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Questionnaire sur les mouvements anti-CPE de février-avril 2006 (11)

mardi 19 septembre 2006, par Yves

Réponses d’une étudiante d’Avignon

Ce texte est extrait d’une brochure intitulée « Contre le CPE et son monde » publiée en juin 2006 par les Editions impossibles. Pour l’obtenir, veuillez écrire à impossibles@no-log.org

Une camarade rencontrée pendant le mouvement dit anti-CPE nous a fait parvenir en mai ses réponses au questionnaire de la revue Ni patrie ni frontières. Elle n’a pas répondu aux questions qui lui semblaient « trop chiantes » ou à celles dont la réponse semblait trop évidente (« Le retrait du CPE était-il l’unique revendication ? »). Nous nous sommes contentés d’ajouter quelques notes explicatives. (Les Editions Impossibles)

Appartenais-tu à un syndicat, un groupe, politique, une association avant le début du mouvement ?
Non.

Travailles-tu à temps partiel pendant tes études ? Es-tu boursière ?
Non.

Y a-t-il eu des luttes auparavant dans ta faculté ?
Il y a eu des mouvements en 2003, contre les reformes LMD, mais je n’y étais pas.

Y a-t-il eu des grèves dans d’autres lycées ou facs de ta ville ?
Plusieurs lycées étaient très mobilisés dans Avignon et les environs... la fac de Sciences était passablement mobilisée... les Beaux-Arts pratiquement pas.

Les “ émeutes ” de novembre ont-elles été discutées dans ton établissement ? Quels liens établis-tu entre les deux révoltes ?
Un combat contre l’oppression (qu’ils ont subie de manière particulièrement violente...), même haine du gouvernement, même ras-le-bol général, mais les moyens d’exprimer leur colère différents ... en gros... nous sommes tous des casseurs !

Le retrait du CPE était-il l’unique revendication ? Quelles étaient vos autres revendications ?
Le combat a débuté sur le CPE pour la plupart, mais à force de réflexions et de discussions, tous ont compris que ce n’était qu’une arnaque de plus, et que le problème était beaucoup plus profond... la liste des revendications tu la connais hein... mais ça pourrait se résumer à « à bas le capitalisme » et tous ses effets, forcément... puis à bas la démocratie aussi, évidemment ! ;) enfin pour moi en tout cas... pour le groupe dans son ensemble c’était évidemment plus modéré...

Qui les a rédigées ou mises en avant ?
Plus ou moins tout le monde... certains tenaient plus à un point qu’à un autre... mais bon je pense pas qu’on puisse détacher quelqu’un du lot...

Certains grévistes (y compris toi-même) ont-ils refusé d’avancer des revendications, considérant qu’elles limitaient le mouvement ?
Ça dépend de quelles revendications... c’est sûr que se contenter de revendiquer la mort du CPE sans revendiquer celle du capitalisme eût été stupide...(je parle bien, t’as vu...) y avait pas mal de revendications comme ça qui paraissaient inutiles, étant donné qu’on pouvait les raccrocher au grand tout qu’on disait rejeter dans son ensemble ... je sais pas si je suis très claire, mais bon j’me comprends...

Quels départements de la faculté ont été le plus mobilisés ?
La filière Droit était non seulement très peu mobilisée, mais en plus particulièrement hostile à toute mobilisation... sûrement parce qu’ils ne se considèrent pas comme des pouilleux des favelas1, eux... ! Non, plus sérieusement, sûrement parce que ceux qui vont dans cette filière sont attachés au respect des lois, de l’ordre établi... et que ça ne va pas de pair avec une remise en cause du système actuel, forcément... ! Par contre je ne vois pas de filière qui était largement plus mobilisée que les autres...

Quelle a été l’attitude des enseignants et du personnel de la faculté ?
Hmm... P. J.2 était trèèèès présent... ;) à part lui et quelques autres les profs ont été douloureusement absents... et le personnel... je pense que la plupart nous soutenait plus ou moins...

Qui a déclenché la grève ?
Dans la fac ça a été les étudiants... enfin les toutes premières mobilisations c’était essentiellement la filière STAPS et les syndicats étudiants (Amine notamment, oui oui c’est un syndicat à lui tout seul !)... C’est eux qui ont fait les premiers tracts, les premières AG et tout... mais après ça a été vite suivi et « repris en main » par les « non cartés » comme dirait N. [étudiant bloqueur]... enfin je crois...

Le conflit s’est-il étendu et comment ?
Ça s’est plus ou moins étendu dans la fac... les AG ont fini par être bondées, mais pour tout ce qui était actions et tout, on n’était pas tellement nombreux... ça s’est étendu par les tracts, les AG, les discussions je suppose... le fait qu’on soutienne les lycéens les a pas mal aidés à faire passer le message je crois, mais bon ils se débrouillaient très bien tout seuls...

Quelle a été l’originalité du mouvement dans ta ville par rapport à d’autres villes ?
L’humour Kalachnikov3 et la BIC4 et peut être le fait qu’on soit arrivés à faire quelques trucs quand même malgré cette ville merdique...

