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« Jésus socialiste » vu par Chavez et... Engels

jeudi 3 mai 2007, par Yves

« Quoi qu’en dise l’Eglise, Jésus était socialiste... et, si ce n’est pas le cas, on ne comprend pas quelle mission Jésus serait venu accomplir en ce monde. »
Le colonel président Chavez

Suite à cette déclaration aberrante du Caudillo vénézuélien (une de plus), un sociologue chaviste (Vladimir Acosta) qui anime une émission à la Radio nationale vénézuélienne a fait une longue intervention (Diferencia entre opinión y dogma http://www.aporrea.org/ideologia/a33576.html) pour démontrer gentiment à son président qu’il valait mieux éviter de se poser en théologien et en rival du pape à propos du caractère « socialiste » de Jésus, sous peine de placer les catholiques chavistes dans une situation intenable et dangereuse politiquement : choisir entre leur amour pour leur président et leur foi dans l’infaillibilité de Benoît XVI. Acosta explique notamment pourquoi Jésus n’est pas un personnage « historique » puisque l’on ne dispose d’aucun témoignage direct ni de document écrit contemporain à son sujet.
Sur le site chaviste aporrea, les contributions à propos du prétendu socialisme de Jésus (1) sont nombreuses et marquées par le simplisme et la falsification, comme en témoigne « Jésus socialiste », un texte diffusé sur tous les sites alternatifs ou de gauche latino-américains par Luís Britto García, romancier, dramaturge, historien et professeur d’université.
Emaillé de citations des Evangiles, ce texte en dix points affirme :

1. « Jesus est ouvrier et communautaire, car c’était un charpentier, comme son père. Aucune source n’indique que son père était propriétaire, commerçant, patron, ou qu’il engageait d’autres personnes pour profiter de leur travail. »
Aucune source, en dehors des évangiles bricolés pendant plusieurs siècles par l’Eglise catholique (ce que dissimule sciemment Britto Garcia), ne permet de savoir si le personnage de Jésus a vraiment existé. Notre commentaire pourrait s’arrêter là, mais puisque le « socialisme » et l’existence du Christ sont un dogme chaviste, il faut bien essayer de suivre un peu plus loin le fil de ce qui prétend être un « raisonnement » et une démonstration argumentée.

2. « Jésus et ses apôtres ont vécu de la charité, recette qu’ils considéraient comme le patrimoine commun du groupe. »
En quoi mendier est-il un modèle de vie aujourd’hui ? En quoi partager le produit d’une quête (ce que font généralement les garçons de café et les serveuses de restaurant pour les pourboires) a-t-il un caractère socialiste ? En quoi la mendicité solidaire permettrait-elle à des millions de chômeurs et de sans réserves de sortir de la misère ?

3. « Jésus est solidaire. »
L’auteur cite la multiplication des pains, la transformation de l’eau en vin, et plus généralement le fait que le Christ distribue les produits de ses « miracles » de façon égalitaire. Britto Garcia considère-t-il que les chavistes sont capables de faire littéralement des miracles ? On a du mal à garder son sérieux. En tout cas, ce qui est sûr c’est que Chavez et les hauts responsables chavistes, civils et militaires, ne sont pas « solidaires » au point de vivre avec une paie d’ouvrier dans des masures des quartiers populaires...

4. « Jésus est hostile à l’accumulation. Il a condamné la possession et l’accumulation de biens. »
Britto Garcia ne trouve, à l’appui de son hypothèse, que des citations extrêmement vagues : « les véritables trésors se trouvent dans le ciel », « votre cœur est votre trésor », « les richesses ne sont pas essentielles » et « il faut faire attention à ne pas perdre son âme si l’on gagne trop d’argent ». Au-delà de ces affligeantes banalités, il est incapable de prouver, et pour cause, que Jésus aurait appelé à l’expropriation ou à la collectivisation des terres, des capitaux ou des biens immobiliers, à son époque.

5. « Jésus est hostile à l’usure et au prêt à intérêt. » Certes, mais Jésus ne condamne pas le commerce ni les banques. Quant à l’accumulation primitive et au salariat, il ne pouvait rien en dire puisque cela n’existait pas à l’époque. Comme le fait justement remarquer Vladimir Acosta, cela n’a aucun sens de parler du « socialisme » de Jésus puisque le capitalisme n’existait pas.

