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Contorsions « libertaires » face au Hezbollah et au nationalisme arabe

mardi 20 mars 2007, par Yves

Sous le titre « Un été meurtrier, les dessous d’un conflit » Courant alternatif n° 162, d’octobre 2006, organe de l’OCL, nous dévoile en réalité les « dessous » d’un bien curieux communisme libertaire.

Même si Courant alternatif a, en quelque sorte, « redressé la barre » dans un article publié deux mois plus tard en décembre 2006, il nous semble important de revenir tant sur le contenu de ce texte que sur ses influences intellectuelles implicites ou explicites. Cela nous donnera l’occasion aussi de démonter quelques-uns des lieux communs qui circulent dans le mouvement altermondialiste et l’extrême gauche, et bien sûr sur Internet. Cette idéologie apparemment « spontanée » se voit donner un « blanc-seing » scientifique par toutes sortes d’intellectuels néo-staliniens ou tiersmondistes auxquels le Monde diplomatique, ouvre ses colonnes et RFI (Radio France internationale) son micro. A ce propos, il est intéressant de noter que la nouvelle chaîne de télévision Al-Jazeera English amplifie désormais à l’échelle mondiale, avec toute la puissance de ses moyens financiers et de ses images, l’écho de ce pseudo « anti-impérialisme ». Elle n’a ainsi pas hésité à donner la parole à Howard Zinn, historien américain adulé par les altermondialistes, les trotskystes et les libertaires - et ce dernier n’a bien sûr pas refusé l’invitation. La même chaîne dont un jury de trois journalistes (un Américain, un Malais et un Quatari) avait choisi comme « homme de l’année 2006 » respectivement Jimmy Carter (ce dernier pour son ouvrage sur Israël), Ahmadinejad et Hassan Nasrallah !

La théorie du complot américano-sioniste a encore frappé

La première chose étonnante dans l’article de Courant alternatif est qu’il accorde autant de place aux hypothèses concernant le complot américano-sioniste. Mais rassurons les camarades de l’OCL.

Ils sont en bonne compagnie puisqu’on retrouve ces thèses complotistes aussi sous la plume du trotskyste Michel Warschawski : selon lui, la « guerre mondiale illimitée » serait une « stratégie pensée et préparée, au cours des années 1980, par des néoconservateurs américains et israéliens qui repensaient le monde l’ère post-soviétique » ; « une guerre de classes au niveau planétaire, pour la recolonisation du monde et l’imposition d’un nouveau système impérial régi par le néolibéralisme ». Rien de moins. Evidemment Warschawski note qu’il y avait beaucoup de « Juifs américains » (1) dans l’équipe Netanyahu et que « les politiques des deux Etats devinrent fusionnelles avec la victoire de George W. Bush ». « Un monstre à deux têtes » conclut Warschawski !

Les analyses trotskystes et « communistes libertaires » se rejoignent. Rien de très étonnant : l’extrême gauche et les anarchistes puisent généralement aux mêmes sources « d’information » que les tiermondistes et les néostaliniens. Ces courants ne connaissent qu’un seul allié des Etats-Unis au Proche et au Moyen-Orient : Israël. Ils ne s’intéressent ni aux autres alliés de l’Amérique (Egypte, Jordanie, Arabie saoudite (1), Turquie, émirats du Golfe, etc.) ni aux manigances des impérialismes français, allemand ou italien. Pourtant, même Gilbert Achcar est obligé d’admettre que l’Allemagne « fournit des sous-marins à Israël, tandis que sa chancelière a déclaré que la mission de sa marine est de défendre Israël ; et l’Italie est liée à Israël par un accord de coopération militaire conclu par le gouvernement Berlusconi en 2003 ». L’extrême gauche méconnaît totalement les jeux complexes entre la Syrie, l’Iran, le Liban et Israël, et n’envisage aucun retournement d’alliances possible ni entre les acteurs locaux, ni entre ceux-ci et les grandes puissances impérialistes. Pourtant l’histoire du Moyen-Orient est riche en retournements d’alliances.