Quelles ont été les initiatives prises contre la grève ?
Le collectif « SOS fac bloquée » qui était plutôt remonté... l’administration qui a enchaîné les coups bas... les fachos on les a vus mais ils n’ont rien fait en fin de compte...

Quel a été le rôle politique des organisations extérieures à la faculté ?
Les syndicats ... bah leur but c’était de « maîtriser » le mouvement... enfin qu’on arrête de faire des actions sans leur accord, et qu’ils mettent leur banderole et leur SO devant les cortèges... ils se bouffaient le nez entre eux pour savoir qui était à l’origine de tout ça, et faisaient tout pour calmer ce joli petit monde... en gros leur rôle c’était de casser le mouvement... sauf les organisations libertaires qui elles étaient là pour nous noyauter... ;)

Que pensent les étudiants ou les lycéens de ces organisations ?
Syndicats caca !!

Quelles ont été les formes d’organisation pratiquées par les étudiants ou les lycéens ?
Une vie en communauté pendant deux mois qui a plutôt bien marché... après y’a eu des commissions très peu efficaces... décisions prises en AG ... organisation d’AG interpro...
Quels problèmes ont-ils rencontrés en s’organisant ?
Bah l’organisation justement c’était ça le GROS problème... on n’est jamais arrivés à s’organiser correctement, et ça a grandement limité nos actions, étant donné qu’on faisait toujours tout au dernier moment, qu’on était toujours à l’arrache... y’a quelques trucs qui ont fonctionné « spontanément » mais y’en a aussi beaucoup qui ont raté à cause de ça... on n’a pas l’habitude du groupe, surtout quand on était 60, 80, ça commence à faire pas mal de monde... et il faut trouver un moyen de mettre des choses en place sans jamais s’imposer en décideur, en prenant l’avis de tous, en faisant avec la fatigue et le manque de motivation parfois... enfin c’est super galère quoi, je pense qu’il faut beaucoup d’expériences de ce type pour arriver à quelque chose qui roule, ou alors un nombre plus réduit, je sais pas...

Quels sont les effets de la grève ?
Les exams ont été reportés de quelques semaines je crois... rien de bien méchant... les profs et l’administration j’pense qu’ils sont toujours autant copains-copains... bloqueurs et anti-bloqueurs c’était très tendu sur le moment, mais après... je suis pas retournée à la fac depuis sa réouverture mais bon à part des regards méchants, et la certitude que jamais on sera potes avec ces mecs là... pas grand-chose à signaler je crois...

Que pensent les étudiants grévistes des conséquences du conflit ?
Je pense qu’il y en a quelques-uns qui se sont réveillés... et beaucoup (trop) qui s’accrochent encore plus à leur sommeil du juste... et ceux qui réfléchissaient déjà un peu ont approfondi tout ça, et ne sont décidément plus aptes à se rendormir ! ;)

Quelle a été l’attitude des médias locaux ?
Bof... très bof... soit ils faisaient des trucs passables, sans grand intérêt, soit ils nous enfonçaient (cf. fac story5...)... à part quelques exceptions sûrement... ils étaient sûrement moins cons que les médias nationaux, mais en même temps c’est pas bien difficile...

Comment le moral des étudiants a-t-il évolué ?
C’était assez variable... suivant les heures de sommeil, les interventions pendant les AG, le nombre de manifestants... un pic d’euphorie le jour du vote officiel du blocage de la fac, et une descente aux Enfers les jours suivant le retrait du CPE, et la fin de l’occupation...

Y a-t-il eu des conflits parmi les grévistes ?
Euuuuh nooon nooon... tout le monde était d’accord... y’a jamais eu de souci là-dessus... nous formions un bloc ! ha ha la blague hein... oui pas mal de conflits... enfin c’était pas violent dans l’ensemble mais bon y’avait un peu trop de cocos pour que tout aille bien... :p je plaisante, oui donc voilà y’avait des différends entre syndiqués ou non-syndiqués, entre adeptes de la violence ou modérés, cocos et totos... enfin j’sais pas rien d’extraordinaire, ça vivait quoi...

Comment ont-ils été résolus ou affrontés ?
Discussions...

Quelle est la réaction de l’administration et des enseignements après la fin de la grève ?
Ils ont tout cassé nos tentes et ils nous ont virés... snif... et les enseignants je sais pas, ça fait trois mois que j’en ai pas vu un... :D

Que va-t-il se passer maintenant ?
Les cours et les exams ont repris normalement... je crois pas que les enseignants et l’administration vont être plus « souples » avec tous les étudiants qui ont manqué les cours... (eux qui sont à fond sur la souplesse et la flexibilité pourtant !!) apparemment la question d’un collectif ne se pose plus trop...6 mais en fait je sais pas vraiment, vu que je n’ai pas assisté aux dernières AG... mais bon même si ce n’est pas sous une forme officielle, il y a certainement des rescapés du mouvement qui continueront à informer et se mobiliser sur la fac l’année prochaine...

