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De Mai 68 à Février-Avril 2006

samedi 23 septembre 2006, par Yves

Tordons le cou à quelques mythes pour mieux comprendre le présent

Comme à chaque grand mouvement lycéen ou étudiant depuis quarante ans, plusieurs commentateurs, à droite et à gauche, ont cherché à établir des comparaisons entre les luttes de la jeunesse à partir de février 2006 et celles de Mai 68. On a même entendu un professeur de Sciences-Po et journaliste du Figaro comme Alain-Gérard Slama expliquer doctement sur i-télé que Mai 68 était bien plus « radical » que les mouvements de 2006 !

Comme l’a souligné avec raison un philosophe allemand dans Le Monde, cette mise en perspective systématique de tout mouvement depuis quarante ans a des effets plus inhibiteurs que positifs sur les participants aux conflits sociaux en France. Et l’on comprend l’irritation des jeunes dont la radicalité est à chaque fois mesurée à l’aune de celle de leurs aînés. Ils sont prisonniers d’une alternative déplaisante : dépasser en radicalité leurs glorieux prédécesseurs (à partir d’ailleurs d’une vision fantasmatique (1) de Mai 68, ou alors être obligés d’inventer un nouveau type de révolte [tâche évidemment titanesque d’autant que Mai 68 leur est présenté comme un horizon indépassable (2)].

On comprend aussi pourquoi l’expression de « soixante-huitards », devenue péjorative, peut être aussi efficace, même si elle dissimule une contre-vérité flagrante : en effet, des centaines de milliers de personnes ont été politiquement actives en 68 et dans les années 70 à l’intérieur et autour de l’extrême gauche, mais ce sont au maximum quelques centaines d’entre elles qui ont intégré les élites politiques ou économiques françaises. Après des années de propagande idéologique et médiatique, et d’autopromotion d’une minorité d’arrivistes, les « soixante-huitards » sont devenus, dans l’imaginaire collectif que tentent de fabriquer les médias, les représentants idéaux du double langage : radicaux en paroles, carriéristes et cyniques dans les faits. Ce qui permet de recycler, en le modernisant, un des lieux communs de la propagande conservatrice depuis des siècles sur la vanité des révoltes de la jeunesse, considérées au mieux comme un rite symbolique nécessaire, au pire comme une preuve d’immaturité intellectuelle et affective, quand ce n’est pas la manifestation d’une volonté de puissance aux effets totalitaires (voir les écrits mais surtout les interventions médiatiques d’Alain Finkielkraut, Jacques Le Goff, Bernard Henri-Lévy, André Glucksman, et autres repentis de la révolte, convertis aux vertus du marché, de la libre concurrence, quand ce n’est pas de la mondialisation).

Une des raisons pour lesquelles la comparaison avec Mai 68 revient régulièrement dans les discours des hommes politiques comme des militants (y compris de la mouvance anarchiste et autonome), c’est qu’il s’agit de la dernière grande peur d’une guerre civile, peur agitée par tous les protagonistes : De Gaulle alla consulter Massu à Baden Baden (on a du mal à croire que le Général ait été sénile au point de ne pas faire la différence entre une grève générale, un mouvement social d’ampleur, d’un côté, et une menace sérieuse de lutte armée, de l’autre) ; le rituel du dépavage des rues et de la construction de barricades reprit une vieille tradition ouvrière (de façon symbolique car l’armée ne tira pas sur les manifestants comme en 1830, 1848 et 1871) ; la grève se généralisa, paralysa le pays, et donna l’impression que le pouvoir ne tenait plus qu’à un fil, etc.

Ce thème de la menace (fictive) d’une guerre civile permit à la droite de remporter haut la main les élections de juin 1968, et fut utilisé de façon récurrente dans les années 70. On en a eu un mini remake en novembre 2005 (davantage dans la presse étrangère que dans les médias français), mais c’est toujours un des fonds de commerce de la droite et de l’extrême droite.

De l’autre côté de l’échiquier politique, dans le mouvement libertaire (3), chez les « autonomes » et dans les cercles « ultragauches », on retrouve aussi de temps en temps des références totalement idéalisées à Mai 68. Les plus subtils de ces camarades savent pourtant que le « Mai rampant » italien avec ses occupations d’usines et de logements, ses autoréductions (4) massives, ses pistolets P38 brandis ouvertement dans les manifs et ses innombrables petits groupes de lutte armée, constitue une référence autrement plus consistante si l’on cherche à nourrir la mythologie du « Grand Soir » et d’un remake de la prise du Palais d’hiver en Octobre 1917. Mais l’Italie des années 60 et 70 n’est pas un symbole vivant et concret pour les jeunes Français qui se politisent à chaque nouveau mouvement social.

Pour toutes ces raisons, et même si la comparaison 1968/2006 nous semble artificielle et infondée, il peut quand même être utile de préciser les différences les plus importantes entre les deux périodes et les deux mouvements - et ce afin de tordre le cou à quelques mythes et surtout de mieux comprendre l’originalité de la situation actuelle :
Précisons dès le départ que la situation de mai 1968 diffère complètement de celle de février-avril 2006 sous deux aspects principaux :

- le contexte international (guerre froide, hégémonie du stalinisme dans le mouvement ouvrier, guerres coloniales en Asie et guérillas en Amérique latine),
- et la situation économique nationale (taux de chômage très faible ; absence d’inquiétude pour trouver du travail chez les jeunes, diplômés ou pas ; donc absence d’angoisse ou d’inquiétude face à l’avenir).
Voyons maintenant quelques-unes des différences entre les deux mouvements.

Grève générale, occupations et blocages

En 1968, la grève étant générale (professeurs, lycéens, étudiants et personnel administratif), il n’y eut pas besoin de bloquer les universités ou les lycées pour inviter les étudiants à se lancer dans le mouvement et si certains étaient certainement hostiles, ils furent totalement débordés par l’ampleur de la révolte.

