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A ceux qui désirent former un « nouveau parti anticapitaliste »

lundi 8 octobre 2007, par Yves

Ecrit en 2002, cet article reste pour l’essentiel encore d’une triste actualité. De nouveau la direction de la LCR veut créer un parti unitaire dans la précipitation, sur des bases électoralistes et floues. Et de nouveau elle cherche à éviter de discuter avec méthode, tranquillement, des questions qui fâchent. Souhaitons que sa nouvelle tentative ne soit pas liée à de sordides calculs boutiquiers et qu’elle donne lieu à de vrais échanges politiques.

lVoulons-nous :

- un parti centralisé et autoritaire ?

- un rassemblement de dogmatiques ?

- un vivier de carriéristes ?

- un nouveau PSU au service de la gauche plurielle ?

- un club de discussion sympa ?

Ou bien :

- un regroupement fraternel et égalitaire ?

- un parti laboratoire ?

- une organisation qui préfigure le socialisme démocratique ?

- un parti d’action pour les travailleurs ?

Suite aux manifestations massives de la jeunesse contre Le Pen entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2002, la LCR et d’autres groupes d’extrême gauche ont remis au goût du jour le thème de l’unité des révolutionnaires, d’un « grand parti des travailleurs », d’un « parti anticapitaliste, écologiste et féministe », ou même d’un nouveau « parti communiste ».

On ne peut que se réjouir de ces propositions unitaires, mais on doit en même temps se demander pourquoi, depuis des dizaines d’années que l’on essaye, en France et ailleurs, de le constituer, ce type de parti n’a jamais vu le jour.
La LCR et d’autres groupes affirment que la situation actuelle est pleine de promesses et que donc la constitution d’un tel parti est possible aujourd’hui. Admettons. Mais s’il suffisait d’un climat de forte instabilité politique, voire d’une grève générale pour que se crée un tel parti, pourquoi n’est-il apparu en France, ni en 1936, ni en 1945, ni en 1968 ? Les 3 millions d’électeurs pour Laguiller-Besancenot pèseront-ils davantage sur l’histoire que les 10 millions de grévistes de mai-juin 1968 ou les 3 millions qui occupèrent leurs usines en 1936, ou même les 200 000 militants (en majorité de gauche) qui menèrent la lutte clandestine et parfois armée contre l’occupation allemande ?
Il faut prendre un peu de recul et chercher les causes des échecs antérieurs de la « gauche de la gauche », des « révolutionnaires », des « mouvements anticapitalistes », peu importe le terme que l’on utilise.

LE BON PROGRAMME ?

La LCR propose d’organiser des forums de discussion pour créer ce nouveau parti. La suggestion est excellente, mais peut-on ignorer que des discussions ont déjà eu lieu au cours des trente dernières années, sous toutes sortes de formes, à la fois entre groupes révolutionnaires ou non (LO, la LCR, l’OCT, voire le PSU) mais aussi dans un cadre plus large, comme celui des comités d’action créés en mai 1968 ?

Et qu’est-il résulté de ces discussions ? Peut-on en tirer des leçons ?
Certes, on peut, comme les autruches, s’enfouir la tête dans le sable et se dire : « Peu importe que cela ait foiré autrefois, car ce coup-là ça va marcher », mais ne serait-il pas préférable de s’interroger sur les responsabilités et les erreurs de chacun afin de ne pas tomber dans les mêmes travers ?

Traditionnellement, et quelle que soit leur taille, les groupes révolutionnaires sont tous, chacun dans leur coin, persuadés qu’ils détiennent le « bon programme ». Selon eux, tout ce qui leur manque, c’est d’avoir une audience plus réceptive.
Mais, comment peut-on, au bout de dizaines d’années d’existence, se contenter de ce genre d’explications ?

Il semble assez évident que ces groupes ont dû commettre de très graves erreurs d’appréciation, sinon ils ne seraient pas aussi minoritaires dans la classe ouvrière, dont ils prétendent incarner les intérêts historiques, dans ce pays et à l’échelle de la planète, grâce à une « science » qui expliquerait tout : le marxisme.
Ne serait-il pas prudent de dresser, ne serait-ce que rapidement, le bilan des acquis et des faiblesses de chacun avant de vouloir s’unir tous ensemble ? Nul ne sait quand, et même si, il y aura un jour une révolution socialiste en France et à l’échelle mondiale. Une union précipitée des groupes existants risquerait de se faire dans la confusion la plus totale.