Que pensent les étudiants de l’expérience qu’ils ont vécue ?
Que ça procure un bien fou de discuter avec des gens qui te comprennent, et qui te considèrent pas comme une utopiste/extrémiste/terroriste... que ça fait beaucoup de bien d’agir enfin... que ça fait beaucoup de mal de voir à quel point les gens sont bornés, haineux et attachés à mort à leur vie de merde... que c’est quelque chose à vivre absolument en tout cas... j’ai rencontré les personnes les plus intéressantes et les personnes les plus effrayantes de connerie dans ce court laps de temps, très instructif... voilà pour la force... et faiblesses... le manque d’organisation, vraiment... enfin je sais pas s’il faut appeler ça l’organisation, peut-être qu’en ayant une grande expérience de la lutte on a moins besoin de poser les choses, mais là... on s’est épuisés et énervés trop souvent pour des broutilles, et on a laissé passer plein de choses importantes... un des points faibles aussi c’est de se laisser entraîner dans une routine de tracter, AG, manifester, et de plus prendre le temps de se poser pour continuer à réfléchir, à imaginer, à mettre en place des projets dans la durée...

Les filles ont-elles participé moins, autant ou plus que les garçons aux AG, aux actions, aux discussions ?
Autant bien sûr !!!!! si ce n’est plus...

Les organisations syndicales ou politiques ont-elles recruté pendant et après le mouvement ?
Oué elles s’en sont mis plein les fouilles... ! l’UNI surtout, grâce aux blocages... ;) La LCR ils ont d faire un bon recrutement aussi... SUD sûrement... enfin pas tellement sur Avignon en fin de compte... non ? et pour quelles raisons... pour avoir des autocollants et des bannières sûrement... j’ai jamais trop compris en fait... ! :p

Les comparaisons incessantes avec Mai 68 à chaque grand mouvement étudiant ou lycéen te semblent-elles pertinentes ou pas ?
Elles peuvent sembler pertinentes dans le sens où évidemment ceux qui se sont mis en lutte connaissent l’histoire de mai 68, et que c’est un évènement qui marque encore l’imaginaire de nombreuses personnes... alors oui la Sorbonne, les tags sur les murs... ça a peut-être une petite inspiration soixante-huitarde... mais réduire les mouvements à des copies de 68, avec des étudiants/lycéens qui ne rêvent de qu’une chose c’est rater les cours et foutre leur bordel... non c’est ridicule... le contexte actuel n’a strictement rien à voir avec celui de 68, et ce n’est pas une envie de révolution qui passera avec l’âge, c’est un ras-le-bol, et une remise en cause de toute cette société qui s’exprime(du moins sur le dernier mouvement...) alors forcément ça fait peur à toutes les huiles, que ce soient les politiques, les patrons ou les journalistes, et ils ont besoin de réduire ça à la reprise d’un vieil évènement, à une envie de s’amuser ou de tout casser, à un « conflit de générations » ou je sais pas quelle connerie... ils comprennent pas ce qui se passe( ou plutôt si ils ne le comprennent que trop bien et ils ont besoin de le détruire...), ils se raccrochent à ce qu’ils peuvent, à un sujet qui a été étudié mille et une fois et sur lequel on a écrit des centaines de bouquins, là ils sont sûrs de leur coup ! enfin j’sais pas, je délire peut-être un peu ! mais bon en tout cas à part quelques hommages à ce morceau plus qu’intéressant de l’histoire, je ne pense pas que ça ait un quelconque intérêt ou une quelconque justification de rapprocher systématiquement un mouvement étudiant ou lycéen et mai 68...

NOTES des Editions Impossibles

1 Terme qui a été utilisé par des anti-bloqueurs pour désigner les occupants de la fac d’Avignon (il est ensuite devenu le titre d’une feuille pour le moins satirique réalisée par des étudiants bloqueurs).

2 Secrétaire du SNESup et incontournable militant de la LCR : « P.J. arrondit ses fins de mois en faisant le prêtre-à-porter dans les mouvements gaucho-bobos avignonnais. P.J. explique dans les AG qu’il faut « conscientiser » les ouvriers et les jeunes des cités. En gros, selon P. J., ce sont des gens trop bêtes pour penser par eux-mêmes ! Heureusement que Super Coco est là ! », Le Pouilleux des favelas n°3, mai 2006.

3 Feuille anarchoïde potache de très mauvais goût réalisée par des étudiants qui se sont révélés occupants et bloqueurs. Elle se caractérise par un ton provocateur et usant d’un humour à moult degrés, de blagues et jeux de mots niais (militaires) le plus souvent antisémites, racistes, homophobes, sexistes, misogynes etc. .

4 Brigade d’Intervention Clownesque crée durant le mouvement sur le modèle de la BIC de Montpellier (qui aurait attaqué une Caisse d’épargne en la caillassant de plusieurs kilos de noisettes). Ses membres (reconnaissables à leurs nez rouges) sont notamment partis nettoyer la mairie d’Avignon à coup de brosses à dents.

5 Titre d‘un article du Vaucluse matin qui présentait l’occupation de la fac comme un lieu de débauches sexuelles et stupéfiantes en vase clos.

6 Les occupants ont, après le remplacement du CPE, abordé et débattu de la question de créer un « collectif », une « organisation » ou une « association » pour tenter de continuer la lutte.