En 2006, étudiants et lycéens étaient divisés sur le choix des méthodes d’action. Si la majorité des jeunes et même des Français étaient, selon les sondages, plutôt réticents voire hostiles face au CPE, ils étaient loin d’approuver unanimement l’occupation et surtout le blocage des universités et des lycées. `

En 1968, la propagande de la droite et de l’extrême droite ne se concentrait pas tellement sur les risques encourus par les étudiants pour leurs études, que sur la manipulation du mouvement par les groupes d’extrême gauche et leur volonté « insurrectionnelle ».
A Paris, la construction de barricades permettait d’organiser des affrontements largement symboliques avec les forces de l’ordre (celles-ci attendaient des heures avant d’intervenir férocement) et aux groupes d’extrême gauche de parler beaucoup de révolution sans la préparer réellement, vu leur absence d’influence dans la classe ouvrière et le poids formidable du PCF dans les entreprises et quartiers populaires, mais aussi pour des raisons plus profondes : en 1968 les militants vivaient encore dans l’idée qu’une révolution armée était possible, mais en même temps leurs activités quotidiennes se situaient dans un cadre plutôt légal (propagande, manifestations, grèves, occupations d’usines). Aucun groupe ne disposait d’une structure illégale conséquente, de caches d’armes, de militants situés à des postes stratégiques dans la police et l’armée, etc.

La petite minorité d’étudiants et d’ouvriers qui s’affrontait aux flics n’appartenait pas le plus souvent aux organisations d’extrême gauche. Les trotskystes de l’OCI-AJS (le courant trotskyste qui domine le Parti des travailleurs aujourd’hui) se rendirent tristement célèbres en condamnant la construction de barricades ; quant aux maoïstes de l’UJC-ml (qui donnera ensuite la Gauche prolétarienne) et aux trotskystes de Voix ouvrière (Lutte ouvrière aujourd’hui), ils déconseillaient en privé à leurs militants et surtout à leurs « cadres » de « jouer à la guéguerre », même si publiquement ils tenaient un autre discours. Et c’étaient souvent de jeunes sympathisants qui désobéissaient aux consignes et rejoignaient les plus révoltés sur les barricades. Même si, en juin 1968, presque tous les groupes d’extrême gauche furent interdits et leurs dirigeants emprisonnés pour un peu plus d’un mois, le gouvernement leur fit un grand honneur en les rendant responsables des affrontements avec la police.

Des « Katangais » aux « lascars »

En 1968, certains avaient surnommé une partie des « marginaux » (traduire des non-étudiants) qui occupaient la Sorbonne : les Katangais. Quels que soient les petits conflits qu’il put y avoir à l’époque entre ceux qui voulaient « casser du flic » ou brûler des voitures et les étudiants plus « responsables », jamais on en arriva à des affrontements aussi importants que ceux qui se produisirent à la manifestation du 8 mars 2005, et lors du mouvement de février-avril 2006.

Même s’il s’agit d’un phénomène « parisien », il est significatif que des jeunes issus des quartiers populaires périphériques aient jugé bon de descendre à quelques centaines casser du lycéen en 2005, ou casser du manifestant en 2006.
Toutes sortes d’interprétations ont été données au phénomène : de celles (à côté de la plaque) comparant les « dépouilleurs » aux SA (les sections d’assaut du Parti nazi) à d’autres (aussi absurdes) les présentant comme une sorte d’avant-garde du précariat avec laquelle il faudrait d’urgence tisser des liens.

Cette coupure sociale, que certains individus de mauvaise foi ont voulu baptiser de « racisme anti-Blancs », a en tout cas posé un problème sérieux aux milieux militants, qu’ils soient trostskystes ou libertaires. La pauvreté de leurs analyses ou de leurs propositions augure mal du devenir politique éventuel de ces « lascars », si le phénomène devait prendre de l’ampleur.
La question est d’autant plus grave que l’on a vu en février-avril 2006 les services d’ordres syndicaux collaborer pleinement avec la police dans une chasse aux « casseurs » qui ressemblait furieusement à une chasse au faciès.

Les rapports entre la gauche et l’extrême gauche

En 1968, la bataille idéologique faisait rage entre une forte minorité d’étudiants et une infime minorité de jeunes ouvriers radicaux, d’un côté, les partis de gauche et les syndicats de l’autre. Ces derniers voulaient occuper le devant de la scène par tous les moyens et gare aux militants d’extrême gauche isolés ou peu nombreux qui collaient des affiches dans des quartiers ouvriers ou distribuaient des tracts. Ils étaient violemment pris à partie et recevaient parfois une solide correction de la part de ce que les maos appelaient alors le « PCGT. »
Les dirigeants de la gauche social-démocrate (divisée à l’époque entre la SFIO de Guy Mollet, le PSU de Rocard, Mendès-France et Martinet, la FGDS de Mitterrand, le CERES de Chevènement, et d’autres petits clubs de politiciens qui fusionneront tous au début des années 70 dans le Parti socialiste) et stalinienne (le PCF) étaient divisés entre eux et n’avaient pas encore adopté le Programme commun (1974) qui les amènera au pouvoir en mai 1981, treize ans plus tard.

En 2006, les rapports entre l’extrême gauche, le PS et le PCF ont complètement changé. Non seulement sur le plan électoral, puisque l’extrême gauche a parfois dépassé le score électoral du PCF, mais aussi sur le plan syndical et social.
Dans la CGT aujourd’hui, des militants trotskystes peuvent avoir de petites responsabilités et afficher ouvertement leurs idées politiques sans être exclus du syndicat et dénoncés nommément au patron et aux chefs. La LCR collabore avec le PCF dans des structures de discussion comme Espaces Marx, par exemple, situation inimaginable à l’époque de l’Institut Maurice Thorez, le prédécesseur de ce think-tank néostalinien. Lutte ouvrière peut dialoguer publiquement avec des « opposants » du PCF à sa fête, etc.

Quant au PS, il est devenu le premier parti électoral de gauche. S’il a phagocyté une partie de la LCR et de l’OCI en offrant un certain nombre de sinécures à d’ex-trotskystes, il a aussi permis à la LCR et à LO de se présenter aux élections présidentielles en autorisant ses maires à donner leurs signatures, par exemple. Et aujourd’hui, le PS ne serait pas du tout opposé à inclure la LCR, LO ou l’OCI dans une nouvelle Union de la Gauche, si ces dernières acceptaient de jouer le jeu et de modérer un peu leurs critiques. Besancenot a beau dire que la LCR ne soutiendra jamais un nouveau gouvernement de la gauche plurielle, on sait que son organisation donne rarement des consignes d’abstention... y compris en 2002, où la LCR soutint - sans le dire honnêtement - Chirac contre Le Pen. Et quand on sait que ses organisations sœurs, au Brésil comme en Italie, sont dans des partis qui soutiennent le gouvernement (le Parti des travailleurs et Rifondazione comunista) on peut être sceptique sur la « radicalité » de ses propos.