Prenons la question de l’armement : pour sa bombe atomique, l’Inde a reçu l’aide de l’URSS puis des Etats-Unis ; quant à l’Iran, il a bénéficié d’un coup de main de la France puis de l’URSS, et maintenant de la Russie. Pour les armes conventionnelles l’Arabie saoudite a été armée par les Etats-Unis, puis pour ce qui concerne les missiles à moyenne portée, premier pas en direction de la nucléarisation, indirectement par la Chine, puissance rivale des Etats-Unis, grâce au Pakistan - en principe pays allié des Américains. Quant à l’Irak de Saddam, sur le nucléaire, il a reçu l’aide de l’Egypte, allié américain, et de la France. Et l’Arabie saoudite a considérablement aidé le Pakistan à acquérir la « bombe islamique ».

Chaque Etat ayant la chance de disposer de ressources stratégiques et financières suffisantes, chaque puissance moyenne ou grand, tentent de jouer ses cartes. On est loin d’une opposition radicale entre un camp « progressiste » ou « anti-impérialiste » (dirigé hier par l’URSS ou la Chine, aujourd’hui par la Russie ou la Chine - ou le Venezuela s’il avait obtenu un siège au Conseil de sécurité de l’ONU) et un camp impérialiste.

Mais l’extrême gauche a une vision simplette des rapports entre Etats et entre puissances : elle n’imagine jamais qu’un Etat, ou qu’une classe dominante locale, puisse bénéficier d’une certaine autonomie de décision, y compris par rapport à la superpuissance qui la finance ou l’arme.

Rappelons tout de même que l’Egypte vient juste derrière Israël si l’on considère le montant de l’aide financière et militaire américaine, mais cela - chut ! - il ne faut surtout pas en parler car cela remettrait en cause les schémas simplistes de l’antisionisme et de l’anti-américanisme primaires.

Tout ce qui va mal au Moyen-Orient est la faute de l’Occident et du sionisme

Sur quoi reposent ces schémas ? Ils partent certes d’une intention qui peut sembler a priori louable : dénoncer l’ « ennemi principal des peuples du monde » : l’impérialisme américain. Malheureusement pour nos distingués géopoliticiens, même s’il n’y a plus qu’une superpuissance pour le moment, il n’existe pas un camp impérialiste monolithique. Et de nombreux Etats ou groupes d’Etats souhaitent rivaliser avec les Etats-Unis soit à un niveau régional (comme l’Iran, le Brésil ou même le Venezuela) soit au niveau mondial comme l’Union européenne, la Chine ou même sans doute l’Inde dans le futur.

En fait, l’extrême gauche (et certains libertaires comme Chomsky qui ne s’est jamais vraiment intéressé à l’impérialisme soviétique quand celui-ci sévissait) ne fait que reprendre la vision du monde élaborée par les partis et les Etats staliniens durant la guerre froide. Vision que continue à d’ailleurs à propager la Russie actuelle, rejointe désormais par des Etats à priori aussi différents que Cuba, la Corée du Nord, la Syrie ou le Venezuela. Il est symptomatique que Cindy Sheehan, dont le fils a été tué en Irak et qui est devenu la porte-parole du mouvement antiguerre, soit passée de l’admiration pour Bush à l’admiration pour... Chavez et Castro.

Hors de cette alternative (soit soutenir l’impérialisme américain, soit soutenir les dictateurs tiersmondistes), la gauche radicale se révèle incapable de penser le monde sous un autre angle que celui de la dénonciation du « Grand Satan américain » et du complot « américano-sioniste ».

C’est ainsi par exemple que, lors de la première guerre du Golfe, l’extrême gauche n’attribua pas l’invasion du Koweit à une décision indépendante de Saddam Hussein et de sa clique mais à un acquiescement implicite que lui aurait donné l’ambassadrice américaine à Bagdad ! De même, la gauche radicale continue à attribuer la responsabilité de la guerre Irak-Iran au soutien des puissances impérialistes occidentales à Saddam, et passe sous silence les rivalités entre les deux sous-impérialismes qui voulaient jouer un rôle international dominant dans cette région. De même, la guerre civile actuelle entre sunnites et chiites en Irak est imputée uniquement à la récente intervention américaine, négligeant ainsi 1 400 ans de rivalités religieuses au sein de l’islam.

