. Depuis quand est-ce que cela ne s’est pas produit ? Des lustres !! Un parallèle récent, quand les deux jeunes sont morts [Bouna et Zyed, NPNF] en novembre 2005 personne n’a dit qu’il s’agissait d’un crime raciste. Par ailleurs, quand c’est un jeune de banlieue, les responsables ne sont pas sous les verrous sous 48 heures (affaire du Marocain des Vosges dont le cabanon avait été plastiqué par un nazillon) ou des bavures policières, qui frappent le plus souvent des jeunes des cités et dont les jugements le plus souvent n’inter-viennent que plusieurs années après les faits.

Ensuite Yves répond en 9 points à certaines interprétations ou positions qui ont pu être ré-vélées ou développées par le biais des médias. Donc voyons que ce que l’on peut répondre ou acquiescer :

- Les dirigeants de la communauté juive sont de fieffés réactionnaires :
Tout d’abord je tiens à préciser que ces organisations ne représentent qu’elles-mêmes et qu’en citant simplement le CRIF, Yves oublie de préciser que cette organisation est « borderline » et qu’elle cache des organisations plus dangereuses tels le Bétar ou la LDJ. Quand il dit qu’elles défendent les positions d’Israël, c’est un doux euphémisme, toute personne critiquant la politique de cette Etat est aussitôt targuée d’antisémite (même quand il s’agit de juifs) à grand renfort de propagande et de la même manière elles sont des agences de recrutement pour le départ en Israël. Il y a fort à parier qu’avec cette affaire, les candidats risquent d’être plus nombreux. Bingo !! Yves disserte aussi sur les positions prises par la prétendue gauche « multiculturaliste » sur Tariq Ramadan et autres réacs musulmans. Mais qui a créé le Conseil français du culte musulman, de quel parti politique est originaire le président du Parti des musulmans de France ? On marche sur la tête. Gauche/Droite même combat. Pour ne citer que les catholiques intégristes, combien parmi nos députés de droite mettraient au bûcher les homosexuels, les Roms, les musulmans ? En ce qui concerne les caricatures de Mahomet, Jacques Chirac n’a-t-il pas pris position ? Les autorités juives et chrétiennes n’ont-elles pas condamné ces caricatures ?

- Dénoncer le caractère antisémite va ren-forcer l’antisémitisme :
Tout d’abord revenons sur le terme « antisé-mitisme ». Les Sémites sont les peuples des-cendants de la Bible, donc y compris les Ara-bes, donc ce terme est dès le départ incorrect. Ensuite pourquoi employer ce terme au lieu de crime raciste tout simplement ? Déjà cela met à part un crime concernant spécifiquement un juif.
Par ailleurs le terme était déjà employé alors que le corps de ce pauvre jeune homme était encore chaud. Personne n’a dit que les victimes de crimes xénophobes devaient raser les murs, car c’est plus le contexte et la manière qui constituent un risque de montée de l’antisémi-tisme plutôt que l’acte en lui-même.

- Il y a des préjugés concernant les juifs, qui doivent être mis sur le même plan que ceux frappant les Bretons ou les Auver-gnats :
Bon là c’est vrai que Mme Benbassa aurait dû relire son article avant de l’envoyer. Par contre que dire de ceux qui concernent les Noirs : « ils puent, ils sont feignants » ; les Ara-bes : « ce sont des voleurs et des violeurs » ? Et je peux affirmer d’expérience que cela concerne les Juifs, les Arabes ou les Noirs, et ce ne sont pas les jeunes de banlieues qui les ont inventés. Combien de fois ai-je entendu : « Fais pas ton juif » ou « C’est du boulot de bou-gnoule ou d’Arabe » ? Et pourtant ces scènes se déroulaient à la campagne dans un milieu plus blanc que blanc.
Maintenant, parlons de l’esclavagisme, de la colonisation, des conversions forcées si cela est plus judicieux. Je suis tout à fait d’accord, la comparaison dans cet article était vaseuse.

- Le gang des barbares pensait que les juifs ont du pognon, d’où les stéréotypes :
Je ne vais pas revenir sur ce que j’ai écrit ci-dessus. Que ce soit dans la famille ou au travail, tu peux mettre 95% de la population sous les verrous au motif de racisme.
Ces abrutis de Bagneux ont agi par intérêt fi-nancier et puisque que leur cerveau n’avait que des réflexions simplistes, ils se sont attaqués à un juif parce que pour eux les juifs avaient de l’argent et il faut le préciser qu’ils pensaient que leur communauté serait solidaire. Ils ont piégé Ilan à l’aide d’une jeune femme d’origine iranienne, donc vraisemblablement musulmane. Est-ce que des antisémites radicaux et politiquement structurés auraient procédé de cette manière ? Rien est moins sûr.

