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Jeunes et travailleurs sociaux

jeudi 12 octobre 2006, par Yves

Ecrits ou collectés par une lectrice qui exerce le dur métier de « travailleuse sociale », ces textes décrivent le quotidien d’une banlieue populaire et les rapports qui se nouent (difficilement) avec une fraction de la jeunesse : celle dont les révolutionnaires les plus radicaux en paroles prétendent exprimer les aspirations.

Lorsque nous avions rencontré l’auteure, nous lui avions communiqué nos doutes concernant son travail et notamment sa fonction de « rustine » face aux maux de la société capitaliste. Le lecteur découvrira quelles sont les réponses de notre interlocutrice.
Depuis, nous sommes tombés sur un numéro de la très officielle revue Hommes et migrations (n° 1261, mai-juin 2006, p. 68) où l’on peut lire : « Dans ce domaine, la “professionalisation” du traitement de la question sociale, la France a été un pays précurseur. En effet, la volonté d’une certaine rupture avec la pratique de la charité est portée par les courants de pensée des chrétiens sociaux, catholiques et protestants. Cette “révolution » se veut une alternative à l’influence grandissante des mouvements socialistes et marxistes. Ce courant est essentiel dans la professionalisation de certains métiers comme celui des assistantes sociales dont le diplôme est instauré avec une protection de titre dès les années 30. »

Lucienne Chibrac (conseillère technique au Conseil général de la Gironde, donc pas vraiment une gauchiste) met ainsi l’accent - sans le vouloir - sur l’essentiel, en tout cas de notre point de vue : le traitement de la question sociale a une origine idéologique conservatrice (religieuse), un objectif réactionnaire (lutter contre l’influence du mouvement ouvrier) et permet à l’Etat de mieux contrôler les prolétaires, sous une couverture neutre et charitable. Dans un tel cadre on voit mal comment il serait possible de le subvertir de l’intérieur... à condition bien sûr que ses salariés en aient envie, ce qui est une autre question. En tout cas, ils sont constamment pris entre leur désir d’aider au maximum les jeunes et les exigences de leur hiérarchie directe ou indirecte.
Cruel dilemme.

(Ni patrie ni frontières)

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Hommage à Prévert

Le cancre
[...]
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur

Prévert, petit centre de formation, Prévert au grand cœur, Prévert a fermé ses portes ou plutôt, ON lui a fait fermer ses portes.
Bon, mais pourquoi en parler ? Tellement de centres ont fermé !
Certes, est-ce une raison pour toujours garder le silence ?
Le Centre Prévert était spécialisé dans les formations pour jeunes en difficultés : Pôle Déclic, MAPI (Mobilisation Autour d’un Projet d’Insertion) et MAP (Mobilisation Autour d’un Projet). Que n’a-t-on écrit sur ces formations « parking » qui ne servent à rien, qui ne débouchent sur rien, si ce n’est à enlever les jeunes pendant quelques mois de la rue et des statistiques !

Seulement, au Centre Prévert, sa directrice et ses formateurs prenaient leur rôle de moteur d’accompagnement de projets très au sérieux. On peut toujours épiloguer sur la nécessité de travailler, sur la place que doit occuper le travail dans la société et dans la vie personnelle de chacun, il n’empêche : pourquoi ne pas essayer d’aider intelligemment ceux qui, exclus du système scolaire, finalement lassés de tourner en rond, choisissent de rechercher la meilleure façon de trouver sa voie professionnelle ?
La dernière MAPI, menée à terme, s’est déroulée l’hiver et le printemps dernier. Une quinzaine de jeunes, filles et garçons, au passé difficile, à l’avenir incertain, obligés (parce qu’ils ont décidé de suivre cette formation) de cohabiter pendant 6 mois. Les heurts, les rancœurs, les susceptibilités, les haines, les incompatibilités, il faut apprendre à les surmonter et trouver une cohésion pour avancer.

Quel regard sur la MAPI à l’entrée en formation ? Brain storming
Mon Avenir Professionnel Irrévocable
Mon Apprentissage Professionnel Introuvable
Minorité Actuelle des Ploucs Insérés
Matériel Adapté Pour Invalide
Matière Angoissante Pour Insertion
Mouvement d’Attaque Pour l’Injustice
...

Vivre ensemble, c’est trouver un projet commun et le mener à bien. La direction avait proposé, en guise d’œuvre à réaliser tout au long du stage, de participer à la conception, au tournage et au montage d’un film sur les jeunes, commandité par quelque instance locale. Après une séance, déception, aucune réelle participation technique n’est prévue. Le groupe refuse de continuer. Discussion animée. La direction se rend compte finalement qu’elle a réussi au-delà de ses espérances à former un groupe, à souder les jeunes contre un projet dont ils ne sont pas les initiateurs et qu’ils rejettent. Exit le film. Reste à trouver un sujet de travail. Apprentissage de la démocratie, du respect et de l’écoute des autres. Finalement une décision est prise à la majorité : écrire des textes sous forme de slam et les enregistrer pour le 8 mars, journée des femmes.

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Libre expression : le slam d’une fille, le slam d’un garçon :

Mais où est le problème ?

Le problème est que l’homme devient rage
Notre monde est en cage

L’ennui c’est que la femme subit trop
Elle subit tout

On ne la blesse plus avec des mots mais
Avec des coups

Mais où est ce grand discours de France
« Liberté, égalité, fraternité »

Il y a tant de mots, de rêves qui gardent le silence
Et nous, hommes et femmes, nous n’avons plus
La force de nous aimer

Trop de méfiance, de souffrance
Qui s’expriment en violence.

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Une pute

Une pute ça veut pas dire qu’elle doit se faire maltraiter par des brutes, elle doit lutter et non prendre la fuite.
Une pute ne doit pas être brûlée dans une cave, car la tolérance c’est important et ne doit pas être qu’un passage.
Ce texte c’est que des paroles, mais le but c’est de montrer ce monde de brute.

Je trouve que les personnes n’ont pas toutes la même vision des choses
Moi, le sujet que je veux invoquer, c’est la place des femmes dans les quartiers chauds.
Je trouve que les filles dans les quartiers,
Elles n’ont pas trop leur mot à dire, elles subissent c’est tout.

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Le Centre Prévert a fermé ses portes par incompétence technocratique, laissant sur le carreau 33 jeunes en cours de formation.

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"Fort heureusement, chaque réussite est l’échec d’autre chose." (Jacques Prévert)
Septembre 2006

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Quartiers libres

Les acteurs de deux quartiers de banlieue prennent la parole. Qui sont-ils ? les intervenants sociaux : une conseillère emploi formation de la mission locale du secteur, des éducateurs de prévention et bien sûr les principaux intéressés, les jeunes des quartiers.

