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Questionnaire sur les mouvements anti-CPE de février-avril 2006 (10)

mardi 19 septembre 2006, par Yves

Interview d’un lycéen (Reims)

Travailles-tu à temps partiel pendant tes études ? Es-tu boursier ?
Je ne travaille pas, mais par contre je suis boursier et j’ai même de grosses difficultés à percevoir ma bourse.

Y a-t-il eu des luttes auparavant dans ton lycée ? En quelle année, sur quels objectifs ou quels problèmes particuliers ?
A ma connaissance, non. Par contre avec d’autres lycéens, il y a eu les manifs contre Le Pen en 2002, et en 2003 des manifs avec les salariés pour les retraites.

Y a-t-il eu des grèves dans d’autres lycées ou facs de ta ville ? Qu’est-ce qui les a déclenchées ?
Oui, en 1995 avec le CIP de Juppé. Il y a eu une AG au lycée Jean-Jaurès et ils ont tenté de faire le tour des lycées pour mobiliser. A ce moment-là, il y avait une Coordination étudiants/lycéens donc le mouvement était plus uni que lors du mouvement anti-CPE.

Les « émeutes » de novembre ont-elles été discutées dans ton établissement ? Y as-tu participé ou as-tu des copains qui y aient participé ? Quels liens établis-tu entre les deux révoltes ?
Pas officiellement (AG). Comme je viens d’un lycée professionnel, on est en majorité issu des couches populaires. On a tous été touchés par ça. J’ai des potes qui y ont participé. Moi non, mais j’ai participé aux rassemblements devant le tribunal. Effectivement il y a un lien entre les deux, c’est à dire un ras-le-bol de cette société et de la précarité. Suite aux émeutes, la seule solution proposée a été le CPE. Malgré l’absence aux manifs de ceux-ci, même si des personnes ont été directement ou indirectement impliquées les deux fois. Ils ont bien compris qu’on tentait de leur faire à l’envers. D’autres ont même une idée de slogan. Quand certains disaient « Le CPE c’est mieux que rien », eux scandaient « Le CPE c’est pire que tout. »

Le retrait du CPE était-il l’unique revendication ? Quelles étaient vos autres revendications ?
En général à Reims, oui. Cependant beaucoup demandaient le retrait total de la loi, des lois Fillon et de la future loi CESEDA, du rapport de l’INSERM sur la délinquance juvénile. De plus, moi et d’autres militions pour l’amnistie suite aux diverses répressions : loi Fillon, émeutes de Novembre, mouvement anti-CPE. On a même eu des retours favorables sur ce thème.

Qui les a rédigées ou mises en avant ?
A Reims, ça n’a pas trop été le cas à cause de la mainmise de l’UNEF, de l’UNL et de la CGT. Par contre, on a pu voir la LCR, l’OCL, la CNT et AL. Sur ces tracts on pouvait voir l’appel à la grève générale, même si au début beaucoup étaient contre. Au fil du temps cela a fait son chemin. Même si cela ne s’est pas concrétisé, il y a eu une prise de conscience positive pour l’avenir.

Certains grévistes (y compris toi-même) ont-ils refusé d’avancer des revendications, considérant qu’elles limitaient le mouvement ?
A titre personnel non, mais les institutionnels se sont contentés de maintenir le débat et le mouvement sur le seul CPE. En plus les médias avaient bien fait leur boulot.

Quelles sections du lycée ont été le plus mobilisées ?
C’est difficile à estimer, mais en tout cas plus au niveau des BEP. Sur la mobilisation de mon lycée, entre 5 à 10 % même si celui-ci a été bloqué. Comme la composition des lycéens se situe dans les couches populaires, mon sentiment est que le travail idéologique des gouvernements a fait son œuvre et que c’est le manque d’implication global qui a abouti à ce que les individus ne se sentent pas concernés. On voit bien que le fossé se creuse entre les couches de la société. Ce qui ressort comme réflexion c’est : A quoi bon !!!
Combien de lycéens comporte ton établissement ?
Environ 700.

Quelle est la composition sociale des lycéens ?
C’est assez multiculturel. On trouve une petit minorité de bourgeois. On a des élèves qui viennent de toute la région et au niveau de ma classe il y a une grosse majorité de filles, mais pour l ‘ensemble c’est du 50-50. Par contre, on trouve énormément de fils/filles de smicards, Rmistes et salariés, dont beaucoup sont boursiers. Je pense même une grosse majorité.

Quelle est l’influence du statut social ou de l’appartenance de classe des parents sur la lutte ?
Je pense qu’il y a eu une influence très forte, car c’est justement les classes les plus fragiles qui étaient absentes.

Quelle a été l’attitude des enseignants et du personnel du lycée ?
Au départ on ne savait pas trop. Par la suite le ressenti est mitigé. On retrouve toujours le clivage droite-gauche. Par contre au niveau des personnels non enseignants, on a plutôt eu un ressenti positif.