- Les Juifs ne devraient pas mettre en avant leur judéité, et les non-juifs ne devraient pas venir sur le terrain religieux pour être solidaires :
Mais les Juifs se réclamant Juifs sont très loin de représenter la majorité des supposés Juifs. C’est justement tout ce battage médiatique qui risque de pousser vers les ultrasionistes des non-pratiquants, en parlant de crime spécifiquement antisémite, alors que le motif avoué à ce jour n’est que l’argent.
Que la Gauche se montre avec Ramadan soit, mais c’est récent, et c’est pareil pour la Droite donc pas de conclusion hâtive. Quand Sarko en appelle aux barbus pour rétablir le calme, qu’en penses-tu ? Quand des écoles privées juives, spécifiquement réservées aux Juifs, existent depuis des décennies et sont financées avec nos impôts, qu’en dis-tu ? Quand on nous parle de laïcité mais que des aumôniers sont présents dans les établissements publics et qu’un ancien président veut faire inscrire l’origine chrétienne de l’Europe dans la Constitution, qui s’en s’offusque ?
Tu as raison le thème est subtil, mais terriblement glissant.

- L’unanimité de la classe médiatico-politique est suspecte :
Bien sûr que cette unanimité est suspecte. D’une part il est aujourd’hui avéré que les ci-bles n’étaient pas uniquement juives et d’autre part depuis cet évènement un jeune Maghrébin est mort sous les balles d’un facho et mis à part Rance 3 personne n’en a parlé plus que ça. La même semaine que l’affaire Ilan deux jeunes Arabes se sont faits ratonner par des nazis en allant à un match de foot (Le Progrès du 01/03) et ça n’a pas fait la une de journaux alors qu’il y a à peine 10 jours trois agressions visant des juifs ont été relatées par toute la presse nationale. Quid de cet ouvrier de chez Renault qui a été torturé pour du pognon ou de ce jeune de l’Oise, lui aussi torturé de la même manière qu’Ilan pour une dette de 1500 euros ?

- Au sujet des photos :
J’aurai plus de mal à me positionner sur cette question. La mise en scène semble effective-ment inspirée des images de prisonniers ira-kiens. Effet de « mode ». Il ne faut pas oublier que la télévision véhicule des images qui fa-çonnent à tous niveaux les individus. Alors pourquoi pas avec ces monstres ? Il faut se sou-venir de cet adolescent qui avait commis un véritable carnage sur le modèle du film Scream, j’en passe et des meilleurs. Cela n’ap-porte à aucun moment la preuve que ces indi-vidus sont antisémites pas plus que cela ne les dédouane. Et pour ce qui est de la propagande salafiste, j’aimerais bien voir de quoi retourne ce document sachant que même dans des affai-res de crimes organisés quand les flics trouvent un Coran, il n’est pas rare qu’il soit embarqué avec tout le reste. On a déjà vu des reportages de TFHaine pour des affaires de stupéfiants dans lesquels l’image d’un Coran était fière-ment brandie comme si cela avait quelque chose à voir. Mais l’image elle reste gravée. J’ai déjà entendu des gros beaufs me faire ce genre de réflexions.
- La banalisation du mal par images inter-posées :
Oui et non.
Non, car c’est la société avec ses violences morales et les frustrations qu’elle engendre qui conduit des individus à de tels actes barbares. Non car il n’y a pas de banalisation. Pour preuve, le nombres d’homicides tourne tou-jours autour de 600 par an.
Par contre oui pour la mise en scène et le sang-froid apparent du présumé meurtrier quand il s’exhibe devant une caméra de télévi-sion. Oui pour l’âge relativement jeune des au-teurs de cette affaire. En effet à cet âge on joue encore à la console de jeux, on « se la joue », on commence à prendre la vie en pleine figure. Mais là une telle entreprise cela fait froid dans le dos.
Et puis nous n’étions pas présents avant, donc que l’on soit partisan de cette hypothèse ou non, personne ne pourra nous apporter une preuve du bien-fondé de l’une ou de l’autre.
- Cette affaire risque d’accentuer les tensions inter-communautaires et d’en criminaliser certaines :
Je vous laisse seuls juges.
Pour ce qui est des tensions, il n’y a qu’à voir les déclarations que je citais plus haut et le déroulement de la manifestation en la mémoire d’Ilan et la propagande nauséabonde qu’en ont profité pour faire le CRIF et la LDJ pour ce qui est des juifs et les trois agressions de Sarcelles carrément gratuites et visant spécifiquement des Juifs.