Et brandir la menace à court terme de l’avènement du fascisme, comme l’a fait Olivier Besancenot lors du dernier meeting de sa campagne présidentielle, en prétendant que Le Pen pourrait avoir 20 % de voix de plus dans 5 ans, n’est pas très sérieux.

On ne réalise pas l’unité, on ne milite pas avec un revolver sur la tempe. Il faut d’autres motivations que la peur (du fascisme, d’une guerre atomique, d’une guerre civile, d’un coup d’État, etc.) pour s’engager dans une lutte à long terme contre le capitalisme.

QUELLE DÉMOCRATIE INTERNE ?

Jusqu’à maintenant, les groupes révolutionnaires n’ont jamais pu coexister durablement avec plusieurs tendances ou fractions en leur sein. Toute l’histoire de l’extrême gauche en témoigne, en France comme dans les autres pays, dans les mouvements marxistes (...et même dans les mouvements libertaires). Ne faudrait-il pas y réfléchir un peu avant de proposer l’unité comme panacée ?
Que comptent faire ces groupes pour non pas « tolérer » mais accepter sincèrement des tendances en leur sein et au sein d’un parti plus gros ?
Comment vont-ils lutter contre le sectarisme et l’ignorance qu’ils propagent contre les autres tendances, marxistes ou libertaires, depuis des dizaines d’années ?
Et surtout : comment le nouveau parti que nous appelons de nos vœux préfigurera-t-il la société socialiste, démocratique, que nous voulons construire ?
Si l’on n’a pas au moins des embryons de réponses à ces questions, le nouveau parti risque non seulement de se trouver rapidement devant de graves problèmes de fonctionnement interne, mais surtout, ce qui est beaucoup plus grave, il découragera rapidement les nouveaux adhérents à ce projet.

ET LA RÉVOLUTION RUSSE ?

Le modèle principal des groupes trotskystes ou léninistes est celui de la révolution russe. Pour eux, l’interdiction des fractions au sein du Parti bolchevik, la persécution des autres tendances du mouvement ouvrier russe, le remplacement des conseils d’usines par les soviets locaux, Cronstadt, la répression des grèves ouvrières, l’instauration de cartes de rationnement privilégiant les cadres du Parti au détriment des travailleurs, la militarisation du travail et des syndicats, etc., bref tout ce qui s’est passé bien avant la prise du pouvoir par Staline, tout cela est « la faute » à la situation objective, à la guerre civile, aux interventions des puissances étrangères, etc.

A leurs yeux, la catastrophe qui s’est produite en URSS, ce qu’on appelle le stalinisme, le totalitarisme ou la contre-révolution, et qui a marqué toute l’histoire du vingtième siècle n’a rien à voir avec les conceptions synthétisées dans les quatre premiers congrès de l’Internationale communiste et qui constituent leur référence fondamentale, encore aujourd’hui, sur toutes les questions : nature du parti, relation avec les syndicats et les mouvements de masse, soutien acritique aux luttes de libération nationale, organisation de la dictature du prolétariat et de la future société socialiste, etc.

C’est leur droit le plus strict d’effectuer cette lecture de l’histoire de la révolution russe et de son héritage politique, mais comment ne pas voir que les grands groupes comme le PT, la LCR ou LO, et les plus petits qui partagent les mêmes analyses politiques, sont prêts à répéter exactement les mêmes « erreurs » commises par leur modèle favori après avoir pris le pouvoir ?
Pourquoi ne pas mettre ces questions sur la place publique ? Parce que les nouvelles générations ignorent les origines profondes des positions politiques de l’extrême gauche actuelle ? Parce qu’elles s’en foutent ? Parce que plus personne ne lit les Quatre premiers congrès de l’Internationale communiste ou le Programme de transition ?
Raison de plus pour approfondir le débat, car le passé éclaire le présent. Ce n’est pas sur l’ignorance, la complaisance ou l’omerta que l’on pourra construire une nouvelle organisation saine.

UN MODÈLE DE PARTI AUTORITAIRE...