Mouvement étudiant et syndicats

En 1968, il existait une coupure très grande entre les organisations syndicales ouvrières, d’un côté, étudiantes de l’autre, et surtout entre les syndicats et le mouvement spontané étudiant et lycéen.
De plus, près d’un quart des étudiants étaient syndiqués dans un seul syndicat étudiant de masse : l’UNEF.
En 2006, les organisations les plus modérées du mouvement lycéen et étudiant : Confédération étudiante, UNL, UNEF, entretiennent des liens privilégiés avec les différents partis de gauche, notamment le PS. Mais elles ont su tirer les leçons de l’expérience des trente dernières années. En 2006, elles ont su non seulement occuper les médias mais faire leur travail de sape dans les Coordinations afin de limiter le mouvement sans paraître toujours s’y opposer violemment. Les syndicats de salariés (CGT, CFDT, FO) ont su eux aussi apparaître comme des alliés du mouvement, laissant les étudiants utiliser parfois leurs locaux ou leur matériel pour tirer des tracts.

Enfin, aujourd’hui, les étudiants sont éparpillés entre au moins cinq syndicats politisés « à gauche » voire plus loin (FSE, Confédération étudiante, UNEF, Sud Etudiants, CNT) et le nombre de syndiqués étudiants est bien inférieur à celui des années 60, même en additionnant les effectifs de toutes les organisations syndicales.
Bloqueurs et antibloqueurs

En 1968, le mouvement des étudiants est très vite devenu un mouvement social beaucoup plus large et plus général, ce qui a évité de polariser les discussions sur les examens et la poursuite des études. Il faut signaler que le bac ne comporta cette année-là que des épreuves orales, tant une partie des professeurs avaient peur des lycéens ; de plus, pendant plusieurs années les étudiants eurent une attitude très critique vis-à-vis des enseignants, du moins dans les facs de lettres et sciences humaines, ce qui poussa les professeurs à faire preuve d’une certaine indulgence - soit par empathie soit par crainte des réactions de leurs élèves.

En 2006, les médias et les partis de droite ont essayé de convaincre les étudiants modérés mais hostiles au CPE que le blocage et l’occupation des universités (et des lycées) n’était pas une bonne solution :

- parce que les votes n’étaient pas « démocratiques » [seule une minorité d’étudiants ou de lycéens se déplaçaient aux AG pour voter, environ 10 % des inscrits dans les facultés, et les votes ne se faisaient jamais à bulletins secrets (5)]. C’est pourquoi différentes présidences d’université se sont autorisées le droit d’organiser un référendum local pour casser les AG (mais souvent le nombre de votants était alors semblable au nombre de participants aux AG ; à noter que, lorsque les « bloqueurs » arrivaient à organiser des débats avec les antibloqueurs sur le CPE, ils réussissaient parfois à élargir encore la base du mouvement) ;
- parce que les étudiants d’origine sociale la plus modeste seraient les plus pénalisés s’ils rataient leurs études (bac, examen de fin d’année universitaire, diplôme final) « à cause de la grève » ;
- parce que l’Ecole étant une institution publique, il était injuste d’en priver l’usage par des actions « minoritaires ».
Face à ce type d’arguments, les grévistes de 2006 ont répondu que :
- la seule façon de permettre voire d’obliger les étudiants à venir aux AG, discuter et voter, pour ou contre, la grève était de bloquer l’université ou le lycée ;
- si les grévistes n’avaient pas paralysé les établissements scolaires et universitaires, ils n’auraient pas été en mesure d’organiser des discussions de masse. En effet la majorité des étudiants et des lycéens ne sont pas des individus particulièrement révoltés et politisés. Ils tendent à obéir à leurs professeurs, à l’administration, voire à leurs parents qui financent leurs études, surtout dans le contexte économique actuel.
- 
Leur objectif était d’engager aussi le personnel de l’Education nationale (ATOS et enseignants) dans une grève générale. Il est d’ailleurs évident que si les enseignants avaient massivement soutenu le mouvement, le système scolaire aurait été complètement bloqué de fait, et pas seulement par une minorité d’étudiants convaincus.
Lors des grandes journées d’action c’est certainement dans l’Education nationale que le mouvement a été le plus suivi, et dans de nombreuses facs le personnel a soutenu les grévistes de façon directe ou indirecte (exemple : à Jussieu, le personnel a refusé d’organiser un vote avec des urnes ; à Paris VIII, des locaux ont été mis à la disposition des grévistes, etc.)

Un mouvement minoritaire

En 2006, il est indéniable que le mouvement a été minoritaire dans les facultés comme dans les lycées.
Il en est toujours ainsi dans les mouvements de la jeunesse, y compris celle des CET (Collèges d’enseignement technique) et des LT (Lycées techniques) quand Lutte ouvrière décida, un beau jour, au début des années 70, de les mettre en grève et de fédérer cette « minorité » dans une « Coordination » contrôlée par LO de façon fort peu démocratique, sous l’égide de « Ceux du Technique ».

En 2006, les assemblées générales des universités de Jussieu (40 000), de la Sorbonne et de Nanterre (28000) qui sont à peu près d’importance égale ne regroupaient généralement qu’entre 600 à 1500 personnes et quand des actions étaient décidées, on ne retrouvait plus qu’une soixantaine d’étudiants le lendemain matin.
Il semble que la situation en province ait été meilleure, en tout cas dans des villes comme Lyon, Nantes, Poitiers, Lille ou Rennes (5 000 aux AG hebdomadaires pour cette dernière), sans jamais atteindre ne serait-ce que la présence aux AG de 50 % des étudiants inscrits. A Nantes, par exemple, où la participation était bonne, du moins en lettres, le mouvement ne touchait pas plus de 33 % des inscrits, même si vers la fin du mouvement 200-300 étudiants se retrouvaient à l’aube pour diffuser des tracts aux portes des entreprises. A Grenoble, la plus grosse AG interfacs a réuni 6000 étudiants (sur les environ 80 000 inscrits) le 23 mars 2006.

Pas de pitié pour les grévistes et les manifestants

Contrairement à l’attitude gouvernementale vis-à-vis des étudiants après la fin du mouvement en 1968, il semble, en 2006, qu’on s’oriente vers une répression assez sévère contre les lycéens et les étudiants, répression sur le plan de l’Education nationale comme sur le plan judiciaire. Le bac n’a pas été repoussé (il faut dire que 10 % des lycées seulement ont été touchés), et dans les facs les profs mènent souvent la vie dure aux grévistes et ne semblent pas prêts à donner un « coup de pouce » aux étudiants qui ont pris du retard dans la préparation des examens. Sans compter la répression policière et judiciaire. Le 25 avril 2006 les chiffres étaient les suivants : 4 350 arrestations, dont 1 985 garde-à-vue. Résultat final : 637 procédures judiciaires (dont 271 comparutions immédiates) qui ont donné lieu à 71 peines de prison ferme, 167 peines de sursis, travaux d’intérêt général ou mises à l’épreuve et 188 mesures alternatives. Avec le risque que ces chiffres ne reflètent qu’une partie seulement de la répression, car ceux qui ne sont pas en contact avec les différents réseaux militants peuvent très bien ne pas être comptabilisés dans ces chiffres.