Pour ce qui est de la criminalisation de certaines franges de la population, il n’y a qu’à regarder les infos et lire les journaux depuis déjà des années pour s’apercevoir que, selon eux, les voleurs, les dealers et les violents ce sont les Noirs, les Arabes et accessoirement les Roms. Et maintenant en plus ce sont de dangereux antisémites. On a montré à grands renforts de reportages et photos le visage du tueur présumé (noir et musulman) et si dans quelques semaines il est prouvé par exemple que c’est le Portugais du groupe le responsable, pour le grand public cela restera le Noir/musulman. D’ailleurs le tapage médiatique s’est déjà calmé donc même si cela est diffusé, ce sera fondu dans la masse.
Et si la mort d’Ilan n’avait été utilisée qu’à des fins médiatiques, politiques et communautaristes/ multiculturalistes ?
Tout d’abord à des fins médiatiques. En effet un journaliste fera toujours plus d’audience à montrer la mort et la barbarie qu’à faire un re-portage sur les actes d’entraide et de solidarité. Si en plus les groupes médiatiques sont entre les mains d’oligarques très proches de nos poli-ticiens, le tour est joué. Ajouter des larmes, des cris et de la haine et voilà le travail.
Ensuite à des fins politiques. N’oublions pas qu’en 2007 nos tribuns vont s’entredéchirer pour la place du roi. Donc tout est bon pour s’indigner, se montrer Gauche comme Droite. Et le champion, en la matière, c’est Sarkozy. Il flirte dangereusement avec les extrêmes et fait du plat aux défenseurs des communautés, en s’alliant toujours aux plus présentables mais pas aux moins dangereux. A votre avis, com-bien de votes « juifs » s’est-il mis dans la poche pour 2007 ?

Enfin à des fins communautaristes et multi-culturalistes. L’adage diviser pour mieux ré-gner a de beaux jours devant lui.
Le Bétar, la LDJ et le CRIF vont gagner de nouveaux membres, il va y avoir de nouveaux migrants vers Israël pour nourrir les rangs des fanatiques. Depuis 1991 et la guerre du Golfe ils se sont attelés à créer un sentiment communautaire fort chez les Juifs, alors que les sionistes étaient une minorité et à chaque affaire médiatisée qui concerne « un des leurs » les revoilà. Alors que beaucoup de Juifs ne le revendiquaient pas et ne s’y intéressaient pas plus que cela, tout doucement ils font leur trou.
Le PMF et autres groupuscules islamistes risquent fort de trouver de nouveaux adeptes, alors que durant les émeutes de Novembre 2005, ils se sont fait insulter et caillasser par les jeunes. Il faut dire que cela fait 50 ans maintenant qu’on leur parle de « différence ». Il faut qu’ils s’intègrent mais ils seront toujours trop noirs, trop arabes ou trop musulmans pour un travail ou un logement. Comment ne pas penser être plus proche d’un Palestinien, d’un Afghan ou que sais je encore quand chaque « Français de souche » parle de vous comme un Arabe, un Noir, etc., et non comme un être hu-main ordinaire ?
Nous évoluons dans une société si perverse qu’elle fait croire à chaque individu que seule sa jouissance compte, tout en le renvoyant à sa supposée communauté pour mieux le maintenir dans son état d’ignorance.
Je suis anticapitaliste car ce système nous mène à notre perte, je suis athée car la religion est l’opium du peuple et sa morale nous divise et mène à la haine.
Alors et pour finir ne rentrons pas dans cette énorme farce, qui n’est autre qu’une vaste entreprise de lobbying se servant du calvaire d’Ilan à des fins qui sont encore plus abjectes.
13/03/2006

Damien

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REPONSE DE NI PATRIE NI FRONTIERES

Multiculturalisme obscurantiste,
antisémitisme et racisme

Cher Damien,

Merci de ta réponse, qui tranche avec le ton de bien des réponses parues sur plusieurs sites Indymedia. Ne sachant pas quoi inventer, certains internautes ont même écrit que puisque j’étais « juif » (sic !) et « blanc » (resic !), il n’était pas étonnant que je caractérise l’assassinat de Halimi comme un acte antisémite !
Ce type d’affirmations (qui n’ont rien d’infâmant, bien sûr, mais sont clairement dis-qualificatrices dans l’esprit de leurs auteurs) il-lustrent parfaitement le refoulé, le non-dit pré-sent dans de nombreux débats sur la question du racisme et de l’antisémitisme en France. El-les montrent aussi à quel point les débats poli-tiques français sont viciés par les idéologies multiculturalistes, de la droite à l’extrême gau-che.

Désormais, dans la plupart des discussions politiques (du hijab à la Palestine en passant par le meurtre d’Ilan Halimi ou les discussions sur les révoltes des banlieues), on essaie dé-sormais de dénoncer le racisme (ou l’antisémitisme) supposé de son interlocuteur pour mieux bloquer la discussion et le discrédi-ter. Et si, par hasard, on arrive à trouver un ar-gument disqualifiant supplémentaire, on y re-court sans la moindre vergogne : dans le cas du meurtre d’Ilan Halimi, un « juif » (ce que je ne suis pas) et un « Blanc » (ce que je ne suis pas non plus) avaient forcément, selon certains in-ternautes « antisionistes » d’Indymedia, un point de vue biaisé et son opinion était donc disqua-lifiée dès le départ. En clair, quand on n’a pas d’arguments solides on prête à son adversaire politique une couleur de peau et une apparte-nance « ethnique » ou religieuse (imaginaires ou pas) pour stopper le débat.