Une conseillère hors les murs

Bonjour Myriam, peux-tu rapidement te présenter ?

Je suis conseillère emploi formation dans une mission locale, qui regroupe plusieurs communes. L’objet des missions locales est d’accompagner vers l’emploi les jeunes de 16 à 26 ans qui le désirent. Moi, j’ai un poste un peu particulier, qui n’existe peut-être pas ailleurs, je vais à la rencontre des jeunes dans les quartiers dits « difficiles ».

Comment ces quartiers ont-ils été choisis ?

Parmi les membres du Conseil d’Administration de la mission locale figurent obligatoirement des élus des communes concernées et des représentants d’associations « citoyennes » . C’est à leur demande que nous sommes intervenus dans les quartiers où les jeunes formaient des groupes d’inactifs, les élus préférant les savoir actifs au travail plutôt que traînant dans les rues. Le financement des postes a été en grande partie assuré par la Politique de la Ville.

Tu parles DES postes ?

Oui, nous étions deux. dans des quartiers différents. Je suis seule depuis quelques mois. Il est question de trois postes à la prochaine rentrée... Je suis en tout environ 6 heures par semaine sur le terrain, je pense que ces 6 heures seront maintenues et que mes collègues en assureront peut-être 2 chacune. C’est en discussion... et on attend les financements. Les heures de ce qu’on appelle le « travail de proximité »sont comptées en travail effectif dans la rue et en travail administratif qui en découle. Pour moi, c’est 75 % de mon temps, pour mes collègues, ce sera peut être 1/2 journée. Enfin, tout cela est bien théorique !

« Accompagner les jeunes vers l’emploi » objet de la mission locale. Est-ce donc une ANPE junior ? Tu proposes du boulot aux jeunes ?

Oh non... ce n’est pas comme cela que ça se passe... Je travaille en partenariat avec les éducateurs de rue qui, eux, interviennent quotidiennement dans les quartiers. Moi, j’y vais une fois par semaine. J’ai décalé mes horaires, j’y vais en fin d’après-midi jusqu’à 18 h - 18h30 et parfois au-delà. Inutile d’y aller le matin ou en début d’après-midi si on veut rencontrer les jeunes ! Avec les éducateurs, chacun son domaine. Le mien c’est la formation et l’emploi... mais avant d’arriver à aborder ces sujets, il peut couler beaucoup d’eau sous les ponts !

Je vais dans deux quartiers différents et je fais également deux permanences décentralisées dans des salles de deux autres quartiers, mais les permanences marchent moins bien que le véritable travail de rue, je vois moins de jeunes. Ces actions « de proximité » concernent 3 communes : dans la première, je ne fais qu’une permanence ; dans la seconde, je vais dans un quartier ; dans la troisième, je fais une permanence dans un quartier et vais dans un autre. A la rentrée de septembre, une des permanences sera supprimée et j’irai à la place dans un quartier classé ZUS (Zone Urbaine Sensible. Le gouvernement veut porter une attention toute particulière sur ces ZUS).

Bon, mais, comment procèdes-tu pendant le « travail de rue » ?

L’important est d’aller se balader (patrouiller disent certains jeunes en riant) sans a priori, sans idée préconçue. On trouvera les sujets des discussions au gré des rencontres . Quand on voit un groupe, on s’approche. Après les salutations d’usage, très importantes, signe de reconnaissance mutuelle, la conversation démarre, sur la pluie, le beau temps, les activités diverses et variées. Les éducs peuvent parler des actions communes en cours, les jeunes peuvent aborder tous les sujets concernant leur mal-être ou leur bien-être, leur avenir, leurs problèmes familiaux, leurs désirs, enfin tout ce qu’ils veulent. Si l’un d’eux est déjà en formation ou au travail, j’en profite pour prendre des nouvelles.

J’ai remarqué un truc : pour aborder le sujet emploi et/ou formation, il faut au moins deux des trois éléments suivants : le désœuvrement, la pression familiale, le désir de gagner sa vie. Parfois s’en ajoute un quatrième : le passage prochain devant le juge pour une bêtise plus ou moins grave. Patiemment j’attends qu’ils expriment leur envie de se former ou de travailler. Surtout ne pas les brusquer, il faut les laisser venir. Sur ces sujets, les discussions avec les éducateurs se font souvent en amont et moi, j’aborde ainsi plus facilement la mise en pratique.

Est-ce que tu peux « mettre en pratique » dans la rue ?

Théoriquement oui, pratiquement non et oui. Ma mission demande que je sois l’intermédiaire entre la rue et la mission locale, pour que les jeunes viennent « sur le droit commun » - expression consacrée - c’est à dire dans les locaux de la mission locale. J’ai demandé et obtenu que ce soit moi leur conseillère référente. Ils viennent donc s’inscrire, tout l’administratif se fait dans les bureaux, mais je peux quand même faire un suivi dans la rue.

Tu n’as jamais eu de problèmes dans les quartiers ?

Pas de vrais problèmes. Deux fois, au moment du Ramadan : la première, parce que, sans réfléchir, j’ai allumé une cigarette. Un jeune que je ne connaissais pas a commencé à m’insulter, vite calmé par les autres qui lui ont dit que je n’étais pas musulmane et que j’avais donc le droit de fumer. Une autre fois, un jeune intérimaire m’a demandé comment faire pour être payé s’il ne travaillait pas pendant le jeûne. Je lui ai expliqué comment s’inscrire aux Assedic, le délai de carence, etc. Il était furieux de devoir faire des démarches, alors que pour lui, ce devrait être automatique. J’ai donc dû lui expliquer ce qu’était un Etat laïc qui ne prenait pas en compte les absences pour faits religieux. Il était toujours furieux, mais là aussi, ses copains l’ont calmé. Parfois nous avons à faire à des jeunes intransigeants sur la religion et les modes de vie qu’elle génère, comme si l’athéisme ou tout simplement la pratique d’une religion tolérante, qu’elle soit musulmane ou autre, ne pouvait exister.

Maintenant que je suis connue et bien identifiée, je peux aller discuter avec les jeunes, même seule lorsque les éducateurs n’ont pas pu venir. Mais cette pratique va cesser. Nous devons obligatoirement être au moins deux, deux conseillers ou un conseiller et un éducateur.

Tu as dit que tu allais dans des quartiers de 2 communes Vois-tu des différences entre eux ?

Oui, assez importantes structurellement. L’une Vernet, commune rouge, d’environ 24000 habitants, un taux de chômage global de 16,5 %, 22 % de logement sociaux. L’autre Risal, petite commune dite a-politique, environ 14 000 habitants, 11,5 % de chômage global... et 5,8 % de logements sociaux. Il paraît qu’elle n’est pas extensible.