Dans le livre de Walid Charara et Frédéric Domont on trouve un raisonnement identique à propos des conséquences du sionisme. Dès son apparition en Palestine, le nationalisme juif est rendu responsable de tous les problèmes de la région : « éveil des communautarismes », « militarisation de sociétés peu développées, sortant à peine de jougs coloniaux, comme l’Egypte, la Syrie ou l’Irak », etc., comme si les dirigeants politiques arabes n’avaient aucune responsabilité dans la situation de leur pays et comme si deux mille ans d’histoire régionale avaient été effacés par l’arrivée des colons juifs sionistes puis la création de l’Etat d’Israël.

On pourrait aussi citer ce catalogue ahurissant d’absurdités qui conclut le livre de Gilbert Achcar et Michel Warschawski : « L’ingérence de la France dans la guerre entre l’Irak et l’Iran a entraîné les attentats de Paris de 1986 ; son ingérence dans le conflit algérien a entraîné les attentats de 1995. L’expédition coloniale de la Russie en Tchétchénie a entraîné des attentats meurtriers sur le sol russe, jusqu’à Moscou même. Le retour massif de l’armée états-unienne dans les pays du golfe arabo-iranien a entraîné les terribles attentats du 11 septembre 2001. La participation de l’Espagne aux guerres de Washington au Moyen-Orient a entraîné ceux du 11 mars 2004 à Madrid. La participation du Royaume-Uni aux mêmes guerres a entraîné les attentats de Londres du 7 juillet 2005. »

Même s’ils les désapprouvent certainement, les auteurs n’ont pas un mot, dans la conclusion de leur livre, pour condamner les stratégies politiques des terroristes islamistes, ont commis ces attentats. Ils semblent considérer ces actes barbares comme de simples conséquences des « guerres, occupations et ingérences coloniales », et non comme une stratégie froidement calculée et nullement dictée par le désespoir, du moins si l’on analyse attentivement les situations évoquées par nos deux écrivains radicaux. Autant on peut comprendre (et comprendre n’est pas approuver) qu’un Tchétchène, désespéré par la barbarie russe dans son pays et le quasi-génocide dont est victime son peuple, se livre à un attentat suicide en Russie, autant on ne voit pas en quoi les auteurs des autres attentats se trouvaient dans une situation personnelle et sociale si tragique en France, en Espagne ou en Grande Bretagne qu’ils n’avaient d’autre solution que de s’en prendre aveuglément à des populations civiles... qui ont de plus manifesté leur opposition massive à ces guerres ! Quant aux kamikazes saoudiens du 11 septembre, ils n’étaient pas vraiment issus du sous-prolétariat moyen oriental qui, lui, a toutes les raisons d’être désespéré... mais serait mieux inspiré de s’en prendre directement à ses exploiteurs.

Tout était prévu à l’avance

Mais revenons à Courant alternatif et aux fantasmes de notre Rouletabille communiste libertaire.

Pour le rédacteur de l’OCL, comme pour Achcar et Warshawski, la « guerre des 33 jours » était prévue depuis longtemps et notre fin stratège en a la preuve irréfutable : un article paru sur un site Internet et écrit (bien sûr) par un journaliste au New Yorker et associé... à la CIA. Une réunion entre Bush et Cheyney au mois de mai aurait donné le « feu vert » à Israël pour attaquer le Liban puis une réunion se serait tenue les 17 et 18 juin à Beever Creek, Colorado. Le propre des théoriciens du complot, c’est de ne nous épargner aucun détail, cela fait plus vrai, plus authentique ; même si cette réunion n’avait peut-être rien à voir avec la guerre qui se produira ensuite, on ne pourra sans doute pas le prouver avant que les archives soient ouvertes dans au moins 50 ans. D’ici là, de l’eau aura coulé sous les ponts et d’autres rumeurs invérifiables auront circulé sur la Toile. Et qui assistait à cette réunion ? Rien moins que Olmert, Netanyahou, Barak et Pérès. Il y avait donc forcément anguille sous roche. Et Courant alternatif, emporté par son élan, d’ajouter que ce plan terriblement secret était prêt « depuis dix ans déjà » ! Un plan resté secret pendant 10 ans ? Vous n’auriez pas un peu fumé la moquette, camarades ?