Notons que ce procédé n’est pas utilisé seu-lement à gauche ou à l’extrême gauche. Lors-que Elie Wiesel déclara à la télévision en 2003 que toute personne qui critiquait systémati-quement la politique de l’Etat d’Israël était forcément un antisémite, on avait bien affaire à la même technique grossière. Idem pour les procès absurdes contre Edgar Morin et d’autres intellectuels ou journalistes antisionistes et pas antisémites : Edgar Morin, Rony Brauman, Da-nielle Salenave, Sami Naïr, etc.
L’intérêt de ta lettre est qu’elle ne plombe pas le débat par des accusations fantaisistes (contre lesquelles on perd du temps un temps précieux à se défendre). Je te répondrai donc point par point, tout en évoquant d’autres dis-cussions avec des militants qui me semblent partager les mêmes idées que toi, ou en tout cas des positions voisines. J’espère ne me li-vrer à aucun amalgame.
Le terme multiculturaliste est-il adéquat ?

Tu mets le doigt sur une difficulté réelle. J’ai essayé d’employer un terme le moins polémi-que possible pour éviter celui de « communau-tariste », tarte à la crème utilisée par tout le monde et qui de plus est considéré comme un mot stigmatisant. Une lectrice m’a écrit pour me dire qu’elle se considérait comme une « multiculturaliste » (en clair, quelqu’un qui respecte toutes les cultures) et ne comprenait pas pourquoi j’avais utilisé ce mot de façon pé-jorative et en l’amalgamant au communauta-risme qu’elle honnissait aussi bien que moi. Elle a tout à fait raison, tout comme toi.

Ce qui fait problème, ce n’est pas le « respect des cultures », c’est l’utilisation politique qui en est faite.
Je te ferai remarquer pourtant que le mot « culture », tout comme le mot « civilisation » dans l’autre camp, est rarement défini très pré-cisément et toujours considéré à la fois comme une évidence qui repose sur le bon sens, et comme un concept coulé comme du béton. Ce sont souvent les mêmes d’ailleurs qui prônent le « respect des cultures » qui expliquent, avec raison d’ailleurs, et dans un autre contexte, que la culture française n’existe pas, quand Sarko-zy et la droite dure prétendent obliger les can-didats à l’émigration à apprendre et respecter la « culture française »...
Multiculturalisme et ségrégation volon-taire
Plusieurs interlocuteurs ont été choqués parce que j’affirmais que l’on pouvait passer de la défense du multiculturalisme à la ségré-gation ethnique volontaire. C’est pourtant ce qui se passe aux Etats-Unis, en Australie, au Canada ou en Grande-Bretagne, pays dont le multiculturalisme est l’idéologie officielle, sous diverses formes. On peut certes m’objecter que ce n’est pas le multicultura-lisme qui a créé la ségrégation (ce qui est vrai d’un point de vue historique), par contre on ne peut nier que lorsque les étudiants afro-américains réclament d’être regroupés dans des bâtiments universitaires séparés sur les cam-pus, on a bien affaire à une ségrégation volon-taire.

Idem lorsque certains musulmans canadiens ont mené une longue bataille pour l’application de la charia au sein de la « communauté » mu-sulmane ou que lorsque 52% des musulmans britanniques considèreraient normal que l’on applique la charia dans les quartiers où ils sont majoritaires. On est bien dans un processus de ségrégation volontaire.

Et c’est assez logique : ceux qui mettent au-dessus de tout la défense de « leur » culture, veulent la protéger, la garder « pure », l’empêcher d’être « contaminée » par les autres cultures. Et vivre en vase clos leur semble la meilleure solution.
Il existe peut-être un multiculturalisme « idéal » (pour ma part je préfère la notion d’universalisme), mais il faudrait en préciser les contours politiques et les objectifs finaux, ce qu’à ma connaissance personne n’a fait sé-rieusement à l’extrême gauche.
Droite et extrême droite juives
Dans ta réponse, tu amalgames le CRIF à la LDJ et au Betar sous le label « extrême droite ». Il s’agit en fait de trois organisations de nature différente, à la fois par leur taille et par leurs positions politiques.

L’emblème et le nom de la Ligue de défense juive sont inspirés par la Jewish Defense Lea-gue américaine fondée en 1968 par le rabbin Kahane et dirigeant du Kach israélien. Au dé-part ce groupe défendait, aux Etats-Unis, les juifs orthodoxes contre les attaques physiques dont ils étaient victimes dans la rue, puis il a évolué vers l’extrême droite. Quand au Kach israélien il a été présent au Parlement (la Knesseth) puis dissous en 1994 comme un par-ti raciste et classé comme organisation terro-riste par le Département d’Etat aux Etats-Unis. En France, il s’agit d’une scission du Betar. Le site Wikipedia recense un certain nombre d’actions qui auraient été menées par ce grou-puscule, mais apparemment soit les militants sont très malins, soit la police les protège puis-que jusqu’ici ils ne se sont jamais fait prendre sauf une fois.
Le Bétar, est lié à un parti de droite israélien le Likoud. Il est symptomatique que dans les années 60 le Betar menait des actions coor-données avec les maos de l’UJC-ml contre les fascistes d’Ordre nouveau genre Alain Made-lin. Aujourd’hui une telle « coopération » serait impensable...
Le CRIF, que l’on confond souvent avec le Consistoire israélite de France, est une organi-sation dont la direction est élue par de nom-breuses associations. Ses présidents n’ont pas tous la même couleur politique puisque son ex-président Théo Klein a critiqué les gouverne-ments israéliens à de nombreuses reprises et que, sur l’assassinat d’Ilan Halimi, il défend la même position que toi. Il est donc inexact de qualifier le CRIF d’organisation d’« extrême droite ».