Vernet fait partie des villes signataires d’« agenda 21 » , la participation des habitants est requise dans toutes les discussions sur l’avenir des quartiers, surtout celui où je travaille, car il doit être entièrement rénové. Il y a des équipements, enfin, au moins une pelouse et des cages de foot, des jeux pour enfants, un biblio-bus vient une fois par semaine, une salle accueille les associations d’habitants, comme celle regroupant les Tunisiens du quartier, ou une association de femmes tournée vers l’entraide ou quelques soirées-repas de bon voisinage, certaines animations pour les enfants avec les animateurs de la Ville ou les éducateurs, etc. Il est presque entièrement construit en logements sociaux.

A Risal, rien dans le quartier même. Il est pour moitié en logements sociaux, moitié en co-propriétés, dans un très beau parc, mais il faut en sortir pour participer à des animations.
La population des deux quartiers est la même. Les grands-parents et les parents ont souvent la double nationalité, ils sont franco-algériens, tunisiens ou marocains, les jeunes à 90 % sont français, nés en France, ils ont parfois la double nationalité eux aussi.

Dans le cadre du regroupement familial, on voit arriver de jeunes adolescents venus avec leur mère rejoindre leur père. On voit aussi de jeunes femmes ou de jeunes hommes, nouvellement mariés à quelqu’un d’ici. Les habitants qui viennent de Turquie vivent généralement ensemble et se mêlent peu aux activités du quartier, mais il y a aussi des Comoriens, des Africains, des Européens, etc. On ne sent aucune tension inter communautaire.

A Vernet, je vois trois générations : les enfants (pré-scolaires ou scolaires), les jeunes scolarisés ou non, et les mères. Très important le rôle des mères : souvent elles sont ensemble à discuter, nous nous joignons un moment à leur groupe. Si elles t’adoptent, c’est bon, elles feront le lien, s’il le faut, avec leurs enfants.

A Risal, je ne vois le plus souvent que les jeunes qui discutent au bas des immeubles. Ils se connaissent tous, mais ils ont quand même leur territoire par montée d’escaliers, à l’intérieur du territoire plus grand du quartier.

Est-ce que tu as l’impression de faire un travail utile ?

Ca dépend de ce qu’on entend par « utile » ; utile pour qui ? la société ? les jeunes ? Les intérêts ne sont pas les mêmes : la société veut le calme dans les quartiers Si les municipalités y laissent des intervenants, des commerces de proximité et essayent d’y maintenir une vie sociale, il y a des chances qu’il ne s’y produise que quelques incivilités, poubelles brûlées par exemple, tags, mais ça n’ira pas plus loin. A l’automne dernier, aucune voiture n’a brûlé ici.

Pour les jeunes, il faudra leur demander. J’ai l’impression qu’ils sont contents dès qu’on s’intéresse véritablement à eux. Quand ils soulèvent un problème, je m’efforce de trouver avec eux (le AVEC est important) une solution. Quand les problèmes sont vraiment très graves, filles battues, jeunes expulsés du domicile par leurs parents... ils viennent à la mission locale, loin des yeux et oreilles indiscrets. La réponse est ambivalente, chacun y trouve son compte.

Et toi ?

J’ai choisi de travailler dans le domaine social. Je me sens à l’aise dans les relations, j’aime aller sur le terrain. Pour réussir dans ce métier, il faut faire preuve d’une très grande écoute, ne jamais juger, accepter l’autre tel qu’il est et non tel que nous aimerions qu’il soit. Alors, nous pouvons faire un bout de chemin ensemble.

Y a-t-il des discussions avec tes collègues sur le sens de votre boulot ? De la façon dont tu me le décris, j’ai l’impression que les missions locales sont une forme de sous-traitance du travail d’encadrement de l’Etat-providence vis-à-vis de la jeunesse et des secteurs les plus précarisés de la population.

Nous avons des discussions institutionnelles autour du « contrat d’objectif », c’est-à-dire les demandes de subventions auprès de la Région pour les trois ans à venir, afin de financer les actions à mener. Nous discutons des actions de proximité. Elles existent depuis 3-4 ans. Il faut chercher à pérenniser les budgets, car rien n’est jamais acquis et ce qui plaît un jour peut déplaire le lendemain. Il nous a fallu trouver un biais et ces actions de proximité sont intégrées dans une démarche préalable aux contrats CIVIS (Contrat d’Insertion dans la Vie Sociale) .

Les actions de proximité (les démarches où les conseillers vont sur le terrain discuter avec les jeunes et leur proposer des formations ou des emplois suivant leur demande) sont intéressantes et importantes mais je suis contre les lier aux contrats CIVIS, je n’ai pas envie de rendre des comptes quantitatifs et qu’on juge mon travail sur le nombre de contrats signés. Malheureusement, c’est ce qui risque fort d’arriver, surtout avec le nouveau mode de financement. Cela veut dire que le travail de rencontres, discussions, mise en confiance, tout ce qui se passe en amont et qui parfois demande du temps, ne sera pas pris en compte... à moins que l’on me demande aussi le nombre de jeunes rencontrés. Je ne donne jamais les noms et, heureusement, on ne me les demande pas.
Nous salariés, nous nous considérons comme des travailleurs sociaux, car nous ne traitons pas que du volet emploi/formation, mais aussi ce que nous appelons “les freins à l’emploi” : santé, logement, etc. Les instances supérieures ont comme du mal à considérer le côté “insertion sociale” pour ne voir que l’emploi, à tel point qu’elles ont intégré les missions locales dans le “Service Public de l’Emploi”, au même titre, par exemple, que l’ANPE. Nous, nous défendons la partie sociale de notre métier, considérant qu’on ne peut accéder à un emploi et y rester si les éventuels problèmes de santé (que nous rencontrons de plus en plus), logement, garde d’enfants, etc., ne sont pas réglés.

Tu parles d’Etat-providence, mais en ce moment, c’est plutôt l’Etat-providence pour les patrons, avec tous les contrats aidés mis en place ! Nous, nous nous sentons plutôt mal, mais il faut bien comprendre que les jeunes « actifs » recherchent un emploi et n’ont que peu de culture politique et encore moins syndicale. Ils sont souvent prêts à accepter n’importe quel travail. C’est quand ils sont confrontés aux problèmes (discrimination, heures sup non payées, avertissement ou licenciement) qu’ils viennent nous en parler. En tout cas, moi, ces derniers temps, j’en ai entendu plusieurs. C’est à ce moment qu’on peut aborder les questions plus politiques de défense des salariés, du code du travail, des Prud’hommes (plusieurs ont déposé plainte), des élections, etc. Je ne sais pas si nous avons le droit de le faire, mais nous le faisons.

