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Pays-Bas : le SP un parti d’extrême gauche contre l’immigration

jeudi 23 novembre 2006, par Yves

La récente victoire électorale du SP a permis à certains journalistes de présenter le SP néerlandais comme un parti d’extrême gauche qui prendrait la défense des travailleurs immigrés et des clandestins. Malheureusement cette fable ne correspond pas à la réalité comme en témoigne cet article écrit en 2003 par nos camarades néerlandais de De Fabel van de illegaal bien avant les dernières élections (Ni patrie ni frontières).

De Fabel van de illegaal n° 57, mars/avril 2003

Eric Krebbers

Votez pour des expulsions civilisées, votez pour le SP !

Aujourd’hui une petite dose de racisme semble admise à gauche. De plus en plus de militants votent pour le Socialistische Partij (SP, Parti socialiste) aux Pays-Bas, adhèrent à ce parti ou deviennent même candidats aux élections pour ce groupe. Les positions de cet ex-organisation maoiste sont effectivement plus progressistes, sur de nombreux points, que celles de la plupart des autres groupes, mais pas quand il s’agit des réfugiés ou des immigrés. Tout comme les partis de droite, le SP prône une politique de fermeté contre « certains groupes de jeunes immigrés » et ne proteste pas contre le véritable apartheid administratif instauré par la loi sur la fusion des données informatiques qui permet de priver les sans-papiers de tous les services gouvernementaux. « Les sans-papiers et les réfugiés déboutés du droit d’asile doivent quitter les Pays-Bas », déclare « Première rue à gauche », le programme d’action du SP pour les années 2003-2007.

La dernière campagne électorale a commencé le 8 janvier 2003 par un débat télévisé entre les chefs des partis politiques. Le dirigeant du SP, Jan Marijnissen, a essayé de battre Mat Herben (le leader d’extrême droite de la Liste Pym Fortuyn) en employant des arguments populistes hostiles à l’immigration. « Nous devons obliger encore plus les gens à s’intégrer », a déclaré Marijnissen, suggérant que les immigrants et les réfugiés ne désirent pas suffisamment s’adapter. Bien qu’il ait reconnu que les Pays-Bas ne sont pas encore surpeuplés, il a averti que cela arriverait un jour si des mesures drastiques n’étaient pas prises. « Nous ne pouvons pas accepter de réfugiés économiques aux Pays-Bas. Si nous les laissions entrer, les Pays-Bas seraient envahis en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. » C’est pourquoi, selon lui, les expulsions sont nécessaires. « Je suis d’accord pour que l’on expulse les sans-papiers. Mais ne pourrions-nous pas le faire de façon un peu plus civilisée ? », a-t-il ajouté pour les électeurs de gauche. Des expulsions « civilisées », kezaco ?

L’appareil de contrôle de l’immigration

Certaines des mesures préconisées par le programme d’action du SP sont très positives. Le SP écrit que les sans-papiers ont droit à l’aide médicale et que les réfugiées et les immigrantes qui sont victimes de violences conjugales devraient obtenir un permis de résidence spécial pour raisons humanitaires. Le SP défend aussi l’attribution de cartes de séjour à tous les travailleurs sans-papiers qui ont payé des impôts avant la loi sur le regroupement des données informatiques votée en 1998, et à tous les réfugiés qui se trouvaient déjà depuis trois ans dans des camps de réfugiés néerlandais le 1er avril 2001, quand la nouvelle loi sur les étrangers a été introduite. Mais même si ces mesures sont très importantes pour les personnes concernées, elles ne visent qu’à arrondir les angles d’une politique répressive contre l’immigration. Dans aucun point de son programme d’action, le SP ne critique les fondements des politiques migratoires. Le SP souhaite placer les réfugiés dans des centres d’accueil « régionaux » (1) et empêcher les immigrants d’entrer aux Pays-Bas ; ce parti est favorable à la sélection des immigrés ; il veut rejeter certains réfugiés, ainsi qu’exclure et expulser les sans papiers. Quand un parti politique soutient de telles mesures et est hostile à l’ouverture totale des frontières, il choisit aussi de soutenir toutes les institutions et les règlements dont les Etats ont besoin pour appliquer leur politique migratoire, par exemple les contrôles aux frontières et les centres de détention des expulsés. Les réfugiés et les immigrés essaient évidemment d’échapper à cet appareil de contrôle et sont donc toujours victimes de la répression, quand ils traversent illégalement les frontières, quand on les jette en prison et quand on les expulse. De tels résultats sont inévitables, même si le SP souhaite que cela se passe de manière “civilisée”.