Quant à affirmer que parce que les manifes-tants juifs ont chanté La Marseillaise et arboré le drapeau français ils sont d’extrême droite, il s’agit d’un raccourci plus que rapide, inexact. Dans les manifestations contre la guerre en Irak il y a toujours des gens qui arborent le drapeau français, que je sache, personne ne les vire en les qualifiant de fachos... On souhaite qu’ils ne se mêlent pas aux cortèges anars ou trotskystes, mais on ne leur interdit pas de défi-ler. Dans toutes les manifestations socialistes et communistes, idem, il y a des drapeaux bleu-blanc-rouge.
Donc il y a une différence entre le nationa-lisme fasciste et le nationalisme républicain. Celle qu’il y a entre vivre sous Pétain et vivre sous De Gaulle. Que ces deux nationalismes soient réactionnaires, d’accord, mais ils ne sont pas identiques ! Et s’il fallait s’empêcher de manifester aux côtés de gens qui ne sont pas nationalistes (sous une forme ou sous une au-tre) on ferait toujours des manifs à quelques dizaines ! Enfin, si tu es un farouche adversaire du nationalisme, tu l’es aussi du nationalisme palestinien. Donc, il ne faudrait pas non plus manifester aux côtés de gens qui brandissent le drapeau palestinien ou celui d’organisations nationalistes basques, irlandaises, etc.

Il me semble que tout peuple, le peuple juif comme le peuple palestinien, a le droit de dé-fendre son droit à exister. En tant qu’internationalistes et qu’individus souhaitant une révolution sociale, ces revendications na-tionalistes (et leurs symboles) peuvent nous hé-risser, nous écœurer, nous pouvons en critiquer les limites et les tares mortelles, mais nous ne pouvons dénier à d’autres le droit de s’organiser pour les défendre. Après, la ques-tion de savoir si nous pouvons descendre dans la rue à leurs côtés sur un objectif démocrati-que élémentaire (l’antiracisme) ou si nous de-vons à chaque fois organiser une manifestation à part, est une question tactique, ouverte.
L’antisémitisme (ou le racisme) vu par ses victimes... et par les autres
En relisant ta lettre, il me semble que tu ne saisis pas bien ce que représente l’antisémitisme, qui n’est pas très différent (au niveau du vécu des victimes) d’autres formes d’oppression ou de discrimination. Tu cites des interviews du Monde qui donnent l’impression que les Juifs interrogés seraient en quelque sorte complètement paranos et, dans un cas, racistes contre les Arabes. D’une part, ce pro-cédé n’est pas correct car tu évites de citer d’autres actes antisémites avérés, mais surtout tu passes à côté d’une dimension essentielle du racisme (dont l’antisémitisme n’est qu’une des manifestations, même s’il a des caractéristi-ques spécifiques).

Pour m’expliquer je vais te donner quelques anecdotes. Un ami noir américain qui vit de-puis des années en France m’a dit un jour : « Tu sais, je sens tout de suite la différence entre Pa-ris et New York dans le regard des gens sur moi, il n’est pas le même. » En ce qui me concerne (puisque je suis métis d’origine noire américaine), j’ai eu très souvent la même im-pression, y compris récemment, dans un res-taurant où l’on refusa de me servir pendant quarante-cinq minutes sous des prétextes di-vers alors qu’on servait les tables avoisinantes. Une cousine m’explique que, dans le regard des gens, elle se sent Noire à Paris, et Blanche aux Etats-Unis. Un autre ami noir américain ne comprend pas pourquoi en France tous les Noirs (Africains, Antillais) en France ne ré-pondent pas à ses sourires, ses regards ou ses salutations. Une amie jamaïcaine déteste la France parce qu’elle sent le racisme dans le re-gard de tous les Français auxquels elle a affaire ou qu’elle croise, etc.