N’est-ce pas un travail de rustine ?

Rustine, c’est-à-dire, colmater les brèches du système ? Peut être, mais que faut-il faire ? tout laisser exploser ? Ce serait sans doute une solution... mais comme ce n’est pas pour demain... En attendant, c’est vrai qu’on pare au plus pressé... Je n’aime pas employer le terme de deuxième chance, mais c’est un peu ça. Les jeunes, sortis du système scolaire, soit veulent trouver un boulot directement, soit veulent chercher une formation qualifiante, soit veulent changer de domaine professionnel, parce qu’ils ont été orientés vers un secteur « où il y avait de la place », mais ce n’est pas leur choix. Nous sommes là pour les aider.

Entre salariés de mission locale, du moins dans la nôtre, il n’y a pas ou peu de réflexion politique. Au moment du CPE mes collègues ne sont pas allés manifester alors que les jeunes dont nous nous occupons auraient été les premiers touchés par ce contrat. La première manif, j’étais seule, la deuxième nous étions 2 et la troisième 3 (sur 8). Ils disaient tous qu’ils étaient contre le CPE, qu’il fallait y aller, mais ils « avaient des rendez-vous », etc. Or, j’ai décalé à chaque fois des rendez-vous, plusieurs jeunes étaient ravis parce qu’eux aussi voulaient aller manifester, alors c’était possible. Il est vrai aussi que nos salaires sont si bas que certains n’ont pas voulu faire grève, même une demi-journée... Sans autre commentaire sur la solidarité et le sens de notre action. Quand le gouvernement a annoncé que le CPE ne serait pas appliqué, beaucoup sont venus me trouver en souriant, “Alors, tu es contente ?” et moi je faisais la tête à leur plus grand incompréhension “NON, le CPE n’est pas abrogé et le CNE existe toujours.”

Nous n’avons pas de véritable réflexion commune sur la place que nous occupons dans le champ social politique et donc sur l’éventualité que nous soyons une rustine. A mon avis, ce serait aux syndicats de promouvoir ces réflexions, mais ils sont bien trop occupés par l’augmentation de la valeur du point et la pure défense des conditions de travail. Et encore...

Tu as parlé des syndicats. Est-ce qu’il y a une réflexion sur les missions locales à l’intérieur des syndicats ?

Généralement les branches syndicales ne s’occupent pas les unes des autres. Il y a peu d’actions concertées. Les missions locales, sur le plan national, c’est peanuts, même s’il y a un peu moins de 600 structures, il n’y a qu’environ 7000 salariés, administratifs compris. Les salariés des missions locales sont relativement nombreux à être syndiqués. Ils adhèrent à un syndicat ou à une branche d’un syndicat qui regroupe les travailleurs sociaux, par exemple, la CGT des missions locales est intégrée à la branche des organismes sociaux. Notre fonction se différencie pourtant de celle des assistants sociaux puisque nous sommes surtout sur le domaine emploi/formation, mais nous avons parfois certaines prérogatives communes, comme celle de demander une aide financière... Nous essayons de communiquer à propos des jeunes que nous suivons en commun.

Le syndicat CGT des missions locales démarre. Les autres syndicats sont aussi représentés. Ils ont tous signé la convention collective, sauf la CGT qui ne l’a pas signée parce qu’il y a eu pas mal de pertes par rapport à ce qu’avaient les conseillers avant (grille de salaire, points). Depuis 2001 nous sommes payés selon les compétences exercées. Donc tu peux rester conseiller niveau 1 toute ta vie parce que l’on ne te donnera pas l’occasion d’exercer d’autres compétences que pourtant tu possèdes. C’est selon le bon vouloir de la direction qui décide qui fait quoi.

Comment devient-on conseiller en mission locale ?

Il n’y a pas de formation particulière. Les collègues ont des itinéraires professionnels ou universitaires différents (minimum Bac + 2). C’est un métier où l’on se forme techniquement (connaissance des dispositifs et de la base de données) souvent sur le tas, sauf, bien sûr, si on vient d’une autre mission locale. D’ailleurs, c’est le seul cas où l’ancienneté et l’expérience sont intégrées dans le salaire. On embauche seulement des personnes qui ont au moins une petite expérience professionnelle et surtout ont une connaissance des « publics en difficulté » ou des « publics jeunes ». Ces personnes ont travaillé dans l’animation (MJC, par exemple), ont été formateurs, ou ont suivi une formation plus spécifique comme “chargé d’insertion”, éducateur spécialisé, etc. Ce qui ne s’apprend pas, c’est le relationnel avec les jeunes, tu en as un bon ou tu n’en as pas, et là, ça peut être la cata.

Est-ce que tes collègues ont l’impression de faire un boulot humanitaire ? Est-ce qu’ils se posent la question ? Ou est-ce qu’ils viennent pour toucher leur paye ?

Ils ne viennent pas pour toucher leur paye, en tout cas pas là où je suis. Mais...tu commandes une autre vie, tu interdis une formation, tu pousses à une autre, tu dis “Tu n’as pas assez travaillé, je ne vais pas demander d’argent pour toi.” Tu as barre sur quelqu’un et ce peut être extrêmement dangereux. Sur mes 8 collègues on est environ trois à se poser ce type de questions. Les autres croient qu’ils bossent pour le bien des jeunes, qu’ils ont raison, tout le temps raison, ils ne se remettent jamais en question.

La mission locale est une structure très hiérarchique, sous couvert de “démocratie participative”. En fait, la direction se sent toute-puissante, ayant le pouvoir de notation des salariés et de distribution des rôles et des responsabilités, et dans bien des structures elle joue à “diviser pour régner”. On peut mettre au point des accords entre nous et mettre au pied du mur notre direction, mais c’est très rare. Quand nous rencontrons les salariés d’autres missions locales, nous nous rendons compte que les problèmes sont à peu près les mêmes partout. Nous disons que tous les directeurs sont formatés ou clonés !

Chez nous, nous pouvons encore faire un vrai travail d’accompagnement, mais il y a des missions locales, où, vu le nombre de jeunes inscrits et le petit nombre de salariés, ... pour moi, il n’y a aucun travail d’insertion possible, c’est de l’abattage... chaque conseiller doit suivre plusieurs centaines de jeunes chacun. C’est impossible !

Tu as sans doute des collègues qui ont les mêmes origines que les jeunes qu’ils rencontrent. Est-ce un atout pour eux ?