...UNE PÉPINIÈRE DE CARRIÉRISTES

Le modèle de l’extrême gauche est celui du Parti bolchevik, sous une forme mythique et caricaturale d’ailleurs

Ce modèle léniniste a été propagé pendant des dizaines d’années et a formé des gens qui ont occupé ou occupent encore, du moins en France, des postes essentiels pour le système capitaliste : conseiller du MEDEF, l’organisation des patrons ; sénateur et conseiller d’un Premier ministre socialiste ; directeur de Libération, quotidien qui fait l’apologie du social-libéralisme ; membre du corps de l’Inspection générale de l’Éducation nationale, bras droit de Claude Allègre et Ségolène Royal ; premier secrétaire du PS puis Premier ministre ; artisan et idéologue du tournant sécuritaire du PS ; rédacteur en chef du Monde, quotidien qui roule depuis des années pour le PS ; ministre de la Santé, etc.

Les noms sont connus et n’ont qu’une importance anecdotique. Par contre, les fonctions que tous ces ex-dirigeants trotskystes ou maoïstes occupent ou ont occupées n’ont rien d’anodin pour comprendre la situation française actuelle.
On pourrait allonger encore la liste de ceux qui ont milité pendant des années à la tête d’organisations trotskystes ou maoïstes et ont ensuite proposé leurs services à la direction de l’État, des grandes entreprises ou des médias. Et on comprend, en partie, la rage des jeunes des générations suivantes contre leurs aînés, ces « soixante-huitards » arrogants, devenus les pires défenseurs du carriérisme, de l’individualisme cynique ou du culte du fric, et qui se posent en perpétuels donneurs de leçons de morale politique ou humanitaire dans les médias.
On ne peut se contenter d’évoquer des « conversions » individuelles, des origines familiales privilégiées, ou le sempiternel « recul des luttes ». Il faut aussi se demander ce qui, dans leur formation politique, leur vision de la révolution et du socialisme, leur a permis de passer si facilement d’un camp dans l’autre... tout en expliquant qu’ils n’avaient pas fondamentalement changé.

Dans un pays capitaliste avancé comme la France, dont les classes dirigeantes ont une tradition multiséculaire et aucun problème pour se renouveler, on peut et l’on doit se demander comment elles ont pu débaucher si facilement autant d’ex-dirigeants léninistes pour justifier idéologiquement la destruction systématique des conquêtes des luttes ouvrières et des acquis de l’État providence, les plans de licenciements massifs à répétition, et toutes les mesures antipopulaires que la gauche au pouvoir a fait passer depuis 1981.

« PLUMER LA VOLAILLE » ?

Mais revenons à la question d’un nouveau regroupement anticapitaliste. La conception de la LCR et d’autres groupes sur l’éventuel parti unitaire rappelle tristement la vieille technique de l’« entrisme », déjà appliquée dans différents partis de gauche avant et après 1945. Et qui a abouti récemment à ce qu’un trotskyste assume, pendant des années, la direction du Parti socialiste... pour ne plus en sortir.

Mais généralement, on rentre dans un grand parti pendant quelques années, on crée une tendance puis on se fait expulser (ou on scissionne) en dénonçant le manque de démocratie interne ou la capitulation de ce parti devant la bourgeoisie. Les cyniques appellent cela « plumer la volaille ». A la différence que, cette fois, ces groupes proposent de créer, de toutes pièces, la volaille qu’ils désirent plumer !

Si un tel parti unitaire venait à naître, il est probable que chaque groupe viendrait avec sa ligne politique définie et intangible, qu’il présenterait devant un auditoire de quelques milliers de personnes. Au bout de quelques mois ou de quelques années, soit le groupe principal scissionnerait pour former une chapelle plus grosse, soit il exclurait toutes les tendances minoritaires.

Mais suffit-il de réunir quelques dizaines de milliers de personnes pendant quelques mois dans un même parti pour qu’apparaisse miraculeusement la « bonne ligne » ? Et d’abord, qu’est-ce qu’une « bonne ligne » ou une « ligne juste » ? Ne faut-il pas envisager une perspective plus longue, plus méthodique et plus patiente ?

LES RÉCENTS EXEMPLES INTERNATIONAUX

Pour donner plus de poids à sa proposition de création d’un nouveau parti en France, la LCR cite trois exemples européens, significatifs à ses yeux. Il ne nous est pas possible de les analyser ici en détail. Aussi nous bornerons-nous à poser quelques questions :

En Italie, la tendance correspondant à la LCR française se trouve dans une scission des Démocrates de gauche (nouveau nom du Parti communiste italien) : Rifondazione comunista. Ce parti, malgré sa phraséologie (parfois) radicale ne vise qu’à bien gérer le capitalisme. Que peuvent bien faire des révolutionnaires dans un parti pareil ?