Un changement social important

En 1968, 12% des jeunes obtenaient le baccalauréat, aujourd’hui c’est le cas de 70 % de la classe d’âge. Si le bac était, il y a quarante ans, un passeport pour l’ascension sociale, ce n’est plus le cas aujourd’hui, en tout cas dans une proportion beaucoup moindre puisque la barre est désormais passée à Bac + 3 voire Bac + 5 dans les filières non scientifiques. Mais en même temps, comme le recrutement social des facultés, du moins en première année, s’est considérablement « démocratisé », les enjeux d’un mouvement long sont beaucoup plus élevés. Pour un boursier, ou un jeune qui est obligé de bosser pour étudier, rater une année universitaire a des conséquences plus graves en 2006 qu’en 1968, où le pourcentage de fils d’ouvriers et d’employés était bien plus faible qu’aujourd’hui, et où surtout les chances de trouver un boulot sans diplôme étaient plus grandes.

De la suppression de l’université...
à sa réforme

En 1968, l’extrême gauche trotskyste et maoiste, ainsi que les anarchistes, et toutes sortes d’autres tendances groupusculaires dominaient idéologiquement et matériellement le mouvement. Les militants pouvaient parler pendant des heures de révolution, de socialisme, de pouvoir ouvrier, etc., sans être vraiment contredits ni réduits au silence. Ils avaient même un auditoire attentif ou en tout cas curieux.
Ils ne combattaient pas pour une réforme de l’université, ils prônaient la disparition de l’université, la fin de la division entre le travail manuel et intellectuel, etc. ; ils avaient une rhétorique anti-autoritaire (même les mao-staliniens) et prétendaient au minimum contrôler le contenu des cours, introduire des méthodes pédagogiques révolutionnaires, organiser des contre-cours, etc. Ils ne voulaient pas être les « contremaîtres » ni les « chiens de garde » de la bourgeoisie. Une fac parisienne accueillit même une université populaire qui se tint pendant les sacro-saintes vacances universitaires.

Près de quarante ans ont passé. L’extrême gauche (ce qu’il en reste : les trotskystes - puisque les grandes organisations maoïstes ont heureusement disparu) est devenue célèbre pour sa capacité à manipuler des assemblées générales, à utiliser des mouvements pour satisfaire ses objectifs politiques propres (grosso modo pour la LCR et le PT (6) : faire pression sur la gauche pourrielle pour qu’elle s’unisse et revienne au pouvoir afin que plus tard l’extrême gauche la déborde - ce qu’elle ne fait jamais). Et tout le monde sait qu’un certain nombre de dirigeants étudiants et lycéens trotskystes ou maoistes sont ensuite entrés au PS et ont fait carrière dans l’appareil d’Etat, chose qui semblait inimaginable en Mai 1968.
Lors du mouvement de 1986, il était évident que les étudiants ne se préoccupaient déjà plus du contenu idéologique des études, ne cherchaient plus à combattre les méthodes pédagogiques réactionnaires des professeurs. Les enseignants eux-mêmes, s’ils étaient assistants vingt ans plus tôt, étaient rentrés dans le moule universitaire, et se montraient peu soucieux de mettre en danger leur carrière ou tout simplement leur train-train quotidien.

Les étudiants ne voulaient plus changer la société (ou ne laissaient plus leurs porte-parole prétendre que tel était leur objectif) et cherchaient un boulot pas trop ennuyeux et pas trop mal payé. Ils voulaient plus de bourses, plus de profs, des amphis et des salles de classe plus grands et plus modernes, etc. (revendications typiques de l’UNEF).

Démocratie et Coordinations

D’un autre côté, un phénomène potentiellement positif est apparu depuis 1986 : ils ne voulaient plus être manipulés par les groupes d’extrême gauche et essayaient d’imposer des procédures démocratiques dans les assemblées générales, même s’ils ne réussissaient pas toujours à contrer les manœuvres habiles des militants organisés, d’autant plus que, dans les années 90, certains d’entre eux (LCR, JCR) commencèrent à prétendre que leur appartenance partidaire était en quelque sorte devenue secondaire et qu’ils étaient « au service du mouvement » avant tout.

Les étudiants commencèrent à créer des « Coordinations » supposées être indépendantes des partis et des syndicats. C’est pourquoi aujourd’hui, au lieu que les syndicats étudiants squelettiques tiennent le haut du pavé, il apparaît régulièrement des structures d’auto-organisation étudiantes qui tentent de limiter les manœuvres des professionnels de la politique. Lors de ce dernier mouvement, si l’on en croit ce qu’écrivent les JCR et la Fraction de LO, ces Coordinations ont fait suite aux premières coalitions syndicalo-politiques du mois de janvier (qui regroupaient dans une fac, par exemple, 3 personnes de la JCR, une de la CNT, une de Sud Etudiants, et une de la Fraction de LO). L’objectif affiché était de créer un comité de grève dans chaque fac comprenant des délégués élus et révocables et d’organiser à l’échelle nationale un Comité national de grève. Lors du mouvement de 2006, la Coordination nationale étudiante s’est réunie chaque semaine dans une ville différente, et le nombre de ses délégués n’a cessé d’augmenter, passant de 200 à plus de 500, mais retombant à 200 pour la dernière réunion nationale, celle de Nancy. Apparemment les délégués n’étaient pas toujours élus de la façon la plus démocratique et leur élection résultait parfois de compromis de couloirs entre les différentes forces politiques, les syndicats étudiants et les étudiants apartidaires. En d’autres termes, les délégués étaient parfois choisis plutôt qu’élus par les assemblées générales. La Coordination de Poitiers s’est, par exemple, un moment retirée de la Coordination nationale à cause de son manque de démocratie interne.