Quels lycées ont été le plus mobilisés ?
Je pense que le premier mobilisé et le dernier à tenir a été le lycée Libergier. On aussi eu Murigny (lycée technique) mais qui s’est essoufflé sur la fin. C’était sûrement dû à la situation géographique du lycée. Cependant je pense que les 13 lycées publics ont été perturbés, surtout le 13 mars, où là tout était bloqué. On a même eu 2 lycées privés qui sont rentrés dans la danse.

Peux-tu nous donner une estimation chiffrée ?
A vue d’œil, on avait entre 50 et 60 % de grévistes sur l’ensemble des lycées publics de la ville.

Quelle est l’influence du statut social ou de l’appartenance de classe des parents sur la lutte ?
Au global c’est quand même hétéroclite car on a même vu des fils et des filles de bourgeois se mobiliser. Par contre c’est vrai qu’au niveau des quartiers c’est resté plutôt calme dans l’ensemble.

Quelle a été l’attitude des enseignants et du personnel des lycées ?
En règle générale, les personnels non enseignants étaient solidaires. Du côté des proviseurs, c’était plus mitigé. Roosevelt, Murigny étaient pour, Clémenceau, Libergier, Chagall et Jean-Jaurès (sous la pression des parents) contre. Dans mon lycée il était neutre.

Qui a déclenché la grève ?
Je pense que ce sont les étudiants et les lycéens de Libergier qui ont pris les devants. Par contre au niveau des syndicats RAS.
Etant donné que c’est la fac de droit/éco qui a fait partir le mouvement, les lycéens ont suivi pour finalement être tous plus ou moins mobilisés. Par contre, aucun mouvement d’ensemble à la fac de sciences, où l’on retrouve l’UNI, même si à titre individuel, elle a aussi eu ses grévistes.
Mais par rapport à des villes comme Rennes, il y a eu un mois de retard à Reims. Ensuite, ça s’est étendu spontanément. Par contre, ça m’a gêné qu’il n’y ait aucune Coordination.

Quelle a été l’originalité du mouvement dans ta ville par rapport à d’autres ?
Comme il n’y a pas eu de Coordination, le mouvement a suivi tout simplement le mot d’ordre national. Mis à part les AG à la fac de droit/éco et dans quelques lycées, RAS.

Les propositions de la base ont-elles été prises en compte ?
Elles ont totalement été ignorées par les syndicats lycéens et étudiants. En gros, c’est eux qui avaient raison. Pour faire de la récup et gagner des adhérents, ils ont tout maîtrisé. Ils donnaient les mots d’ordre et il fallait suivre.

Quelles initiatives ont été prises pour obtenir le soutien d’autres gens que les grévistes ?
Sur Jean-Jaurès il y a eu des lettres envoyées aux parents. La fac a diffé devant certaines entreprises. Il y a aussi eu une opération péage gratuit, mais encadrée par les flics. Encore la méthode des institutionnels. Sinon il y a eu les manifs, mais c’est vrai que sur ce coup-là on est un peu passés à côté.

Quels ont été les moyens utilisés pendant la grève ?
Au niveau des moyens, on a tout fait sauf l’ANPE. Le siège de l’UDF a été pris pour cible avec des œufs et surtout celui du MEDEF. Il y a eu les blocages des lycées et de la fac de droit/éco, ainsi que de la gare et de l’autoroute. On a envahi la mairie de Reims. Sinon L’Union a eu droit à notre intervention, suite à l’article paru après les évènements du 4 avril. Pour la propagande, il y a eu les flyers et les tracts des institutionnels tout plats. Celui de l’OCL était bien plus intéressant.

Quelles ont été les initiatives prises contre la grève ?
L’Union a bien fait le relais du gouvernement. Dans certains lycées privés il y a eu des renvois par rapport à des personnes participant au mouvement. Il y a aussi eu une ou deux tentatives de tractage de la « droite » devant la fac mais sans plus. La police, quant à elle, a fourni une grosse répression le 4 avril à la gare et sur l’autoroute.
Enfin, le recteur a envoyé un courrier pour demander pour sanctionner l’absentéisme et le doyen de la fac a fait pareil.

Quel a été le rôle politique des organisations extérieures au lycée ?
En ce qui concerne la fac, où je n’étais pas présent, l’UNEF a tout capté. LO a fait un peu de récup et ils ont prêté un mégaphone. Au niveau des syndicats, la CGT a filé 200 euros à des gars de Clémenceau pour s’organiser. Ils ont imprimé nos tracts, sauf après le retrait du CPE. On a dit : c’est fini ! Sinon au niveau des libertaires, on a eu droit à une visite au barbecue de Jean-Jaurès et une grosse diffusion sur les manifs.