Les antiracistes chercheront en vain, dans le programme d’action du SP, des propositions d’action contre le racisme. C’est comme si le racisme n’existait pas aux yeux du SP. Mais cela n’empêche pas ce parti de reprendre à son compte, dans ce texte, les préjugés racistes actuellement les plus populaires contre les immigrés.
Le plus important de ces préjugés étant que les immigrés ne font pas suffisamment d’ efforts pour s’intégrer. Selon le SP, c’est « l’échec de l’intégration » qui affaiblirait la « solidarité entre les immigrés et les Néerlandais ». C’est pourquoi le SP critique le climat hostile aux immigrés créé par... les immigrés eux-mêmes ! En d’autres termes : les victimes du racisme seraient elles-mêmes responsables du racisme. C’est pourquoi toutes les mesures proposées par le SP ne visent que les immigrés. Ce parti veut exiger davantage des nouveaux arrivants, « comme par exemple de mieux maîtriser la langue et de participer à des stages ». Le SP veut forcer les immigrés à suivre des cours de langue et d’intégration dans leur pays d’origine afin “d’atteindre le niveau que le gouvernement néerlandais exige d’eux”.

Enfin, le programme du SP reprend à son compte un autre préjugé raciste très répandu : la criminalité serait pire lorsqu’elle serait le fait d’immigrés. Dans une période politique où la droite populiste donne le ton aux Pays-Bas, le SP ne s’intéresse plus à la criminalité elle-même, mais à l’origine ethnique de ceux qui contreviennent aux lois. Le parti participe ainsi au débat monté en épingle par les médias sur la “sécurité” et veut même imposer des mesures spéciales plus sévères contre les immigrés. “La lutte contre la criminalité et les problèmes spécifiques causés par certains jeunes immigrés doit devenir plus pratique et performante. Il pourrait être utile d’établir des profils types des délinquants” et de “disséquer le noyau dur des récidivistes”. Le fait de classifier les délinquants selon leur nationalité ne sert qu’un seul objectif : le racisme. En posant les problèmes de cette façon, le SP contribue à détériorer encore davantage l’image des travailleurs immigrés.

« Travailleurs invités et Capital »

Durant les débats sur l’intégration, Marijnissen, secrétaire général du SP, s’est régulièrement vanté du fait que le SP « avait été le premier à souligner ces problèmes » dans « Travailleurs invités et Capital », un rapport publié au printemps 1983. A l’époque, Marijnissen lui-même avait participé à sa rédaction. Bien que ce texte soit totalement raciste, le SP ne prend pas ses distances par rapport à lui. Selon ce document, les immigrés contribuent à affaiblir les luttes des travailleurs. A cause de leur culture musulmane « arriérée » les travailleurs immigrés auraient une attitude servile envers leurs patrons. « Les Néerlandais ont beaucoup de mal à travailler et vivre ensemble avec leurs collègues étrangers à cause des différences de développement et de culture. » L’attitude négative de nombreux Néerlandais serait donc compréhensible, selon ce texte. De plus, d’après le rapport en question, on peut pas appeler ce genre d’attitude de la discrimination : « La ‘discrimination’ est probablement le seul mot néerlandais qu’apprennent presque tous les étrangers. Nous ignorons s’ils en connaissent ou pas le sens. De toute façon, ils l’ont entendu tant de fois dans la bouche de travailleurs sociaux, sans doute bien intentionnés, qu’ils ont commencé à l’utiliser eux-mêmes, à tort ou à raison, dans toutes les situations qu’ils rencontrent. »

Ce rapport abordait aussi les « problèmes » posés par le regroupement familial. Mais il ne mentionnait pas les maisons délabrées dans lesquelles les immigrées étaient obligées de vivre, ni le racisme et l’exploitation qu’elles subissaient. A l’époque, le SP ne s’intéressait qu’aux « problèmes » qu’« elles » posaient. Les preuves apportées se réduisaient à des commérages de voisins. Le rapport mentionnait à de nombreuses reprises des anecdotes concernant des abattages rituels, des machines à laver qui fuyaient et des toilettes cassées. « Ces femmes ne veulent pas vraiment apprendre notre langue », prétendait le SP. Et à cause de la « forte densité de population dans notre pays » le parti voulait obliger les immigrés à choisir : « Soit ils deviennent des citoyens hollandais au bout de quelques années - nous proposons deux ans - soit ils rentrent chez eux après une période de même durée. »
Marijnissen et ses amis pensaient offrir aux immigrés 75 000 guilders pour partir (soit 225 000 francs de 1983). Bien sûr, à l’époque, toutes les autres tendances de gauche avaient sérieusement critiqué le SP pour sa collaboration à ce rapport raciste (2).