De plus, la Coordination n’apparaissait pas toujours, aux yeux des étudiants les plus actifs, comme une structure issue de la base. Selon un gréviste : « Après chaque Coord on apprenait lors de l’AG locale qu’on nous parachutait des ordres de trucs à faire (le coup des deux actions du mardi et du jeudi, ou les revendications qui évoluaient par exemple) et personne ne savait vraiment ce qui se passait. » Mais sa critique va plus loin plus car il écrit : « Il m’a plutôt semblé qu’au lieu d’un apport démocratique, c’était au contraire une sorte d’assemblée assez déconnectée de la base qui projetait ses vues sur le mouvement et essayait d’y plaquer des choses qui ne correspondaient pas du tout à ce que pouvait vouloir la “base”. Quand le mouvement était fini et que les étudiants n’étaient plus dans les AG, la Coord a continué à vivre... Ça ressemblait clairement à une lutte d’influence entre les différents groupes politico-syndicaux, de l’UNEF à l’extrême gauche... Et pour avoir participé à la lutte pendant plus d’un mois et demi je peux te dire clairement qu’aucun des étudiants (moi y compris) ne comprenait quoi que ce soit à ce qui se passait à la Coord ! »

Il m’est difficile de trancher sur cette question, faute de contacts réguliers et étendus avec des étudiants durant le mouvement. Néanmoins, il me semble que cette volonté de contrôle démocratique, même limitée, par la base étudiante n’existait absolument pas en 1968. C’est ainsi que Daniel Cohn-Bendit, qui à l’époque se disait anarchiste et fut mis en avant par les médias, put avoir un poids démesuré sur certaines décisions du mouvement, sans être sous le contrôle permanent d’AG et d’une Coordination nationale qui lui auraient donné un mandat précis, sans avoir à rendre de comptes sinon à un petit groupe de ses camarades du Mouvement du 22 mars. Des dirigeants comme Jacques Sauvageot (UNEF) ou Alain Geismar (SNESUP), tous deux membres du PSU (auquel appartenait Mendès-France et un certain nombre de notables qui rejoindront ensuite le PS), étaient en fait à la tête d’organisations bureaucratiques, dont le fonctionnement n’était pas si éloigné des syndicats étudiants et enseignants d’aujourd’hui.

En 2006, il semble qu’il ait été difficile de fixer des mandats clairs aux porte-parole de la Coordination nationale étudiante et donc encore plus complexe d’exercer un contrôle sur les rares mandats qu’elle a distribués. Comme l’écrit un gréviste « il ne semble pas s’être dégagé dans ce mouvement de centre de décision visible et reconnu par les étudiants (à part notre “ami” Bruno Juliard, mais là encore, la plupart des étudiants ont appris son existence à la télé plutôt que dans les AG). La Coordination nationale était pour la plupart des participants à la base (je ne parle pas des militants politiques), un organe ayant pour rôle de coordonner, c’est-à-dire échanger des informations et donner des grandes lignes, plutôt qu’un organe réellement décisionnel ou ayant un quelconque pouvoir. »

L’apparition du chômage de masse et ses effets

Le fait qu’aujourd’hui la plupart des étudiants aient des parents moins aisés que ceux de Mai 68 aurait pu pousser les plus démunis à s’opposer à des méthodes de lutte radicales qui faisaient peser une lourde menace sur leur avenir professionnel : il semble que cela n’ait pas été le cas, du moins dans la petite minorité active qui a participé aux AG. Mais la question reste ouverte en ce qui concerne l’immense majorité des étudiants-travailleurs qui ne sont pas venus à la fac, ont continué à travailler pour gagner leur vie et n’ont pas fait entendre leur voix. De fait, parmi les étudiants mobilisés, et notamment les antibloqueurs, on trouvait parfois une plus grande proportion d’enfants de « bourges » ou de « petits-bourges » que de prolétaires. Cela a du moins été la situation à Tours, ville d’importance moyenne qui n’est généralement pas à l’avant-garde des luttes sociales, même s’il y avait eu déjà un mouvement assez important contre la réforme du LMD (licence master doctorat). Néanmoins, il faut signaler qu’il existait aussi un groupe significatif d’étudiants, ceux dont la situation se situait entre celle des plus aisés et des plus précaires, qui hésitait et ne voulait pas que la lutte nuise à leurs études et leurs diplômes.

C’est pourquoi, même si jusqu’à 60 universités sur 84 ont été bloquées, on a pu percevoir certaines tensions entre les étudiants, tensions qui sont devenues plus évidentes après le retrait du CPE, objectif officiel du mouvement pour les médias et les syndicats d’étudiants et de salariés. Ces divergences, voire ces tensions, n’ont pas été seulement entretenues par les médias, la droite et l’extrême droite, mais elles sont apparues dès le début, au sein même des opposants au CPE. Aujourd’hui, la peur du chômage domine chez les jeunes, y compris chez les adolescents qui sont en lycée général ou en lycée technique. Un sentiment croissant d’insécurité et d’incertitude les mine, sentiment parfois entretenu par les angoisses de leurs parents ou leur situation précaire, phénomène très minoritaire en 1968. Ce sentiment d’insécurité a pu à la fois et paradoxalement :

- nourrir le mouvement (car les fils d’ouvriers et des petits bourgeois salariés ne veulent pas devenir des prolétaires et donc s’opposent à toute mesure gouvernementale qui renforcerait la précarité déjà existante),
- mais aussi lui imposer certaines limites : une revendication simple et réaliste (le retrait du CPE) a pu sembler plus convaincante que des objectifs justes mais plus généraux comme l’amnistie pour les « émeutiers » condamnés en novembre, l’abrogation de toute la loi sur « l’égalité des chances », la lutte contre le CESEDA (la nouvelle loi Sarkozy sur l’immigration), etc.
- Le poids des appareils

En tout cas, si l’on en juge par la fréquentation des manifestations, les lycéens et étudiants ont massivement choisi... de ne plus descendre dans la rue après le retrait du CPE, le 10 avril, et ce bien que la Coordination nationale étudiante ait maintenu ses appels à la grève reconductible. Du jour au lendemain, le nombre de manifestants a été divisé par 100 - même si les vacances scolaires ont également joué un rôle dans la démobilisation d’autant plus qu’elles n’ont pas lieu au même moment sur tout le territoire. Certes, la Coordination nationale était plus représentative des étudiants les plus radicaux ; la démobilisation a cependant montré le poids des appareils bureaucratiques des syndicats d’étudiants et de salariés. Lorsque ces appareils ont décidé que le mouvement devait se terminer, ils ont réussi à faire accepter leur décision par les étudiants, sans vraiment susciter un rejet massif contre eux, et sans que la manœuvre apparaisse au grand jour. Seule Julie Coudry, de la Confédération étudiante, annonça la reprise des cours avant même que les AG se réunissent. Bruno Julliard fut beaucoup plus subtil (et manœuvrier) puisqu’il déclara que la « décision appartenait aux étudiants et aux assemblées générales », ce qui pouvait sembler très « démocratique »

Parité et « minorités visibles » (7)

La participation des jeunes filles au mouvement et à sa direction a été massive. Pour la première fois, semble-t-il, la parité s’est imposée dans les tribunes des AG, dans le choix des porte-parole. Il s’agit d’un formidable pas en avant par rapport à Mai 1968 où les jeunes filles et les femmes étaient cantonnées à des tâches subalternes, ce qui explique en partie le développement d’un mouvement féministe à cette époque, même si ses tendances radicales ont aujourd’hui disparu ou se sont dissoutes dans la social-démocratie, des associations ou de confortables niches universitaires. En 1968 les jeunes issus de l’immigration africaine et nord-africaine étaient pratiquement absents des facultés et les lycées. En 2006, leur présence a été significative y compris dans les Coordinations, sans qu’ait pour autant été mise en place une politique de quotas « ethniques », politiquement correcte.