A croire que Courant alternatif ne sait pas qu’Israël a déjà mené, au cours des dix dernières années, plusieurs opérations sanglantes au Liban qui avaient toutes le même but que la dernière guerre de juillet-août 2006 : obliger l’Etat libanais à désarmer le Hezbollah et massacrer régulièrement des civils libanais afin que ceux-ci se retournent contre le Parti de Dieu. Cette politique israélienne criminelle, aux intentions publiquement annoncées, et menées par le Parti travailliste comme par le Likoud, n’a eu que des résultats catastrophiques pour les peuples libanais et israélien : augmenter la popularité du Hezbollah et renforcer l’unité nationale contre Israël.

Courant alternatif va plus loin encore : notre fan des théories du complot est persuadé que des « assassinats de responsables libanais haut placés » (dont Rafik Hariri !) auraient été fomentés par les services secrets israéliens et/ou américains !!! Quatre journalistes libanais avaient en effet lancé ces accusations sur les ondes de RFI dans l’émission « Le kiosque arabe », après l’assassinat de Hariri, et on a pu entendre le même type d’affirmations abracabrantesques récemment sur Canal Algérie (2), mais l’OCL prend-il vraiment ces bobards invérifiables au sérieux ?

Pas étonnant qu’après de tels propos absurdes, rapportés sans la réflexion moindre critique, Courant alternatif nous recrache ce qui tient lieu de pensée unique au Monde diplomatique et aux trotskystes orphelins du stalinisme (3) qui regrettent le rôle prétendument positif de l’« Etat ouvrier dégénéré » russe au service des mouvements de libération nationale : la lutte contre le « communisme » aurait été remplacée par la lutte contre le « terrorisme musulman ».

Quelques remarques à propos de ce poncif :

- le « communisme » n’a jamais existé, pas plus que le « socialisme réel » ou les Etats « communistes ». Cela, même l’OCL devrait le savoir ! La guerre froide correspondait au conflit entre deux impérialismes et n’avait rien à voir avec un conflit idéologique entre le « communisme » et la « démocratie » ;

- l’URSS n’a jamais aidé de façon désintéressée des mouvements de libération nationale et ceux-ci n’ont été « aidés » que lorsqu’ils réussissaient à créer tout seuls un rapport de forces favorables ; de plus, l’URSS ouvrait ou fermait le robinet de l’aide quand cela correspondait à ses propres intérêts, et non en fonction des intérêts des peuples en question ;

-  ledit « terrorisme musulman » n’est devenu un ennemi sérieux pour les Américains qu’après le 11 septembre, massacre de masse perpétré par des terroristes... de quelle religion déjà ? J’ai un trou de mémoire... A moins que Courant alternatif ne pense, comme le fumiste Thierry Meissan et le Réseau Voltaire, que le 11 septembre a été manigancé par les services secrets américains ? Rassurez-nous vite, camarades !

D’ailleurs il est intéressant, à propos du Hezbollah, que les dirigeants américains aient contacté le Parti de Dieu pour leur proposer un « deal », deal que ceux-ci ont refusé. A notre avis, cela prouve que l’impérialisme américain ne voit pas dans l’ « islamonationalisme » un ennemi mortel mais un pion gênant à certains moments, utile à d’autres. On n’est loin du « conflit des civilisations » inversé qu’ont inventé les tiersmondistes : la Droite « sioniste chrétienne » (au pouvoir aux Etats-Unis et alliée à Israël considéré comme un Etat théocratique) serait en guerre contre l’islam.

En fait, pendant des années, la politique de l’impérialisme américain fut pour le moins complaisante vis-à-vis de ces « terroristes musulmans », puisque les Etats-Unis financèrent et armèrent les talibans et ne réagirent guère aux attaques qui les frappèrent avant le massacre de 2001 à New York. Quant à affirmer qu’al Quaida, comme l’affirme le Hezbollah, n’est qu’une simple « création des Etats-Unis », ce n’est vraiment pas sérieux.