Dans tous ces cas que je viens d’énumérer (et n’importe quel Antillais, Africain ou Maghré-bin pourrait t’en citer des dizaines d’autres), ces impressions reposent sur une réalité impal-pable, sujette à interprétations multiples et que quelqu’un d’extérieur a du mal à percevoir. C’est pourquoi on entend si souvent dire que les « Noirs » ou les « Arabes » seraient « suscep-tibles ». Face à une telle réflexion, le militant gauchiste moyen s’indigne, alors qu’à propos des Juifs son attitude est la même que celle qu’il condamne : « Ah, ces Juifs ils font vrai-ment une montagne d’une souris ! »
Pour une personne qui n’a jamais été victime de discriminations liées à son apparence physi-que, ou à une appartenance supposée à telle ou telle « communauté » imaginaire, il est difficile de saisir ce qui se passe, quand même si aucun mot n’est prononcé, la victime (réelle ou ima-ginaire) perçoit pourtant une sensation diffuse dans l’air qui lui fait penser au racisme ou à l’antisémitisme.
Peut-être sera-ce plus clair si tu penses à beaucoup de situations quotidiennes entre les hommes et les femmes : ces dernières font très bien la différence entre les regards graveleux, vicieux ou libidineux... et ceux qui ne le sont pas (ou du moins pas trop !).
Tes victimes potentielles ou imaginaires ci-tées dans Le Monde et dont tu te moques ren-trent exactement dans ce cas de figure.
Sur quoi s’appuie-t-on donc quand on est juif (ou Africain ou Maghrébin ou Antillais) pour décider que l’on est victime de l’antisémitisme ou du racisme ? Sur des regards, la répétition de petits incidents anodins... pour les autres ; sur une connaissance du passé (colonial, antisé-mite, etc.) ; sur la façon dont les médias traitent les incidents racistes et antisémites ; et sur la fréquence plus ou moins grande d’événements violents dans son voisinage ou dans le pays où l’on habite : tabassages, émeutes, meurtres, etc.
Il ne viendrait à l’idée de personne (à l’extrême gauche ou chez les libertaires) de nier que le racisme existe en Israël et dans les territoires occupés. Certains ne se privent d’ailleurs pas de comparer systématiquement Israël à l’Afrique du Sud d’avant Mandela. Pourquoi ?

Parce que le racisme anti-Arabes se mani-feste par toute une série d’indices concordants, des chants que l’on fait chanter aux enfants dans les colonies d’extrémistes juifs aux pro-pos tenus par les plus hauts responsables de l’Etat israélien, en passant par les assassinats d’enfants durant les manifs de l’Intifada, les propos crapuleux tenus par les militaires israé-liens, etc.
Mais si l’on interroge un Israélien lambda, il y a fort à parier qu’il fera comme les multi-culturalistes français et comme toi à propos des Juifs. Il dira que ce sentiment raciste est très minoritaire, que certes il y a une poignée d’excités ou d’irresponsables, que l’armée commet quelques « bavures » inévitables, mais que le principal problème est politique : il faut trouver un arrangement territorial. Et si c’est un démocrate, il te dira peut-être même qu’après tout les Arabes et les Juifs ont vécu en plus ou moins bonne entente pendant des siècles, donc que cela peut recommencer. Cette dernière affirmation est sujette à caution (le statut de dhimmi en Islam était et est toujours un statut totalement discriminatoire) mais elle relève d’un optimisme et d’un humanisme sympathiques.

Cet exemple te montre qu’il est très difficile d’arriver à une définition objective qui fasse consensus pour déterminer l’existence des ma-nifestations de racisme ou d’antisémitisme.
Tu remarqueras d’ailleurs que chez les Indi-gènes de la République ou les associations an-tillo-guyanaises qui mènent la bagarre contre les discriminations racistes en France, on trouve la même « parano » supposée que chez les Juifs interviewés que tu cites. Cette « hyper-sensibilité » a un côté négatif (bien qu’elle s’en défende, elle refuse de prendre en compte la lutte des classes) mais elle a aussi une dimen-sion positive parce qu’elle met certaines ques-tions taboues sur la table, même si elle aboutit inévitablement à des débordements absurdes, comme le procès engagé (puis abandonné) contre l’historien de la traite Pétré-Grenouilleau.

Instrumentalisation de l’antisémitisme
Revenons à Ilan Halimi. Tu penses que l’antisémitisme est instrumentalisé par l’extrême droite et par les organisations « communautaires » juives. Tu as en partie rai-son, mais cette « manipulation » a des objectifs différents voire opposés : les notables du CRIF veulent obtenir que les Juifs de France soient protégés par l’Etat et que le gouvernement français soutienne la politique d’Israël - quelle qu’elle soit ; l’extrême droite juive, totalement groupusculaire, veut que les Juifs de France émigrent en Israël. Tu admettras que les objec-tifs ne sont pas du tout les mêmes.
De plus, je ne vois pas au nom de quoi les Juifs n’auraient pas le droit d’émigrer dans n’importe quelle partie du monde. Le pro-blème, ce n’est pas l’émigration en Israël, c’est le soutien à une politique colonialiste, s’ils émigraient pour soutenir la lutte des Palesti-niens, personne à l’extrême gauche n’y trouve-rait rien à redire...