Que pensent les étudiants ou les lycéens de ces organisations ?
Ça dépend des gens. A Jean-Jaurès on a pu voir inscrit sur les poubelles : « UNL on t’encule !!! » Sinon les politiques font plutôt peur. Par contre les libertaires sont mieux reçus. Des gars m’ont dit que le fait qu’ils ne se présentent pas aux élections, ça leur donne plus confiance. Enfin pour les syndicats c’est non. La CFDT s’est même fait insulter par les jeunes.

Quels problèmes ont rencontrés les étudiants et lycéens en s’organisant ?
Il y a eu une absence d’AG étendues et surtout un manque de communication. En général on retrouve un manque d’implication.

Quel a été le rapport entre actions « légales » et « illégales » ? Comment ont-elles été perçues par les grévistes, les non-grévistes, etc., les salariés de la ville ?
Si on entend par « illégale » l’occupation des lycées, il y a eu une grosse part d’actions « illégales ». Il y a eu la manif par semaine, le reste se gérait à l’impro.
Quant à la perception de ces actions, on peut dire qu’en ce qui concerne les grévistes la plupart étaient OK, sauf peut-être pour l’autoroute. Les non-grévistes, eux, nous ont qualifiés de « délinquants », de « casseurs » qui empêchaient les gens de travailler. Pour ce qui est des salariés, beaucoup d’entre eux nous klaxonnaient en signe de sympathie, on a même vu des personnes descendre de leur voiture pour participer.

Quels sont les effets de la grève ?
Pour ce qui est des cours et des exams, je pense que pour beaucoup ça a été dur. Certains ont tout de même fait grève durant pas mal de temps.
Les rapports entre grévistes et non-grévistes ? Eh bien, pour moi il y aura un avant et un après. Les perceptions ont changé et je pense avoir perdu un ou deux potes. Pareil pour les blocages. Pour les profs, si je prends mon cas, pour certains je suis un délinquant. Avec ce mouvement ils ont dû vraiment apprendre qui j’étais. Sinon il y a un clivage idéologique qui ressort au grand jour. Donc tu vois qui te sourit et qui tourne la tête.

Que pensent les lycéens grévistes des conséquences du conflit ?
L’idée générale c’est que ça ne changera pas grand-chose. Il y a la même démarcation que pour ma réponse précédente.

Comment le moral des lycéens a-t-il évolué ?
Le moral a plutôt été bon et ça a été en s’accroissant jusqu’au retrait. Après le retrait, ça a beaucoup baissé. Les gars ont été vraiment déçus par le dénouement.

Y a-t-il eu des conflits parmi les grévistes ?
Non, chez les personnes de la base, puisque les « leaders » faisaient leurs magouilles entre eux, on a trouvé une grosse unité et une énorme unanimité.

Que va-t-il se passer maintenant ?
Pour les cours ça se passe ! Sinon y’a pas trop de problèmes avec les profs.

Que pensent les lycéens de l’expérience qu’ils ont vécue ?
Ils pensent que la lutte paye et que c’est la rue qui gouverne. Sérieusement. On peut faire vaciller le gouvernement. Ils en ont marre des manifs plan-plan, et de ce fait la radicalité s’installe. Par contre il y a eu deux grosses faiblesses, qui ont été l’élargissement des revendications et la peur du flic et des conséquences.

Que pourrait-on améliorer ou faire différemment la prochaine fois ?
Je pense à plus d’autogestion et par là même moins se fier aux institutionnels. La base doit décider et mieux se coordonner, par exemple en faisant des AG Lycées/Facs.

Quels liens (les lycéens) établissent-ils entre leur lutte et la situation sociale générale ? Quels liens établissent-ils avec les luttes des salariés ?
Beaucoup font le lien entre les émeutes, et maintenant il y a un ras-le-bol général du capitalisme et de la loi du marché avec son corollaire l’exploitation.

Des liens nouveaux et prometteurs ont-ils été tissés pour de futures luttes ?
Perso je n’ai pas de liens nouveaux. J’essaye de toucher tout le monde avec plus ou moins de retour.

Les filles ont-elles participé moins, autant ou plus que les garçons aux AG, aux actions, aux discussions ?
Aux AG je sais pas trop ; par contre, pour le reste elles ont beaucoup participé voire même plus que les mecs.

Les organisations syndicales ou politiques ont-elles recruté pendant et après le mouvement ?
Je pense pas trop, LO peut être ? C’est leur politique. Profiter de la vague de contestation pour faire de la récup.

Les comparaisons incessantes avec Mai 68 à chaque grand mouvement étudiant ou lycéen te semblent-elles pertinentes ou pas ?
Non, pas du tout car en Mai 68 c’est plus parti suite à des revendications d’ordre moral et sociologique. En plus, en 68 le mouvement ouvrier a suivi, pas là. Je pense même pas que ça nous soit passé par la tête. Enfin, en 68 c’était plus « révolutionnaire » et on en est pas encore là.