6. « Jésus est l’ennemi des riches. » En dehors de quelques déclarations métaphoriques et de l’épisode des marchands chassés du temple (geste qui ne prouve pas que Jésus réprouvait le commerce en soi, mais seulement dans un lieu sacré), l’auteur n’arrive pas à donner la moindre consistance à cette affirmation en s’appuyant sur les évangiles.

7. « Jésus est égalitaire et méprise les hiérarchies et les privilèges. » La preuve : il lavait les pieds de ses disciples ! Voilà une suggestion pour Chavez et ses officiers : qu’ils lavent les pieds des habitants des bidonvilles, cela résoudra tous leurs problèmes économiques !

8. « Jésus a été vendu pour de l’argent. » La teneur de l’argument m’échappe... A moins que Britto Garcia veuille prouver que ce sont les riches (en clair, dans son esprit, les juifs) qui ont vendu Jésus. Auquel cas on retrouve un vieux thème de l’antijudaïsme, puis de l’antisémitisme (cf. l’article « Chavez est-il antisémite ? » dans ce même numéro).

9. « Jésus prêche avec ses actes. » Certes, mais cela ne prouve rien quant au caractère « socialiste » de ses actions !

10. Et l’auteur de conclure : « Au ciel, il n’y a ni argent ni riches. J’ignore si le socialisme ressemble au ciel, mais le ciel ressemble au socialisme, selon la façon dont on le décrit. »

On entend souvent des militants d’extrême gauche européens affirmer qu’en Amérique latine le peuple serait très catholique et que donc il faudrait comprendre l’usage métaphorique des évangiles adapté au « niveau de conscience des masses catholiques ». Une telle affirmation repose à notre avis sur un grand mépris pour ceux qui n’ont pas accès facilement à l’instruction et à la culture. Même quelqu’un qui ne sait ni lire ni écrire, ou qui ne lit jamais de livres ou de journaux, est parfaitement accessible à des explications et des raisonnements matérialistes ou athées. Le Nouveau Testament n’est pas plus compliqué à comprendre qu’une bonne brochure de propagande marxiste ou anarchiste. Et des textes comme celui de Britto ne sont pas écrits par des prolétaires disposant de peu de moyens d’information mais par des intellectuels qui inondent les médias chavistes de leurs élucubrations sur le prétendu « socialisme de Jésus ».

Après un argumentaire aussi laborieux et ridicule, le lecteur aura certainement besoin d’une petite citation d’Engels pour se remettre en forme. Elle a en plus l’avantage de pulvériser, par anticipation, toutes les illusions sur les « principes sociaux du christianisme », le « socialisme de Jésus » et la fumeuse « théologie de la libération » :

« Les principes sociaux du christianisme ont eu maintenant dix-huit siècles pour se développer (...).

« Les principes sociaux du christianisme ont justifié l’esclavage antique, magnifié le servage médiéval et s’entendent également, au besoin, à défendre l’oppression du prolétariat, même s’ils le font avec de petits airs navrés.

« Les principes sociaux du christianisme prêchent la nécessité d’une classe dominante et d’une classe opprimée et n’ont à offrir à celle-ci que le vœu pieux que la première veuille bien se montrer charitable.

« Les principes sociaux du christianisme placent dans le ciel ce dédommagement de toutes les infamies (...), justifiant par là leur permanence sur cette terre.

« Les principes sociaux du christianisme déclarent que toutes les vilenies des oppresseurs envers les opprimés sont, soit le juste châtiment du péché originel et des autres péchés, soit des épreuves que le Seigneur dans sa sagesse infinie, inflige à ceux qu’il a rachetés.

« Les principes sociaux du christianisme prêchent la lâcheté, le mépris de soi, l’avilissement, la servilité, l’humilité, bref toutes les qualités de la canaille ; le prolétariat, qui ne veut pas se laisser traiter en canaille, a besoin de son courage, du sentiment de sa dignité, de sa fierté et de son esprit d’indépendance beaucoup plus encore que de son pain. » (Friedrich Engels, « Le communisme de l’Observateur rhénan » (1847).

Y.C.

(1) Donc aussi de Dieu son Père et de l’Esprit Saint, puisqu’ils forment la Sainte Trinité ! On constate ainsi que les intellos chavistes catholiques ne connaissent même pas les principes de base de leur religion. Pas étonnant que les gauchistes athées prochavistes n’y trouvent rien à redire...