Formulations et contenu

Certains des militants de gauche qui ont depuis lors rejoint le SP ne s’inquiètent pas de ce racisme, mais ce n’est pas le cas de tous. Par exemple, durant un débat électoral organisé le 18 kanvier 2003 à EuroDusnie, Krista van Velzen, militante et députée du SP, a déclaré qu’elle n’appréciait pas les formulations du rapport de 1983 mais... qu’elle approuvait son contenu ! Hans vanHeijningen, candidat du SP, a récemment reconnu, dans le magazine militant Ravage, que les positions du SP en matière d’immigration lui posaient quelques problèmes. Il est personnellement favorable à l’ouverture des frontières, mais, selon lui, son parti a peur de se retrouver devant une « situation incontrolâble ». Que ferait Hans van Heijningen si le SP parvenait au pouvoir et trouvait chargé de la politique migratoire ? A cette question il a répondu : « Heureusement je ne fais pas partie des cercles du parti qui prennent des décisions sur de tels sujets (2) » !

1. Ces centres seraient situés à promixité des pays dont viennent les réfugiés, ou dans un Etat situé non loin des frontières de l’Europe (la Lybie, par exemple, est volontaire pour ce rôle de geôlier humanitaire) ; inutile de dire que les conditions de vie y seraient encore plus précaires que dans l’Union européenne. De plus, ces lieux serviraient de « centres de tri » pour sélectionner ceux qui seraient « admissibles » sur le sol européen (NdT).

2. En 1983 et en 1994 de nombreuses discussions ont eu lieu sur le racisme du SP. La bibliothèque de De Fabel possède une vaste documentation à ce sujet. On peut aussi lire l’article de Gerrit de Wit "’SP’ruitjeslucht" (littéralement “Le SP sent les choux de Bruxelles” ; c’est-à-dire “Le SP pue le nationalisme”) dans Fabel Archive sur Internet - en néerlandais.
3. "Armoedeprobleem verdient een offensieve benadering", (“Le problème de la pauvreté mérite une approche offensive”). Alex van Veen, Ravage 1, 10.1.2003.

NOTE SUR LA LCR et le SP (écrite en 2005)

Durant et après la campagne du référendum européen, la LCR a cherché à démontrer son « internationalisme » en interviewant des partisans du non dans d’autres pays d’Europe - notamment le SP néerlandais après la « victoire du non » aux Pays-Bas. Mais, sans doute pressée de se trouver des alliés, la LCR a « oublié » d’informer les lecteurs de Rouge des crapuleuses positions du SP sur l’immigration. Un « oubli » bien regrettable, que nous réparons en traduisant ci-après un article de De Fabel van de illegaal sur le SP et sa brillante proposition de conduire des expulsions... « civilisées » !
D’ailleurs, il suffisait aux lecteurs de Rouge de lire l’interview du secrétaire général du SP publiée dans leur propre hebdo au mois de juin dernier (sous le titre « Du nee au non ») pour voir dans quelles eaux nauséabondes nagent ces représentants de la prétendue « gauche anticapitaliste européenne » que courtise tant la LCR. Selon Rouge, le SP serait « désormais aux Pays-Bas le plus important parti à gauche de la social-démocratie ». Oh ! les bourgeois néerlandais doivent trembler de peur devant ce parti si radical !
Or, que nous dit Hans van Heijningen, secrétaire général du SP dans son interview à ladite publication trotskyste ?
« Si on prend par exemple le problème de l’immigration des travailleurs, il est difficile de voir si on en parle d’un point de vue de droite ou dans une perspective socialiste. Pour les gens, cette différence n’est pas claire. »
Ce n’est pas pour « les gens » que la différence « n’est pas claire », c’est pour les social-chauvins du SP (et accessoirement pour la LCR qui leur ouvre ses colonnes afin qu’ils déversent leur propagande nationaliste). En effet les militants du SP défendent l’ « indépendance de [leur] pays » ( !) et veulent rester maîtres dans [leur] propre pays » ( !) car ils sont hostiles à l’ « ouverture des frontières » parce qu’elle « profite aux grands pays et aux multinationales » ( !). Difficile de tomber plus bas dans la démagogie patriotarde... Et pas étonnant que les électeurs néerlandais ne voient pas, sur certains points, la différence avec les discours de la droite locale. (Ni patrie ni frontières)