En Grande-Bretagne, la Socialist Alliance regroupe une petite scission du PC britannique et une dizaine de groupes d’extrême gauche qui se combattent férocement depuis des dizaines d’années. Par quel miracle ces gens aux positions si hétéroclites vont-ils pouvoir construire un parti sain et durable ? La plate-forme de la Socialist Alliance se livre à une critique utile de la politique des gouvernements conservateurs et travaillistes et propose également des revendications élémentaires fort justes. Mais lorsqu’on cherche comment et par qui ces revendications font être pouvoir être mises en œuvre on se trouve devant le flou artistique le plus total : un gouvernement plus démocratique, un contrôle démocratique de la population sur les institutions de l’État, bref une sauce social-démocrate radicale mais rien de plus.

Au Portugal, la situation n’est guère plus brillante. Trois groupes, un trotskyste, un ex-maoïste et une scission du PC portugais ont créé un Bloque de Esquerda qui a 2 députés au Parlement. On a du mal à comprendre ce que ces 3 tendances ont en commun. Notons cependant un minuscule point positif : ces 3 groupes, dont 2 au passé ultra stalinien, ont décidé d’une rotation régulière des postes de députés, rotation que LO et la LCR n’ont jamais évoquée au Parlement européen. Un oubli ?

Dans la période actuelle en Europe, on a l’impression que les groupes d’extrême gauche ont soif d’avoir rapidement et facilement accès aux médias et aux privilèges matériels que procurent les postes électifs. En clair, de profiter de la manne que la bourgeoisie leur dispense généreusement en puisant dans les poches... des contribuables. Il est symptomatique que la Socialist Alliance se batte pour que les syndicats britanniques ne financent plus seulement le Parti travailliste mais lui donnent des sous à elle aussi !!!
Quel est le lien entre ces préoccupations d’appareil et les luttes des travailleurs dans les pays concernés ? Aucun.

D’ailleurs, il serait intéressant, pour revenir à la France, que la LCR et LO nous présentent un bilan politique sérieux de leur activité de députés européens et de conseillers généraux. En dehors de l’argent qu’ils reçoivent de l’État français, quelle a été, pour la classe ouvrière ou même pour leurs électeurs, l’utilité réelle de leur élection ? Ces deux groupes sont étonnamment discrets sur l’efficacité supposée de leur action au sein des institutions bourgeoises. Serait-ce que cette efficacité a été nulle pour leurs électeurs - et spécialement pour les travailleurs ?

UNE VISION MANIPULATRICE AUX EFFETS DÉSASTREUX

En fait, cette vision totalement instrumentale et électoraliste d’un rassemblement anticapitaliste ne fait l’impasse que sur un « détail » : si des milliers de personnes rejoignaient une telle structure, elles seraient, pour la plupart, rapidement dégoûtées des luttes internes impitoyables qui s’y dérouleraient. Et l’on reviendrait à la situation antérieure : la division en petits groupes concurrents et impuissants.

UNE AUTRE DÉMARCHE EST POSSIBLE

Pourtant, une autre démarche est possible, même si elle paraîtra sans doute utopique. Ce serait :

- d’admettre des divergences fondamentales sur le long terme, et pas seulement sur le court terme ;

- de respecter les individus et les tendances qui défendent des positions opposées, c’est-à-dire de renoncer à les traiter de « petits bourgeois », « centristes » et autres noms d’oiseaux, chaque fois qu’ils défendent une autre orientation que la sienne ;

- d’accepter la possibilité que les textes sacrés des fondateurs du marxisme n’apportent pas les réponses à toutes les questions ;

- d’admettre des expérimentations diverses fondées sur des principes différents.
En clair, il s’agirait d’un parti laboratoire, d’un parti en mutation, d’un parti qui ne serait pas pressé de trouver la pierre philosophale, la réponse « scientifique » à tous les problèmes.

Ce type de démarche romprait avec toutes les habitudes de pensée et d’action des organisations existantes. Il faudrait qu’elles se remettent profondément en cause, un peu à l’exemple de ce qui s’est passé dans l’extrême gauche italienne des années 70, sous la poussée des féministes... et qui a abouti à la disparition de tous les grands groupes gauchistes de l’époque.