Revendications

En 1968, le mouvement étudiant avançait peu de revendications, à part la libération des personnes emprisonnées, et l’expulsion des flics des campus universitaires ou des facultés. En 2006, le mouvement s’est structuré autour de plusieurs revendications concrètes et précises (retrait de la loi sur l’égalité des chances dont le CPE, retrait du projet de loi Sarkozy sur l’immigration, amnistie pour les « émeutiers » de novembre, démission du gouvernement), ce qui paradoxalement a tué le mouvement quand l’une d’elles (le retrait du CPE) a été satisfaite - même si d’autres facteurs ont bien évidemment joué un rôle de frein (usure et essoufflement du mouvement, absence de solidarité massive des salariés, étouffoir des organisations syndicales, vacances scolaires, etc.).

Communication et propagande

La communication politique en Mai 68 se faisait essentiellement par tracts, grâce à la presse d’extrême gauche et au journal Action. Certaines radios (RTL, Europe 1) ont joué un rôle important aussi quand leurs journalistes se sont plus ou moins mués en porte-voix du mouvement. Aujourd’hui la communication politique dédaigne généralement le papier et se passe par SMS, emails, blogs, sites consacrés au mouvement et textes envoyés par Internet sur Indymedia et autres médias alternatifs. Et quand la communication passe encore par le papier, il s’agit (du moins pour les lycéens) plutôt d’autocollants de toutes les couleurs et de toutes les orgas que l’on colle sur ses vêtements ou de petits « flyers » contenant juste un mot d’ordre ou quelques phrases courtes et les rendez-vous de manif.

Au niveau de la propagande écrite, on peut noter que les organisations dites d’extrême gauche ou libertaires n’ont guère été réactives, à part la CNT-Education qui a sorti un quotidien pendant les luttes. Quant aux grands médias nationaux (radios, quotidiens et télévisions), on ne peut pas dire qu’ils aient beaucoup sympathisé avec la frange la plus radicale du mouvement et qu’ils se soient fait écho des revendications de la Coordination nationale étudiante. Ils ont préféré mettre en avant systématiquement le visage et les propos des dirigeants les plus modérés (Julliard pour l’UNEF, Stoeckel pour l’UNL et Coudry pour la Confédération étudiante) et ont fait semblant de découvrir l’ensemble des revendications étudiantes seulement APRES le retrait du CPE, le 10 avril, quand certaines facs ont tenté, contre vents et marées, de maintenir la mobilisation.

Deux issues radicalement différentes

Au lendemain de Mai 68, les participants aux mouvements étudiant et lycéen avaient l’impression que rien ne serait plus jamais comme avant ; que de nouvelles formes d’organisation étaient nées (les comités d’action) ; que l’extrême gauche allait pouvoir créer un grand Parti, voire comparaient Mai 68 à Février 1917 ! C’est ainsi que deux chefs trotskystes (Daniel Bensaid et Henri Weber) écrivirent un livre intitulé Mai 68, une répétition générale et deux dirigeants maoïstes (Alain Geismar et Serge July) un ouvrage intitulé Vers la guerre civile. On sait ce qu’il advint de leurs prévisions.... Au lendemain du mouvement de février-avril 2006, les étudiants les plus militants ont la gueule de bois. Le mouvement s’est clairement terminé par une victoire partielle, mais la loi sur l’égalité des chances reste en place, ainsi que le gouvernement qui l’a promulguée. Et si les socialistes aux dents longues essaient de capitaliser pour les prochaines élections, si tous les partis de gauche et d’extrême gauche espèrent recruter, au moins comme en 2002, on est plutôt dans le brouillard question grandes espérances sociales ou révolutionnaires.

La dimension européenne

En 2006, la France est beaucoup plus intégrée à l’Europe d’un point de vue économique et politique qu’elle ne l’était il y a quarante ans. Même si le mouvement étudiant et les grèves de mai 1968 eurent un impact important au niveau européen (8), on peut supposer qu’aujourd’hui Chirac et Villepin ont subi une forte pression (en dehors de celle de la majorité et du MEDEF) des autres gouvernements européens pour qu’ils mettent fin à ce mouvement. En 1968, il est peu probable que De Gaulle aurait ne serait-ce qu’écouté un conseil amical de ses homologues allemands ou italien.

En 2006, l’intégration européenne est telle que les quelques droits dont disposent encore les salariés français apparaissent comme inadmissibles aux grandes entreprises et aux gouvernements européens. Il ne fallait pas qu’un mouvement de la jeunesse précarisée en France puisse donner des idées, sur le moment ou dans quelques mois, aux dizaines de millions de jeunes précaires de Dublin à Varsovie, de Madrid à Stockholm. En effet, dans les autres pays européens, il est non seulement beaucoup plus facile de licencier un salarié, mais les régimes d’assurance maladie, de chômage et de retraite sont bien plus défavorables, et le droit de grève est beaucoup plus réglementé qu’en France. Si les tentatives de la droite d’aligner le droit du travail français sur le droit des autres pays d’Europe ont pour le moment partiellement échoué, il semble évident que l’offensive va se poursuivre, et pourra être menée y compris du côté de la gauche (c’est ainsi que le projet de Sécurité sociale professionnelle de la CGT est tout à fait compatible avec la « flexsécurité » que prônent le patronat et la droite).