Nous n’avons jamais vraiment abordé le sujet. C’est très délicat, je peux seulement répondre par mon ressenti. Ils se considèrent comme Français et refusent de parler arabe avec les jeunes. Je pense que les jeunes les considèrent comme n’importe quel conseiller, même si parfois ils essayent bien de les circonvenir, du genre « Toi, tu peux me comprendre... » , mais ça ne marche pas. Ils appliquent les mêmes règles à tout le monde. J’ai quand même l’impression qu’ils tracent une limite à ne pas franchir, surtout les conseillères. Ce n’est parfois pas facile d’être une femme d’origine musulmane, qui ne fait pas le ramadan. Nous devons faire face à la montée d’un sentiment religieux assez intransigeant, surtout chez les garçons, qui demandent l’application des règles de l’islam. Ma collègue doit parfois faire face à des remarques fort désobligeantes surtout au moment du jeûne. Ce doit être difficile à vivre, mais elle tient bon. Les limites qu’elle s’impose peuvent, à mon avis, empêcher une approche empathique d’un problème. Elle reste sur ses certitudes de professionnelle.

Est-ce qu’il y a une réflexion sur les discriminations au boulot, à l’Ecole ? Est-ce que les jeunes évoquent ces problèmes avec vous ? Est-ce que vous en discutez entre vous et en quels termes ?

On discute beaucoup des discriminations. On est centré sur les problèmes pratiques de l’emploi. On se demande comment aider psychologiquement un jeune par rapport au racisme (les jeunes sont souvent cassés par les discriminations) ; on voit comment trouver un autre employeur, éventuellement porter plainte, contacter SOS Racisme pour qu’ils fassent un testing, etc. Une commission régionale de réflexion et d’action contre le racisme s’est mise en place, avec des référents, “capables” de donner des infos juridiques, par exemple, et de faire remonter les faits dont nous avons connaissance.

Nous avons à faire face non seulement à la discrimination raciale, mais aussi à la discrimination envers les jeunes handicapés physiques ou intellectuels. Nous sommes désarmés parfois pour expliquer aux jeunes qu’ils devraient faire reconnaître leur handicap pour avoir plus d’aides institutionnelles. Nous travaillons en partenariat avec des structures spécialisées, mais demander la reconnaissance, c’est le choix du jeune. Au moins, il peut choisir en connaissant tous les éléments.

Le gouvernement a annoncé des mesures en faveur des jeunes non diplômés en remplacement du CPE. Est-ce qu’elles auront une incidence sur ton travail ?

Non, pas vraiment. Le CIVIS (Contrat d
’Insertion dans la Vie Sociale), dont j’ai déjà parlé, existe depuis un an. La seule mesure nouvelle, est qu’en embauchant un jeune CIVIS maintenant, les employeurs auront des aides financières de l’Etat.... Je ne suis pas sûre que ce soit une réelle incitation et que cela créera beaucoup d’emplois supplémentaires.
Le CIVIS n’est pas un contrat de travail, mais un accompagnement vers l’emploi, or, « accompagner vers l’emploi » ; c’est ce que font les conseillers en mission locale depuis 1981 !

En ce qui concerne mon travail spécifique dans les quartiers, rien ne changera. Si des moyens nouveaux sont dégagés, il se peut que nous soyons plus nombreux à « patrouiller », que d’autres quartiers « bénéficient » d’un conseiller. Nous le saurons bientôt.

Le PACTE (Parcours d’accès aux carrières de la fonction publique territoriale, hospitalière et d’État) pour les « sans qualification », se met en place, mais très difficilement. D’après ce qu’on m’a dit, il revient relativement cher aux employeurs qui doivent prévoir la pérennisation du poste... et quand il n’y a pas d’argent...

Je voudrais soulever un problème qui risque fort de devenir explosif à la fin de l’année scolaire. Jusqu’à maintenant, la scolarité obligatoire va jusqu’à 16 ans. La Loi pour l’Egalité des Chances (LEC), initiée par Borloo, autorise le travail par l’apprentissage à partir de 14 ans. Est-ce que les collèges vont garder les jeunes décrocheurs ? Il existait une classe spéciale, les SIGPA, où ces jeunes s’initiaient à plusieurs métiers en cours d’année pour pouvoir en choisir un dès leurs 16 ans et entrer en apprentissage ou en formation professionnelle. Ces classes disparaissent à la prochaine rentrée. Nous avons eu déjà plusieurs visites de mères éplorées : on vient d’annoncer que leur enfant de 15 ans, “mauvais” élève, ne sera pas repris dans l’établissement. Que vont devenir ces jeunes ? Ils ne peuvent s’inscrire à la mission locale avant 16 ans pour qu’on puisse au moins les aider à choisir le métier qui leur plaît et établir un parcours de formation. Entrer en apprentissage ? Où ? il n’y a déjà pas assez de tuteurs pour tous les 16 ans et plus. Je risque fort d’en rencontrer dans les quartiers et je ne pourrai rien pour eux. C’est une manière de vider l’Education nationale des canards boîteux et de remplir la rue. Système des vases communicants.

Certains articles de la loi sur la « prévention de la délinquance » auront beaucoup plus d’incidence comme la fin de l’anonymat. Si le texte est voté, ce sera l’horreur ! Le Garde des sceaux et le ministre de la Justice préparent chacun un projet de loi dont les articles vont se compléter : « Tout professionnel qui intervient au bénéfice d’une personne présentant des difficultés sociales, éducatives ou matérielles, est tenu d’informer le maire de la commune de résidence ou son représentant. » Jusqu’à maintenant, les jeunes avaient confiance, pouvaient parler de leurs problèmes, sachant que rien ne filtrerait de leur conversation. Si la loi passe, nous ne saurons plus rien, nous n’allons surtout pas chercher à savoir, nous ne sommes pas des délateurs... fini la prévention.

Tu as dit que tu voyais des étrangers. Est-ce que la loi CESEDA aura une incidence ?

Déjà, les jeunes Français ne pourront plus aller chercher une femme ou un mari au bled. Est-ce un bien, est-ce un mal, je ne me prononce pas.
La loi est une fabrique de sans-papiers, c’est ce qui est dramatique. Je donne un exemple très récent, significatif. Un jeune est arrivé avec ses parents lorsqu’il avait 40 jours. Il a toujours vécu ici et ne connaît quasiment rien de son pays natal. Il vient d’avoir 18 ans et doit faire faire une carte de séjour puisqu’il est majeur. Ses parents ne retrouvent plus le certificat médical initial établi au pays, demandé par l’OMI avant d’autoriser la famille à venir. Sans ce certificat, pas de papiers. Faire les démarches dans le cadre d’un regroupement familial, alors que le jeune a toujours vécu ici ? La loi risque de l’interdire. On attend le résultat de certaines interventions. Il a fallu lui faire comprendre les dangers qu’il courrait s’il était contrôlé.... Voilà, il n’ose plus sortir... et ce cas est loin d’être un cas isolé.