Faisant flèche de tout bois, Courant alternatif ajoute que « le sentiment d’être en guerre est censé souder toute une population derrière son guide, surtout si celui-ci part en croisade contre l’axe du mal ». Cette lapalissade même pas libertaire s’applique non seulement à Bush, mais aussi à Ben Laden, Ahmadinejad, Saddam Hussein, Hassan Nasrallah, Castro, Chavez, Kim II Sung et Khaled Mechal. En quoi nous permet-elle guère de comprendre les enjeux actuels des conflits complexes au Moyen-Orient ?

Tous ces développements géostratégiques fumeux ont surtout pour fonction de présenter Israël comme un éternel Etat agresseur soutenu par l’impérialisme américain - ce que personne ne nie, à part peut-être (et encore) l’extrême droite israélienne.

De toute façon, cela ne présente guère d’intérêt pour des révolutionnaires de déterminer qui est l’agresseur et qui est l’agressé dans un conflit entre deux Etats bourgeois, ou s’il existe des guerres justes ou injustes. Seuls les diplomates s’intéressent à ce type de questions, pour distribuer de bons et de mauvais points dans des résolutions bien léchées. La plupart des guerres sont préparées à l’avance et généralement des deux côtés. On sait que le Hezbollah bénéficie de l’aide des services syriens et iraniens, et a donc les moyens de se renseigner sur les plans de ses adversaires, comme il l’a prouvé à plusieurs reprises. D’ailleurs l’auteur de l’article dans Courant alternatif saborde lui-même sa théorie du complot lorsqu’il écrit que le Hezbollah « s’attendait » à cette bataille « depuis plusieurs années »... !

Dans la mesure où Israël est en guerre permanente (« préventive » ou pas) contre ses voisins (et réciproquement) il est vain de chercher à savoir qui a commencé le premier. C’est pourtant une démarche qu’adoptent aussi Achcar et Warschawksi dans leur livre sur la « guerre des 33 jours ».

Il nous semble plus utile de dénoncer les catastrophes humanitaires et les massacres de civils qui accompagnent chacune des « opérations » israéliennes contre le Liban. Et surtout de montrer que, dans une situation aussi complexe, il n’y a pas d’autre solution qu’une union entre tous les prolétaires - y compris israéliens - contre leurs dirigeants nationalistes.

Comme l’écrit très justement le mensuel L’Internationaliste (2) : « (...) personne n’a jamais tenu compte du prolétariat israélien, fort de deux millions de travailleurs, en le laissant ainsi entre les mains de sa propre bourgeoisie ». De plus « il y a des millions de travailleurs immigrés, exploités dans les campagnes, les usines, dans les champs pétrolifères moyen-orientaux : ils sont environ 7 millions en Arabie saoudite, plus d’un million au Koweit, environ deux millions aux Emirats arabes unis, 1,4 million en Oman, environ 500 000 en Israël. Rien que dans les six pays du Golfe, on évalue leur nombre à 13 millions ; ils sont originaires d’Inde, du Bengladesh, du Pakistan, d’Egypte, des Philippines, de Palestine, du Sri Lanka, d’autres pays arabes, d’Europe de l’Est. Ils sont exploités aux côtés de leurs camarades arabes et israéliens. Voilà le véritable rempart contre l’oppression et l’utilisation des minorités par les différentes bourgeoisies nationales et par l’impérialisme. Personne ne parle jamais de cette classe ouvrière, qui est de fait internationale (...). Et pourtant ce sont ces ouvriers et ces techniciens qui permettent au pétrole d’irriguer l’artère énergétique du Golfe » et pourraient « bloquer cette artère énergétique » s’ils étaient unis « dans une bataille de classe » contre toutes les bourgeoisies locales (arabes, palestinienne, israélienne) et les puissances impérialistes.

Mais l’OCL ne se limite pas à reprendre à son compte des hypothèses et des rumeurs fumeuses sur le complot américano-sioniste qui, à lui seul, expliquerait tout ce qui se passe dans la région. Elle va beaucoup plus loin.

Vive l’ « esprit de sacrifice » des dirigeants militaires du Hezbollah !

L’OCL (organisation communiste libertaire, rappelons-le, pas une association « anti-impérialiste » quelconque) est en adoration devant le génie militaire du Hezbollah. Notons que ces talents militaires s’exercent aux dépens d’Israël depuis vingt ans, pas simplement depuis l’été 2006. Courant alternatif se réveille un peu tard (le lecteur de cet article m’excusera mais, n’étant abonné à cette publication que depuis quelques mois, j’ai peut-être raté quelques perles antérieures).