Le légalisme de l’extrême gauche

Un glissement politique s’est opéré. En Mai 68 toutes les organisations léninistes (trotskystes et maoïstes) comme anarchistes luttaient pour la « révolution », même si elles mettaient derrière ce mot des contenus divers et contradictoires. En 2006, ce sont les organisations libertaires (à l’exception de la très sage Alternative libertaire et de la CNT dont la propagande générale fut assez traditionnelle) qui ont repris ce discours, ainsi que les courants que l’on peut qualifier d’ultragauches et d’« autonomes », refusant de se laisser enfermer dans des revendications ou des réformes et tentant de pousser le mouvement vers un très improbable affrontement avec l’Etat et un débordement des syndicats et partis de gauche, qui n’ont pas eu lieu. En effet, tout comme en Mai 68 et dans les années 70, en France du moins, jamais le niveau d’organisation des manifestants ou des organisations d’extrême gauche n’a été tel que l’on puisse parler d’un véritable affrontement avec l’Etat. A ma connaissance, il n’y a qu’au Japon, dans les années 60, que l’on a pu assister notamment autour de la construction d’une nouvelle piste de l’aéroport de Narita et avec un fort investissement de la population paysanne locale, à de véritables batailles rangées qui ont duré des années entre des policiers casqués, armés de boucliers et de matraques et des milliers de manifestants tout aussi bien équipés qu’eux. Il s’agit, au mieux, de combats de quelques petits groupes minuscules contre une police de plus en plus équipée et de plus en plus nombreuse, au pire de jets de pierres ou de cocktails Molotov qui ne représentent que des piqûres de moustiques sur la carapace de l’appareil de répression.

Le glissement politique de l’extrême gauche vers une activité électorale respectable l’amènera sans doute inéluctablement à des alliances électorales avec le PC, les Verts ou même le PS. Déjà les élus trotskystes au Parlement européen avaient été obligés d’adhérer à un groupe parlementaire dit de la Gauche unie, sous peine d’être privés de tout moyen d’agir dans la structure étatique européenne. Ce légalisme croissant aura sans doute des conséquences s’il apparaît des mouvements sociaux plus radicaux à l’avenir, les trotskystes poussant à une perspective institutionnelle, les autres luttant pour une solution plus radicale... sans en avoir les moyens organisationnels et sans avoir non plus beaucoup réfléchi à ce que serait une autre société, qu’on l’appelle communiste ou libertaire. Dans la mesure où la perspective d’une insurrection du type Octobre 1917 en Russie ou Juillet 1936 en Espagne semble fort éloignée, voire carrément impossible, on risque de se trouver face à des minorités qui iront au casse-pipe toutes seules, dans l’espoir d’entraîner des masses qui ne les suivront pas.

A une échelle minuscule, on a vu comment après le retrait du CPE les éléments les plus radicaux ont été totalement déboussolés et n’ont su que prôner un durcissement du mouvement (9), ou invoquer comme un mantra une grève générale qui n’avait pas réussi à s’imposer en trois mois, plutôt que d’envisager une retraite en bon ordre, pour préparer de nouveaux combats.

Du stalinisme au néostalinisme

En 1968, le Parti communiste français était un parti monolithique, complètement inféodé idéologiquement et matériellement à la bureaucratie soviétique. Aucune tendance significative ne pouvait exister au sein de l’appareil, avoir un droit d’expression publique, des publications, etc. Dans les années 60, l’Union des étudiants communistes connut plusieurs scissions-expulsions de tendances trotskystes ou maoïstes, et on ne peut pas dire qu’elle prit des positions en pointe dans les luttes étudiantes et lycéennes de 1968. Enfin, il existait une solide haine des jeunes staliniens contre tous les « gauchistes » qualifiés de « fils de bourgeois », etc. Le PCF utilisait fréquemment la violence physique dans les manifestations et les quartiers ouvriers contre ses adversaires de gauche. Cependant, à l’époque, le PCF apparaissait encore comme le « parti de la classe ouvrière », et cette influence sociale prépondérante a pu pousser de nombreux jeunes à rejoindre le PCF, peut-être pas immédiatement après 1968, mais certainement dans les années 70.

En 2006 le PCF est divisé en plusieurs tendances et les trotskystes peuvent militer à drapeau ouvert... à la base du PCF. Lors du dernier mouvement, les lycéens et les étudiants communistes n’ont pas fait l’objet d’un rejet massif de la jeunesse, même si leur présence et leur rôle au sein de l’UNEF ont pu être critiqués ; dans certains coins (notamment à Lille) les militants CGT locaux ont mis leurs locaux et leurs photocopieuses au service du mouvement étudiant quand ils n’ont pas envoyé quelques salariés prêter main forte aux étudiants dans le cadre des actions coups de poing ; d’innombrables lycéens arboraient des autocollants du PCF à côté de ceux de la LCR, etc. Non seulement le PCF ne s’est pas discrédité auprès d’une partie de la jeunesse en 2006 comme cela se passa en 1968, mais il y a tout à craindre qu’après son flirt avec l’altermondialisme depuis quelques années, sa vigoureuse campagne pour le « non » au Traité constitutionnel européen, et les yeux doux qu’il fait à la LCR, le parti stalinien passe de nouveau pour un parti « combatif ». Le projet d’un Rifondazione Comunista à la française (le PRC a réussi à phagocyter l’essentiel de l’extrême gauche italienne) n’est pas du tout irréaliste, d’autant plus qu’il coïnciderait avec ce que souhaitent une partie des dirigeants de la LCR sans compter plusieurs microgroupes trotskystes qui y ont déjà déposé quelques œufs, au cas où... Enfin, bien que son influence électorale soit sans commune mesure avec ce qu’elle représentait en 1968, rien n’interdit de penser que le PCF fasse un bon score électoral parmi les étudiants et lycéens en âge de voter qui ont participé aux mobilisations anti-CPE. Le spectre de la menace de la présence d’un Le Pen au second tour ne les empêchera sans doute pas de vouloir sanctionner la droite et les « soc’ dem’ » en votant extrême gauche ou PCF au premier tour.

L’extrême droite

En 1968, l’extrême droite était groupusculaire et en tout cas inexistante sur le plan électoral. Elle faisait le coup de poing au Quartier latin et dans quelques facultés, mais n’avait aucun poids politique à l’échelle nationale. Elle ne fut jamais capable de briser aucune manifestation étudiante, même celles contre la guerre du Vietnam. En 2006, le Front national de Le Pen, le Mouvement national républicain de Bruno Mégret et le Mouvement pour la France de Philippe de Villiers représentent une force électorale considérable (plus de 5,5 millions de voix), répondant aux sentiments xénophobes et au désarroi d’une partie de la population face à la persistance du chômage. Seul l’absence de proportionnelle limite le pouvoir de nuisance de l’extrême droite. Néanmoins, l’extrême droite n’a pas été capable de mobiliser les anti-grévistes et encore moins de casser la grève de février-avril, même si des groupuscules comme le GUD ont pu faire le coup de poing ici ou là. Ou si le bruit a couru qu’une centaine de fachos patrouillaient autour de la Sorbonne. Cela ne veut pas dire que l’extrême droite ne désirait pas jouer un rôle, simplement qu’elle n’a pas encore les forces militantes suffisantes pour le faire dans la jeunesse et qu’elle préfère - pour le moment - les campagnes électorales aux affrontements de rue.