Entre « Sémites », on ne peut pas se détes-ter...
Cet argument est souvent invoqué lorsqu’on parle de la propagande antijuive propagée aussi bien dans le Coran (sous la forme de l’antijudaïsme) que dans la propagande d’Etat ou les médias des pays du monde arabo-musulman qui mélangent le vieil antijudaïsme musulman avec l’antisémitisme raciste euro-péen.
Les Sémites ne sont pas un peuple historique ayant véritablement existé : au XIXe siècle les linguistes européens ont établi une classifica-tion des langues et rangé l’arabe et l’hébreu (mais aussi le berbère, le couchitique, le tcha-dien, l’akkadien, le phénicien, l’araméen, les langues éthiopiennes) dans des langues dites sémitiques, en raison de leur descendance commune mythique vis-à-vis des fils de Sem (Sem étant l’un des trois fils de Noé, donc un personnage sans aucune réalité historique ou scientifique).
Par extension on a rangé de façon totalement arbitraire (au XIXe siècle) une partie des peu-ples qui avaient parlé ou parlaient une partie des langues sémitiques dans la catégorie des peuples « sémites ».

Cette erreur est reprise dans L’Encyclopédie anarchiste publiée dans les années 30 sous la direction de Sébastien Faure, par beaucoup d’antisionistes pressés (il suffit de consulter le Net pour s’en rendre compte), par tous les né-gationnistes antisémites, par les nationalistes arabes, etc.
Mais il s’agit tout simplement d’une construc-tion intellectuelle du XIXe siècle (époque à la-quelle on croyait à l’existence scientifique des « races » et où l’on mélangeait les notions de na-tion, de race, langue et de peuple) elle-même fondée sur la mythologie biblique, donc sur du sable... c’est le cas de le dire .
Il ne viendrait pas à l’idée d’aucun de ces an-tisionistes de considérer les Ethiopiens ou les Tchadiens actuels comme des Sémites. Pour-tant cela devrait être le cas s’ils suivaient leur logique dix-neuvièmiste....
La fiction du terme « sémite » a un rôle idéo-logique précis aujourd’hui : faire croire que les Arabes musulmans ne peuvent détester les juifs (religion) et les Juifs (peuple) parce qu’ils au-raient les mêmes origines « ethniques ». Il suffit pourtant d’ouvrir le Coran pour voir qu’il s’agit d’un manifeste contre les juifs (accusés de ne pas avoir respecté les enseignements de leurs prophètes Abraham, Moïse, etc.) mais aussi contre les dirigeants juifs de l’époque (et si on lit le Coran hors de tout contexte, comme le font les partisans de l’islam politique, ce texte devient un texte antisémite, au sens moderne, puisque tous les juifs sont des « impies » depuis des siècles). Il suffit pourtant d’étudier l’his-toire pour savoir que les Juifs et les Arabes n’ont ni les mêmes origines ni la même histoire pendant les trois derniers millénaires.

En fait, cet argument repose sur l’idée fausse que, quand on est « naturellement » proches, on ne peut vraiment se détester. Or l’histoire, au XXe siècle en particulier, prouve exactement le contraire. Les grands génocides (Arméniens, Juifs, Cambodgiens, Tutsis) tout comme de grands massacres comme ceux des Balkans fu-rent tous commis par des gens culturellement (et « ethniquement », linguistiquement) proches de leurs victimes.
Les « voix juives », kesaco ?

Tu avances dans ta lettre un curieux argu-ment. Sarkozy aurait gonflé l’affaire pour ga-gner des voix dans la communauté juive. En France, et heureusement, il est interdit de faire des sondages politiques « ethniques » ou « reli-gieux » et pour en obtenir l’autorisation c’est tout une galère. Donc je serais très prudent sur de telles spéculations puisque les spécialistes des analyses électorales ont toujours mis en doute l’existence d’un vote « juif » - ou « arabe » - homogène. Sarkozy a beau être couillon, il sait quand même ce genre de choses élémentai-res. Il sait qu’il n’existe pas, pour le moment, de communautés au sens anglo-saxon du terme, en tout cas pas chez les groupes minori-taires. Donc, je ne crois pas que le Sarko-Circus aura le moindre effet, d’autant que tous les partis politiques ont fait chorus.

Une passivité douteuse
Que fallait-il faire, face au meurtre d’Ilan Halimi et à l’émotion qu’il a suscitée ? Se taire ? Dans mon texte, j’indiquais clairement que je ne voyais aucune raison de se rendre à la manif du CRIF, mais que le vrai débat était : quand un Juif est assassiné et que sa « communauté » (à tort ou à raison) se sent menacée et resserre les rangs n’est-il pas judicieux d’exprimer claire-ment notre solidarité dans la rue, quitte à mani-fester ailleurs et avec d’autres slogans ?
Pour justifier son absence de réaction mili-tante l’extrême gauche et les quelques libertai-res avec lesquels j’ai discuté avancent des ar-guments proches des tiens.
Selon eux, il faut faire la différence entre un fait divers et un acte commis dans le cadre d’une stratégie politique.
En clair, on ne va pas descendre dans la rue chaque fois qu’un Juif, ou un Africain ou un Maghrébin se fait tuer. On réserve nos forces pour les cas où ces meurtres relèvent d’un pro-jet politique délibéré qui vise à chasser telle ou telle catégorie du pays.
Il me semble que la gauche et l’extrême gau-che multiculturalistes sont incohérentes. Ainsi Mouloud Aounit, dirigeant du MRAP, a refusé de se rendre à la manif pour Ilan Halimi (et surtout n’a proposé aucune autre action) mais s’est rendu auprès de la famille de Chaïb Ze-haf, assassiné par un consommateur à la sortie d’un café.
Autre argument avancé par certains : « On ne sait pas si Fofana et sa bande étaient antisémi-tes, il faut attendre les résultats de l’enquête. »