De plus, on ne voit pas ce que des révolutionnaires peuvent trouver d’admirable dans le fait que les combattants du Hezbollah soient « particulièrement entraînés physiquement et moralement », qu’ils effectuent des « retraites calculées en bon ordre », qu’ils aient des « dirigeants prêts au sacrifice et non des dirigeants par satellite », qu’ils se soient « donné les moyens de connaître le potentiel militaire israélien ». On croirait lire une feuille de propagande islamiste, ou l’article d’un spécialiste militaire bourgeois, qui ferait l’éloge de « la rapidité et la vigueur d’un combattant qui n’attend pas l’ennemi mais qui le contourne, qui le pique, qui frappe avant de cacher », « des armes antichars portatives, pas forcément très récentes, mais bien efficaces quand même » et se réjouirait de la destruction de « 34 chars Merkava IV en une seule journée » !

Notre correspondant de guerre virtuel continue son article en faisant l’apologie de « la tradition vietcong qui [a] fait ses preuves ». A quand une manif libertaire aux cris de « Ho ho ho chi minh, FNL vaincra » ? L’OCL adulerait-elle donc aussi les tactiques militaires des staliniens vietnamiens, grands massacreurs d’ouvriers et de révolutionnaires trotskystes ? Ces camarades feraient bien de lire les livres de Ngo Van sur la question (Au pays de la Cloche Fêlée. Tribulations d’un cochinchinois à l’époque coloniale. de Ngo Van (1913-2005). Éditions L’Insomniaque, et Viêt-Nam 1920-1945 Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Ed. L’insomniaque, 1995 Ed. Nautilus, 2000). Cela leur dessillerait les yeux. Et signalons au passage à notre Wilfred Burchett (3) libertaire que même si « vietcong » est l’abréviation de Viet Nam Cong San (Communistes vietnamiens), ce terme était à l’époque considéré comme péjoratif par les guérilleros vietnamiens puisqu’il était utilisé par les fantoches du Sud pour disqualifier la guérilla qu’ils accusaient d’être manipulée par les « communistes ».

Mais le mensuel « communiste libertaire » n’est pas encore arrivé au bout de son catalogue de louanges : les géniaux dirigeants du Hezbollah « se sont posés de multiples questions à propos de tout » (en tout cas aucune sur la nature de classe de leur combat... pas plus que l’OCL apparemment) : « comment nous protéger de l’aviation supérieure de l’ennemi », « quelles sont les armes appropriées pour faire face aux chars blindés », « comment faire pour que les forces de l’ennemi soient constamment en état d’alerte », « comment se maintenir autour et derrière les forces de l’armée » israélienne ? etc.

Pas étonnant qu’avec une telle vision militariste (même Makhno a dû se retourner dans sa tombe en lisant cette prose désespérément apolitique !) le rédacteur de l’OCL ne trouve à s’en prendre qu’au « peuple israélien » qui devrait, selon lui, « sortir de sa forteresse mentale faite de paranoïa et de certitudes basées sur la supériorité, de racisme et d’arrogance ». Courant alternatif n’a jamais entendu parler des deux millions de prolétaires israéliens, il ne connaît qu’un « peuple » israélien évidemment obtus, paranoïaque, raciste, arrogant, toutes classes confondues, face à un « peuple arabe » qui, lui, n’aurait aucun préjugé religieux, raciste ou nationaliste et, bien sûr, ne subirait l’influence ou la dictature d’aucune bourgeoisie, d’aucune bureaucratie d’Etat, ni d’aucun mouvement nationaliste ou islamiste.