Si les organisations d’extrême gauche veulent vraiment créer un nouveau parti de masse, il faut qu’elles fassent un choix très douloureux : cherchent-elles un énième raccourci pour arriver plus rapidement à créer un groupuscule plus gros ou ont-elles vraiment abandonné toute volonté d’hégémonie sur les autres groupes, sur le mouvement ouvrier et sur les mouvements sociaux ?
Mais la difficulté ne s’arrête malheureusement pas là. Si des milliers de nouveaux militants adhèrent demain au nouveau parti auront-ils la capacité d’imposer une véritable démocratie interne ?

Aussi révoltés soient-ils, ils sont, comme nous tous, les produits d’une société où l’on est habitué à obéir, à déléguer à une minorité de prétendus spécialistes sa capacité de penser, de résoudre les petits et les grands problèmes, etc.
Auront-ils la volonté, après avoir passé leur journée à se battre contre leurs chefs, leurs patrons, voire leurs collègues, de s’affronter à leurs propres camarades de parti pour faire régner le respect mutuel malgré les divergences, mais aussi pour faire entendre leurs doutes et leurs préoccupations quotidiennes ?

La qualité des rapports humains est souvent considérée comme une question secondaire dans les organisations d’extrême gauche. Pourtant, si l’on veut construire un nouveau parti plus sain que les groupes existants, cela suppose que chacun se livre à une certaine remise en cause de ses habitudes de pensée, de discussion et d’action. Et cette qualité du climat interne sera un aimant tout aussi puissant, que le programme qui, lui, sera forcément un peu fourre-tout.
Les organisations comme la LCR et celles qui prônent l’unité des révolutionnaires sauront-elles, comme le dit Olivier Besancenot, faire « du radical et du neuf » ? Choisiront-elles de stimuler l’esprit critique, la tolérance, l’autonomie de pensée et d’action dans leurs rangs et chez ceux qui les rejoindront ? En clair, décideront-elles de faire passer les intérêts du mouvement avant ceux de leurs boutiques respectives ?

Telle est l’ampleur du défi qui nous attend, si l’on veut vraiment révolutionner la politique, donner une perspective à tous ceux qui se révoltent contre la misère et l’exploitation. Aussi, avant d’agiter l’espoir d’un parti unitaire, ne vaudrait-il pas mieux tenter de réfléchir à ces questions et y apporter quelques réponses ? Cela nous éviterait, à tous, d’amères désillusions.

POUR LE SOCIALISME ...OU POUR L’ÉLECTION DE DÉPUTÉS ROUGES ?

Mais il faut pousser la réflexion plus loin que la simple constitution d’un regroupement plus gros, plus grand et sympathique que les organisations d’extrême gauche existantes. La proposition de la LCR de créer des forums de discussion pour créer un nouveau parti anticapitaliste est séduisante. Mais il serait bon de ne pas se limiter à établir un catalogue de réformettes et de revendications comme celles que l’on trouve dans les plate-formes électorales de l’extrême gauche.

Si des centaines de milliers de jeunes sont descendus dans la rue entre les deux tours, dans la confusion des drapeaux tricolores, des slogans et des banderoles de toutes sortes, c’est qu’ils avaient soif de politique. Et si tous étaient loin d’être révolutionnaires, il faut au moins leur parler un langage clair, ne pas se contenter de les attirer avec quelques bons mots contre les politiciens de droite ou de gauche.

Il faut poser ouvertement la question du socialisme - et en termes très concrets. Sur ce plan-là, force est de constater que les campagnes électorales du PT, de LO et de la LCR sont très pauvres.

Certes, il est utile d’expliquer qu’il faut défendre et même augmenter les retraites, le SMIC et les minima sociaux, ainsi que défendre la Sécurité sociale et les nationalisations des grands services publics (sans pour autant avoir et propager des illusions sur la différence entre une entreprise privée et une entreprise nationalisée, ni sur le capitalisme l’État qui continue encore à exploiter sans pitié les ouvriers et paysans en Chine, au Vietnam et à Cuba, par exemple). Il est indispensable de démolir toute la propagande sur l’insécurité, sur les prétendus dangers de l’immigration, sur le nécessaire renforcement des effectifs policiers, etc. Il est très positif de montrer que le mouvement de résistance au capitalisme a aujourd’hui une dimension militante internationale, quelle que soit la confusion qui règne parfois dans ce type de mobilisations.