Tu penses continuer ce métier longtemps ?

Pour l’instant, j’ai pas bien le choix, heureusement que j’aime aller sur le terrain. Si demain la situation politique empire, si nous devenons les petits soldats de la répression, ce sera sans moi, je ne pourrai pas rester, quitte à galérer pour changer de métier .

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Les partenaires
éducateurs de rue

Bonjour Michel, Jean et Henry, pouvez-vous rapidement vous présenter ?

Michel : je suis éducateur spécialisé en prévention. Je travaille à Risal, je suis salarié d’une association, mais la ville de Risal finance entièrement mon poste.

Jean et Henry : nous aussi nous sommes éducateurs spécialisés en prévention et travaillons dans la commune de Vernet. Nous sommes salariés d’une autre association. Nos postes sont financés par le Conseil général. Nous avons une mission nationale : aller à la rencontre d’un public en risque de marginalisation et d’exclusion. Notre action principale est la protection de l’enfance, les jeunes jusqu’à 21 ans (fin de l’Aide Sociale à l’Enfance) / 25 ans. En fait, nous n’avons pas de limites.

C’est normal que Michel soit tout seul et Jean et Henry à deux ?

Michel : Non. Normalement les éducateurs vont par deux, suivant la convention passée entre le Conseil Général et la commune où ils travaillent. En ce qui me concerne, c’est différent, à la demande de la commune qui ne peut subventionner deux postes. A Risal il n’y a pas de véritables violences, je peux donc effectuer un vrai travail de prévention, si je constate un dysfonctionnement.

Jean et Henry : pour nous, c’est pareil à Vernet dans le quartier où nous intervenons. En plus, le quartier est petit, nous connaissons tout le monde, la population est stable, nous pouvons y développer des actions, vers les enfants et les jeunes : des sorties, des camps, des activités comme la fabrication de tableaux en mosaïque qui orneront les halls d’entrée, ou vers les adultes comme, par exemple, l’aide à la constitution d’une association de femmes. Nous avons parfois des demandes pour organiser des buffets et nous embauchons les jeunes du quartier.

Les jeunes sont-ils différents d’un quartier à l’autre ?

Michel : les jeunes en difficulté sont exclus de tout système. A Risal, ils ne sont pas stigmatisés, ils peuvent se cacher parmi les autres. Je peux passer à côté d’un de ces jeunes en souffrance sans m’en rendre compte si je ne suis pas averti d’une manière ou d’une autre. La commune Risal est une commune vitrine où l’opulence est la norme. Les jeunes ressentent violemment le fait que cette norme n’est pas la leur, mais la municipalité joue le jeu de l’intégration. Elle a créé et gère elle-même SA structure entièrement communale, non affiliée à une fédération ; « maison des sports et de l’animation », elle a SA police municipale, elle édicte SES décrets : interdiction de faire du bruit après 23 heures etc.

Jean et Henry : à Vernet, il n’y a guère de turn-over. Les familles vivent là depuis de très nombreuses années, nous avons vu les enfants grandir, trouver leur chemin, le perdre pour certains. Nous ne croyons pas que les jeunes soient différents, d’ailleurs, il n’y a pas d’antagonisme entre les deux quartiers. Nous retrouvons les mêmes problèmes, les mêmes angoisses vis-à-vis de l’avenir, la même volonté de s’en sortir pour les uns ou de se « débrouiller » pour les autres.

Est-ce que vous avez le sentiment de pouvoir aider les jeunes à s’en sortir ?

Jean et Henry : question délicate. S’en sortir, ne veut pas forcément dire : trouver un emploi et fonder une famille, bien que ce soit le désir d’une majorité de jeunes. S’en sortir, c’est déjà être bien dans sa tête et dans son corps. En dehors des activités que nous avons déjà évoquées, nous avons la possibilité, pour ceux qui le veulent, de leur faire faire des chantiers de peinture, généralement, de deux ou trois semaines. Souvent, c’est leur premier travail, ils ont une vraie fiche de paye, nous fixons des objectifs, à quoi va servir le chantier : gagner de l’argent, voir ce qu’on vaut au travail, voir si on peut tenir... ce sont les jeunes qui les définissent. Puis, à la fin, nous faisons ensemble, avec les encadrants techniques, un bilan pour voir si les objectifs ont été atteints. Pour certains, cette étape est importante afin de pouvoir établir un vrai parcours d’insertion. Au sortir d’un chantier, ils sont généralement bien plus clairs dans leur tête, dynamiques, et nous essayons de ne pas faire retomber cette dynamique.

Michel : j’ai moins la possibilité de faire faire des chantiers à Risal, mais je peux mettre les jeunes à Vernet. Que ce soit à Vernet ou Risal, si les jeunes sont connus de la mission locale nous présentons leur candidature ensemble, avec la conseillère. Aider les jeunes à s’en sortir ? C’est un vrai travail d’équipe dont le centre est bien le jeune et sa volonté. Nous sommes toujours là pour le soutenir et l’aider à avancer.
Tu parles de la mission locale : comment travaillez-vous ensemble, éducateurs et conseillers, deux métiers différents pour les mêmes jeunes ?

Jean et Henry : nos métiers diffèrent, mais le but est le même : amener les jeunes vers l’emploi. Nous, nous sommes tous les jours dans le quartier, nous pouvons ainsi faciliter l’approche d’une représentante du monde professionnel de la formation et de l’emploi en la personne d’une conseillère de la mission locale. Nous débattons ensemble, avec les jeunes, de la place qu’occupe ou devrait occuper le travail dans la vie. En fait, nous sommes complémentaires, mais nous devons nous adapter les uns aux autres et surtout mettre les mêmes idées derrière les mêmes mots. Par exemple, au début, nous nous demandions pourquoi la conseillère parlait de « prescription ». Pour nous, c’était une ordonnance de médecin, jusqu’à ce qu’elle nous explique qu’il s’agissait d’un formulaire pour une demande motivée de financement d’une formation pour un jeune. Cette « prescription », établie par la mission locale, est donc un document obligatoire pour la Région. Nous pouvons dire que nous nous adaptons et avançons ensemble.

Michel : je voudrais intervenir sur le sens plus général qu’on peut donner au mot « partenariat », car il existe bien un partenariat entre la mission locale, les éducateurs, mais aussi tout le secteur social, notamment celui des assistantes sociales. Une seule personne ne peut tout porter, tout faire toute seule. Il faut donc trouver d’autres personnes qui prendront une partie de la charge . On peut dire qu’il y a plusieurs charges : prévention, formation/emploi, logement, médiation dans les familles, aides sous différentes formes, etc. Un véritable partenariat nécessite de définir les compétences des uns et des autres, d’installer la confiance et ne pas faire de rétention d’informations, faire circuler justement les informations sans vouloir marcher sur les plates-bandes du voisin. Les partenaires sont tous égaux et mutualisent leurs moyens.