La guerre des peuples remplace la guerre des classes. Le mythe de la « nation arabe »

Il nous faut maintenant évoquer le pire (?) aspect de cet article qui commence par « Pour la première fois depuis 1948, la nation arabe a découvert le sentiment de la victoire » et vante ensuite ce grand combat des « combattants arabes » pour une « dignité depuis longtemps perdue ». Cette prose rappelle fort le communiqué des Indigènes de la République qui déclarait dans sa Lettre à la Résistance libanaise : « Notre première réaction à l’annonce de la capture des deux soldats israéliens a été la fierté. (...) Depuis que Bush a déclaré sa “guerre des civilisations”, nous sommes considérés comme la cinquième colonne du “terrorisme islamique”. D’une certaine manière, ils n’ont pas tort. Si tous ceux qui luttent pour la dignité sont des “terroristes”, comme Jean Moulin, l’icône de la Résistance française à l’occupation nazie était un “terroriste”, alors nous sommes des “terroristes” ! Si tous les peuples qui luttent contre l’oppression sont des “terroristes”, alors évidemment nous sommes des « terroristes » ! Si affirmer notre soutien indéfectible à la résistance palestinienne et libanaise, c’est en être la cinquième colonne, alors nous sommes fiers d’en être la cinquième colonne ! »

Certes l’OCL ne se vautre pas encore dans le chauvinisme gaulliste, antiboche et anti-ouvrier de la Résistance repris par les Indigènes stalinoïdes, mais la prose ci-dessus indique bien dans quelle direction on glisse quand on abandonne la boussole « communiste » (celle que défend en principe Courant alternatif) pour se concentrer sur les intérêts des « peuples » sans distinction de classe.

Courant alternatif affirme qu’une « autre conscience collective arabe se [ferait] jour ». Laquelle ? Mystère. Mais son expression serait « hétérogène » (en clair, sans le moindre contenu de classe visible) et se déploierait sur un fond... d’« idéologie islamo-nationaliste ».

Et l’auteur d’affirmer que le Hezbollah et le Hamas n’ont « rien à voir » avec al-Quaida. Pourtant, ces organisations mènent des combats parallèles, pour le même objectif, même si elles emploient des moyens différents. Et les fractions de la bourgeoisie qui les financent ont souvent des liens familiaux ou politiques très étroits.

Sur ce point d’ailleurs Courant alternatif rejoint l’opinion de Gilbert Achcar qui, après avoir pudiquement évoqué l’« antijudaïsme » et certaines « influences antisémites du Hezbollah » dans une note discrète et laconique, en caractères minuscules, se demande ensuite : « Est-il nécessaire d’épiloguer sur la profonde différence de nature entre une organisation terroriste comme al-Quaida et un parti de masse comme le Hezbollah ? Certes, il s’agit de deux variantes de l’intégrisme islamique, mais cette appellation renvoie à une démarche programmatique commune au sein de laquelle il y a au moins autant de diversité et de différences qu’il y en avait jadis au sein du “communisme” - entre, par exemple, les Brigades rouges et le Parti communiste italien ». L’exemple nous semble particulièrement mal choisi, quand on connaît les liens de capillarité au départ entre les militants des BR et le PCI. En tout cas, le fait que le Hezbollah soit un « parti de masse » ne garantit en rien son caractère non totalitaire...

Virage à 180 degrés : tout est bien qui finit bien ?

Après avoir publié cet article calamiteux en septembre dans son numéro Courant alternatif a effectué un virage politique à 180 degrés et tenu un discours exactement opposé à la prose navrante reproduite ci-dessus. En fait, comme l’explique avec un formidable culot l’auteur du second article intitulé sobrement « A propos du Hezbollah », le premier article (curieusement non reproduit sur le site Internet de l’OCL) n’« avait abordé que de manière partielle la réalité du Hezbollah ». « Partielles », l’apologie des tactiques de guérilla des islamistes et les louanges adressées à ses dirigeants militaires ? « Partiel », le silence sur la nature contre-révolutionnaire du Parti de Dieu ? Bel exemple de langue de bois !