Par contre, il est sans intérêt ou totalement secondaire d’établir, comme le fait la LCR, tout un catalogue de réformes constitutionnelles pour se débarrasser de la Cinquième République (suppression du poste de président de la République, du Sénat et du Conseil constitutionnel, scrutin proportionnel, interdiction du cumul des mandats, statut de l’élu garantissant aux salariés du privé de retrouver leur emploi, etc.).

Ces réformettes ne changeraient rien aux conditions d’existence des travailleurs et des chômeurs qui empirent chaque année. Par contre, elles ont le grave inconvénient de polariser l’attention sur des questions mineures et des débats politiciens.

Il est également très équivoque de faire croire que l’on pourrait voter une loi sur l’interdiction des licenciements, l’ouverture des livres de compte, etc., avec l’appui de quelques députés rouges, alors que de telles mesures ne pourraient être prises que dans une situation pré-révolutionnaire, voire par un pouvoir révolutionnaire.

Mais justement le PT, la LCR ou LO préfèrent parler un minimum du socialisme, parce que cela « ferait fuir les gens ». Pour la même raison, les groupes qui ont formé l a Socialist Alliance en Angleterre ont, après d’âpres discussions, décidé de dissimuler une partie de leur drapeau dans leurs poches. Si les révolutionnaires se refusent à expliquer ce qu’est le socialisme, qui diable va donc leur en parler ?

Pourquoi avoir honte des luttes menées depuis 150 ans pour améliorer radicalement le sort des travailleurs au sein du système capitaliste, et pour préparer un nouveau mode de production, une nouvelle société où les producteurs géreraient leur destin ?

Le socialisme, ce n’est pas une utopie conçue dans de beaux livres, ce n’est même pas la nostalgie de tel ou tel événement passé glorieux comme la Commune de Paris, la révolution russe, Juin 1936 ou Mai 68. Le socialisme, c’est un processus quotidien.

LES FERMENTS DU SOCIALISME

Oui, les ferments du socialisme, on peut les observer :

- chaque fois que les ouvriers, les employés arrêtent le travail, montrant ainsi que l’économie ne repose que sur leurs épaules ;

- chaque fois qu’ils élisent un comité de grève pour occuper leur entreprise, montrant ainsi qu’ils savent s’organiser démocratiquement et prendre eux-mêmes toutes les décisions concernant leur boulot et leur vie quotidienne ;

- chaque fois qu’ils résistent à l’augmentation des cadences, aux ordres des contremaîtres ou des chefs de bureau, remettant ainsi en cause la division du travail, les relations entre les dominants et les dominés ;

- chaque fois qu’ils combattent des discriminations racistes ou sexistes dans le travail, manifestant leur volonté de remettre en cause toutes les formes d’oppression ;

- chaque fois qu’un groupe de mal-logés ou de SDF occupe un logement vide, remettant ainsi en cause le droit de propriété ;

- chaque fois qu’un groupe de chômeurs réclame ses droits, et s’affronte aux bureaucrates ou aux flics ;

- chaque fois que des sans-papiers réclament le droit de rester et travailler dans tel ou tel pays, remettant ainsi en cause l’existence des frontières.

Encore faut-il le dire, le répéter, le démontrer, et ne pas avoir peur de brandir son drapeau rouge.
Un nouveau parti anticapitaliste devrait débattre et expliquer tout ce qui, dans les luttes d’aujourd’hui, rend possible et crédible l’avènement du socialisme, du pouvoir des travailleurs, de la gestion des entreprises et de la société par les producteurs eux-mêmes.

S’il ne fait pas de la propagande socialiste tous les jours, s’il ne montre pas quotidiennement pourquoi et comment le socialisme est possible, ce parti risque de servir de marchepied à quelques futurs députés ou conseillers municipaux qui, au mieux, prêcheront dans le désert d’assemblées dominées par les représentants des possédants, au pire se vendront pour un plat de lentilles, comme toute l’histoire du mouvement ouvrier en atteste depuis un siècle et demi.
Est-ce cela que nous voulons ?

Avoir quelques députés ou conseillers municipaux rouges, qui demain soutiendront la gauche officielle, voire participeront à un gouvernement super pluriel ?
Ou désirons-nous un changement radical de société, quitte à ce que la perspective soit plus longue, moins rapprochée que telle ou telle échéance électorale secondaire ? (Y.C.)