Un régime en crise

En 1968, la Cinquième République n’avait que dix ans, De Gaulle paraissait inoxydable et les institutions, dans leur principe, n’étaient remises en cause, à gauche, que par une infime minorité (10). Le mouvement étudiant, puis la grève générale de 1968 firent voler en éclats le mythe de l’invulnérabilité gaulliste, mais la droite gagna haut la main les élections de juin. En 2006, la droite est divisée, le gaullisme n’est plus qu’un lointain souvenir. Il n’existe aucun personnage politique capable de fédérer les fractions de la droite et du centre. La Cinquième République est en crise et l’objet de critiques beaucoup plus virulentes et crédibles pour la masse de la population, qu’il y a quarante ans, y compris dans le camp démocratique bourgeois.

Malgré cela, durant la crise de février-avril 2006, les partis de gauche ont joué à fond la carte de la légalité républicaine : le PS a avancé l’idée que le Conseil constitutionnel pouvait rejeter l’article 8 portant sur le CPE ; puis les partis de gauche et les syndicats en ont appelé à l’« arbitrage » du président de la République, comme si celui-ci était digne de respect. Il est difficile d’imaginer, de la part de la gauche, une compassion plus grande pour un régime aussi affaibli et divisé. Une telle complaisance nous annonce ce que sera la politique des partis de gauche s’ils gagnent les élections de 2007.

Y.C. (Ni patrie ni frontières) 2/9/2006

Remerciements : ce texte a été soumis à plusieurs camarades qui m’ont soumis leurs désaccords, leurs suggestions et leurs critiques. Qu’ils et elles en soient ici remerciés, même si je n’ai pu tous les contenter !

P.S. : Du côté partidaire (trotskyste), le meilleur bilan national des mouvements contre le CPE est certainement le n° 45 (mai-juin 2006) de la revue Convergences révolutionnaires éditée par la Fraction de LO. Cette publication contient de nombreuses informations et analyses concrètes sur les mouvements dans différentes régions de France et pose des questions politiques essentielles pour le mouvement, notamment celles de son organisation démocratique, de sa direction, de la tension entre « actions directes » d’avant-garde et liens avec les salariés, voire avec les organisations syndicales qui tentent de les encadrer, etc. Pour ce qui concerne la mouvance apartidaire, plusieurs bilans locaux détaillés ont été réalisés notamment à Avignon (Infokiosk), Caen (SIA) et Grenoble (Les enragé-e-s mènent le bal) comme en témoignent les extraits publiés dans ce numéro spécial de Ni patrie ni frontières. Mais il existe certainement beaucoup d’autres textes et témoignages sur Internet dont nous essaierons de signaler l’existence.

Notes

1. Cette vision est entretenue à chaque commémoration de 68 par les grands médias. On notera aussi l’influence de la mode « pro-situ » dans les milieux anarchistes, libertaires, « autonomes » et « ultragauches ». Que cela ait été ou non l’intention de leurs auteurs, les textes de l’Internationale situationniste ont contribué et contribuent encore à la mythification de Mai auprès des jeunes générations actuelles, qui peuvent être séduites par le radicalisme verbal. Certains de ces textes ont le mérite de tenter d’exprimer (sur le papier) une révolte radicale contre le système capitaliste, une rupture, sans se préoccuper constamment de définir des manœuvres tactiques vis-à-vis des appareils syndicaux et politiques. Mais ils ont surtout une influence « littéraire » comme on peut le constater dans de nombreux tracts ou textes diffusées cette année pendant le mouvement anti-CPE. Le style « radical chic » fleurit y compris chez des gens qui exècrent les « anciens combattants » de 68.

2. Ainsi Libération du 21 avril 2006, dans un portrait de Karl Stockel, dirigeant de l’UNL, évoque le mouvement de 2006 comme un « mini Mai 68 ». On pense au personnage de Mini Moi dans les films d’Austin Powers, copie conforme nanesque d’un personnage lui-même mégalomane et caricatural...

3. Ce mouvement est fortement influencé par la vision propagée dans ces milieux par les situationnistes, cette minuscule avant-garde artistico-politique... qui ne cessa de dénoncer les autres avant-gardes.

4. Des dizaines de milliers de gens décidaient unilatéralement de baisser leurs factures d’électricité, le prix de leurs tickets de bus, etc.

5. Interviewé par Michel Field sur LCI le samedi 2 septembre 2006 dans l’émission « Oui/Non », Olivier Besancenot a commis un gros mensonge en prétendant que, durant le mouvement de février-avril 2006, les grévistes étaient favorables aux votes à bulletins secrets ! C’est la droite, l’extrême droite, l’administration et les antibloqueurs qui réclamaient de tels votes - pas les grévistes !

6. LO étant un groupe à part qui n’hésite pas à mettre fréquemment la droite et la gauche sur le même plan dans sa propagande, tout en appelant à voter parfois pour la gauche, ou en refusant de donner des consignes de vote... sans pour autant défendre une position abstentionniste !

7. Cette expression est à l’image de la novlangue bureaucratique : un excellent révélateur de l’invisibilité des problèmes sociaux et de classe.

8. N’oublions pas cependant que le mouvement étudiant allemand commença en 1967, le mouvement étudiant italien en 1966 et, hors d’Europe le mouvement étudiant contre la guerre du Vietnam prospéra dès 1965 aux Etats-Unis. Mai 1968 est donc loin d’être un coup de tonnerre dans un ciel serein.

9. A Toulouse, on a vu une AG étudiante voter la suppression du capitalisme...

10. François Mitterrand dans Le coup d’Etat permanent et André Chandernagor dans Le Parlement pour quoi faire ? avaient pourtant décortiqué tous les mécanismes antidémocratiques de ce régime présidentiel... qu’ils encenseront après 1981. Quant au PCF, qui avait toujours dénoncé la Cinquième République en présentant même le coup de 1958 comme un putsch fasciste, il n’a pas hésité à accepter des responsabilités ministérielles après 1981 sous prétexte de « réalisme ».
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