Dans Courant alternatif de décembre 2006, après un long historique très critique vis-à-vis de l’idéologie et des pratiques du Parti de Dieu, le lecteur qui n’aurait pas été dégoûté par l’article précédent apprend enfin que le Hezbollah serait pour l’OCL « une force avant tout conservatrice » (on dirait la prose du Monde diplomatique) et le « premier employeur du pays » - donc un ennemi des prolétaires libanais, si le mot « communisme libertaire » a un sens. L’auteur nous informe ensuite que certains groupes libanais de gauche (lesquels ? mystère !) considèrent les islamistes comme des « intégristes fascistes » (ont-ils raison ? se trompent-ils et pourquoi ?). Malgré « une base composée de pauvres, de paysans, d’ouvriers et de la classe petite bourgeoise défavorisée » (en quoi cette base populaire détermine-t-elle la nature de cette organisation ?), l’OCL nous apprend enfin qu’elle ne veut pas « entrer dans le jeu des confusions cher à la gauche et à l’extrême gauche qui n’a pas hésité à mêler ses drapeaux à ceux du Helbollah lors des mobilisations de soutien à la résistance libanaise », et qu’elle refuse « l’inféodation et donc l’amalgame avec un parti avec lequel nous n’avons strictement rien à voir et que nous combattons ». Ouf, nous voilà enfin rassurés !

Des libertaires pas très... « linéaires » !

Ce genre de volte-face radicale rappelle les propos de Marie-Georges Buffet lors d’un récent colloque sur l’homoparentalité où elle vint exposer les (nouvelles) positions de son parti sur ce sujet. La candidate du PCF débuta son intervention en affirmant en substance : « Pour prévenir toute critique, je commencerai par dire que, sur cette question, la position du parti communiste est loin d’avoir été linéaire... ». Et la salle d’éclater de rire.

C’est sans doute ce qu’il faut faire en comparant ces deux articles totalement contradictoires de Courant alternatif sur le Liban. Le second est certes beaucoup plus correct, à condition d’oublier sa référence vague à un « soutien à la résistance libanaise ». Comme l’auteur se garde bien de définir le contenu de classe précis de ce soutien et de cette « résistance », il y a tout à craindre que l’OCL nous inflige nouveau ses contorsions politiques, tant qu’elle n’aura pas clarifié ses positions.

Y.C.

1. Notons à ce propos une prudente division du travail entre le Libanais Achcar et l’Israélien Warschawski dans le livre sur la « guerre des 33 jours » qu’ils ont publié ensemble. Ce n’est pas un hasard si ce type de remarques douteuses se trouve dans le chapitre écrit par Warschawski. (Pour notre part, nous nous foutons de savoir si les conseillers de Netanhyu étaient surtout des « Juifs américains » ; ce qui compte pour nous ce n’est ni de savoir s’ils sont circoncis ou quelle est la couleur de leur passeport mais la politique criminelle qu’ils ont préconisée ; pour un vieil internationaliste comme Warschawski, c’est vraiment prendre les questions géopolitiques par le petit bout de la lorgnette.) Cela permet à ce dernier d’avancer des énormités sans qu’on puisse l’accuser de diffuser des thèses antisionistes en harmonie avec celles de l’extrême droite et son fantasme d’un complot ZORG (cf. à ce sujet notre article « Du ZORG à la ZAC).

2. On a même pu voir sur cette chaîne de télévision un de ces universitaires nous expliquer sans susciter la moindre réaction de ses collègues qu’il tenait « la preuve » qu’Israël organisait tous les attentats en Irak : un article de Seymour Hersch, autre coqueluche des gaucho-altermondialistes, qui aurait découvert qu’UNE société de sécurité et de protection (combien de personnel emploie-t-elle mystère) opérait en Irak. Le lien entre les deux informations ? Il ne daigna pas l’expliquer aux téléspectateurs. A leur imagination de faire le travail...

3. Cette formule paraîtra sans doute lapidaire à certains mais quand on lit le dernier livre d’Alain Krivine ou que l’on voit Lutte ouvrière s’agripper encore au mythe de l’Etat ouvrier dégénéré russe et expliquer le rôle positif de l’URSS pour les mouvements de libération nationale, on peut se poser des questions sur leur compréhension réelle de la nature contre-révolutionnaire du stalinisme.

4. Comme le rappelle Gilbert Achcar « le royaume saoudien est le deuxième partenaire commercial de la France au Moyen-Orient derrière la Turquie (...) et était détenteur en 2004 du troisième stock d’investissements directs en France en provenance du Moyen-Orient, après le Liban ( !) et les Emirats arabes unis ».

5. Contact : Editions Science marxiste, 10 rue Lavoisier, 93100 Montreuil-sous-Bois.

6. Célèbre journaliste australien dont les articles et les livres traduits en français faisaient l’apologie des mouvements de libération nationale en Asie.