La loi du 2 janvier 2002 sur la rénovation de l’action sociale met bien l’usager au centre du dispositif. Le véritable partenariat est une affaire d’individus et non d’institutions. Les institutions peuvent le demander, si les individus ne s’entendent pas et ne travaillent pas dans le même sens, il n’y aura de partenariat que sur le papier.

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Au centre de toutes les attentions : les jeunes

Les jeunes des quartiers. Entretien impromptu avec un petit groupe de garçons, un peu pressés, sur le point d’aller rejoindre des potes en ville.

Bonjour, je peux vous retarder quelques instants ? J’aimerais connaître votre avis sur la mission locale de votre secteur, la conseillère a dû vous parler de ma venue ....

Claquement de langue (ça veut dire oui)

Bon, vous voulez dire quelque chose ? vous présenter ? Moi, je suis Nicolas.

Ha ha ha, comme celui de la mission locale ? Ben t’es mal tombé, enfin, non, tu ne lui ressembles pas. Moi, c’est Kamel.
- Mohamed.
- Anis.
- Patrick.
- Julien.
- Djamel.

Qu’est-ce que tu veux qu’on dise ?

Myriam vient vous voir dans le quartier. Est-ce que vous trouvez que c’est un avantage pour vous ? Elle ne le fait pas partout...

Mohamed : c’est bien, elle vient avec les éducs, on peut discuter.
Moi, j’ai pas envie de trouver du boulot, elle me prend pas la tête.

Kamel : et tes parents, ils ne disent rien ?

Mohamed : si, ils mettent la pression.

Kamel : tu veux pas avoir ta vie tranquille, ton boulot, ton appart’, tes lovés [ton argent].

Mohamed : ouais, mais je suis jeune, j’ai 17 ans, ça peut attendre un peu

Anis : moi aussi, j’étais comme toi et puis un jour je me suis décidé parce que je m’ennuyais. Je lui en ai parlé, à la conseillère, 2 fois, 3 fois, qu’est-ce que je pouvais faire, j’avais aucune idée. Elle m’a proposé une formation pour m’aider à choisir et gagner un peu d’argent et puis j’ai choisi et maintenant je prépare un CAP de peintre en bâtiment. Si elle n’était pas venue jusqu’ici, moi, je ne serais jamais allé à la mission locale et j’aurais continué à traîner.

Patrick : moi je ne suis pas de ce quartier. J’ai travaillé quelques mois, je touche les ASSEDIC, c’est l’ANPE qui m’a envoyé à la mission locale . Là-bas, c’est pas pareil, on n’est pas chez nous, on est dans un bureau. J’ai refait mon CV avec mon conseiller et il m’aide à chercher un patron. Si j’ai envie d’aller à la mission locale, j’y vais ; si j’ai pas envie, j’y vais pas. C’est simple, je peux aussi chercher tout seul.

Les relations sont plutôt bonnes ?

Kamel : oui. Elle est plutôt cool. Elle nous explique plein de choses sur « comment ça marche ». L’autre jour, je lui ai demandé si je pouvais avoir un FAJU . Elle a dit non, mais elle a dit pourquoi il n’y a pas d’argent en ce moment, à cause du RMI. C’est grave maintenant si on peut même plus avoir de l’aide, déjà que le boulot, c’est difficile d’en trouver...
Tu n’en trouves pas parce qu’il n’y en a pas ou pour d’autres raisons ...

Kamel : j’ai un CAP en plomberie. Il paraît qu’on manque de plombiers, mais les patrons préfèrent les Blancs comme les Polonais. Moi, avec mon nom et ma tête... L’autre jour, un patron m’a dit : « Si je faisais de la politique, je serais au Front national » Alors... et pourtant, je suis français
Qu’est-ce que tu as fait ?

Kamel : rien, je suis parti. Qu’est-ce que tu veux faire ? Une boîte d’intérim, où j’avais déposé mon CV, m’a appelé, je vais aller travailler à l’usine pendant quelques mois. J’ai décidé de passer un bac pro. Myriam va m’aider pour faire les papiers. Elle me dit de pousser jusqu’au BTS, mais je ne sais pas encore. Un jour, quand j’aurai de l’expérience, je monterai ma boîte. Mon frère, il est ingénieur en informatique, bientôt 2 ans sans boulot, il voulait se débrouiller seul et puis, hier, Myriam l’a appelé pour un poste qui passait par la mission locale. Il a un entretien demain. J’espère que ça va marcher.

Julien : moi j’ai été embauché comme chauffeur-livreur. J’étais en CNE et j’ai été licencié au bout de 8 jours. Le gars avant moi avait refusé d’aller à Strasbourg parce que les grands trajets c’était pas prévu dans le contrat et ça lui posait des problèmes de s’absenter. Moi, j’ai osé prendre 1 heure pour aller manger. J’avais fait presque 6 heures d’affilée entre la conduite et les livraisons. Ce contrat, c’est n’importe quoi.

Djamel : c’est vraiment n’importe quoi et d’ailleurs, on était aux manifestations contre le CPE. On était plusieurs d’ici. Faut quand même arrêter de nous prendre pour des cons. On veut un vrai travail. Tu sais qu’avec un CPE, enfin, il paraît qu’il n’existe plus, ou un CNE, tu peux même pas prendre un logement ? Les proprios ne veulent pas de salariés précaires, comme ils disent.

Et vous, vous êtes d’accord avec ce que viennent de dire vos copains ?

Patrick : oui. Ici, on n’a rien fait à l’automne dernier, mais si on n’arrive pas à se faire entendre, ça peut péter. Myriam est sympa, elle nous aide autant qu’elle peut, même si ce n’est pas ma conseillère. « Aide toi, la mission locale t’aidera », mais c’est pas vrai toujours. Il y a des conseillers qu’on n’aime pas, comme le Nicolas, il fait rien. Des fois, on se dit que la mission locale, elle sert à tchi.

Bon, on te laisse. Une autre fois, si tu veux encore parler. Tiens, voilà un autre Mohamed et Saïd, ils peuvent continuer

Mohamed : ouais, j’ai entendu. T’en veux une bien bonne ? Bon, je cherche du boulot. J’ai un BEP en comptabilité, mais je veux pas continuer, ça me plaît pas. J’ai envie d’aller bosser en Angleterre, y’a moins de chômage qu’ici et puis j’apprendrai l’anglais. Mais j’ai aussi entendu parler d’un boulot bien payé, ici, si on peut y entrer. L’autre jour, on était une dizaine, avec les éducs et Myriam. J’ai demandé à Myriam comment on pouvait travailler dans les salles blanches et Mourad, qui connaît rien, s’est presque fâché en me demandant comment je pouvais aller travailler chez les racistes !
Il faut que je passe le permis, mais j’ai pas d’argent.