Pour juger du caractère antisémite de ce crime, il suffisait pourtant d’écouter les propos de Fofana lors de son interview à i-télé en Afrique, et de prendre connaissance des injures antisémites proférées au téléphone à la famille d’Ilan avant sa mort. Une personne qui pense que les juifs forment une communauté de gens bourrés de pognon et solidaires entre eux cor-respond parfaitement à ce qu’on appelle un an-tisémite.
Les arguments « juridiques » que tu avances ont aussi été avancés par des personnes comme Rony Brauman, le MRAP et même la LCR, qui trouvaient que la justice s’était précipitée à qualifier l’acte d’antisémite. En fait, cet argu-ment mélange deux dimensions : le jugement moral (ou politique) et l’appréciation juridique.
Sur le plan juridique, on verra ce que révéle-ront l’enquête et le procès, mais je crains qu’ils nous révéleront des trucs encore plus nauséa-bonds.

Par contre, sur le plan politique, il me semble qu’il n’y avait pas besoin d’attendre pour ré-agir. Pourquoi ? D’abord parce qu’en France il existe un parti raciste et antisémite qui compte 5 millions de voix. Ta lettre ne le mentionne pas une seule fois, mais c’est pourtant une des raisons qui dictent des réactions rapides quand une bande de jeunes torturent un juif pendant 15 jours et finissent par le tuer.

Tu sembles gêné par l’origine sociale ou la couleur de peau de ceux qui ont pratiqué ces tortures et ce meurtre. Et cette gêne te pousse, comme bien d’autres, à noyer l’assassinat par-mi bien d’autres faits divers, ce qui permet d’éviter de prendre position.
Tu sembles penser qu’un crime n’a de di-mension politique que s’il est commis par une organisation politique. Mais la neutralité que tu prônes va exactement dans le sens inverse de la solidarité que les révolutionnaires prônent en-vers toutes les victimes de tortures, de meurtres crapuleux, de violences conjugales, etc.
Tu sembles gêné par le fait que les médias aient orchestré cette empathie (cela dit, à tout prendre, je préfère qu’ils orchestrent l’antiracisme même confus plutôt que le ra-cisme militant...), donc tu préfères t’abstenir de la manifester publiquement. Cela me sem-ble une erreur surtout dans un pays au passé antisémite comme la France et où les actes an-tisémites sont en progression.
Tu sembles aussi gêné par le fait que l’on ait mis à part « un crime concernant spécifique-ment un juif ». Cet argument est curieux, car on ne l’emploie jamais contre d’autres crimes : il est évident que l’assassinat d’un Africain, d’une femme ou d’un enfant relève chacun d’un registre différent, qui peut être et qui est souvent le racisme antinoir, la violence ma-chiste ou la pédophilie. Tenir compte de la di-mension particulière d’un crime est une façon à la fois de mieux le comprendre et surtout de réfléchir aux moyens de prévenir sa répétition.
Enfin, tu expliques qu’on pourrait « mettre sous les verrous 95% de la population sous les verrous au motif de racisme ». Il me semble que tu ne fais pas la différence entre les actes et les paroles, les gens qui ont des préjugés et les militants racistes. Ce qui pose problème chez Fofana et sa bande ce n’est pas seulement qu’ils avaient des idées racistes, c’est que ces idées les ont poussés à torturer et à tuer.

C’est d’ailleurs un des arguments avancés depuis des années par l’extrême gauche et les libertaires contre Le Pen et le FN : les idées ra-cistes, à force d’être martelées, tuent. Et ceux qui sont emparent ne sont souvent pas des mili-tants, car ces derniers sont solidement encadrés par l’appareil du FN qui ne veut pas de bavu-res. Pour se défendre, Le Pen ramène toujours les meurtres racistes qui se commettent dans la périphérie de son parti à des « faits divers » commis par des « paumés » qui l’ont mal com-pris et ne sont pas encartés, ce qui lui permet de se dédouaner aisément.
Pour conclure, il me semble que l’abstentionnisme de l’extrême gauche et des libertaires face à l’affaire Halimi ne fera que faciliter de nouvelles dérives antisémites dans les rangs de la gauche radicale.
Y.C.