Saïd : comme tout le monde, et alors ?

Mohamed : j’ai demandé à Myriam si la mission locale pouvait
payer. Tu sais ce qu’elle m’a répondu ? D’abord que je pouvais bosser pour payer mais après, elle a dit quelque chose d’intéressant : pour avoir une aide, il faut ou bien une promesse d’embauche, un patron fait une lettre en disant qu’il peut nous embaucher quand on aura le permis ; ou bien on a un métier où le permis est obligatoire parce qu’on commence tôt le matin avant les bus, ou on va beaucoup sur des chantiers. Elle a dit qu’on se paye le code et, quand on a réussi, on fait une demande pour se faire payer la conduite. Faut voir ce que je vais faire.

Saïd : dis, Nicolas, qu’est-ce que tu vas faire de tout ce qu’on dit ? parce qu’on est un peu méfiant, avec tout ce qui se passe...

Nicolas : c’est pour écrire un article sur la mission locale et les quartiers. Vous voulez lire avant que je publie ?

Saïd : non, c’est bon, à toi on fait confiance...

Merci, à une autre fois. Je vais aller interroger les filles là-bas.

Ouh, fais gaffe...

Ne craignez rien, je n’y touche pas.

Bonjour mesdemoiselles, je peux vous poser quelques questions ? Je suis Nicolas, Myriam a dû vous parler de moi.

Oui. Qu’est-ce que vous voulez ? on vous a vu parler avec les garçons.

Comme vous formez un groupe à part, je voudrais vous poser les mêmes questions sur la mission locale, par exemple. Vous avez un peu de temps ?

D’accord, je me lance, je m’appelle Nouria.

Moi, c’est Rachida.

Et moi Halima.

Vous êtes toujours séparés comme ça ?

Nouria : oui, on est mieux entre nous, on peut mieux se parler.
Et quand vous voulez parler à Myriam ou aux éducateurs ... ?

Nouria, on leur parle, c’est tout. Ils font le tour des groupes pour discuter, ou bien on leur dit qu’on veut leur dire quelque chose et on se met à part.

Rachida : quand c’est grave, on téléphone à Myriam et on va à la mission locale

Ca vous est arrivé ?

Rachida : à nous non, mais c’est arrivé à deux copines qui s’étaient fait tabasser par leur frère. Une a été placée dans un foyer par un juge et l’autre, c’est Myriam et une assistante sociale qui l’ont aidée. Elle a demandé une chambre dans un foyer de jeunes travailleurs. Elle arrive pas à partir de chez elle parce qu’elle aide sa mère. Alors Myriam lui a proposé d’aller dans un “point d’écoute” comme elle dit et je crois que ça va l’aider pour prendre une décision.

Elles ont porté plainte ?

Rachida : non, contre la famille, c’est pas possible.

Halima : celle du foyer, elle est mineure, elle était allée se réfugier chez une voisine, qui a appelé une éduc, qui est allée voir une assistante qui a fait un signalement et le juge l’a placée. Je sais que Myriam va la voir régulièrement, elle n’a pas le droit de revenir ici pour le moment.

Et vous, qu’est ce que vous faites ? vous êtes à l’école ?

Nouria : j’ai quitté l’école l’année dernière. J’avais demandé à Myriam de faire une formation pour trouver mon métier, mais finalement, ça m’a pas plus, j’ai arrêté. Je fais rien et je ne vois plus Myriam

Rachida : moi, je fais la même formation, mais pas au même endroit. Ca me plait bien, même si des fois on s’engueule entre collègues ou avec les formateurs. Je voulais m’occuper d’enfants, mais il paraît que je ne peux pas faire le CAP petite enfance, il n’est plus payé

Tu veux dire conventionné ?

Rachida : oui, c’est ça. Myriam m’a dit que la Région ne voulait plus, parce qu’il n’y a pas de boulot avec, le formateur me l’a dit aussi. Alors, je vais chercher pour travailler avec les personnes âgées, c’est bien aussi. Quand j’aurai fini cette formation, je vais m’inscrire à une autre pour avoir un diplôme.

Halima : moi je suis encore en classe, mais je veux travailler. Je veux être vendeuse, il faut que je trouve un patron pour faire un CAP. Ma sœur, elle a un bac plus 2 et elle trouve pas de boulot avec, elle travaille dans un Quick. Des fois, je me demande à quoi ça sert d’avoir un diplôme.

Rachida : pour nous, les filles, c’est mieux d’avoir un diplôme, on peut pas être manard sur un chantier comme les garçons. Ce qui est pas normal, c’est que les patrons demandent un diplôme et de l’expérience. Comment tu veux avoir de l’expérience si t’arrives pas à te faire embaucher ? Pour ça, la mission locale nous aide, mais ça peut être long. Elle a des offres pour les jeunes sans expérience, et puis on peut rencontrer quelqu’un qui fait comme si on avait un entretien. Comme ça, quand on en a un pour de vrai, on sait qu’est-ce qu’il faut dire.

Eh, Nadia, tu viens avec nous ?

Nadia : qui c’est, lui ?

Halima : c’est Nicolas, il pose des questions sur la mission locale. T’as quelque chose à dire ?

Nadia : moi non, je travaille, je ne suis pas inscrite, mais je peux raconter ce que m’a dit X, elle est d’un autre quartier ; elle est tunisienne et elle a un copain français, ça fait des problèmes dans sa famille. Alors Myriam a organisé une rencontre avec l’assistante sociale pour faire une demande de chambre dans un foyer. Vous savez ce qu’a demandé l’AS à X ? “Pourquoi tu ne présentes pas ton copain à tes parents ?” Il paraît que Myriam se marrait en disant que c’était peut-être pas une bonne idée.
Qu’est-ce qu’elles connaissent, les AS, à notre situation ?

Nicolas : toutes les AS sont comme ça ?

Rachida : non, pas toutes. Les AS voient surtout les mères qui ont besoin d’aide et elles n’ont qu’une version : « Ma fille elle est comme ça, mon fils il est comme ça », et des fois, c’est différent, en vrai. Myriam c’est pas pareil, elle discute avec nous, elle nous connaît et comme elle vient sur le quartier, elle voit les choses.

Pour conclure sur la mission locale ?

C’est bien qu’elle vienne ici, on peut parler, des fois elle nous aide, des fois on n’est pas d’accord, mais c’est mieux que l’ANPE parce qu’on a une seule conseillère et puis on est plus libre, c’est pas obligatoire.
Juin 2006